‹ Le vandalisme révolutionaireChapitre 26 sur 58 · L'INSTITUT · texte numérisé non relu

L'INSTITUT

On a souvent contesté l'utilité des compagnies littéraires ou scientifiques ; il me paraît impossible de nier au moins l'utilité relative de ces dernières : il est évident qu'il est plus facile de faire concourir à une œuvre collective des recherches de science ou d'érudition, des connaissances spéciales, que de mettre en commun des inspirations et des talents. Le génie littéraire est purement individuel et incommunicable, et c'est dans ce sens que Buiïon a dit un mot trop peu compris, et dont la citation isolée altère le sens : « Les connaissances, les faits et les découvertes s'enlèvent aisément, se transportent et gagnent à être mis en œuvre par des mains plus habiles. Ces choses sont hors de l'homme, le style est l'homme même. »

Mais en admettant dans cette mesure l'utilité des Aca-

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démies, on peut au moins douter que l'État doive leur assurer une existence officielle, des privilèges, des pensions. C'est en effet de ce côté seulement que l'existence des Académies fut mise en question au début même de la Révolution. « Les Académies et tous les corps littéraires, disait Lanjuinais à la Constituante, doivent être libres et non privilégiés. Autoriser leur formation sous une protection quelconque, ce serait en faire de véritables jurandes Les entreprises littéraires faites par ordre du

gouvernement ont toujours été très-lentes ; voyez s'il en a été de même de Y Encyclopédie (1). » Et Lanjuinais terminait en demandant d'abord la liberté pour tous les gens de lettres de se réunir comme bon leur semblerait, et ensuite la suppression de toute allocation précédemment accordée aux corps privilégiés. Telle fut la pensée qui présida à ce qu'on a appelé la destruction des Académies. Supprimer le lien qui les rattachait à l'État n'était pas, après tout, une mesure si féroce et si barbare qu'on a bien voulu le dire. Est-ce donc arracher la vie aux gens que de cesser de leur donner ce qui, dans la pensée de leurs trop intéressés protecteurs, n'a été le plus souvent que des gages et une livrée ?

Ce qu'il importe ici de remarquer, c'est que, dès le

(1) On citerait aujourd'hui un autre exemple, une autre encyclopédie aussi, dont on peut opposer l'achèvement prochain aux interminables lenteurs des travaux académiques : le Dictionnaire historique de la langue française. Quelqu'un disait, au xvme siècle, en passant devant le local où s'assemblait l'Académie française : « Ils sont là quarante qui ont de l'esprit comme quatre ! » Si ce mot-là est injuste, il est certain du moins que ces quarante ne travaillent pas autant qu'un seul homme, quand cet homme s'appelle M. Littré.

début de la révolution, l'existence officielle des Académies était menacée. Grégoire, en 1790, les avait défendues, en déclarant qu'elles se préoccupaient de se donner des statuts plus dignes d'un régime de liberté. Mirabeau, moins confiant, croyait peu à la sincérité ou du moins à la persistance de ces sentiments libéraux : « Je veux bien croire, disait-il, que dans ce moment de crise les Académies et les corps enseignants montrent beaucoup de patriotisme ; mais il ne faudrait pas trop compter sur la durée de ces dispositions heureuses ; et peut-être quelque jour, dans l'Académie française elle-même, qui servait naguère d'asile à la philosophie, verrait-on des philosophes repentants écrire ou parler avec indécence contre la Révolution (1). »

Voilà ce qui peut s'appeler une véritable prophétie.

Les nouveaux statuts, annoncés par Grégoire, furent en effet présentés à l'Assemblée constituante, et Mirabeau fut chargé du rapport. Il en confia la rédaction à son ami Chamfort, et allait le lire à l'Assemblée, lorsqu'il mourut. Les conclusions du rapport étaient dures : tenant peu de compte des efforts plus ou moins heureux des Académies « pour mettre l'esprit de leur constitution particulière en accord avec l'esprit de la Constitution générale », il les déclarait nettement incompatibles avec le nouveau régime, et après avoir examiné dans le passé le rôle et la conduite de ces diverses compagnies, surtout de l'Académie française, il concluait à la suppression « de ces écoles de servilité et de mensonge », de ces cor-

(1) Travail sur V éducation publique, édition originale, 1791 , p. 15.

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porations inutiles qui devaient disparaître comme les autres, moins par mesure d'économie que par respect pour les idées fondamentales de la Révolution* « Il ne faut pas, disait-il, contre vos principes, soutenir un établissement public, quelque peu coûteux qu'il puisse être ; car nous rendons cette justice à l'Académie française, qu'elle n'entre que pour très-peu dans le déficit, et qu'elle est la moins dispendieuse de toutes les inutilités (1). » C'était surtout, en effet, l'Académie française qui était

