ENSEIGNEMENT PUBLIC. — PLANS GÉNÉRAUX
MIRABEAU. — TALLEYRAM).
L'enseignement comprend trois degrés principaux division trop conforme à la nature des choses pour qu'on ne soit pas tenu de l'accepter : Enseignement primaire, — secondaire, — supérieur. Quel doit être ici le rôle de l'État?
Une société libre, qui réclame de tous les citoyens l'accomplissement d'obligations souvent fort délicates, et dont la première est le devoir électoral, contracte par cela même l'obligation de mettre chaque citoyen en état de remplir ces devoirs. Elle doit donc veiller à ce que l'enfant puisse acquérir et acquière en effet les connais-
sances premières indispensables au citoyen. L'enseignement primaire est une obligation sociale.
L'enseignement secondaire a pour but de mettre l'enfant en mesure d'exercer un jour une profession quelconque, utile surtout et à l'individu et aux siens. C'est donc avant tout à l'individu et à la famille qu'il appartient d'y pourvoir : l'initiative privée devrait y suffire. Cela ne veut pas dire que là où des préjugés invétérés ont établi des habitudes contraires, l'État ne puisse provisoirerement prévenir, autant qu'il dépend de lui, les défaillances de l'initiative privée. Mais s'il y a là pour l'État un intérêt sérieux sans doute, ce n'est plus un devoir strict et absolu.
Quant aux sciences plus hautes dont l'étude constitue le degré supérieur de l'instruction, il est évident que leurs progrès intéressent et l'État et l'humanité tout entière ; et comme en même temps il est clair que l'initiative individuelle n'est capable ni d'en favoriser les développements, ni même d'en comprendre toujours la nécessité, il est indispensable que la société prenne ces sciences sous son patronage, et qu'elle fasse en ce cas ce que l'individu ne pourrait faire.
Or, de ces trois espèces d'enseignements, un seul sous l'ancien régime avait attiré l'attention de l'État, et c'était précisément celui où son intervention était le moins indispensable. L'instruction donnée dans les collèges, si incomplète qu'elle fût, était relativement dans une situation assez florissante. En revanche, l'instruction primaire était négligée ou abandonnée au clergé ; l'enseignement supérieur présentait d'immenses lacunes, et rien n'y
correspondait à l'enseignement actuel des facultés des lettres et des sciences, non plus qu'à l'enseignement spécial de la plupart des grandes écoles, que devait instituer la Révolution.
De toutes les assemblées révolutionnaires, seule la Convention nationale a eu le mérite et de poser nette* ment les principes, et d'organiser l'enseignement public. C'est une gloire que les deux assemblées précédentes lui ont laissée tout entière.
Dans un ouvrage récent, M. Carnot divise en deux périodes l'histoire des assemblées de la Révolution : période de création, représentée par la Constituante et la Législative \ période de conservation, représentée par la Convention. En ce qui concerne l'enseignement public, cette division ne serait pas juste : la Constituante et la Législative ont détruit, la Convention seule a créé.
L'Assemblée constituante avait à peine accordé un coup d'oeil à l'instruction. Au moment où elle allait se dissoudre, le 11 septembre 1791, elle avait renvoyé à l'examen de la prochaine législature le projet présenté par Talleyrand.
L'Assemblée législative avait négligé ce devoir, et n'avait guère donné plus d'attention au projet présenté par Condorcet, le 21 avril 1792, et qui ne fut vraiment étudié que pendant la période conventionnelle.
Ainsi la discussion des plans généraux d'éducation appartient uniquement à la Convention, tout aussi bien que les fondations particulières. Si les deux premières assemblées n'ont rien fait pour l'éducation, ce n'est pas assurément qu'elles fussent plus occupées, et surtout plus pressées par les événements : seulement elles avaient de
U ENSEIGNEMENT PCBLIC.
moins que la Convention l'intrépide confiance qui, au milieu des plus tragiques épreuves, semble compter sur l'éternité; un écrivain royaliste l'a constaté : « L'histoire, dit-il, n'a pas enregistré sans une sorte d'étonnement mêlé de frayeur l'activité dévorante de la Convention. — Or, parmi les douze comités. qui la composaient, le comité de salut public seul peut être comparé pour sa terrible ardeur à celui de l'instruction publique (1). »
Le rapprochement est juste : c'est que la cause de l'instruction était pour la Révolution une affaire de salut public : de ces deux comités, le premier travaillait pour le présent, le second pour l'avenir. En fait d'enseignement comme en toutes choses, la Convention sema. D'autres récoltèrent, lui laissant avec le mérite trop méconnu de l'initiative les inconvénients et les périls des premiers tâtonnements et de l'inexpérience.
11 est nécessaire cependant, pour comprendre les discussions qui suivirent, de connaître au moins le caractère des deux plans antérieurs a celui de Condorcet. Le premier était exposé dans trois discours qu'au moment de sa mort, Mirabeau allait prononcer à la tribune; ils furent publiés par son médecin, Cabanis; le second, celui de Talleyrand, ne fut suivi que d'une très-courte discussion (2). Si nous pouvions entrer dans un examen détaillé
(i) H. de Riancey, Histoire de V instruction publique, t. I!, p. 20.
