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CHAPITRE VI

La Proscription des (( Signes

de Superstition » et le Dépouillement

des Eglises de Paris.

(Un architecte jacobin : Bernard Poyet).

Sommaire. — Vn architecte Jacobin. Forges et hangars « républicains. » — Proscription des signes extérieurs. Le maçon Varin dépose les croix. — Grattages intérieurs. — A Saint-yicolasdcs-Champs. — A Saint-Étienne-du-Mont : les substitutions de Lasalle. — A Saint-Nicolas-du-Chardonnet. — Le sac de Saint* Eustache. Expulsion de Colbert et de Chevert.

Qualifier de a superstition » la religion qui inspirait, depuis quatorze siècles, la civilisation française ; qui avait été associée à ses gloires les plus pures; qui comptait encore en 1789 presque autant^ de fidèles que de sujets du Roi Très Chrétien et qui constituait donc toujours l'àme de la patrie, c'était à coup sûr d'une singulière audace ! En poursuivre la destruction jusque dans ses plus humbles monuments, et chasser Dieu lui-même de ses temples au nom du fanatisme nouveau, constituait un défi à la conscience nationale, défi dont le succès restera l'une des plus étranges surprises de notre histoire.

Les violences que nous allons exposer ne rencontrèrent en effet aucune résistance matérielle

sérieuse. A Paris, durant dix années, le calholicisine parut chose morte, du moins si l'on s'en tient à la facilité avec laquelle on put en jeter à la voirie les u signes extérieurs », car au fond il n'en était rien : « Est-ce sur les murailles qu'est gravée la croyance ? demandait La Harpe en 1797 (i). Est-ce sur des tableaux que la religion est écrite? Elle l'est dans les cœurs où vous ne pouvez l'atteindre, dans les consciences où elle vous condamne. Vous avez crié victoire ; où estelle aujourd'hui votre victoire ? Tous les jours vous frémissez de rage en voyant l'affluence qui remplit nos temples : ils ne sont plus riches, mais ils sont toujours sacrés; ils sont nuds, mais ils sont pleins... On y cherche en vain les tombeaux, mais on y prie pour les morts, et la douleur, sans cesse renouvelée, pleure à la fois et les morts et les tombeaux. »

Avant de montrer à l'œuvre, sur le terrain religieux, les iconoclastes jacobins, disons quelques mois de l'un des principaux ordonnateurs de leurs démolitions.

Un architecte Bernard Poyet est moins n représen-

jacobin. "^ *

tatif » que le sculpteur Daujon, car il ne fut point terroriste au sens complet du mot ; et s'il terrorisa cependant les monuments de la «superstition )), ce ne fut que par ordre et apparemment par

(0 Du Fanatisme dans la langue révolutionnaire, par Jean-François Laharpc. Paris, chez Migncret, an V, 1797.

MU l.K VANHAIISMK .J\<.jMI>

cupidité , mais ufi pan'il servilisine, alors très commun, joint aux sinj^'ularités de son « talent o, n'est point dénué d'intérêt.

Né à Dijon en 1742, il avait été, avec Peyre et Ctialgrin, élève de l'architecte de Wailly. Après un séjour en Italie comme pensionnaire du Koi, — faveur dont avaient joui tant de futurs ennemis du «despotisme)), — il fut successivement nommé architecte de la Ville de Paris, membre de l'Académie d'architecture et du Conseil des Bâtiments civils, architecte du duc d'Orléans et de plusieurs ministres, puis de l'Archevêché, de l'Université et de la Chambre des Députés (i).

Tant de fonctions oiTicielles et lucratives furentelles la juste récompense de sa valeur ? Lorsqu'il mourut en 1824, l'architecte Vaudoyer, son confrère à l'Académie royale des Beaux-Arts, vanta l'ingéniosité des «projets » qui remplissaient ses portefeuilles, projets « quelquefois gigantesques », telle « sa colonne colossale avec un Muséum en spirale intérieure » ; « la mémoire de ce doyen de nos architectes, — ajoutait Vaudoyer, comme si jusque devant la tombe ouverte devant lui, il ne pouvait écarter l'ironie, — n'a pas besoin de ces marbres dont la plupart, plus fastueux que les mérites, couvrent et fatiguent orgueilleusement le sol de cet asile de repos et d'anéantissement... » Comment aussi ne pas attribuer un sens ironique à celte

(i) Bibl. Nat., L. N. 27, 16.626, lastitut Royal de France, Acad. roy. des Beaux Arts, Funérailles de M. Poyet, 9 déc. 1824, discours de son confrère l'architecte Vaudover.

LA PROSCRIPTION DES « SIGNES DE SUPERSTITION » Il3

comparaison finale : « Le nom de Poyet restera honorablement attaché au péristyle du Palais du Corps Législatif, élevé par cet architecte, comme le nom de Perrault est à jamais gravé sur la colonnade du palais de nos Rois ! »

Dans la même circonstance, un autre orateur, ami (( du grand artiste » depuis « plus de quarante ans », ne craignit pas de parler à son tour de cette (( vive imagination qui fut en lui un présent du ciel, et qui surgissait de son cerveau sans qu'aucune méthode en eût fixé la mesure » (i).

Ces éloges, — au moins douteux, — étaient mérités, surtout en ce qu'ils avaient de douteux : le genre de Poyet était le genre... hurluberlu, oscillant entre le colossal et le néant. Les Forges Nationales, dont nous expliquerons à l'instant les merveilles, étaient déjà aussi a colossales » que son « Muséum en spirale » ; quant à son faible, opposé, pour le néant, il ne se borna même point aux destructions de l'époque révolutionnaire, puisque Poyet se glorifiait en l'an II de n'avoir point attendu 1789 pour proposer la démolition de la Bastille.

