‹ Le vandalisme révolutionaireChapitre 27 sur 58 · SUPPRESSION DE L' ACADÉMIE DE PEINTURE ET DE SCULPTURE · texte numérisé non relu

SUPPRESSION DE L' ACADÉMIE DE PEINTURE ET DE SCULPTURE

Si les artistes connaissaient les obligations qu'ils ont, non comme citoyens seulement, mais comme artistes, à la Révolution française, j'ose penser que beaucoup d'entre eux se croiraient tenus envers elle à une reconnaissance dont ils se dispensent trop souvent, et qu'on n'en verrait point prostituer leurs talents h exalter les traditions contre-révolutionnaires, à noircir la Révolution.

Un écrivain, dont l'érudition spéciale peut ici faire autorité, M. Frédéric Villot, conservateur au Musée cl Louvre, a écrit :

« La Révolution éclate : l'aristocratie est détruite, la civilisation monarchique est dissoute ; une nouvelle société doit s'élever sur les ruines de l'ancienne. La France à l'intérieur lutte contre le désordre ; à l'extérieur, elle combat pour la défense de ses droits et de son honneur ;

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seule elle soutient le choc des armées de l'Europe coalisée contre elle, et chaque fois que le combat s'engage, elle remporte une victoire. Chose merveilleuse et unique dans l'histoire des nations, les finances sont épuisées, l'ennemi assiège nos frontières, partout des armées sont sur pied pour les repousser, la vie et la fortune des citoyens sont en péril à chaque minute ; et le culte des beaux-arts, loin de s'éteindre, est plus en honneur que jamais î Ici les événements se succèdent si rapidement, les faits s'amoncellent en telle quantité, qu'il faudrait un volume pour enregistrer seulement les décrets rendus sur les sciences et les arts ; pour énumérer les discours de la tribune, où l'on discute les projets de monuments, d'embellissements, d'organisation de musées, décommandes aux artistes; pour analyser les travaux des nombreuses commissions spéciales chargées de rassembler, conserver, classer les œuvres éparses dans les maisons royales et dans les temples supprimés. »

Ce volume, nous n'essayerons pas de l'écrire; mais nous résumerons en un petit nombre de pages quelquesuns des bienfaits de la Révolution envers les arts.

Pour chacune des œuvres spéciales qu'elle devait accomplir, la Révolution, plus heureuse que l'ancien régime, trouva au moins l'homme éminent et dévoué qui devait traduire sa pensée dans les faits; souvent elle en trouva plusieurs : pour la guerre, elle eut Carnot; pour les finances, Cambon ; pour la rédaction de notre Code civil, Cambacérès (1); pour l'instruction publique (ici les

(1) Le Code civil de la Convention laissait peu de chose à faire à celui qui en recueillit plus tard tout l'honneur, et, de plus, il

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noms abondent), Lakanal, Daunou, Grégoire ; pour les sciences, elle eut Monge, Fourcroy, Berthollet, Guyton de Morveau ; pour les arts^ elle eut David.

Qu'on juge comme on voudra sa conduite politique ; qu'on ait peu de sympathie même pour son genre de talent; que chez lui, comme chez tous les réformateurs illustres, on méconnaisse trop aisément son immense valeur négative, c'est-à-dire les tristes choses qu'il a détruites , aussi bien que les principes féconds qu'il a établis, principes qui ne devaient pas tarder à porter leurs fruits : toutes ces sévérités, je les conçois, quoique

conserve encore sur plusieurs points un caractère libéral que l'on tâchera peut-être un jour de ressaisir. C'est une justice qu'un juge éminent — et trop sévère — lui a rendue (voyez M. Edgard Quinet, Révolution, t. II, p. 107) : « Comparez le Code civil de 1793 et celui de 1803 : vous verrez que toutes les grandes formules , celles qui déterminent une législation , ont passé presque littéralement du code de la Convention dans le code de l'an XII. La substance de la loi est la même. Et pouvait-il en être autrement, quand c'étaient les jurisconsultes de la Convention, Cambacérès, Treilhard, Berlier, Merlin de Douai, Thibaudeau , qui reproduisaient leur œuvre sous le masque du premier consul? Mais, chose incroyable, s'il n'était si aisé de la vérifier, l'ordre avait été donné d'oublier. Il fut exécuté par ceux-là mêmes qui y perdaient leur meilleur titre d'honneur. Relisez les discours des conseillers d'État, des tribuns, qui, pour le premier consul, exposent les bases du Code civil. Jamais, ou presque jamais ils ne rappellent le premier code de 1793, dont ils empruntent la substance et l'âme. Qui aurait osé, en 1803, invoquer l'autorité, le témoignage, la science, la sagesse du législateur de 1793 ? On aima mieux effacer une nation pour ne laisser subsister qu'un homme. » M. Emile Accolas prépare un travail spécial sur la comparaison des deux codes.

