‹ Le vandalisme révolutionaireChapitre 29 sur 58 · LE JUBY DES ARTS · texte numérisé non relu

LE JUBY DES ARTS

républicaines et des actions mémorables que clans l'antiquité brillait le génie des arts ; ces vertus reparaissent ; l'Europe étonnée les contemple. Elles sollicitent vos efforts; artistes, remplissez votre lâche! Vous craignez l'intrigue, dites-vous? Son règne a fini avec la royauté. Elle a émigré. Le talent seul est resté. Aussi les représentants l'iront chercher partout où il sera. Par un concours général la nation appelle tous les artistes (1). »

Ces dernières paroles annonçaient le régime nouveau substitué par la Convention à celui qui réservait aux seuls académiciens les commandes du gouvernement, accordées jadis par un surintendant. Les œuvres d'art proposées aux artistes par la Convention étaient désormais mises au concours; le 23 brumaire an II, elle formait, d'après un rapport de David, un jury national des arts, destiné à juger les concurrents.

Ce jury était composé de cinquante membres et de dix suppléants.

On y avait admis des savants, des gens de lettres, des acteurs : Monge, Yicq d'Azyr, Thouin, — Lebrun, La Harpe; — Monvel, Lays, Talma. « Votre comité a pensé, disait David dans son rapport, qu'à cette époque où les arts doivent se régénérer comme les mœurs, abandonner aux artistes seuls le jugement des productions du génie, ce serait les laisser dans l'ornière de la routine. » Ainsi tombaient les barrières qui parquaient jadis chacun des arts sur un terrain réservé aux seuls initiés, et que Diderot seul avait osé franchir au xvme siècle. Parmi ces soixante

(1) Journal de la Société populaire et républicaine , par Détournelle, n° 1, p. 17.

noms de personnages politiques, d'écrivains, mais surtout de peintres, d'architectes, de sculpteurs et de graveurs, on voit figurer un médecin, un cultivateur, et même, ce qui semble moins explicable, un cordonnier. Que ces diverses personnes fussent de bons juges, rien ne le prouve; et, si la servante de Molière lui donnait d'utiles avis, on ignore si le cordonnier Hazard (c'est ainsi qu'il s'appelait) fut doué du même mérite. Mais c'était un moyen d'apprendre au peuple qu'il avait le droit, et surtout le devoir de s'intéresser à toutes les œuvres de l'esprit qui pouvaient contribuer à la gloire nationale comme à l'utilité publique, et que le respect de la science, de l'art et des lettres devait être une partie de son patriotisme.

Quant aux peintres, on accordera sans doute que le goût personnel de David ne lui avait pas inspiré des idées trop exclusives, quand, à côté de Topino-Lebrun et de Gérard, depuis baron, mais alors fort remarqué pour ses opinions républicaines, on voit figurer Prudhon et surtout Fragonard.

La première œuvre mise an concours, par décret, fut le sujet suivant, à laquelle on consacrait les canons pris sur l'ennemi :

« Un monument colossal : le peuple y sera représenté debout par une statue.

» La victoire fournira le bronze. »

Grâce à la réaction qui suivit, le monument ne fut pas exécuté (1). Plus tard l'idée fut reprise ; ce fut encore la

(1) Quand le concours fut soumis au jury (et ce fut après thermidor), le jury ne jugea pas à propos de décerner de prix, les

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victoire qui fournit le bronze ; mais ce n'élait plus la statue du peuple qui surmontait le monument.

Ce fut ce même jury qui jugea le concours des élèves des Beaux-Arts (1), jugement réservé jadis aux académi-

différents projets lui ayant paru défectueux. 11 distingua pourtant trois esquisses de Lemot, de Michallon et de Rarney, et les invita à exécuter des modèles de leurs esquisses, leur fixant pour l'exécution un espace de dix-huit mois. La figure devait être érigée au terre-plein du Pont-Neuf.

(1) La place de directeur de l'Académie à Rome avait été supprimée par décret du 25 novembre 1792. « La place est actuellement vacante, disait le rapporteur (Homme), et nous la croyons inutile, nuisible même à l'esprit de l'institution. . . Une surveillance trop rigoureuse ne convient pas aux élèves-artistes, qui sont appelés par la nature de leur art à exercer librement leur génie. Ce qu'il leur faut, c'est une surveillance morale, fraternelle et de confiance ; c'est un puissant appui contre les vexations auxquelles les amis de la liberté sont souvent exposés dans un pays où l'on s'honore encore de la servitude. » L'école fut mise sous la surveillance de l'agent de France à Rome. Un décret du 1er juillet 1793 décida, sur la proposition de David, que le traitement de chacun des élèves de Rome serait annuellement de de 2400 francs. — Quant à Y Ecole des beaux-arts, à Paris, voici quelle fut sa destinée pendant la Révolution : « Après la suppression de l'Académie royale, 28 septembre 1793, un décret maintint provisoirement les Écoles de l'ancienne Académie et les chargea de continuer l'enseignement des beaux-arts sous l'administration de la Commission executive de l'instruction publique. Le 3 frimaire an III, le secrétaire de l'École nationale de peinture et sculpture reçut de la Commission executive de l'instruction publique la lettre suivante : « La loi du 28 septembre 1793 ayant conservé les Écoles de peinture et de sculpture établies au Louvre, telles qu'elles étaient jusqu'à parfaite organisation, il n'est pas douteux qu'il ne doive être rien innové dans leur régime, et que la discipline, l'ordre des études et le jugement des concours soient une attribution des professeurs qui la dirigent. La Commis-

ciens. La discussion était publique, et chacun des membres put motiver son vote (1), Ce fut Monvel qui rédigea le rapport lu à la Convention. Le jury s'était montré sévère et n'avait adjugé que deux seconds prix : le prix de peinture à Harriet, âgé de dix-sept ans, et celui d'architecture à Protain, alors soldat dans l'artillerie.

Le jury, ayant terminé ses travaux, se forma en Club révolutionnaire des arts, et, dans des discussions, où nous voyons figurer Chaudet, Prudhon, Gérard, Lesneur, s'occupa de questions relatives à la peinture et à la sculpture. De son côté, le Comité de salut public, par un arrêté du 6 floréal an II, invitait les artistes à représenter à leur choix les événements les plus glorieux de la Révolution ; des récompenses devaient être décernées aux œuvres les plus remarquables. « L'exposition des esquisses et des projets, dit M. Renouvier, était fixée au 10 thermidor. On sait quelle crise vint la rendre impos-

sion t'invite à communiquer aux professeurs et aux élèves cette décision, qui va être communiquée au comité d'instruction publique. — Signé : Garât, Clément de Ris, Ginguené. »

« En conséquence de la loi du 28 septembre et de cette décision, les professeurs de l'École s'assemblèrent le 10 frimaire an III (30 novembre 1794), et procédèrent au classement des élèves, d'après les figures dessinées et modelées sur le modèle vivant. Soixante -dix-huit élèves peintres et trois sculpteurs avaient concouru. » (Ph. Lebas, art. Écoles du Dict. de la France.)

(1 ) La discussion est rapportée dans le Journal de la Société des arts. À l'unanimité, moins une voix, le jury avait décidé qu'on ne donnerait pas de prix à la sculpture. La voix opposante était celle de Monge. — Harriet mourut jeune, sans avoir eu le temps de donner sa mesure. Protain est l'architecte qui se trouvait avec Kléber au moment où celui-ci fut frappé ; ce fut lui qui arrêta l'assassin.

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