Cependant, — autre contraste, — ce génie trop inventif fut accusé de plagiat ! u II est des êtres mixtes, — lit-on dans une brochure de 1788, — qui n'ont ni l'énergie qui constitue l'homme à talent, ni la faiblesse morale qui constitue l'homme nul et passif, mais qui ont assez d'astuce pour envelopper leur ignorance. Approchez ces êtres, arrachez le

(i) Bibl. Nat., L. N. 37, 16.617, Hommage rendu sur la tombe d« M. Poyet, signé B, le g déc. 1824.

Il/| LE VATfDALISME JACOBM

voile tromi)eur tissu par riiilércl, l'intrigue et

l'audace :

Le masque tombe, l'homme reste

Et le héros s'évanouit.

))M. Poyel est de ce nombre. Le hasard le sort, la faveur le seconde, un ministre le protège, et, devenu quelque chose, il croit l'avoir mérité. 11 compile, il rêve, il sue et bientôt dix projets pensés, exécutés par des artistes sont jetés dans le public par l'hermaphrodite qui s'en déclare modestement l'auteur (i). »

Le libelliste donnait quelques exemples de ces (( modestes » larcins : le Mémoire de M. Poyel sur les \ Qaalre Hôpilaux était en réalité de M. Petit, (( médecin habile et célèbre », qui, lors de l'incendie de l'Hôtel-Dieu, avait écrit un projet de reconstruction plus vaste, projet non exécuté, mais « tiré de l'oubli » par M. Poyet qui se l'était approprié. La rédaction elle-même du Mémoire était « d'un jeune littérateur nommé M. Gocuau ». «En 1783, M. Poyet annonce pompeusement dans les journaux qu'enfin il a imaginé une nouvelle manière de construire les salles de spectacles: un vaste amphithéâtre, simple, sans autre ornement que les spectateurs. » La manie du vide, — qui elle-même n'est pas de lui ! En effet, « on publie dans le Journal de Paris un avis certifié véritable par M. Lacoré, intendant de Besançon, sur la salle de spectacle de Besançon

(0 Bibl. Nat., L. B. âg^ 6760, Un bonhomme aux États Généraux, sur quelques objets relatifs aux arts ; sur M. Poyet et les plagiaires, etc. Londres, décembre 1788.

LA PROSCRIPTION DES (( SIGNES DE SUPERSTITION » Il5

construite en 1775, arrêtée par le Conseil en 1776, et gravée en 1777»; or on lit: «Ce qu'il y a d'extraordinaire,... c'est le parti simple que l'artiste a pris pour la meubler, sans avoir besoin d'autre décoration que celle des spectateurs... » Expressions identiques à celles de M. Poyet !

Il en est de même pour les constructions « restituées » aux artistes Petit, Bélanger, Boulée, Gelerier, Chalgrin, de Beaumarchais, Naraye. Et comme si ce n'était pas assez d'usurper les œuvres, l'u hermaphrodite des arts » usurpe encore les fonctions : il a enlevé à Moreau la place d'architecte de la Ville, à Desjardins celle d'architecte de la Bastille.

Toutes ces accusations sont-elles fondées ? Nous n'oserions l'affirmer. Mais, pour juger à coup sûr quel homme fut Poyet, il suffit de lire le Mémoire qu'il adressa, le 7 brumaire an II, « à ses concitoyens )) (i).

La Bastille n'existant plus et le duc d'Orléans étant devenu le « citoyen Égalité », Poyet n'était plus qu'architecte de la Commune de Paris, à 12.000 livres d'appointements. A ce prix, il se contentait de plagier les sans-culottes. Mais il avait des ennemis, et Vincent, secrétaire-général du ministre de la Guerre, venait de le traiter au sein de V Assemblée générale de la section de Macius-Scoevola d'(( architecte ambitieux », de « dilapidateur du trésor national», d'(( aristocrate » et de «contrerévolutionnaire », cela à l'occasion de la construction de hangars, pour la fabrication des armes, aux

(0 Bibl. Nal., L. N. 37, 16.625, 28 o:lobre 1798.

IlO I.K VANDALISME JACOBIN

Invalides, au Luxembourg et place de !'« Indivisibilité ». Au fond, Vincent n'était que le porte-parole d'enlrepreneurs qui se prétendaient évincés.

Poyet, — qui cherchait au contraire à satisfaire tous les intérêts utiles à ménager, — n'eut pas de peine à montrer l'inanité du reproche de favoritisme : il n'eut qu'à envoyer au président de la Section la liste des entrepreneurs chargés des travaux, liste comprenant 177 entrepreneurs de maçonnerie, cliarpente, couverture, menuiserie, serrurerie (i). Mais le reproche d*« aristocratie » était autrement dangereux, et voici comment il l'écartait.

Pour trouver des artistes « patriotes », le Comité de Salut Public s'était adressé à la Société des Jacobins et à celle des Gordeliers ; Poyet, jacobin, s'était fait « un devoir de répondre à la marque de confiance du Comité ».

Forges et hangars <( Le Superbe local de l'Esplanade M républicains ». *^ '^

des Invalides dont j'ai fait choix pour y établir la plus grande partie de mes forges, expliquait-il, était fait pour inspirer sans doute à un artiste républicain quelque chose de plus que des hangars ; je ne puis me refuser à l'idée de leur donner une disposition qui pût se marier parfaitement avec le local des Invalides et le monument de la République écrasant le Fédéralisme placé au centre de ces forges. » A chacun des quatre hangars, je voulus donner a le caractère d'un temple » dédié à Jupiter Tonnant, à Vulcain, à Hercule et à Mars le vengeur.

) Bibl, Nat., L, B. 4i, 33i5, a ci-devantpalais Cardinal ce 18 sept.

(( Le Comité de Salut Public en a jugé autrement. Je n'en murmure pas >, mais je regrette de n'avoir pu donner à ce monument « un caractère imposant et terrible. J'aurais voulu qu'à son aspect tous les cœurs se fussent éleclrisés, se fussent embrasés de l'amour de la patrie ; j'aurais voulu que par une sorte d'enchantement, on n'eût pu flxer cet arsenal redoutable sans former un vœu pour le salut de la République ; et certes ce désir était moins d'un artiste que d'un Républicain.

