CHAPITRE VJ
Le Jardin des plantes, fondé par Guy la Brosse sous Louis XIII, n'était, comme l'indique son nom, qu'une simple école de botanique. Cependant, sous la direction influente et active de Buffon, il s'était augmenté d'une collection d'anatomie, de minéralogie, enfin de zoologie. Il n'y avait que trois chaires attachées à cet établissement : celles de botanique, de chimie, d'anatomie. L'étendue même de l'établissement était à peu près la moitié de celle qu'il occupe actuellement. Sauf la partie appelée le labyrinthe et quelques dépendances acquises sous l'intendance de Buffon, il ne comprenait que le terrain aujourd'hui spécialement consacré à la culture des plantes, c'est-à-dire celui qui s'étend de la rue de Buffon à l'allée de tilleuls longeant la Ménagerie actuelle. Tel était l'état du Jardin des plantes, quand éclata la Révolution.
S'il est un établissement qui dut exciter l'intérêt de cette fille du XVIIIe siècle, c'était assurément celui-là. On peut dire que le xvme siècle avait découvert la nature, à laquelle on n'avait guère songé jusqu'alors; la botanique avait été popularisée par Rousseau, l'oracle de l'époque. Une foule d'écrivains à sa suite avaient mis à la mode les goûts champêtres. Buffon avait prêté à la zoologie l'éclat de son génie. Et pourtant, chose singulière ! il n'existait point en 1789, an Jardin des plantes, de collection d'animaux vivants : une ménagerie fort incomplète se trouvait à Versailles; c'était un objet de luxe, de curiosité, d'amusement, nullement approprié à une destination scientifique. Il y avait donc beaucoup à faire, ou plutôt pour les chaires d'enseignement comme pour les sujets d'observation, presque tout était à créer; c'est ce que fit la Révolution.
En juillet 1792, à la veille du 10 août, Bernardin de Saiut-Pierre fut appelé à la direction du Jardin des plantes. S'il manquait des connaissances spéciales nécessaires, au moins son nom avait-il l'avantage d'appeler l'intérêt sur l'établissement qu'il dirigeait. Là, comme dans la littérature, il continuait la tradition de Jean-Jacques.
Ce fut lui du moins qui eut le mérite de réclamer le premier l'établissement d'une ménagerie. II adressa à la Convention un mémoire pour obtenir la translation au Jardin des plantes des animaux restés à Versailles dans la ménagerie royale. A cette date, celle-ci ne contenait en tout que cinq animaux : un lion, un rhinocéros, un zèbre, un bubale, un pigeon huppé des Indes. Ce fut seulement Tannée suivante que ces animaux furent amenés à Paris. Est-il vrai, comme on l'a prétendu plus tard, que
l'existence du Jardin des plantes ait été un moment menacée en 1793?
Je ne crois guère à ces dangers. De tous les établissements de l'ancien régime, c'était au contraire évidemment celui qui était le plus populaire; Bernardin de Saint - Pierre en fait la remarque dans son Rapport ; c'est au nom du peuple, qu'il réclame des améliorations : «* Ce n'est pas à ma voix, dit il, que vous devez vous rendre, c'est à celle du peuple. De tous les établissements nationaux^ celui du Jardin des plantes est le seul qu'il ait respecté, parce qu'il est seul a son usage, qu'on y donne des herbes médicinales à ses maux, et que c'est là que viennent s'instruire les savants qui doivent les soulager. » Que l'on voie ici, si l'on veut, un simple moyen oratoire approprié aux circonstances : toujours est-il que le célèbre rapport de Lakanal sur le Muséum (10 juin 1793) n'offre point la moindre trace de ces prétendues craintes. Il y demande, non pas le maintien, mais l'agrandissement du Jardin des plantes, ou plutôt une véritable transformation.
Que Ton se rappelle la situation inouïe de la Convention, à l'heure où son comité d'instruction vient l'entretenir de cette préoccupation scientifique. C'est le moment de son plus grand péril : le 31 mai vient de s'accomplir; les frontières de l'est et du nord sont envahies par l'étranger, soixante départements soulevés par les Girondins ; la Vendée victorieuse déborde hors de ses limites : « C'est au moment d'une grande production, s'écrie Danton, que les corps politiques, comme les corps physiques, paraissent toujours menacés d'une destruction prochaine. » Et en effet, à cette date seulement, même
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dans l'ordre scientifique, la Révolution va commencer à devenir féconde et ne cessera plus d'enfanter au milieu des plus affreux déchirements. L'indifférent Biot n'a pu s'empêcher de faire ce rapprochement étrange : « C'est au milieu de cette crise que l'on décréta l'agrandissement du Muséum d'histoire naturelle, et, ce qui était plus utile encore, que l'on en fit un établissement d'enseignement scientifique. » [Histoire des sciences.)