(1) Voyez ce rapport dans les OEuvres de Chamfort. — Il y avait sans doute quelque chose de blâmable, de la part de Chamfort, à prêter sa plume à la rédaction d'un travail qui provoquait la suppression d'un corps où il s'était présenté librement, et dont il faisait partie depuis dix ans. Tout ce qu'on peut alléguer de mieux pour l'excuser, c'est de remarquer avec Ginguené, qu'il était au moins fort désintéressé sur ce point (ce qu'on ne saurait dire de tous les ennemis de l'Académie), et que, quand « il se déchaînait contre les pensions, lui qui n'avait d'autre fortune que ses pensions d'homme de lettres ; contre l'Académie, dont les jetons étaient devenus sa seule ressource », il faut croire au moins qu'il était bien convaincu, puisqu'il était ainsi une des premières victimes des mesures qu'il provoquait. Ajoutons un trait que nous fournit une savante et spirituelle histoire de l'Académie, écrite à un point de vue fort différent du nôtre : c'est que, l'année suivante, Chamfort, examinant, dans un journal, un livre de Soulavie, où l'Académie était attaquée, rappelait les services rendus par cette Compagnie aux progrès de la raison, et ajoutait : « On peut penser aujourd'hui de l'Académie ce qu'on voudra , et en faire ce qu'on jugera à propos ; mais il ne faut pas la calomnier, il faut rendre justice à ce qu'elle a fait et à ce qu'elle a souffert; et, quand M. Soulavie ne dit pas un seul mot de tous ces faits si bien constatés, j'ai le droit de lui dire que, s'il n'en est pas instruit, c'est une ignorance honteuse, et que, s'il les dissimule, c'est une lâcheté plus honteuse encore. » (Hist. de l'Académie française, par Paul Mesnard.)

le point de mire des plus violentes attaques et l'objet d'une impopularité qu'elle partageait d'ailleurs avec l'Académie de peinture et de sculpture. Celle des inscriptions et belles-lettres n'avait guère fait parler d'elle ; ses travaux, d'une utilité très-restreinte, mais réelle (1), ne semblaient pas pouvoir être jugés par tout le monde ; et quant à l'Académie des sciences, on n'en contestait point l'utilité.

Le rapport, adopté par Mirabeau, fut publié après la mort de celui-ci par Ghamfort, qui ne voulut pas perdre apparemment la gloire douteuse de cette diatribe fort piquante, mais assez déplacée sous sa plume. Suard et Morellet lui répondirent, en justifiant le mieux qu'ils purent les Académies du reproche de servilité, ce qui n'était pas aisé, et surtout en récriminant contre Ghamfort, ce qui était plus facile (2).

Les choses en étaient restées là, lorsque la Convention se fit faire par son comité d'instruction publique un rapport sur les Académies. Le rapporteur fut Grégoire, qui lut son travail dans la séance du 8 août 1793.

Il reproduisait, mais avec infiniment moins d'acrimo-

(1) «Le tome XLVI de Y Histoire de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, publié en 1793 par ordre de la Convention nationale, contient deux Mémoires de Désormeaux, lus à cette Académie en 1772 et 1774, sur la noblesse française. » (Hennin, Monuments de l'histoire de France, t. II, p. 165.)

(2) La réponse de Morellet, imprimée, ne fut réellement pas publiée. «Je ne l'avais tirée, dit-il dans ses Mémoires, qu'à 500 exemplaires ; j'en donnai une cinquantaine à mes amis, et je laissai le reste à l'imprimeur ou libraire, Jansen, qui, effrayé par les jacobins, amis de Chamfort..., n'en a vendu que quelques exemplaires sous le manteau. J'ai su depuis qu'il n'avait pas

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nie, les imputations contre les Académies contenues dans le rapport destiné à la Constituante, et il y joignait des correctifs fort essentiels à remarquer.

Il faisait d'abord une exception formelle pour l'Académie des sciences ; le passage doit être cité :

« L'Académie des sciences, qui fut toujours composée des premiers hommes de l'Europe, a décrit plus de quatre cents machines et publié cent trente volumes, qui sont un des plus beaux monuments de l'esprit humain. Elle continue avec une activité infatigable les travaux dont vous l'avez chargée, sur l'argenterie des églises supprimées, sur le titre des monnaies d'or et d'argent, sur la production du salpêtre et sur la mesure d'un degré du méridien, opération qui ne peut être terminée que dans un an. Vous venez d'adopter son ouvrage sur les poids et mesures; elle s'occupe de la confection de nouveaux étalons et du rapprochement des nouvelles mesures avec toutes celles qui jusqu'ici sont usitées dans les diverses contrées de la France. »

En effet, l'Académie des sciences avait déjà rendu compte de ces divers travaux à la Convention. Après

tardé à mettre le livre au pilon, dans la crainte des visites domiciliaires. » Morellet ne tenait pas beaucoup sans doute à donner à cette réponse une publicité réelle, puisqu'il ne se mit point en quête d'un autre imprimeur. Il l'eût trouvé infailliblement : en 1791, sa brochure, qui contient une profession de foi constitutionnelle, n'offrait aucun danger. Je ne vois donc pas qu'il ait lieu de dire à ce sujet avec M. Mesnard : « On aime à voir l'Académie défendue à sa dernière heure par un de ses membres avec cette honnêteté, ce courage généreux et fier, et cette sagesse de sentiments politiques. » (Hist. de l'Académie, p. 765.)

avoir reçu les félicitations du président, elle avait été admise aux honneurs de la séance (1).

(1) Ce n'est pas que l'Académie des sciences n'eût ressenti le contre-coup des événements, et d'une façon qui fait peu d'honneur à l'auteur de cet incident. Voici ce que raconte M. Bertrand, dans un intéressant travail sur l'Académie des sciences, lu à la séance publique de l'Institut (août 1867) :

«Le 11 août 1792, le lendemain de l'invasion des Tuileries, était un mercredi. Vingt-deux académiciens assistent à la séance ; mais, pour la première fois depuis le commencement de la Révolution, aucune communication scientifique ne se trouve à l'ordre du jour.