.) J'aurais également métamorphosé les cheminées des dites forges en autant d'autels toujours fumants aux vertus républicaines, et sur lesquels on aurait lu : à la Liberté ! à l'Égalité ! etc..

>) Pour cet effet, j'avais donné à ces cheminées, au moyen de quatre oreillons, la forme d'autels antiques. Les ignorants les ont pris pour des couronnes... »

Pour des couronnes ! alors que Poyet les faisait partout abattre !

Son Mémoire se termine par l'énumération de ses exploits civiques :

u Je suis un aristocrate P — Vincent était-il comme moi il son poste aux Jacobins le jour du massacre du Champ de Mars ? » ce qui indique que Poyet appartenait dès 1791 aux partis les plus avancés. Il a « surveillé les 7, 8 et 9 août 1792 le tyran qui voulait s'échapper des Tuileries > ; il a même arrêté un homme qu'on lui <( assurait être Capet, et qui n'était que Boutidoux». Il a présenté à sa Section « un projet pour faire battre, en deux jours, tout

ii5 Li: va:ii>alis\ie jacodi.'v

le hlcd nécessaire ù la consommation de Paris en un an». Il a exige des certificats de civisme pour les artistes et les entrepreneurs. Il a été architecte du ministre de Breteuil, " mais il laissait à d'autres le soin de le monseigneurlser {i)... »

Tel est le politicien, tel est 1'» artiste » qui se fit le courtisan du vandalisme et ordonna par centaines les destructions de monuments catholiques, pensant apparemment qu'il suffisait de les remplacer par ses cheminées d'usines en forme d'à autels antiques » et ses temples-hangars consacrés à Jupiter Tonnant, à Vulcain, à Hercule et à Mars le Vengeur. Cet ami de Philippe-Égalité, — dont il avait jadis bâti les écuries, rapportait Vaudoyer, selon les plans de (( la mâle architecture florentine », — était connu en 1824 pour sa « persévérance » à démolir (toutes les maisons construites sur les ponts » ; semblant d'ailleurs ignorer qu'il parlait de corde en présence d'un pendu, Vaudoyer ajoutait: u Personne de nous n'a oublié son beau plan de Saint-Sauveur, église qui, très avancée en exécution, a été démolie par des circonstances aussi malheureuses pour l'art que pour la religion. » Il est temps de rappeler de quelles responsabilités il se chargea dans de pareilles c circonstances », et quelle « persévérance » il mit à renverser autre chose que « les maisons construites sur les ponts » .

(i) C'est ici que Poyet se vante d'avoir proposé avant la Révolution de démolir la Bastille pour y former une place publique. Un libelle dit à ce sujet qu'il a simplement prêté son ministère à Breteuil pour déûiolir les créneaux, a lesquels nuisaient au service des canons qu'on se proposait de tirer contre les citoyens ». (Bibl. Nat,, L.K. 7, 30,908, signé Catalan!, dép. de Seine-et-Oise).

Proscription En mai 1704, le (( département des

des signes ' "^

extérieurs. Travaux publics » de la Commune de Paris reçut de Poyet un rapport « sur les dispositions à faire pour métamorphoser en signes républicains les signes qu'on voyait encore à l'intérieur de la ci-devant église de la Charité » ; le i6, l'administrateur Avril lui en donnait, au nom du « département », l'autorisation, et lui recommandait de se concerter avec le citoyen Boulanger « qu'il avait pris au nombre de ses collaborateurs et dont il connaissait les talents » ; il ferait en outre part de ses vues sur les métamorphoses à opérer à la Sorbonne (i). Telle était la u procédure » ordinaire des destructions dont nous allons tracer le tableau.

Sus d'abord aux « signes extérieurs )), toujours outrageants pour 1' « œil républicain ».

Il en était qui consistaient en simples inscriptions au coin des rues : des milliers de voies publiques portaient des noms de saints ! C'était intolérable. Plusieurs entrepreneurs furent chargés d'y mettre bon ordre. Lasalle supprima à lui seul, dans 122 rues, 782 « saints; » Delpech, dans 61 rues, 446 (dont 56 rien que pour la rue Saint-Denis, appelée désormais rue Denis) (2) ; Boulanger, — le protégé de Poyet (3), — proposa d'employer à ce travail, qui

(i) M. 666, 37 flor. an H, lettre d'Avril à Poyet.

(2) F13, 963, no 633.

(3) F ^^, 966, 19 niv, an III (3 janvier 1795), rapport de la Commission des Travaux publics. Poyet certifieque Boulanger s'estacquitté do sa mission a avec zèle et intelligence » ; Boulanger est alors nommé a inspecteur supplémentaire », à raison de dix livres par jour.

laO IK VAIIDAUSME JACr)BI?l

traînait en longueur, quatre mois de journées d'ouvriers, (( en attaquant partout îi la fois pour accélérer». Partout aussi il y avait des Croix.

L« maçon varin Suivons l'un dcs entrepreneurs chardépose les croix.

gés de les déposer, le maçon Varin. Au couvent des Capucins du Marais (i), il abat la croix de fer du clocher, haute de quinze pieds, et il la transporte à la Section de Vllomme Armé où la rejoint bientôt celle du pignon. Une troisième croix en pierre dure disparaît du fronton avec le socle portant l'inscription : Mater Dolorosa. Au couvent du Bon-Secours, rue Gharonne, et au Cimetière de la Section des Dalles des Moulins, il arrive pour opérer le même travail lorsqu'il se heurte à d'autres équipes d'ouvriers en train de l'accomplir. A Saint- Ambroise, rue Popincourt, il « rompt » la croix de pierre dure qui surmonte le fronton ; de môme au couvent des Dames de Sainte-Marthe, rue de la Muette, où il doit a refouiller » le bossage du mur extérieur; au couvent des Blancs-Manteaux, où il supprime par la même occasion blasons, couronne d'épine avec le mot Pax, têtes d'anges et de séraphins ; au temple de la Section Châlier, nom actuel de la Chapelle de la u ci-devant Sorbonne » (2), où l'entrepreneur Dambrun employa ensuite 38 journées de tailleurs de pierre, 87 journées de maçons et autant de garçons (3).