(2) Ou a souvent dit et même imprimé que le rapport signé Talleyrand n'était pas de lui et que « le célèbre diplomate n'était que l'éditeur responsable d'un spirituel et savant oratorien, Desrenaudes, célèbre dans son temps par son amour des belleslettres et de la bonne table ». (E. Maron, Histoire littéraire de la Convention, p. 99.)
de deux ouvrages étrangers à la période où nous devons nous enfermer, nous y noterions, au milieu d'idées tout à la fois neuves et sensées, quelques-unes des idées singulières que d'habitude on attribue exclusivement à l'époque conventionnelle,, et qui semblent ici plus étranges chez deux esprits aussi positifs que Talleyrand et Mirabeau. Nous citerions par exemple l'importance exagérée attachée par l'un et par l'autre à l'institution des fêtes nationales. On s'étonnerait de voir Mirabeau proposer neuf fêtes, de dénominations parfois assez bizarres : fête de V abolition des ordres, fête du serment, fête de la régénération, etc. ; le décret proposé par lui a soin d'en écarter toute idée religieuse par cet article assez ironique, ce semble : « La sévère majesté de la religion chrétienne ne lui permettant pas de se mêler aux spectacles profanes, aux chants, aux danses, aux jeux de nos fêtes nationales, et de partager leurs bruyants transports, il n'y aura désormais aucune cérémonie religieuse dans ces fêtes. »On verrait l'évêque d'Autun reproduire l'idée de ces fêtes et en tracer un programme où l'on ne s'attendrait pas à trouver tant d'enthousiasme : « Toutes ces fêtes auront pour objet direct des événements anciens ou nouveaux, publics ou privés, les plus chers à un peuple libre; pour accessoires tous les symboles qui parlent de la liberté et rappellent avec plus de force à cette égalité précieuse, dont l'oubli a produit tous les maux des sociétés; et pour moyens ce que les beaux arts, la musique, les spectacles, les combats, les prix réservés pour ce jour brillant, offriront dans chaque lieu de plus propre à rendre heureux et meilleurs les vieillards par des souvenirs, les jeunes gens par des triomphes, les enfants par des espérances! »
Mais ce qui frappe surtout dans le remarquable rapport de Talleyrand, c'est la pensée même du siècle réalisée, c'est l'organisation vivante du corps enseignant sur le modèle de l'Encyclopédie, la savante hiérarchie des sciences, des arts, des lettres, couronnée par un institut ensei~ gnant; idée neuve et qui dominera toutes les fondations révolutionnaires en matière d'instruction publique. Chez Mirabeau, au contraire, la pensée principale est une extrême défiance à l'égard du pouvoir exécutif, défiance plus remarquable encore si l'on songe qu'au moment où ce travail allait être lu à l'assemblée, Mirabeau semblait rattaché à la cour par de tristes et honteux liens. A ses yeux, les départements seuls doivent être chargés de l'administration des écoles, obligés seulement d'établir au moins un collège par chef-lieu, une école « de lecture et d'écriture » par paroisse, la rétribution accordée par l'autorité locale tant aux professeurs des collèges qu'aux instituteurs primaires se réduisant au plus strict nécessaire, et leur aisance ne pouvant provenir que d'une rétribution payée par les élèves. C'était faire une part très-grande aux efforts individuels, une part médiocre à l'autorité locale, une part enfin à peu près nulle au pouvoir central. Car Mirabeau disait : « De toutes les vues fondamentales d'après lesquelles on doit se conduire dans cette réforme., la première et la plus importante est de ne soumettre les collèges et les académies qu'aux magistrats qui représentent véritablement le peuple, c'est-à-dire qui sont élus et fréquemment renouvelés par lui. Aucun pouvoir permanent ne doit avoir entre les mains des armes aussi redoutables. » Et il remettait, non pas la direction, mais la surveillance des établissements d'in-
stiuction, à un comité choisi par le Corps législatif et dans son sein.
Cette idée était si bien alors l'idée générale, que ce fut pour ne s'y être pas conformé que Talleyrand vit son rapport écarté sur-le-champ. Talleyrand faisait nommer par le roi les commissaires chargés de surveiller l'instruction publique : quand, le 11 septembre 1791, il eut terminé la lecture de son rapport, Buzot prit immédiatement la parole et dit : t Faut-il décréter de confiance un plan qui met entre les mains du pouvoir exécutif la direction de l'instruction par la nomination des personnes qui exerceront sur cette partie une influence immédiate? Je demande l'ajournement à la prochaine législature. »
Et en effet, le projet fut ajourné, ou plutôt enterré. Condorcet fut chargé d'y substituer un plan nouveau qu'il lut à la Législative, mais qui ne fut discuté que par la Convention.