» Après la nomination de quelques correspondants, un membre demande qu'on lise la liste des académiciens pour y effectuer des radiations. L'Académie, étonnée d'avoir à écarter une telle motion, décide que les seuls changements à faire à la liste sont ceux de quelques domiciles ; le procès-verbal, discrètement rédigé, ne désigne personne : c'est huit jours après qu'une nouvelle insistance force le secrétaire à nous livrer le nom d'Antoine- François Fourcroy, futur comte de l'empire, dont la proposition, trois fois reproduite, est éludée enfin, non sans embarras et sans trouble, par le vote unanime de ses confrères attristés.

» M. Fourcroy, dit le procès-verbal du 25 août 1795, annonce à l'Académie que la Société de médecine a rayé plusieurs de ses membres émigrés et notoirement connus pour contrerévolutionnaires ; il propose à l'Académie d'en user pareillement envers certains de ses membres connus pour leur incivisme, et qu'en conséquence lecture soit faite de la liste de l'Académie pour prononcer leur radiation.

» Plusieurs personnes observent que l'Académie n'a le droit d'exclure aucun de ses membres, qu'elle ne doit pas prendre connaissance de leurs principes et de leurs opinions politiques, le -progrès des sciences étant son unique occupation ; que d'ailleurs, l'Assemblée nationale se trouvant à la veille de donner une nouvelle organisation à l'Académie, elle exercera le droit qu'elle seule peut avoir de rayer de la liste de l'Académie les membres qu'elle jugera devoir en être exclus. » Mal accueilli

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On peut croire que cette époque même est la plus laborieuse et la plus féconde en travaux d'application

sur ce point, Fourcroy, dans le raffinement de son zèle, invoque ingénieusement l'exécution du règlement relatif aux académiciens absents plus de deux mois sans congé.

» Lecture faite du règlement, dit le procès-verbal, il a été remarqué qu'il ne s'étendait que sur les pensionnaires, et que son exécution n'appartient pas à l'Académie.

» Les différents avis ayant été longuement discutés, on a arrêté définitivement que la lecture de la liste de l'Académie et la délibération relative à la susdite motion seraient remises à la séance prochaine.

» Dans la séance suivante, un membre (c'est le géomètre Cousin) s'explique avec autant d'habileté que de modération sur la délibération qui est à l'ordre du jour. « Il rappelle qu'anciennement et de tout temps l'Académie , uniquement occupée de l'objet de sa constitution, du progrès des sciences, avait coutume pour tout le reste d'en référer au ministre, avec lequel elle entretenait une correspondance et une communication fréquentes sur tout ce qui regardait son régime particulier ; il s'étonne que, dans un moment où le ministre de l'intérieur, appelé par le vœu de la nation, mérite plus que jamais la confiance de l'Académie, elle n'en use pas envers lui comme elle faisait autrefois envers ses prédécesseurs, et il propose de charger les officiers de l'Académie de conférer avec le ministre sur l'objet proposé, tandis qu'elle se livrera à des occupations plus intéressantes.

» Cette échappatoire évidente est adoptée par l'Académie, et l'incident tourne à la confusion de celui qui l'a soulevé. »

Celui qui se chargeait ainsi de dénoncer et d'éliminer ses collègues avait eu, en 1789, parmi d'autres fonctions plus honorables, celle de censeur» Je ne sais de quelle façon il avait pratiqué ce métier d'inquisiteur de la pensée ; mais il paraît certain qu'il en avait la vocation. Dans les circonstances où l'on était alors, la dénonciation faite par Fourcroy contre ses collègues pouvait avoir les plus graves conséquences.

qu'ait traversée l'Académie des sciences. On la voit chargée du travail des poids et mesures, du calendrier, etc. Ses membres remplissent les diverses commissions d'alors, tant celles des monuments et des arts, que les commissions chargées de l'examen des moyens proposés pour la défense nationale, l'alimentation publique, l'industrie, etc. Un décret postérieur de quelques jours à celui que fit voter Grégoire assure à la ci-devant Académie des sciences et la jouissance de son ancien local et ses honoraires habituels (1). Si quelques-

(1) 15 août 1793. Sur la proposition de Lakanal, « la Convention nationale, ouï le rapport de son comité d'instruction publique, décrète que les membres de la ci-devant Académie des sciences continueront de s'assembler dans le lieu ordinaire de leurs séances pour s'occuper spécialement des objets qui leur auront été ou pourront leur être renvoyés par la Convention. En conséquence, les scellés, si aucuns ont été mis sur les registres, papiers et autres objets appartenant à la ci-devant Académie, seront levés, et les attributions annuelles faites aux savants qui la composaient leur seront payées comme par le passé et jusqu'à ce qu'il en ait été autrement ordonné. » Il semble que rien n'est plus net que ce décret. Lavoisier répondit à Lakanal :

« J'ai reçu avec une reconnaissance qu'il me serait difficile de vous exprimer l'expédition du décret que vous avez fait rendre et que vous avez bien voulu m'adresser : j'en ai donné communication à quelques-uns de mes anciens confrères, qui partagent mes sentiments ; malheureusement les circonstances ne paraissent pas permettre de se servir de ce décret, et, quelque important qu'il soit pour le travail des poids et mesures et pour la suite des autres objets dont l'Académie avait été chargée, elle ne pourrait pas s'en servir dans ce moment sans paraître lutter contre l'opinion dominante du comité d'instruction publique et de la partie prépondérante de l'Assemblée. »