(i) Rue du Perche.

(3) F 13, 967, rapport de la Commission des Travaux publics du 19 messidor an II (7 juillet 1794), Mémoire de Varin.

(3) F 13^ ,j3j^ floréal an II, mémoire à Poyet du i5 floréal an III, ordre général du 29 juillet 1798.

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laO lE VA.IDALISMS JACOBI7I

traînait en longueur, quatre mois de journées d'ouvriers, uenatt<'iquant partout à la fois pour accélérer ». Partout aussi il y avait des Croix.

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gés de les déposer, le maçon Varin. Au couvent des Capucins du Marais (i), il abat la croix de fer du clocher, haute de quinze pieds, et il la transporte à la Section de Vlïomme Armé où la rejoint bientôt celle du pignon. Une troisième croix en pierre dure disparaît du fronton avec le socle portant l'inscription : Mater Dolorosa. Au couvent du Bon-Secours, rue Gharonne, et au Cimetière de la Section des Baltes des Moalins, il arrive pour opérer le même travail lorsqu'il se heurte à d'autres équipes d'ouvriers en train de l'accomplir. A Saint- Ambroise, rue Popincourl, il u rompt » la croix de pierre dure qui surmonte le fronton ; de même au couvent des Dames de Sainte-Marthe, rue de la Muette, où il doit « refouiller » le bossage du mur extérieur; au couvent des Blancs-Manteaux, où il supprime par la même occasion blasons, couronne d'épine avec le mot Pax, têtes d'anges et de séraphins ; au temple de la Section Ghâlier, nom actuel de la Chapelle de la i ci -devant Sorbonne » (2), où l'entrepreneur Dambrun employa ensuite 38 journées de tailleurs de pierre, 87 journées de maçons et autant de garçons (3).

(i) Rue du Perche.

(2) F ^*, 967, rapport de la Commission des Travaux publics du 19 messidor an II (7 juillet 1794), Mémoire de Varin.

(3) F 1*, 7Îa, floréal an II, mémoire à Poyet du i5 florëal an III, ordre général du 39 juillet 1793.

Jt 7*

Les coqs gaulois tombaient avec les croix : tels ceux de Saint-Roch, de la Madeleine, de Saint- Philippe-du-Roule, des Capucins Saint-IIonoré, de la Chartreuse et de l'Hospice de Beaujon (i), de I l'église des Feuillants (2). Aux Théatins, rue de Lille, le sculpteur Faare « métamorphosa » la croix, supprima les ailes de l'archange et u fît des nuages » pour dissimuler les vides (3).

On supprima aussi les croix des places publiques : celle de la Halle au Beurre et son piédestal fournirent un tombereau de gravois qui fut porté « aux champs » (4).

■^t?V*^^^ A l'intérieur des églises ce fut un grattage, un massacre complets.

On supprima les noms de « Jésus », les signes de la Passion, les Cœurs, pour leur subtituer les « signes de la Liberté 0. On détruisit les mausolées, comme à Saint-Ambroise (5). Lorsque les statues refusèrent de sortir de leurs niches, on les scia, comme à l'église Saint-Jean en Grève, où 297 journées d'ouvriers surpayés furent employées à couper, de distance en distance, les 42 statues du

(i) i3 nivôse an II (3o déc. 1794). Rapport à la Commission des Travaux publics : « Le Département de Paris a adressé à la Commis- P sion^ le aS frimaire dernier, six Mémoires visés par lui d'ouvrages de couverture faits par le citoyen Ilunont, couvreur, vérifies par le Cl Happe, contrôlés par le C. Legrand et réglés par le C. Poyet, tous trois architectes, les dits travaux faits en exécution des ordre» du ci-devant département des Travaux publics de la Ville de Paris».

(a) F ^3, 9G6, Mémoire du couvreur Ilunont, lO frim. an H.

(3) F*3, 733, floréal — fructidor an II (avril-août 179^).

{l^) F ", 967, vendem.an II, Mémoire de l'entrepreneur Fournier.

(G) F ^3, 90a, Méni. du marbrier Adam.

liaut des tours (i). On ne lit pas grâce à un « gros mouton couclié sur une croix » cl dont la toison se mua en rameaux de laurier et d'olivier, ornés du symbolique niveau {2). On exécuta de môme les deux... cochons qui, au couvent des Mathurins, accompagnaient saint Antoine (3).

Naturellement, on ne se contentait pas de dégrader les sculptures, comme à Saint-Louis-de-la- Gulture, où Ton gratta les 49 fleurs de lys de la robe de saint Louis et où l'on découronna ce « tyran », « avec taille circulaire d'un bonnet de liberté » (4) ; on ne se bornait pas à démolir les chaires et les confessionnaux (5), à barbouiller les peintures (6) : on « sabotait » encore l'architecture. Aux Gélestins de la Mercy, après avoir démoli le maître-autel et transporté les grilles des chapelles à la Section de V Homme Armé, l'entrepreneur Duché supprima « le bossage de pierre sur lequel était une quantité de saints et de saintes » (7). A Saint- Jacques-du-Haut-Pas, Lasalle, sous les ordres de Poyet, rasa les a attributs » des voûtes et des pendentifs (8).

En suivant le sculpteur Daujon dans ses pérégrinations, nous étudierons plus en détail ces a toi-

(i) F 13, 963, no 63a.