En effet, le décret mémorable du 10 juin 1793 ne se contentait pas de consacrer l'enseignement subsistant; il avait pour but de Je compléter, et comme disait le rapport, « d'y ouvrir à la science le livre immense de la nature ».
Lakanal, dans ses prévisions d'avenir, ajoutait même : « Il viendra sans doute un temps où l'on élèvera, au jardin national, les espèces de quadrupèdes, d'oiseaux et d'autres animaux étrangers qui peuvent s'acclimater sur le sol de la France, et lui procurer ainsi de nouvelle richesses. » C'est déjà l'idée du jardin d'acclimatation.
Au lieu de trois chaires, il en créait douze (1).
(1) Voici les titres de ces douze chaires :
1° Minéralogie ;
2° Chimie générale ;
3° Arts chimiques,, ou chimie appliquée ;
4° Botanique (dans le Muséum) ;
5° Botanique (cours dans ia campagne) ;
6° Culture ;
7° et 8° Deux cours de Zoologie ;
9° Anatomie humaine ; 10° Anatomie des animaux; 11° Géologie ; 12° Iconographie.
Parmi les professeurs nommés nous remarquons Daubenton, Fourcroy, Brongniarl, de Jussieu, Portai, Lamark, Vanspaendonck (peintre de fleurs), Thouin, jardidinier en chef; puis un jeune homme de vingt et un ans, nommé sous-garde du cabinet et sous-démonstrateur pour la zoologie : c'était l'illustre Geoffroy Saint-Hilaire. Il allait y ouvrir, le 6 mai 1794, « le premier cours de zoologie qui ait été fait en France » (1).
Mais ce n'est pas tout, sous ce régime qu'on nous représente volontiers comme si violemment épris des doctrines autoritaires, le Muséum était soumis à une constitution absolument libre : c'était une pure république. « L'arbre de la liberté serait-il le seul, disait Lakanal, qui ne pût pas être naturalisé au Jardin des plantes? » Voici le titre Ier de la loi votée par la Convention.
« L'établissement sera nommé à l'avenir Muséum d'histoire naturelle.
» Son but sera l'enseignement de l'histoire naturelle dans toute son étendue.
;> Tous les officiers du Muséum porteront le titre de professeurs, et jouiront des mêmes droits.
» La place d'intendant sera supprimée, et le traitement attaché à cette place sera également réparti entre les professeurs.
» Les professeurs nommeront chaque année, au scrutin, un directeur, un trésorier, choisis par eux; le directeur ne pourra, après l'expiration de l'année, être continué que pour un an ; il présidera l'assemblée, et sera chargé de faire exécuter les délibérations.
(1) Flourens, Notice sur Geoffroy Saint-Hilaire*
» Lorsqu'une place de professeur sera vacante, les autres professeurs y nommeront le savant qu'ils jugeront le plus propre à la remplir. »
Est-il nécessaire d'ajouter que ce dernier article fut abrogé (en 1802) parle consulat qui se réserva la nomination des professeurs ? Bonaparte voulut même rétablir la place d'intendant ou de directeur, et il y nomma Jussieu, lequel refusa et joignit ses instances à celles de ses collègues, pour obtenir que sur ce point au moins on ne revînt pas à l'ancien régime. Chaptal, alors ministre de l'intérieur, soutint ces réclamations, et il ne fut rien décidé à ce sujet (1).
Les professeurs nommés par la Convention se réunirent le 9 juillet 1793 et s'organisèrent : Daubenton fut leur premier président (2).
(1) Dans les premiers temps du Consulat, nous voyons le Muséum si. délaissé qu'en 1800 on est obligé de tuer les animaux les moins utiles pour servir à la nourriture des autres. (Deleuze, Histoire du Muséum, t. I, p. 91.)
(2) Voici comment Lacépède, dans une leçon prononcée en l'an VIII au Muséum d'histoire naturelle, résume et les travaux accomplis par la Convention et la part active qu'y prit le vieux Daubenton : « A cette époque, l'une des plus remarquables de l'histoire du Muséum, où de nouvelles galeries furent construites, de nouveaux jardins plantés, de nouvelles serres fondées, une grande ménagerie projetée, d'immenses collections réunies, de nouvelles chaires inaugurées, un enseignement d'un nouveau genre imaginé, réalisé et développé, Daubenton crut assister à une nouvelle création de rétablissement qui lui était si cher. Son cœur échauffant sa tête octogénaire, il rassembla toutes ses forces, entreprit et termina dans ces galeries des arrangements importants, se chargea de fonctions que deux professeurs dans la vigueur de l'âge auraient pu trouver trop pesantes, entreprit deux cours (celui des Écoles normales et celui du Muséum), et,
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Aussitôt on se mit à l'œuvre; on prépara les locaux destinés à recevoir les collections données par la Convention (1). Au mois de juillet 1794, la bibliothèque, création nouvelle, se trouva prête, et fut ouverte au public peu de temps après.