Qu'est-ce que cela signifie ? Est-ce que ce décret, voté par la

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uns n'ont pas cru devoir profiter de ce décret, on ne voit pas trop comment on peut en faire un crime à ceux qui l'avaient voté.

majorité, n'est pas formel ? Et comment, de la part de l'Académie, l'exécution pure et simple de ce qu'il prescrit eût-elle paru une sorte d'opposition faite à la majorité de l'Assemblée ? — Puisque le nom de Lavoisier se rencontre ici, j'en profite pour relever la singulière imputation que sa mort à jamais déplorable a value à la Révolution. On a osé en tirer cette conclusion un peu hardie, que la Révolution faisait la guerre à la science. Ne dirait-on pas que c'est comme savant que Lavoisier fut condamné ? La condamnation du grand chimiste n'est qu'une iniquité politique, et il me semble que c'est bien assez. Il faut croire que les circonstances qui accompagnèrent la condamnation de Lavoisier sont bien peu connues, puisqu'on ose les dénaturer ainsi. « C'est quand il s'agit de faits qui contristent la conscience humaine, a dit à ce propos Louis Blanc, qu'il faut se garder de toute exagération et opposer la vérité pure aux appréciations envenimées de l'esprit de parti. » Rappelons donc l'étrange concours de circonstances navrantes qui explique, sans la justifier assurément, cette odieuse condamnation. Quand Lavoisier, qui était en sûreté, apprit l'arrestation des fermiers généraux, ses confrères, il sortit de son asile et alla se constituer prisonnier. C'était fort noble, mais c'était se précipiter dans le gouffre. On sait de quelle haine, bien ancienne déjà, étaient chargés les fermiers généraux. Tout le xvme siècle avait répété le mot de Montesquieu sur ces financiers : o Ils soutiennent l'État ! oui, comme la corde soutient le pendu. » Je prie qu'on veuille bien se rappeler qu'un prince, qui n'était nullement féroce, le Régent, s'est montré presque aussi impitoyable pour eux que le tribunal révolutionnaire. Le nom de Lavoisier lui-même rappelait un des griefs les plus violents des Parisiens contre l'ancien régime. Le girondin Mercier, quoique sympathique d'ailleurs à Lavoisier, nous apprend un fait trèsoublié aujourd'hui , mais très-présent alors à l'esprit de tous. Dans son Nouveau Tableau de Paris (tome III, p. 177), il

Quant à l'Académie française, Grégoire faisait remarquer qu'en fait elle était déjà désorganisée par la Révolution. En effet, à cette date, huit académiciens étaient

dit : « C'est cependant Lavoisier, de l'Académie des sciences, à qui Ton doit ces lourdes et inutiles barrières, nouvelle oppression exercée par les traitants sur leurs concitoyens. Mais , hélas ! ce grand physicien Lavoisier était fermier général.

Pour augmenter son numéraire Et raccourcir notre horizon, La Ferme a jugé nécessaire De nous mettre tous en prison.

» On se souvient des plaintes que les Parisiens ont portées contre cette clôture injurieuse ; elle avait pour but secret de maîtriser et de contenir la ville, plusieurs de ces bâtiments d'entrée étant de véritables forteresses. Le duc de Nivernais, à qui l'on demandait son avis sur cette nouvelle enceinte, répondit en colère : « Je suis d'avis que l'auteur de ce projet soit pendu. » Le malheureux Lavoisier ne fut pas pendu , mais guillotiné par la tyrannie décemvirale. » Il n'en faut pas moins flétrir avec M. Louis Blanc « le refus inepte et barbare du sursis (sollicité par Lavoisier pour terminer des expériences), et l'application inique de la peine capitale à un délit commis sous un autre régime. » Mais il ne faut pas oublier non plus combien de haines s'étaient amoncelées contre les fermiers généraux. — Enfin, je ne dois pas omettre un fait qui montre combien de circonstances se réunirent pour perdre l'illustre savant. Quand le regrettable M, Géruzez publia son Histoire de la littérature pendant la Révolution^ j'avais été frappé en la lisant de cette phrase : « Ce qui est triste à dire, c'est que Lavoisier aurait été préservé,, si l'humeur altière de madame Lavoisier n'eût déjoué les mesures prises pour procurer le salut de son mari (p. 209). » J'en demandai l'explication à l'auteur, qui me répondit : « Cela résulte d'un manuscrit curieux que possède M. Chasles, de l'Académie des sciences. » J'ai dû me renseigner à cet égard, et un membre

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morts sans qu'on eût pourvu à leur remplacement; dix étaient émigrés ou cachés ; et quant au petit nombre de ceux qui restaient encore à Paris, ils étaient divisés par les passions politiques de l'époque, les patriotes y étant en minorité. «J'avoue, dit Morellet, que j'ai entendu Champfort, et Sedaine, et Ducis, et La Harpe lui-même, qui en est si bien revenu^ tenir des propos tout semblables à ceux qui, de la tribune de l'Assemblée, ont fait traquer et égorger les nobles et les prêtres d'un bout de la France à l'autre comme des bêtes féroces. » Cette antipathie réciproque achevait la désorganisation de l'Académie, et Grégoire avait raison de représenter ses séances « comme une arène où se battent Oromaze et Arhimane. » Grégoire concluait, comme Mirabeau, à la suppression des Académies, mais il stipulait deux choses :