(3) Ibid,

(3) F 13 ^ g63, no i65, Mém, de Varin.

(A) Ibid.

(5) Comme à Saint-Nicolas (F. i3, 903).

(6) Comme à l'église de la Charité et aux Jacobins Saint-Honoré. (F", 96/i, no 116).

(7) F ^., 963,sept.-nov. 1793.

(8) M. 666, 13 fruct, an II (39 avril 1794)-

lettes jacobines » de monuments sacrés. Bornonsnous ici à quelques tableaux ; voyons ce que devinrent quelques sanctuaires visités par des vandales moins habiles à détruire: Saint-Nicolas des-Champs, Saint-Étienne-du-Monl , Saint-Nicolas-du-Chardonnet, Saint-Eustache.

A Saint-Nicolas- Saint- Nicolas -des- Champs avait été

des-Champs. ^ '

d*abord livré aux barbouilleurs : en

décembre 1792, le peintre en bâtiments Groupart y avait recouvert 780 pieds-carrés de peinture; les chapelles, les piliers, les corniches, tout était redevenu « couleur de pierre » (i).

En Tan II (2), ce fut le tour des sculptures : l'entrepreneurFournier tailla et « ragréa » les a basreliefs fanatiques » du u ci-devant » sanctuaire et des i5 arcades; il supprima les « 10 clefs pendentifs des arcs doubleaux », et /Jo autres pendentifs dans les bas-côtés; il déposa l'inscription en marbre de la chapelle des fonds.

En l'an III, enfin, le buffet d'orgues lui-même fut débarrassé de ses « signes de féodalité >> (3).

A Saint-Etienne- A Saint - Etienne - du - Mont , Lasal le

du-Mont .

Les substitutions anéantit les u attributs » des dix-sept de Lasalle. , 1 .

autels de pierre, et les a remplaça par des dalles », — car la spécialité de cet entre-

(i) ¥^, 963, no 195.

(2) Prairial-thermidor (mai-juillet 179^), F^^, 96G.

(3) F^', 966, brumaire an III (oct.-nov. 1794).

l'iA LE VANDALISME JACOHM

preneur était de substituer souvent aux objets d'art qu'il démolissait des ornements de son goût. Il opéra de même aux fonts baptismaux et aux quatre bénitiers. Il descella douze tables de marbre, couvertes d' « inscriptions de la superstition )), scellées aux murs. Il dépouilla le Jubé de ses vingt-quatre tablettes et de toutes ses sculptures « richement chargées ». Dans le « tympan triangulaire de la face » de ce Jubé, il supprima (( une couronne d'épines et un paquet de clous que tenaieut les deux grandes figures ailées » ; il y substitua « une couronne de chêne et une branche d'olivier ». Au-dessus des portes latérales, « il changea le caractère des deux figures en bosse assises sur le tympan des frontons ». Puis, (( sur la face du côté du cœur », il rase « les ailes de quatre têtes » et les remplace par a diflférents ornements de sculpture avec sept rasasses à chacun, branches de vignes et palmettes ».

Aux deux chiffres sculptés à la clef des grands arceaux, il substitue des « entrelacs de feuilles de palmes ». Sur les panneaux des portes du Jubé, il avise « des signes de superstition dont étaient armés huit individus sculptés », et il se hâte de les supprimer (i).

Dans le « cœur », il descelle « tous les marbres qui ornaient le tour du maître-autel, tous ceux qui entouraient les colonnes à pans, piédestaux,

(i) 11 ajoute du reste : « Fait les raccordements avec le plus grand soin et délicatesse ». F", 966, messidor an II, — brumaire an IIT.

LA. PROSCRIPTION DES (( SIGNES DE SUPERSTITION » I a5

corniches et lambris d'appuis avec socles, etc. » Derrière le chœur, il supprime u un bas-relief en marbre de cinq pieds carrés ».

Dans la chapelle de la Vierge, il enlève l'autel et le tabernacle de marbre ; il fait disparaître le perron lui-même, ainsi que les attributs peints à l'huile sur la colonne de la chaire.

Il descelle deux vitraux, les descend « avec beaucoup de précaution pour ne point les détériorer, rapport à leur beauté, rareté et curiosité, les emballe avec beaucoup d'attention dans des caisses avec de la paille, les numérote avec étiquette à chaque panneau et les transporte rue des Petits-Augustins dans le dépôt général », dans le bric-à-brac de Lenoir où furent aussi menées dix-neuf voitures de marbre (i).

Voilà ce que devenaient les richesses de nos églises, quand elles n'étaient pas détruites sur place, comme celles qui fournirent à Saint-Etiennedu-Mont u quatre-vingt-quatre voies de gravois ».

Tout cela permit du moins à Lasalle de présenter un fructueux Mémoire que l'Administration régla à 10.077 livres. Les spoliations de tout genre couvraient ces indispensables dépenses.

* • A saint-Nicoias- C'est cncore Lasalle qui dépouilla

du-Chardonnet. * ^

Saint-Nicolas-du-Ghardonnet, — pour la somme de 27.200 livres, — de nivôse à messidor

(i) Pour le magasin de Lenoir, voir Louis Gourajod, Alexandre Lenoir, son journal et le ^fusée des monuments français. (Paris, Cham* pion, 1878).

ia6 LE YATIDALISME JACOBITf

an m (i), (lépouillemenl particulièrciiicnt inléressant puisqu'il (îcœura tous les artistes dignes de ce nom et provoqua deux ans après la solennelle protestation du Conseil des Bâtiments civils (2).

