CONSERVATOIRE DES ARTS ET MÉTIERS. — EXPOSITIONS DE L'INDUSTRIE
Henri IV et Colbert avaient encouragé l'industrie. Mais les règlements multipliés qui pesaient sur le travail, et surtout l'organisation de l'industrie qui, sous la forme de corporations privilégiées, établissait des monopoles exclusifs, destructeurs de toute émulation et de tout sérieux progrès, rendaient illusoires les plus actifs encouragements. En même temps, un préjugé stupide pesait et sur les métiers immédiatement utiles à la société et sur les citoyens qui les cultivaient. Ce préjugé datait de loin, sans avoir rien perdu de sa force. Le Nouveau coulumier général ne disait-il pas, au temps où l'on s'essayait à encourager l'industrie :
« Si aucuns desdits nobles ou annoblis usent d'arts méchaniques, et contreviennent à Testai de noblesse par pauvreté, ils seront privez de la franchise de leur noblesse pour le temps qu'ils auront méchanizé; mais, en
quittant ledit estât méchanique, ils pourront rentrer en leurpristine noblesse. » (T. II, p. 872.)
La Révolution changea ici quelque chose : elle supprima la noblesse, et avec elle le préjugé ridicule qui s'attachait aux arts utiles : ce furent ces arts mêmes qu'elle fit rentrer en leur pristine noblesse, celle qu'ils avaient eue à Athènes, la cité de l'intelligence, et qu'ils avaient perdue à Rome, la cité de la force.
Grâce à la philosophie, un premier pas avait été fait dans le courant du xvnr3 siècle.
Les jurandes et les maîtrises avaient été supprimées momentanément au temps de Louis XYI, lorsque la philosophie entra un moment aux affaires. Turgot les avait abolies, comme « introduisant l'inégalité dans la propriété la plus sacrée et la plus imprescriptible de toutes, le droit de travailler ». Mais Turgot une fois disgracié, l'ancien système fut rétabli. La Révolution le supprima définitivement, par décret de la Constituante, du 13 février 1791. Désormais le travail était libre et l'on n'y connaissait plus de privilèges.
Les encyclopédistes, qui avaient préparé cette grande réforme, l'avaient complétée en appelant par leurs travaux l'intérêt et l'estime sur les métiers les plus nécessaires à la vie humaine. Grâce à eux, on commença à comprendre que « les viles professions mécaniques » ne méritaient pas les dédains qu'on leur avait longtemps prodigués. « Celui qui fait croître deux brins d'herbe là où il n'en croissait qu'un, écrivait Voltaire, rend un grand service à l'État. » Mais l'agriculture, toujours plus ou moins populaire depuis qu'il se fait des églogues, et recommandée surtout par son utilité évidente, n'était
point ce qu'il importait le plus de réhabiliter. Les métiers qui se rattachent à l'industrie proprement dite, ces métiers si humbles, dont les produits étaient aussi répandus que leurs procédés étaient ignorés, trouvèrent enfin place à côté des sciences et des arts les plus relevés dans le grand Dictionnaire encyclopédique; peut-être y a-t il peu de choses plus touchantes et de signes plus marqués de l'avènement de l'esprit nouveau, que le soin pris par d'Alembert, dans la préface de l'Encyclopédie, de citer avec reconnaissance les modestes ouvriers qui ont fourni au Dictionnaire des renseignements ou simplement expliqué leur travail à l'écrivain chargé d'en décrire les procédés. « M. Barrats, ouvrier excellent dans son genre, qui a monté et démonté plusieurs fois en présence de M. Diderot le métier à bas, machine admirable», se trouve nommé avec d'autres, en tête de cette œuvre immense où brillent à côté d'eux les noms de Voltaire et de Diderot, de d'Alembert et de Jean-Jacques. Et ce qui témoigne ici surtout d'un cœur élevé chez d'Alembert, c'est que pas un mot de précaution, d'explication, d'insultante excuse pour cette mention inusitée, ne vient indiquer qu'en citant ainsi de simples ouvriers parmi ses collaborateurs, l'illustre savant ait cru se montrer généreux. Il veut uniquement être juste envers tous, sans penser faire à personne un honneur exceptionnel. Le sentiment égalitaire est déjà là.
L'Encyclopédie porta ses fruits : les viles professions mécaniques allaient reprendre leur place d'honneur dans la société transformée.
Le 29 septembre 1794, Grégoire, au nom des comités d'agriculture, des arts et d'instruction publique, apporte
à la tribune le rapport qui demande pour l'industrie un Musée et une École; le Conservatoire des arts et métiers est fondé immédiatement.