éminent de la même Académie, qui a eu communication de ce document, a bien voulu résumer ainsi pour moi les souvenirs qui lui étaient restés de cette lecture : « Ce récit (de la fin de Lavoisier) a été écrit par Cadet-Gassicourt le père, qui a été informé des événements, et qui en a pris note au moment même.. . Un pharmacien qui vendait à Lavoisier ses produits chimiques, et dont le nom m'échappe, pria une dame de sa connaissance d'intéresser à lui un nommé Petit, secrétaire du tribunal. Petit, en promettant son appui, s'étonne qu'aucune démarche n'ait été faite en faveur d'un homme aussi considérable. Madame Lavoisier, qui jusque-là semblait parfaitement rassurée, alla sur ce propos faire une visite à Petit. Mais, loin de se présenter en suppliante, elle affecta, dit le récit de Cadet-Gassicourt, les airs d'une grande dame habituée à mépriser les gens de peu et à les protéger au besoin, mais qui ne peut, dans aucun cas, s'abaisser à implorer leur appui. Petit, mécontent d'elle, la reconduisit sans lui donner de conseil et sans s'être entendu avec elle sur la marche à suivre. Aucune autre démarche ne fut faite auprès des juges, et Lavoisier fut condamné peu de jours après. »

D'abord, des pensions pour ceux d'entre leurs membres qui n'avaient point d'autres ressources. (Morellet convient lui-même, dans ses Mémoires, qu'une pension lui fut accordée, et s'il ne la toucha point pendant quelque temps, ce fut parce qu'il craignit de compromettre sa sûreté en insistant trop vivement pour obtenir un certificat de civisme qui lui était nécessaire et pour lequel on lui fit d'abord quelques difficultés.)

En second lieu, Grégoire annonçait nettement la création de l'Institut, où devaient entrer, organisés sur un nouveau plan, tous les éléments utiles des sociétés savantes. C'était donc moins une suppression véritable des Académies qu'une réorganisation. Je ne vois pas, pour ma part, en quoi cet acte, sur lequel on a poussé tant de gémissements, était plus extraordinaire que la réorganisation ou plutôt la désorganisation de l'Institut par Napoléon, quand il supprima la section des sciences morales et politiques, et rétablit les quatre Académies à peu près telles qu'elles existaient sous l'ancien régime (1).

(1) Voici le décret proposé par le comité de l'instruction publique dans la séance du 8 août 1793, et dont les articles furent, les uns votés immédiatement, les autres ajournés jusqu'à l'entière organisation de l'instruction publique :

«Art. 1er. — Toutes les Académies et Sociétés littéraires , patentées ou dotées par la nation, sont supprimées.

» Art. 2. — L'Académie des sciences demeure provisoirement chargée des divers travaux qui lui ont été renvoyés par la Convention nationale ; en conséquence, elle continuera de jouir des attributions annuelles qui lui sont accordées, jusqu'à ce qu'il en ait été autrement ordonné.

» Art. 3. — La Convention nationale charge son comité d'instruction publique de lui présenter incessamment un plan d'or-

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Ajoutons surtout que les académiciens obstinés à conserver leur ancienne organisation étaient formellement avertis qu'ils étaient parfaitement libres de se réunir et de s'organiser comme bon leur semblerait :

« Si les membres de ces Académies sont animés d'un vrai zèle, qui les empêche de se convertir en sociétés libres? La loi leur assure cette faculté; alors elles seront infiniment moins accessibles à l'esprit de corps que ces Académies qui, revêtues d'une forme légale, se prétendaient les dispensatrices de la gloire. La simple dénomination de Société libre a une force magique; et si quelqu'une affectait la supériorité, à ses côtés s'élèverait bientôt une société rivale, composée de ses pairs, pour la juger et peut-être la surpasser. »

Mais les académiciens dissidents, et surtout Morellet, ne l'entendaient pas ainsi. Cette liberté leur souriait peu.

ganisation d'une Société destinée à l'avancement des sciences et des arts.

» Art. 4. — Les citoyens ont droit de' se réunir en Sociétés libres, pour contribuer au progrès des connaissances humaines.

» Art. 5. — La distribution des prix proposés par les Académies et Sociétés supprimées par le présent décret est suspendue jusqu'à l'organisation de l'instruction publique.

» Art. 6. — Les cours de sciences, d'arts et métiers mécaniques et chimiques, dépendant des Sociétés supprimées par le présent décret, seront continués et payés comme par le passé, jusqu'à l'organisation de l'instruction publique.

» Art. 7. — Les jardins botaniques et autres, les cabinets, muséum, bibliothèques et autres monuments des sciences et des arts, attachés aux Académies et Sociétés supprimées, sont mis sous la surveillance des autorités constituées, jusqu'à ce qu'il en ait été disposé par les décrets sur l'organisation de l'instruction publique. »

SUPPRESSION DES ACADÉMIES. IZkJ

Chose singulière et qu'on ne croirait pas, si Morellet au moins n'avait pris soin de la constater dans ses Mémoires avec une rare naïveté, ils étaient arrivés à se croire propriétaires du mobilier même de l'Académie, et individuellement héritiers de l'ancien corps doté et patenté par l'État, Un article du décret immédiatement voté portait que les collections seraient mises sous la surveillance des autorités constituées, jusqu'à ce quil en fût disposé par les décrets sur l'organisation de V instruction publique. On va voir que Morellet, bravant ce décret avec un courage incontestable, mais avec un sentiment médiocre de la propriété, trouvait tout naturel de confisquer au profit de la minorité dissidente ce qui était visiblement propriété de l'État, comme par le passé.