Quant à la Ménagerie, voici, sur la façon toute révolutionnaire dont elle se forma, les détails que je trouve dans la notice consacrée par M. Isidore Geoffroy Saint- Hilaire à la mémoire de son père (2).
Un matin, le k novembre 1793, le jeune savant se livrait dans son cabinet à quelques recherches d'histoire naturelle, lorsqu'on vient le prévenir qu'un ours blanc, une panthère, et d'autres animaux l'attendent aux portes
s'ouvrant pour ainsi dire une carrière nouvelle, comme si la vie eut été pour lui sans limites, il recueillit de nouvelles couronnes que la tendre admiration des amis des sciences se plaisait à offrira ses efforts en quelque sorte surnaturels. » (Séances des Écoles normales, 1800, t. VIII, 146.)
(1) Sur la proposition de Fourcroy, la Convention vota ce décret additionnel, le 11 septembre 1793 :
« La Convention nationale, considérant que la collection de plantes et d'animaux peints d'après nature et déposée au Muséum national d'histoire naturelle, d'après le décret du 10 juin 1793, ne doit pas être interrompue, et qu'il est essentiel d'entretenir l'émulation entre les artistes qui s'occupent de ce genre de travaux, décrète :
« Qu'il sera pris sur le fonds de deux millions destinés à V encouragement des sciences et des arts une somme annuelle de six mille livres, qui sera mise à la disposition des professeurs du Muséum d'histoire naturelle, et employée par eux à la continuation de cet ouvrage utile par les artistes les plus habiles en ce genre, qui seront appelés par la forme du concours. »
(2) Vie, travaux et doctrine scientifique de Geoffroy Saint- Hilaire. Paris, 1847,
du muséum. Un instant après arrive une nouvelle caravane, composée d'un second ours blanc et de deux mandrills, et suivie bientôt d'un troisième convoi contenant un chat-tigre, deux aigles, et d'autres oiseaux. C'était l'administration de îa police qui envoyait tous ces animaux; elle avait décidé la veille qu'à l'avenir nulle exhibition d'animaux vivants ne serait permise dans Paris, et ces trois envois étaient simplement trois ménageries ambulantes saisies par ordre de la police, données par elle au Muséum, et qu'accompagnaient leurs propriétaires. Le Muséum devait leur payer une certaine indemnité. Mais que faire? Geoffroy Saint- Hilaire n'avait pas de fonds dont il pût disposer. Il fit simplement ranger à la suite les unes des autres les cages sous les fenêtres du Muséum, et retint les propriétaires comme gardiens, s'engageant à les nourrir et à les loger avec leurs bêtes jusqu'à ce qu'on les eût dédommagés. On s'adressa immédiatement à Lakanal, qui obtint de la Convention la construction de quekjnes loges. Ce fut à cette époque qu'on transporta à Paris les animaux qui survivaient de la ménagerie de Versailles (J); on y joignit quelques cerfs, des chevreuils, etc. , pris au Raincy, plus deux dromadaires qui avaient appartenu au prince de Ligne. La ménagerie reçut enfin par un décret (11 décembre 1794) une allocation suffisante et sa consécration définitive. L'année suivante, le Muséum s'enrichis-
(1) Voici la note que je trouve dans les papiers du comité : « Le comité décide qu'on amènera à Paris quatre animaux qui existent encore à la ménagerie de Versailles : un lion, un couagga (ou zèbre), un bubal, et un chien, ami du lion (sic). » On propose de placer à Versailles un haras à la place de la ménagerie.
sait du cabinet du Stathouder, collection précieuse qui nous est restée même après 1815.
Enfin, selon l'usage d'alors de donner aux choses utiles la publicité la plus étendue et de faire de la presse l'écho multiplié de l'enseignement oral, le Muséum eut son journal comme l'Ecole polytechnique et l'École normale. L'honneur de cette idée appartient aux professeurs, et elle date de leur installation ; car je trouve (Archives) la minute d'une lettre du comité de l'instruction publique (21 septembre 1793) qui les félicite de ce projet et leur exprime le désir de le voir promptement réalisé.
Enfin dès 1794, la Convention avait créé une treizième chaire (reptiles et poissons) dont l'enseignement fut confié à Lacépède. Deleuzc et Valenciennes étaient attachés comme aides naturalistes au muséum. On ne voit point que sauf Cuvier qui allait être nommé aux écoles centrales et n'entra au Muséum que quelques années plus tard, il manque ici dès le début aucun des noms illustres qui ont porté si haut la gloire de cet établissement.
