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LE PLAN DE CONDORCET

Si Ton veut se prouver une fois de plus comment l'utopie d'un siècle peut devenir une réalité pour le siècle suivant, on s'en donnera le plaisir en parcourant avec nous ce qu'on a jadis appelé Yutopie de Condorcet.

Ce n'est point parce que ce travail est peu lu et qu'il n'a guère été cité par ceux mêmes qui se sont occupés de ces matières, qu'il semble nécessaire d'en donner une analyse détaillée. Il a servi de point de départ aux travaux de la Convention sur l'instruction publique. Elle a

réalisé, en les modifiant^ surtout dans les détails, la plupart des dispositions essentielles de ce projet, et notre siècle en a complété l'application, sauf sur deux points, la gratuité à tous les degrés, et l'indépendance réelle, où, à l'imitation de Mirabeau, Gondorcet voulait placer le corps enseignant. Il en faisait une véritable république, se gouvernant elle-même par des chefs élus et annuellement renouvelés. Chacun sait que Condorcet n'avait pas attendu l'avènement de la république pour en professer les maximes et en chercher partout l'immédiate application.

Ce travail présente un ensemble complet d'instruction à tous les degrés, depuis le plus humble jusqu'au plus élevé : « 11 faut, dit Condorcet, donner à tous également l'instruction qu'il est possible d'étendre sur tous, mais ne refusera aucune portion des citoyens l'instruction plus élevée qu'il est impossible de faire partager a la masse entière des individus; établir l'une parce qu'elle est utile à ceux qui la reçoivent, et l'autre parce qu'elle l'est à ceux mêmes qui ne la reçoivent pas. »

Il y aura cinq degrés d'instruction :

1° Écoles primaires (une école par quatre cents habitants) ;

2° Écoles secondaires (une école par district ou arrondissement) ;

3° Cent dix instituts ;

U° Neuf lycées;

5° Une société nationale des sciences et des arts..

Comme pour l'intelligence de ce qui va suivre je ne puis condamner le lecteur à se familiariser avec des termes qui tous, excepté celui d' 'écoles primaires, ont un

sens différent du sens adopté de nos jours, je me hâte d'en donner la traduction.

En substituant aux dénominations adoptées par Condorcet celles qui ont cours de notre temps, et en négligeant les différences qui n'altèrent en rien le fond des choses, nous trouvons là :

1° Nos écoles primaires;

2° L'enseignement primaire supérieur et l'instruction professionnelle ;

3° Nos lycées et collèges communaux;

4° Nos facultés, et en général l'enseignement supérieur;

5° Enfin, l'Institut de France.

Cette terminologie moderne rend assez exactement ce queCondorcet comprenait sous ces cinq modes d'instruction. Tel est le plan dont la Convention poursuivra l'accomplissement, un point seul excepté, les écoles secondaires; elle devait laisser à notre temps le mérite de les instituer. On va voir que sous cette dénomination Condorcet entendait bien ce qui vient d'être enfin accompli. Voici ce qu'on devait enseigner dans ces écoles, destinées aux enfants qui pouvaient dépasser l'enseignement primaire, sans pouvoir cependant suivre l'enseignement scientifique et littéraire de ce qu'il appelait des instituts, c'est-à-dire de nos lycées ou collèges :

a On enseignera dans les écoles secondaires :

» 1° Les notions grammaticales nécessaires pour écrire et parler correctement, l'histoire et la géographie de la France et des pays voisins;

» 2° Les principes des arts mécaniques, les éléments pratiques du commerce, du dessin ;

» 3° On y donnera des développements sur les points les plus importants de la morale et de la science sociale, avec l'explication des principales lois et les règles des conventions et des contrats ;

» k° On y donnera des leçons élémentaires de mathématiques, de physique et d'histoire naturelle, relatives aux arts, à l'agriculture et au commerce ;

» On pourra enseigner les langues étrangères les

plus utiles, suivant les localités. »

La Convention, dans son plan définitif, eut le tort, non point de négliger ce genre d'instruction secondaire, mais de le mêler à l'enseignement classique. Cette confusion a duré jusqu'à nos jours, et c'est seulement stimulé par les réclamations publiques, et surtout par d'heureux exemples dus à des efforts particuliers, que l'État vient enfin de fonder dans des écoles spéciales cet enseignement indispensable. Ainsi, il a fallu plus de soixante-dix années pour réaliser dans son ensemble le plan de Condorcet. Il nous reste à montrer dans cette organisation générale de l'instruction une idée originale, qu'aujourd'hui, sans doute, on sera peu tenté de lui emprunter : c'est le moyen dont il s'avisait pour laisser à l'enseignement public le soin de sa propre direction et lui assurer une indépendance à peu près absolue.