Il raconte qu'au moment où le décret de suppression allait être rendu, « il s'occupa de dérober aux vandales et de conserver pour de meilleurs temps ce qu'il pourrait sauver de leurs mains. » {Sauver est joli; le mot a élé employé depuis dans le même sens )

Il y avait une soixantaine de portraits d'académiciens ; ne pouvant les emporter, il les fit entasser dans une des tribunes de la salle des séances, « dont j'emportai la clef», dit-il. Passe pour la clef.

Mais il y avait aussi douze volumes in-folio, contenant les archives de l'Académie, plus le manuscrit du Dictionnaire. Morellet les emporta chez lui et les garda jusqu'en 180^ (sauf le Dictionnaire, qui lui fut redemandé dès 1793, parle comité d'instruction publique, et qu'il rendit). Il appelle tout cela un pieux larcin. Observons, en passant, que si le vieil académicien fût mort avant de

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restituer ce dépôt, et que par suite de sa mort ces manuscrits, dont on ignorait la soustraction, eussent été dispersés, comme la chose était fort possible, on n'aurait pas manqué d'en attribuer la destruction au vandalisme de cette époque, et les discours académiques se seraient périodiquement embellis de quelques phrases sur ces temps de brigandage et d'ignorance. Tel eût été le résultat, probable au moins, du pieux larcin de Morellet.

Un autre larcin, simplement projeté, mais auquel il eut la sagesse de renoncer, fut le suivant : « Ne pouvant sauver la bibliothèque, nous avions eu la pensée d'en partager les livres entre nous... Mais on nous eût accusés de voler la nation, et nous renonçâmes à ce projet. »

Ce qui désarme ici toute sévérité, c'est la candeur entêtée du vieil académicien; il était sincèrement convaincu que son titre et ses droits d'académicien étaient indéfectibles, et que son règne continuait comme celui de Louis XVIII pendant le temps de l'usurpation. De tels préjugés, fort étranges chez des hommes d'ailleurs éclairés, suffiraient pour prouver que la Convention fit bien de démolir le vieil édifice des Académies, avant de reconstruire sur un plan logique et approprié aux idées nouvelles le monument qui est devenu V Institut national de France.

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Dans la pensée des législateurs, l'Institut devait être le couronnement de ce vaste édifice d'instruction pu-

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blique qui comprenait les trois degrés d'enseignement, primaire, secondaire, supérieure. Ce fut par cette création toute scientifique que la Convention termina sa tragique carrière; on vient de voir cependant que dès 1793 son comité d'instruction en avait conçu et indiqué la pensée.

Le 27 vendémiaire an IV (29 octobre 1795), fut présenté à la Convention le rapport célèbre qui, résumant tous les travaux de l'Assemblée sur l'instruction publique et fixant leur harmonieuse hiérarchie, leur donnait pour faîte l'Institut national. Le rapporteur était encore Daunou.

Il rappelait, trop modestement peut-être, que l'idée de l'Institut était en germe dans le rapport de Talleyrand sur l'instruction publique, présenté à l'Assemblée constituante. Comme l'a remarqué très-justement M. Paul Mesnard, l'Institut proposé par Talleyrand en 1791, « cet Institut enseignant était tout différent de celui qu'on créa en 1795. Imaginé lorsque les Académies n'étaient pas encore légalement supprimées, il ne devait avoir avec elles rien de commun, ni par sa constitution, ni par les fonctions qui lui étaient destinées (1). »

L'Institut de la Convention remplaçait les anciennes Académies, et rattachait entre elles par un lien commun les diverses applications de l'activité intellectuelle : là surtout est son originalité.

Trop longtemps les savants, les artistes, les poêles avaient vécu étrangers les uns aux autres : cette union, cette harmonie que la Révolution avait créée entre les diverse*

(1) Histoire de l'Académie française, p. 177.

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fractions de la France territoriale, la Convention voulait l'étendre aux spécialités diverses de la France intellectuelle. Cette pensée était digne du siècle qui avait créé Y Encyclopédie. « L'Institut naquit, dit plus tard Lémontey, et Y Encyclopédie fut vivante ! »

L'Institut se composait de cent quarante-quatre membres résidant à Paris, et d'un égal nombre d'associés répandus dans les différentes parties de la république : les associés étrangers étaient au nombre de vingt-quatre (1).

Il se divisait en trois classes :

1° Sciences physiques et mathématiques;

2° Sciences morales et politiques;

3° Littérature et beaux-arts.

On se rappelle que cette division était appliquée à tout le vaste ensemble d'enseignement créé par la Convention. .

L'unité de l'Institut reposait surtout sur son mode de recrutement (2) ; il était conçu en ces termes :

(1) Huit par classe.