Une nouvelle loi porta à 5000 les appointements des professeurs qui n'étaient antérieurement que 2880 livres; elle agrandissait démesurément le jardin en y adjoignant, non-seulement l'emplacement de la xMénagerie actuelle, mais tous les terrains compris entre le boulevard de l'Hôpital, la rue de Poliveau, et la rue Saint-Victor (1).
(1) Un arrêté antérieur du Comité de salut public prescrivait un plan d'agrandissement encore plus vaste :
27 floréal an II de la République française, une et indivisible
(16 mai 1794).
« Le Comité de salut public arrête :
» Que pour parvenir à l'exécution du décret rendu le 16 ger-
On renonça plus tard à cette dernière partie du projet. La même année, l'amphithéâtre fut terminé, et on l'inaugura en y installant les cours de l'Ecole normale.
minai par la Convention nationale pour l'amélioration du Muséum d'histoire naturelle, le citoyen Molinos examinera: 1° quels sont les biens nationaux et les terrains environnants qui pourraient être réunis à cet établissement national; 2° quels sont les moyens d'y englober la rivière de Bièvre, dite des Gobelins, et d'agrandir ce monument utile jusqu'au boulevard et au Marché aux Chevaux d'un côté, et jusqu'à la rue Saint-Bernard de l'autre. Le citoyen Molinos fera estimer par aperçu les maisons ou propriétés des citoyens qui pourraient se trouver dans cette enclave.
« Le Comité des domaines nationaux est invité à faire suspendre l'estimation et la vente des biens nationaux appelés de Saint-Victor, et autres biens nationaux, qui pourraient être compris dans les projets d'agrandissement du Muséum d'histoire naturelle. »
Ce plan, qui entrait d'ailleurs dans un système général d'agrandissement des jardins publics, exagérait évidemment l'étendue possible du Jardin des plantes, mais il témoigne de la sollicitude de la Convention pour le Muséum. Elle ouvrait à la même époque au public un nouveau jardin, celui de Monceaux, agrandissait le Luxembourg de tout l'enclos des Chartreux (c'està-dire de presque toute la portion du jardin qu'on vient d'en séparer), commençait l'avenue de l'Observatoire, et enfin sup* primait les restrictions que l'ancien régime avait apportées à l'admission des promeneurs dans le jardin des Tuileries, commu dans les autres promenades publiques. (Une description de Paris de 1787 nous dit en parlant du jardin des Tuileries : « La populace n'y entre jamais que le jour de la Saint-Louis et la veille au soir. »)— La Convention avait décidé, par décret du k juin 1794, « que les maisons et jardins de Saint-Cloud, Bellevue, Monceaux, le Raincy, Versailles, Bagatelle, Sceaux, l'Ile-Adam et Vanvres ne seraient pas vendus et seraient conservés et entretenus aux frais de la République, pour servir aux jouissances du peuple et former des établissements utiles à l'agriculture et aux arts.
Tel est cet agrandissement du Muséum, qui équivaut en réalité à une seconde fondation. C'est ce que constatait une lettre adressée par les professeurs à Lakanal pour le remercier de ses efforts (11 nivôse, an II). « Vous êtes le second fondateur, disaient-ils, et nous ne perdrons jamais de vue les services importants que vous lui avez rendus. »
Chose honorable à dire, cet engagement de reconnaissance a été tenu. Bien des années après, en 1823, Deleuze, chargé d'écrire Y Histoire du Muséum, reconnut les services rendus par la Révolution au glorieux établissement. A cet époque Lakanal vivait retiré aux Etats- Unis. Il y reçut un exemplaire de Y Histoire du Muséum avec cette suscription :
A M. Lakanal, pour le remercier du décret du 10 juin 1793. Offert par les professeurs du Muséum d'histoire naturelle soussignés,
Vauquelin, Thouin, Desfontaines, Geoffroy Saint-Hilaire, Latreille, Cuvier, Laugier, Cor-
DIER, JUSSIEU, LAMARCK, BRONGNiART, LACÉPÈDE.
Paris, 10 juin 1823.
Si l'on se reporte au temps où ces lignes furent écrites, si Ton se rappelle quelles implacables haines s'attachaient alors au souvenir des exilés qu'on nommait les régicides, on devra le reconnaître, il y avait un certain mérite à se souvenir d'un service rendu par un votant. Quoi qu'en puisse penser l'ignorance jalouse, c'est après tout parmi
les hommes voués aux travaux de l'intelligence que se remarquent ces faits trop rares, honorables pour l'espèce humaine; l'expérience prouve que les délicatesses et les fiertés du cœur n'ont rien à perdre au voisinage de ia science et du talent.