A l'entrée du chœur, furent démolis deux autels avec leurs pilastres et leurs frontons de marbre. Le maître-autel de marbre aussi fut enlevé, et par derrière fut construit un nouveau « mur d'appui en mœllons et plâtres )). Quatorze inscriptions de marbre, vingt-six panneaux d'arcs doubleaux, d'autres panneaux placés entre les archivoltes des arcades et la corniche de l'entablement, tous les médaillons circulaires furent remplacés par des « attributs allégoriques analogues aux circonstances » : faisceaux, niveaux, couronnes de chêne, initiales R. F., bonnets de liberté, piques ou badigeonnages plus vulgaires encore. Vingt-deux grands tableaux furent descellés, douze autels en bois démolis.

Après le chœur et la nef, les chapelles : autels, tableaux, statues, croix fleurdelysées, trophées, attributs de lapassion, tiares, chapes, tout fut saccagé.

On arracha les fonts baptismaux et dix bénitiers, dont six en marbre; on démolit trois tombeaux de marbre, parmi lesquels celui de l'illustre savant Jérôme Bignon.

(i) F 13 ç)6/|j quatre Mémoires. — Quatre prêtres de cette paroisse avaient péri : l'ancien curé, M. Gros et deux vicaires victimes des massacres de septembre; le curé élu en 1791J Ch. Al. Brongniard, qui fut condamné à mort par le tribunal révolutionnaire en brumaire an II, pour avoir refusé de fermer son église.

(2) Voir plus loin, p. 3i6.

LA PROSCRIPTIOlf DES (( SIGNES DE SUPERSTITION » 137

Ce qui avait quelque valeur marchande fut transporté, en dix sept voitures, aux Petits-Augustins.

Et pourquoi tant de ruines? La lettre que l'architecte Poyet avait adressée le 25 brumaire an II (i5 novembre 179^) à la Commission des Travaux publics nous l'apprend : les citoyens de la Section des Sans-Calottes « se plaigent tellement des défauts de suppression des objets dont il est question, qu'il a été préposé des ouvriers par la dite section pour y procéder » (i). Une statue de la Vierge ayant déjà été brisée sur l'autel où on l'avait précipitée, des tableaux ayant été crevés, l'architecte de la Commune observe bien que « le peu de goût et l'inexpérience de ceux qui ont été employés à ces travaux les ont mis dans le cas de mutiler des objets intéressants pour les arts et par conséquent utiles à la République » ; mais on sait maintenant à quoi rimaient le « goût » et la sollicitude d'un Poyet !

Le sac de Lq g^c de Saint-Eustache, ordonné

Saint - Eustache.

le 16 frimaire an II (6 décembre 1793) par le Département des Travaux publics, fut plus complet encore : le Mémoire qui en énumère les forfaits n'a pas moins de 9G pages in-folio ! (2) Suivons chapelle par chapelle, sculpture par sculpture, les traces des vandales ; ce sera sans doute

(a) F^' 970 A, Mémoire de Davy.

ia8 LE VANDALISME JACOBI?!

un peu fastidieux, mais il faut (|u'une bonne fois ou sache par le menu ce que la Révolution fit pour les arts.

Nous nous bornerons d'ailleurs à établir la liste des démolitions.

Première chapelle, coté de la rue des Prouvaires (i): deux têtes d'anges, avec nuages, sur la corniche ; deux autres têtes d'anges sur deux panneaux de la boiserie; statue de la Vierge en bois de plus de 4 pieds de haut

Autel attenant au pilier en face de la rue du Roule : a un pigeon ayant les ailes étendues avec des nuages et rayons », quatre têtes d'anges et le nom de Jésus, le tout sculpté en plein bois dans un panneau de « chêne très dur ». Sur le coté, anges de quatre pieds de hauteur.

Seconde chapelle du côté du chœur, à droite, près de la rue des Prouvaires : c un pigeon avec rayons » au fronton de l'autel ; un mouton couché sur une croix, au coffre de l'autel ; en outre, {' les ailes d'une tête d'ange '». (les ailes seules, car un ange amputé de ses ailes devient, ipso facto, républicain).

Troisième chapelle à droite : ( mouton sur un livre, avec sept cachets », nuages et rayons.

Cinquième chapelle: au coffre de l'autel, dans un médaillon, une croix et ses rayons.

Première chapelle du côté de la nef, (toujours à droite) : grand bas-relief de pierre représentant

(i) Nous transcrivons telles quelles ces indications de chapelles*

a un vieillard entouré de nuages, d'anges, de chérubins et coiffé d'une lliiare ».

Deuxième chapelle : au-dessus d'un entablement, bas-relief doré, de 5 pieds sur G, représentant (( un oiseau qui étend ses ailes comme une colombe sur plusieurs personnages qui le regardent » (autrement dit la Descente du Saint-Esprit sur les Apôtres, mais les mots eux-mêmes subissaient le joug de la Terreur).

Trois chapelles suivantes: geova avec rayon, en chêne, au coffre d'autel; u œil entouré de rayons », dans un fronton; deux têtes d'anges et une croix, sur la boiserie; croix avec rayon au colîre d'autel.

Première chapelle du côté de la nef, à gauche, (en entrant) par la rue de Montmartre : deux basreliefs en chêne représentant « un mouton sur une croix », avec rayons ; trois autres bas-reliefs dont l'un figurant a le Sacrifice de la Messe et d'Abraham », à l'autel attenant aux piliers de gauche... A côté de la même chapelle, u statue en pierre d'un mauvais style, représentant une femme tenant un enfant dans ses bras », la Sainte Vierge! Malgré son u mauvais style », l'iconoclaste la descend tout de même i< avec soin, pour ne rien briser ni causer aucun dégât ».

Première chapelle du côté du chœur, à gauche (en entrant) par la rue Montmartre : au tombeau de l'autel, un mouton sur une croix, un livre, des rayons; puis une statue de saint en bois, de 5 pieds de haut.

i3o m: vandalisme jacobi?i

(^)ualricinc clia|)(;llc: slaliic (Jo Vierge en bois; sur la boiserie, tcte d'ange très saillante, quatre grands chiffres fleuronnés et couronnés, douze fleurs de lys, « dix-huit ailes k neuf chérubins >, pigeons avec rayons.