Il commençait par déclarer que les établissements d'instruction publique ne peuvent « dépendre que de l'Assemblée des représentants du peuple, parce que de tous les pouvoirs il est le moins corruptible, le plus éloigné d'être entraîné par des intérêts particuliers, le plus soumis à l'influence de l'opinion générale des hommes éclairés, et surtout parce qu'étant celui de qui émanent essentielle-

ment tous les changements, il est dès lors le moins ennemi du progrès des lumières, le moins opposé aux améliorations que ce progrès doit amener. » On reconnaît dans ces derniers mots la préoccupation constante de Condorcet, celle qui lui dictait son dernier livre sur la perfectibilité humaine, son glorieux testament ; dans ce qui précède on retrouve la pensée dominante du plan de Mirabeau; mais voici le mode d'exécution, lequel appartient bien à Condorcet.

Les quatre sections formant le corps supérieur que, pour abréger, nous appellerons Y Institut, devaient nommer chaque année douze de ses membres (trois par section), pour former le directoire de l'instruction publique. C'était à ce directoire qu'appartenait la solution de toutes les questions relatives à l'enseignement, le gouvernement général de l'instruction et la nomination des professeurs de facultés, comme nous disons aujourd'hui, ou de lycées, comme les appelait Condorcet.

Chaque faculté, à son tour, devait être gouvernée par un inspecteur nommé annuellement par les professeurs de cet ordre, qui choisissaient également, parmi eux, un directoire chargé de gouverner les collèges (instituts) du ressort de cette faculté, et de nommer les professeurs de ces derniers établissements, avec le concours de l'autorité municipale pour chaque collège (1).

Un mode analogue de gouvernement et de nomination était appliqué aux instituteurs des écoles secondaires et primaires, nommés, ceux de la première catégorie, parle

(1) Ce directoire présentait une liste d'éligibles, sur lesquels le corps municipal opérait un certain nombre d'éliminations prévu par la loi.

conseil général de la commune, ceux des écoles primaires par les pères de famille, mais les uns et les autres sur une liste d'éligibles présentés par le collège de l'arrondissement.

C'était, comme oa le voit, l'élection allant de haut en bas, celle des moins instruits par les plus instruits, mais pour les trois degrés inférieurs de l'enseignement, combinant l'autorité des connaissances et des lumières avec une certaine intervention des pouvoirs municipaux ou des pères de famille dans le choix définitif.

« Tout cet enseignement sera gratuit. » Condorcet insiste sur ce point, et là il se sépare nettement de Mirabeau ; selon ce dernier, la gratuité ne devait être qu'exceptionnelle, même pour l'enseignement primaire : Condorcet la réclame a tous les degrés, au nom de l'égalité. Une note, rédigée par Romme, et annexée à ce rapport, évalue les dépenses probables pour l'État ; dépenses assez faciles à déterminer, puisque les frais de premier établissement étaient à la charge des communes, que le local devait être fourni par elles, et que, Yintemat restant une question ajournée, il s'agissait uniquement des frais d'instruction. Homme fait monter la dépense pour l'instruction primaire (31 000 écoles) à 15 millions, et le total à près de 25 millions.

L'ancien régime, pour les frais de l'instruction publique, ne dépassait guère k millions.

C'est encore au nom de l'égalité, comme aussi au nom de l'intérêt public qui exige que toute capacité utile à l'État puisse se faire jour, que Condorcet propose, sous le titre d'élèves de la patrie, un système de bourses accordées uniquement aux enfants qui se seront distingués

dans le premier degré d'enseignement par leurs talents et leur conduite, et qui seront admis aux bienfaits de renseignement supérieur. 1 300 000 francs sont réservés dans la dépense totale pour subvenir aux frais de cette institution.

Ce qui était une véritable innovation, c'était l'établissement d'écoles primaires pour les filles (une institutrice dans toute ville de 1500 habitants). Talleyrand s'était borné à recommander aux parents l'éducation des filles. Condorcet allait plus loin.

L'enseignement primaire sera-t-il obligatoire? Condorcet n'en dit pas un mot ; il se contente de dire vaguement qu'il doit être universel, et il est à croire qu'il reculait devant les difficultés pratiques qu'aurait rencontrées une mesure aussi nouvelle. C'était sans doute son vœu secret; mais nous verrons plus tard que, quand, à la Convention, un des girondins proposa le premier l'enseignement obligatoire, il le proposa comme une opinion aventureuse et qui avait peu de chance d'être adoptée.