« C'est seulement depuis quarante ans, dit Grégoire , que l'art du tailleur est décrit, tandis que depuis deux siècles on imprime le Parfait confiseur, le Parfait cuisinier; et cette perfection qui raffinait les jouissances des sybarytes n'était pas en faveur du malheureux qui pressurait le vin et buvait de l'eau, qui préparait le pain blanc et vivait de son. »>
Il est temps, ajoutait-il, que les arts utiles soient honorés, et que, comme les autres arts, ils deviennent dans un musée un sujet d'études et la cause d'améliorations, dont tous doivent profiter : « Dans un pays libre, tous les arts sont libéraux ! » La France libre ne doit plus être tributaire des autres nations pour les objets de première nécessité : il faut qu'elle fabrique elle-même les objets dont elle a besoin, et que des procédés, qui n'ont besoin que d'être connus pour être employés, soient mis à la portée de tous. « Il faut éclairer l'ignorance qui ne connaît pas et la pauvreté qui n'a pas ie moyen de connaître. »
Chemin faisant, Grégoire fait justice de préjugés, que la Convention tentait alors de déraciner, et qui lui ont survécu :
« C'est avec surprise, dit-il, qu'on voit encore des gens prétendre que le perfectionnement de l'industrie ctTla simplification de la main-d'œuvre entraînent des dangers, parce que, dit-on, ils ôtent des moyens d'existence à beaucoup d'ouvriers. Ainsi raisonnaient les copistes, lorsque l'imprimerie fut inventée; ainsi raisonnaient les bateliers de Londres, qui voulaient s'insurger quand on
bâtit le pont de Westminster. Il n'y a que quatre ans encore qu'au Havre et à Rouen on était obligé de cacher les machines à filer le coton. Quand une invention nouvelle peut à l'instant paralyser beaucoup d'ouvriers, la sollicitude paternelle des législateurs doit prendre des moyens pour les soustraire à l'indigence et empêcher qu'il n'en résulte une secousse. Mais, au fond, l'objection est puérile; sans quoi il faudrait briser les métiers à bas, les machines à mouliner la soie, et tous les chefsd'œuvre qu'inventa l'industrie pour le bonheur de la société. Faut-il donc un grand effort de génie pour sentir que nous avons beaucoup plus d'ouvrage que de bras, qu'en simplifiant la main-d'œuvre on en diminue le prix, et que c'est un infaillible moyen d'établir un commerce lucratif qui écrasera l'industrie étrangère, en repoussant la concurrence de ses produits? »
Deux mots sur le travail des femmes, dont l'insuffisance entretient le vice aussi bien que la misère.
« Les mœurs et la prospérité nationale feront de grandes conquêtes, si l'on dirige insensiblement les femmes vers des travaux analogues à leur constitution. Déjà quelques-unes commencent à composer dans les imprimeries ; tout ce qui se fait avec l'aiguille convient à leur sexe. Et quel est le citoyen qui ne souffre en voyant des hommes bien constitués être coiffeurs de dames, tailleurs d'habits pour femmes, volets de chambre, garçons cafetiers, tandis qu'ils devraient refluer dans les ateliers d'armes et dans les campagnes, pour remplacer ceux de nos frères qui ont péri aux champs de la victoire ? Vous voyez comment, dans un gouvernement libre, tout se rattache à la démocratie. »
Grégoire présente le plan du Conservatoire qu'il pro-
pose : de grandes collections ont été amassées, il suffit de les classer et de les réunir. Quant aux dépenses annuelles, elles ont été calculées : elles se monteront à 16 000 livres. Le règlement relatif aux cours d'enseignement sera fait par les membres mêmes du nouvel établissement, selon la très-libérale mesure qui avait été déjà adoptée pour le Conservatoire de musique, l'Observatoire et le Muséum d'histoire naturelle. Le rapporteur termine ainsi :
« Au milieu des tourmentes révolutionnaires, il est beau d'ouvrir des asiles à l'industrie et d'assembler tous les éléments dont se compose la félicité nationale. Cette marche est vraiment digne du législateur; car, entre les peuples comme parmi les individus, le plus industrieux sera toujours le plus libre. C'est donc calculer en politique que d'ôter tout prétexte à l'ignorance, à la fainéantise, et de faire en sorte que rien ne soit à meilleur compte que la science et la vertu. »
Le projet est adopté quelques jours après (10 octobre 1794, 19 vendémiaire an III).
Trois démonstrateurs et un dessinateur furent attachés à cet établissement.
Malheureusement le Conservatoire des arts et métiers eut à compter avec la mauvaise volonté de la réaction, acharnée à détruire tout ce qui rappelait et honorait l'époque conventionnelle. Quand en 1795 le Directoire réclama pour le Conservatoire, dont les collections étaient réunies dans trois locaux différents, un local unique et convenable (c'étaient les bâtiments de l'ancienne abbaje de Saint-Martin des Champs, le local actuel du Conservatoire), un député aux Cinq-Cents fit observer « que ce
local était beaucoup trop vaste et trop précieux pour y loger les machines et les instruments d'un Conservatoire (1). » Et après avoir parlé de ce ton dédaigneux d'un établissement utile et honorable pour la nation, il réussit à faire repousser le projet et même supprimer le modique salaire des membres du Conservatoire.
Ce député élait un ancien royaliste, qui eut depuis l'honneur d'attacher son nom à plusieurs mesures antirévolutionnaires :
Le rétablissement de la loterie;
Celui de l'impôt du sel ;
L'établissement de l'impôt sur les boissons et de la régie des droits réunis.
Il fût nommé sénateur et comte par Napoléon, et est mort pair de France. C'était Fabre (de l'Aude).
Heureusement, trois ans plus tard, Grégoire, toujours tenace, réussit à démontrer aux Cinq-Cents l'utilité du Conservatoire, qui fut installé enfin dans l'abbaye de Saint-Martin des Champs. Ce succès ne put pourtant être obtenu qu'après que le coup d'État de fructidor, regrettable à tant d'autres égards, eût éloigné du Conseil la faction hostile à la Révolution.
L'institution du Conservatoire en appelait une autre. De même qu'à côté du Musée du Louvre, où étaient déposés les chefs-d'œuvre des maîtres, la Révolution avait invité les artistes vivants à des expositions où tous pouvaient être admis ; à côté du Conservatoire des arts et métiers devait naître Y exposition des produits de V indus-
M ) Je cite la phrase telle qu'elle est au Moniteur, lequel ne fait que résumer ce discours. On prétend que ce député aurait dit qu'on n'avait pas besoin de cette collection de joujoux.