Au-dessus de la porle de la sacristie : couronnes royales enlacées dans des branches de lauriers, à 20 pieds de hauteur, en pierre ferme ; dans le fronton, pigeon rayonnant sur des nuées. Dans les panneaux de la porte, deux leles ailées de chérubins.

Au-dessus du perron : un trophée. A l'entrée du tambour, du côté du cadran : de grand chiffres dans des médaillons.

AT (( œuvre (i) » : à chacun des deux pilastres, un trophée de dix pieds sur deux ; dans un grand médaillon isolé entre ces pilastres, « Eustache avec un cerf, crucifix,... chiffres doubles et entrelacés o ; sur la corniche de l'archivolte, quatre têtes de chérubins, — à la place desquelles Davy « refait des nuages » ; — quatre autres têtes sur des vases. En cet endroit, Davy fabriqua aussi un bonnet de Liberté en bois et le plaça au bout d'une pique a entre les mains d'un enfant qui le présente à une femme en contemplation » ; le tout fut peint et vernis, le bonnet en rouge, car cet Enfant et celte Vierge, ainsi a jacobinisés n, étaient « conservés pour le bureau des assemblées générales »...

Au portail extérieur, à côté de la rue du Roule : 58 saints en pierre de i à 4 pieds de hauteur, abat-

(i) Le banc d'œuvre de Saint-Eustache, exécuté par Lepeautre sur les desseins de Carteaux, avait coûté ao.ooo francs.

LA PROSCRIPTION DES (( SIGNES DE SUPERSTITION » l3l

tus, note le vandale, « avec soin et attention », (évidemment afin de ne tuer personne et de justifier les 435 livres qu'il réclame pour cette seule opération); en outre, « plus de 200 petites figures de saints qui étaient dans des espèces de niches pratiquées dans des corps d'archivolte en forme de piédestaux, les dites figures adhérentes aux dits piédestaux et pris en pleine pierre » (i) ; puis, aux angles, 4o têtes de chérubins.

Autre portail rue Montmartre : 4o saints en pierre, de i à 3 pieds de hauteur ; en outre, 60 petites figures de saints, aussi attenantes.

Entre la rue Montmartre et la rue des Prouvaires, (( dans des panneaux en dessous de gouttières » : 16 figures de saints « qui se trouvaient à plusieurs dans chaque panneau ».

Portail principal : toutes les figures du fronton de 5o pieds de longueur sur 10 de hauteur, les principales de ces figures ayant deux pieds de saillie. Avec elles, furent rasés « au nud du mur » l'autel et les attributs du bas-relief représentant « un Sacrifice de messe ». — De chaque côté du même fronton, à la même hauteur, sur des piédestaux, « avoir^ à deux statues d'évangélistes, explique le Mémoire^ fait les changements ci-après savoir : du Lion de Saint-Marc, (5 p. sur 6), en avoir fait un faisceau porté sur des boulets, le dit lié à l'antique et détaillé autant que la hauteur peut le permettre ; du livre, en avoir fait une table de loi... De l'enfant qui aidait l'évangéliste à porter un livre, lui avoir mis

(i) Il demande pour cela A5o livres.

iHa I.K VANDALISMi: JACOUn

une p'ujae à la main surmontée d'un bonnet de Liberté, lequel il montre de l'autre main avec l'indicateur (.sic), et sur ce livre avoir écrit des choses [relatives] à la Liberté et constitution, le tout avec la plus grande difficulté, tant à cause de la bau teur et de l'immense stature de ces figures, que par la prodigieuse quanlité de pierre qu'il a fallu abattre et retenir pour la descente à bras de crainte de blesser les citoyens et mille autres dilTicultés » (i).

L'architecture ayant été ainsi réduite à sa plus simple expression ou grotesquement défigurée, restait à enlever les marbres et autres objets pouvant présenter, hors de l'église, quelque valeur. Voici la liste de ces fructueux enlèvements.

Chapelle de la Vierge : appui de Communion en marbre blanc, avec 6 piédestaux et 26 balustres. — (Notons ici que le spoliateur estime tout cela au pied cube : pour 44 p. c. 4°, à raison de 9 livres le p. c, il demande 443 livres... Tout comme dans une carrière!) — En suite, deux rangs de marches servant à monter à l'autel, en marbre noir; portes de la balustrade ; tabernacle ; socle pour l'exposition (du Saint Sacrement) ; 4 gradins et 6 supports de marbre blanc ; Vierge avec son Enfant, en marbre blanc, — (26 p. c, à 12 livres 10 sols le p. c. !); piédestal de cette statue; table de l'autel, devant a en marbre bombé de vert fontaine, d'une pesanteur extraordinaire )>, côtés et bandes de pourtour; tous les socles, deux consoles, pavé de marbre ; mausolée de 12 pieds de hauteur sur 6 de largeur,

(i) Travail estimé 670 livres, réglé à 5 20.

LA PROSCIllPTION DES « SIGNES DE SUPEHSTiTION » l33

avec bordure ou tableau circulaire de 32 pieds de tour ; (( grand génie en marbre blanc incrusté sur un fond de marbre noir de 6 pieds de hauteur, avec un médaillon (portrait) en marbre blanc » ; grande tombe en marbre noir de 7 pieds sur 3. Eupuision de Chapelle de Colberl : sous l'arcade, « beau