(2) L'article du décret proposé par Mirabeau à la suite de son travail sur Y Éducation publique était à cet é^ard beaucoup plus révolutionnaire. 11 demande (art. 3) la suppression de toutes les Académies, et leur remplacement par une Académie nationale, divisée en trois sections (philosophie, lettres, sciences), dont « les membres seront élus, pour chaque section, par les trois réunies, et sur la présentation de quatre commissaires nommés par le département de tous les membres composant le comité d'éducation (choisi dans le Corps législatif), et d'un certain nombre de gens de lettres qu'ils s'adjoindront à cet effet, qui proposeront quatre personnes pour chaque place vacante » (p. M). Le même mode d'élection devait être appliqué à Y Académie des arts (cinq sections : peinture , sculpture , architecture , musique , art dramatique). C'était, comme on le voit, une élection à deux degrés,

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« L'Institut une fois organisé, les nominations aux places vacantes seront faites par l'Institut, sur une liste au moins triple présentée par la classe où une place aura vaqué. »

On a souvent critiqué depuis cette disposition : on a trouvé fort ridicule que des gens de lettres fussent appelés à décider du mérite des savants. On a oublié que chaque section conservait une influence prépondérante dans l'élection en choisissant trois noms, sur lesquels prononçait l'Institut tout entier ; que, dans les nominations pour les deux classes des beaux-arts et des sciences morales, les savants avaient au moins la compétence accordée à quiconque s'est livré aux travaux de l'esprit^ et que de plus, quand il s'agit de désigner un poète ou un peintre, on peut se laisser guider par l'opinion publique, assez bon juge en ces matières; enfin, que poulies nominations de la classe des sciences physiques et mathématiques, où naturellement les hommes spéciaux sont seuls compétents, tout écart était prévenu, d'abord par la désignation provisoire faite par les hommes spéciaux, ensuite parle nombre même des membres composant la section des sciences, soixante (c'est-à-dire plus des deux cinquièmes du nombre total, les deux autres sections ne comptant , celle des sciences morales que trente-six membres, celle des beaux-arts que qua-

où l'Académie n'avait que le choix entre un nombre limité de candidats. « Je propose, disait précédemment Mirabeau, de faire tout le contraire de ce qu'on faisait sous notre ancien régime : les Académies présentaient les candidats, et le roi les agréait; dans mon système, ils seraient présentés par la véritable puissance publique, et choisis par les académiciens (p, 16). »

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rante-huii membres). La classe des sciences proprement dites avait donc le moyen de faire prévaloir ses choix, sans les imposer pourtant ; et l'on y trouvait l'avantage de neutraliser l'esprit de coterie et d'exclusion, qui a trop souvent présidé aux élections académiques. Les deux classes, moins compétentes, devenaient ainsi les organes de l'opinion publique, qui est bien aussi quelque chose dans la république des lettres comme ailleurs. Pour citer un exemple qui frappera tout le monde, croit-on que dans une élection récente, l'Institut, votant tout entier, comme par le passé, n'eût pas épargné à l'Académie française le ridicule de refuser M. Littré?

On a objecté aussi que le littérateur Daunou avait fait la part trop petite à la littérature proprement dite, en ne lui réservant que trois sections de la troisième classe, grammaire, langues a?iciennes, poésie. On oublie que Daunou était un esprit sérieux, et que la littérature lui paraissait sans doute peu de chose, si elle n'était consacrée à revêtir d'une belle forme des idées importantes et utiles, et en ce cas les littérateurs comme Bernardin de Saint-Pierre, Yolney, Cabanis et Daunou lui-même, trouvaient naturellement leur place dans une autre section que celle de littérature, dans les sections de morale, d'histoire, de philosophie (de la classe des sciences morales et politiques). Quant au chiffre de six membres seulement consacrés à la section de poésie, je me bornerai à.demander aux censeurs si aujourd'hui l'Académie française ne serait pas un peu embarrassée pour compléter ce chiffre, que l'on trouve trop modeste : le xvne siècle tout entier n'aurait guère trouvé à nommer que Corneille, Molière, la Fontaine, Boileau et Racine, et je ne pense pas que

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nous soyons à cet égard beaucoup plus favorisés. Avonsnous aujourd'hui six poêles à l'Académie française ? La question seule semblera une épigramme.

Tout compensé, je crois que l'Institut ainsi organisé présentait assez d'avantages pour que Daunou pût dire :

« On ne peut calculer les heureux résultats d'un système qui doit tenir les sciences et les arts dans un perpétuel rapprochement, et les soumettre à une réaction habituellement réciproque de progrès et d'utilité... Ce sera en quelque sorte l'abrégé du monde savant, le corps représentatif de la république des lettres, l'honorable but de toutes les ambitions de la science et du talent, la plus magnifique récompense des grands efforts et des grands succès; ce sera en quelque sorte un temple national, dont les portes, toujours fermées à l'intrigue, ne s'ouvriront qu'au bruit d'une juste renommée. »

L'application vint justifier ces belles paroles ; il eût été difficile de concevoir un corps savant plus équitablement composé que le premier Institut. La loi votée par la commission portait que pour la formation de l'Institut, le Directoire exécutif nommerait un tiers du nombre total, c'est-à-dire quarante-huit membres, qui nommeraient les quatre-vingt-seize autres.