des juges autorisés, M. Charles Blanc, dans son Histoire des peintres ; MM. Louis et René Mesnard, dans leur Tableau historique des beaux-arts, aient rendu à l'auteur de Socrate une pins exacte justice. Quoi qu'il en soit, on admettra peut-être que, comme compétence artistique, il valait bien les surintendants de l'ancien régime, et qu'à cet égard, il peut, sans trop souffrir de la comparaison, être rapproché de MM. de Marigny et d'Angiviller.

Ce n'est pas là, sans doute, ce que l'on conteste. Mais on a dit que David avait abusé de sa situation politique pour exercer sur les arts de son époque la même dictature que Lebrun s'était arrogée au temps de Louis XIV. On en jugera : singulière dictature, qui aboutit à donner aux artistes ce bien inappréciable, et peu apprécié, hélas î de beaucoup d'entre eux, la liberté î

La liberté!.. . Oui, le cadeau semblera mince à ceuxqui rêvent uniquement pour les arts la protection intéressée, souvent dégradante, des princes, et les sourires augustes, et les faveurs qui en découlent. A ce mot , malsonnant pour quelques oreilles, substituons un mot plus modeste, plus précis, qui n'effarouchera personne et qu dira quelque chose à tous les artistes : la publicité.

Veut-on savoir quels moyens les artistes avaient sous l'ancien régime pour se faire connaître? Qu'on étudie l'organisation de l'Académie de peinture et de sculpture, celle de l'Académie d'architecture.

Ces deux Académies, la première au moins, ont trouvé un apologiste dans un écrivain habile de notre temps, M. Vilet. Il a montré qu'au temps où l'Académie de peinture s'installa, en I6/18, en pleine Fronde, sous Ma-

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zarin, elle fut une innovation véritablement libérale, et, sans doute, ici il a raison ; mais, ce qu'elle était devenue aux approches de la Révolution, doit-on l'oublier, quand il s'agit de juger ceux qui rompirent avec elle à cette époque et qui en provoquèrent l'anéantissement?

C'était une corporation qui ne ressemblait nullement à notre Académie des beaux-arts : corporation non point fermée sans doute, puisque le nombre de ses membres était illimité, mais qui s'était imposé peu à peu l'usage de ne point dépasser le chiffre de soixante (peintres, sculpteurs, graveurs, etc.); corporation assujettie à une hiérarchie, où le mérite ne fixait pas toujours les rangs, et soumise, comme toutes les corporations possibles, à des idées étroites, à des préjugés incompatibles avec l'esprit nouveau. M. Vitet nous en fournirait un exemple : nous voyons en plein xviir3 siècle cette Académie, pour qui la protection des grands semblait une faveur, non pas seulement lucrative, mais honorable, montrer en revanche une délicatesse extrême et une aversion absolue à l'égard de la seule puissance dont la protection n'avilisse point, — le public. Ces gens, qui ne se faisaient aucun scrupule de mendier et de recevoir des pensions, exclurent de leur sein l'un d'entre eux, Serres, « à cause d'un tableau de lui, la Peste de Marseille, montré au public pour de l'argent ». Il est vrai qu'il fut réintégré plus tard, après soumission (1).

Mais, quand on n'aurait eu contre l'Académie que les deux griefs suivants, oubliés par M. Vitet, il était permis sans doute de s'attendrir modérément sur sa suppres-

(1) Yitet, P Académie de peinture, p. 352.

sion : 1° les artistes de l'Académie avaient seuls le droit de prétendre aux travaux du gouvernement; 2° les honneurs de l'exposition étaient exclusivement réservés aux membres de l'Académie (1). Ainsi, prérogatives d'argent, prérogatives d'honneur, de notoriété même, l'Académie s'était tout réservé.

Elle avait fait son temps, et, comme compagnie privilégiée, fut supprimée avec les autres. Ce n'est pas que ses membres n'eussent pu s'associer, se réunir, comme bon leur semblait. Seulement, ils n'avaient plus ni droits exclusifs , ni attache gouvernementale. Voilà en quoi consiste encore une des destructions le plus amèrement reprochées à la Révolution. Que cela ne nous étonne pas trop : il y a des gens qui se croient morts du moment qu'ils se H *œnt libres.

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