Colbert et de ^ ^

chevert. mausolée » du ministre sculpté par Coysevox à genoux sur un coussin avec un grand manteau, ce qui produit « une immense quantité de marbre » (27 pieds cubes!); statue de l'ange placée devant Colbert et lui présentant un livre (i); sarcophage avec ses quatre piédestaux et son grand socle en marbre blanc ; tous les revêtements du massif portant le mausolée et deux rangs de marches latérales; deux statues en marbre blanc ornant de chaque côté les piliers et figurant la Fidélité et V Abondance {2) ; piédestaux de ces statues; marbres revetissant les piliers; audessus de l'arcade, tous les couronnements en marbre, avec les consoles « en forme d'enroulement », les inscriptions et le globe. Au fond de la chapelle, u revêtissements formant un monument d'architecture avec pilastres, corniches, chambranles, arrière-corps, appuis, socle, plusieurs panneaux, immense quantité de bandes et moulures », le tout supportant un sarcophage de la famille Colbert ; ce sarcophage lui-même; revêtissements d'un pilastre avec arrière-corps, soutenant une urne ; l'urne cinéraire, recouverte par une draperie en

(1) Celte slatuc, alors détruite, ne fut jamais remplacée. Elle était de Tuby, ainsi que celle de la Fidélité. (3) Œuvre de Coysevox

marbre blanc. l*our cctl(i seule destruction du nio nunicnt Colberl. Davy réclama 3.3/|2 livres (i).

Môme cba[)elle de Golbert : autel en bols, .jvec tous ses accessoires; au dessus, portif|ue d'îjrchi lecture en marbre, avec fronton et pilastre ; « quatre toises superficielles » de carreaux de marbre.

Dans une cliapellc à droite : àio pieds du sol (( mausolée d'un curé d'Kustacbe », d'un " Pape des Halles » comme disait jadis fièrement le peuple du quartier; — médaillon et drapeau en marbre blanc ; entablement à consoles ; inscription sur marbre.

Mausolée de Gbevert, avec son médaillon, de Gbevert dont l'épitapbe composée par d'Àlembert, était pourtant ainsi conçue : u Sans aïeux, sans fortune, sans appui, orphelin dès l'enfance, il entra au service àTâge de i8 ans. 11 s'éleva malgré l'envie à force de mérite, et chaque grade fut le prix d'une action d'éclat. Le seul titre de maréchal de France a manqué, non pas à sa gloire, mais à l'exemple de ceux qui le prendront pour modèle »... Mais les Jacobins n'avaient cure d'un pareil modèle.

Première chapelle à gauche : bas-relief en marbre représentant « un martyr de Reine »...

Dans une chapelle suivante : deux inscriptions en marbre, en forme de livre ouvert; tombeau de marbre noir; croix de pierre sculptée par Daniel de Volterre, Pélève de Michel-Ange ; six bénitiers de marbre.

Au-dessus de la sacristie : grande inscription en

<i) Réglé à 2.893.

marbre noir relatant la dédicace de l'église (i).

Au bas des marches du sanctuaire : « immense tombe en marbre blanc » (2).

Chapelle Saint-Jean : autel, corniches, socles, gradins, revêtissements de marbre ; grand attique avec entablement en bois, avec ses u quatre superbes colonnes de granit rose aussi précieuses que rares », avec ses chapiteaux coniques en marbre blanc ; statue de saint Jean en pierre de Tonnerre ; autel de l'épître avec ses marbres.

Chapelle « Geneviève » : baldaquin du maîtreautel, de 5o pieds de hauteur, avec ses chérubins, ses nuages, ses guirlandes, ses palmes, son grand ange ailé, sa « gloire » immense, son entablement, ses quatre colonnes de marbre de i5 pieds de hauteur; entre ces colonnes, deux statues de marbre (3) rochers de marbre ; deux adorateurs en plomb consoles; gradins et revêtissements de marbre perron en marbre de cinq marches devant l'autel autre perron en marbre de trois marches devant la balustrade ; 5 toises de carreaux de marbres de différentes couleurs, dans le sanctuaire ; balustrade ; (( beaucoup de débris »...

Enfin, 27 tableaux, et, dans les caveaux des « charniers », u immense tombe en marbre noir » (4), 70 inscriptions en marbre noir et blanc.

Le Mémoire des frais de démolition se monte, au

(1) De 6 pied3 sur 3.

(a) De 7 pieds de long.

(3) Baptême de Jésus-Christ par saint Jean.

(4) Do 7 pieds sur !i.

l3<> LE \AM»AMSMI .J\(.(iHl1

total, à3i.7/|5 livres (i), dont i/|. 129 pour les trans- ^ ports au Dépôt National des Petits-Augustins (a).

Est-il possible d'imaginer scène plus honteuse que celle dont les acteurs eux-nnômes viennent de nous tracer l'authentique et minutieux tableau ?

Il est prouve que la rage des agents officiels du gouvernement jacobin n'a trouvé aucune limite. Elle ne fut point arrêtée par le ridicule qu'il y avait à dissiper des nuages de pierre, comme s'ils craignaient d'en voir jaillir un incivique tonnerre ; à dépouiller des anges de leurs ailes, à massacrer des pigeons, des moutons et des lions, comme si tout cela menaçait la République. Ils arrachèrent jusqu'aux dalles de l'édiGce. Ils violèrent jusqu'aux charniers, pour en extraire tout ce qui pouvait se vendre. Ils déshonorèrent à jamais une architecture où les siècles de civilisation avaient gravé leur superbe empreinte. Ils portèrent une main sacrilège sur nos gloires les plus pures : sur Colbert, le plus sage de nos administrateurs ; sur Chevert, l'un des plus héroïques de ces généraux qui, sortis du peuple, tracèrent à travers l'Europe d'immortels sillons avec l'épée de la France.

Qu'eût-ce été, grand Dieu, si la sollicitude des (( grands ancêtres » de l'an II eût été moins « compétente )) et moins u éclairée » 1

(i) Réglé à 29.468 livres.

(3) Est joint l'état-reça de Lenoir en 6/i article?, plus aS tableaux, du i3 ventôse an II (3 mars 179/î). Parmi les tableaux de l'église Saint-Eustache se trouvent le Martyre de Saint- Eus tache par Simon Vouët et le Martyre de Sainte Ajiès par Caminade, d'après le Dominiquain

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