Néanmoins la Convention attachait, avec raison, tant d'importance à ce premier choix, qu'elle voulut nommer elle-même le tiers électeur sur la présentation de son comité d'instruction publique. Ce choix fait et ratifié avec quelques remaniements par le Directoire, l'Institut existait et n'avait plus qu'à se compléter. C'est ce qu'il fit assez rapidement, pour que le 22 nivôse an IV (12 janvier 1796) eût lieu la première séance particulière de

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l'Institut complet, et le 15 germinal (4 avril) de la même année, la première séance publique, présidée par Daunou . Certes, aux plus célèbres époques des Académies on trouverait rarement une liste laissant en dehors d'elle moins de noms connus que l'Institut à sa naissance. La classe des sciences physiques et mathématiques comptait les noms suivants : Lagrange, Laplace, Borda, Legendre, Delambre, Prony, Cassini (1), Berthollet, Guyton de Morveau, Fourcroy, Vauquelin, Darcet, Haiïy, Dolomieu, Lamarck, Adanson, Jussieu, Daubenton, Lacépède, Guvier, Portai, Thouin, Parmentier, etc. La classe des sciences morales et politiques : Volney, Garât, Ginguené, Deleyre, Cabanis, Bernardin de Saint-Pierre, Mercier^ Grégoire, Lakanal, Daunou, Cambacérès, Merlin (de Douay), Pastoret, Sieyès, Anquetil, Dacier, etc.

La classe de littérature et des beaux-arts : Chénier, Lebrun, Delille, Ducis, Collin d'Harleville, Fontanes, Andrieux, Sicard, Dusaulx, Silvestre de Sacy, Laporte-Dutheil, Langlès, Dupuis; — Vien, David, Pajou, Houdon, Peyre, Méhul, Mole, Gossec, Grétry, Préville, Monvel, etc.

On remarquera parmi ces derniers noms ceux de plusieurs comédiens; la Convention avait voulu protester contre une prévention encore trop répandue aujourd'hui, en plaçant, comme disait Daunou, à côté de l'artiste et du poète, « l'acteur célèbre qui recrée les chefs-d'œuvre du théâtre en leur donnant l'âme du geste, du regard et de la voix, et qui achève aussi Corneille et

(1) La place devint vacante pour couse de non-résidence.

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Voltaire. » Étrangère à de sots préjugés, cette première création ne le fut pas moins à tout esprit d'exclusion politique; on a pu remarquer sur cette liste des noms peu sympathiques assurément à la Révolution qui les appelait à profiter d'une de ses fondations les plus grandioses. On oubliait la différence des convictions pour ne se souvenir que de la science et du talent.

L'Institut devait chaque année rendre compte de ses travaux à la représentation nationale. C'est ce qu'il fit régulièrement pendant ses premières années, si actives et si laborieuses. Ces comptes rendus, budget annuel de la science et de l'art, ont plus tard été supprimés. Arago a écrit à ce sujet : « Si cette disposition, dont la grandeur frappera les esprits les plus froids, n'eût pas été abolie, nous posséderions aujourd'hui, j'ose l'assurer, de précieux, d'inappréciables chapitres de l'histoire des sciences. Quel est donc le savant, le littérateur, l'érudit, qui n'aurait pas fait des efforts surhumains pour mettre en relief, en pleine lumière, les découvertes contemporaines, pour tracer un tableau destiné à être déroulé solennellement à la tribune nationale devant les mandataires du pays (1) ? »

(1) Notice sur Monge. — On a retenu , pour la reprocher à Daunou, la réponse qu'il fit, comme président des Cinq-Cents, à une députation de l'Institut venant présenter un de ces rapports à l'Assemblée. « C'est l'instruction qui rend libres les peuples qui sont opprimés ; mais c'est encore elle qui doit rendre justes, forts et heureux ceux qui sont libres. 11 faut le dire : durant ces premières années de la liberté française, la reconnaissance nationale s'attachera spécialement à ce que vous ferez pour la renaissance de l'éducation, pour la culture des jeunes élèves de la patrie, pour le perfectionnement des livres élémentaires, pour la

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Sous le Consulat comme sous l'Empire, l'Institut resta généralement fidèle à l'esprit qui avait présidé à sa fondation. L'une de ses trois classes, celle des sciences morales, ne tarda pas à déplaire ; elle fut supprimée. Dès 1803, l'Institut, décomposé et recomposé arbitrairement, vit reparaître, sous des dénominations différentes, les quatre Académies de l'ancien régime. On n'y introduisit guère qu'une innovation, mais caractéristique, la création du costume, chose grave à laquelle l'ancien régime n'avait pas songé : sauf ce détail qui n'avait rien de révolutionnaire, là comme ailleurs le passé reparaissait.

Je ne sais pourquoi on s'est avisé de donner le nom de première Restauration à la période qui commence au 31 mars 1814. La Restauration est plus ancienne : elle date du 18 brumaire an VIII.

régénération des mœurs, en un mot pour la propagation des idées et des sentiments qui conviennent le plus à des hommes libres. // n'y a point de philosophie sans patriotisme et de génie sans une à me républicaine. » Cette pensée n'est pas juste , si l'on prend ces mots dans le sens le plus rigoureux, et c'est plutôt l'expression d'un souhait honorable que celle d'une vérité confirmée par l'expérience. Mais ce qui est incontestable, c'est que le génie est de sa nature plus indocile et moins souple que la médiocrité, et que, quand il s'asservit, il diminue. — Daunou ne fait que répéter, en l'appliquant à l'intelligence, ce qu'Homère disait de la vertu : « Zeus aux vastes regards enlève la moitié de sa valeur à l'homme qui se laisse saisir par le jour de l'esclavage. » (Odyssée.)

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