Ai-je besoin d'ajouter que, pour Condorcet comme pour tous les hommes de cette époque, à côté de l'enseignement fondé par l'État, mais indépendant du pouvoir exécutif, la liberté subsistait pleine et entière ? Cette conviction était si profonde, que Condorcet en parle incidemment, comme d'une chose toute simple et qui va de soi: « Tout citoyen, dit-il, pouvant former librement des établissements d'instruction, il en résulte encore pour les écoles nationales l'invincible nécessité de se tenir au niveau de ces institutions privées (1). »

(1) Œuvres de Condorcet (publiées par Arago), t. VII, p. 519.

Mais le projet ne se contentait pas d'assurer ainsi le bienfait de l'instruction aux générations naissantes : il prétendait l'étendre à tous les âges, et donner, parmi les adultes, aux uns les moyens d'apprendre ce qu'ils ignoraient, aux autres de conserver les connaissances acquises.

« Nous n'avons pas voulu, disait-il, qu'un seul homme dans l'empire pût dire désormais : « La loi m'assurait )> une entière égalité de droits, mais on me refuse les » moyens de les connaître. Je ne dois dépendre que de la » loi, mais mon ignorance me rend dépendant de tout ce » qui m'entoure. On m'a bien appris dans mon enfance » ce que j'avais besoin de savoir; mais, forcé de travailler » pour vivre, ces premières notions se sont bientôt effa- » cées, et il ne m'en reste que la douleur de sentir, dans » mon ignorance, non la volonté de la nature, mais l'in- » justice de la société.

» Nous avons cru que la puissance publique devait dire aux citoyens pauvres :

» La fortune de vos parents n'a pu vous procurer que » les connaissances les plus indispensables ; mais on vous » assure des moyens faciles de les conserver et de les )> étendre. Si la nature vous a donné des talents, vous » pouvez les développer, et ils ne seront perdus ni pour » vous, ni pour la patrie. »

C'était dans ce but que Condorcet obligeait les instituteurs et professeurs à faire, une fois par semaine, des leçons publiques ou conférences destinées aux adultes. Il voulait même que, dans les villes de garnison, le professeur d'art militaire fût chargé de faire aux soldats une conférence hebdomadaire, dont le principal objet devait être l'explication des lois militaires, le soin de leur

en développer l'esprit et les motifs : a car l'obéissance du soldat à la discipline ne doit plus se distinguer de la soumission du citoyen à la loi; elle doit être égalemen éclairée et commandée par la raison et par l'amour de la patrie, avant de l'être par la force ou la crainte de la peine » (1).

On voit que, jusqu'aux conférences, introduites récemment dans l'enseignement de l'État, et toujours à l'imitation d'heureux exemples donnés par des particuliers, rien n'a été inventé depuis Gondorcet (2).

Quant à l'enseignement de la religion, il devait se faire dans les temples de chaque culte. La constitution consacrant la liberté des cultes, l'État devait rester à cet égard absolument neutre (ce qui était aisé surtout, si comme tout porte à le croire, Gondorcet n'admettait pas d'élèves internes) ; « les parents, ajoutait-il, quelle que soit leur opinion sur la nécessité de telle ou telle religion, pourront sans répugnance envoyer leurs enfants dans les établissements nationaux, et la puissance publique n'aura point usurpé sur les droits de la conscience, sous prétexte de l'éclairer et de la conduire » (3).

Quelles que fussent à l'égard de ces cultes divers les opinions très-arrêtées de l'ancien ami de Voltaire et de d'Alembert, il est certain que cette neutralité absolue était la marque d'un esprit sincèrement libéral. Gondorcet

(1) Page 482.

(2) C'est en 1860 que M. Albert Leroy et Lissagaray ont ouvert spontanément, rue de la Paix, des conférences dont le succès a éveillé l'émulation de l'autorité ; aussi en a-t-elle fait faire par les professeurs de l'Université, en interdisant, il est vrai, à M. Leroy de continuer les siennes.

(3) Page 483.

était-il bien sûr pourtant de ne pas y manquer, quand dans une note il indiquait, comme des sujets propres à être traités, non dans les écoles, il est vrai, mais dans les conférences hebdomadaires faites aux adultes par les instituteurs primaires, certaines expériences de physique propres « à préserver des sorciers et des fabricateurs ou raconteurs de miracles » ? Et, parmi ces expériences à faire, il recommandait particulièrement les miracles d'Élie ou de saint Janvier, <* et mille autres de cette espèce, qui ne seraient ni coûteux, ni difficiles à répéter ».

Tel est ce plan, remarquable à plus d'un titre, dont les parties diverses furent modifiées ou adoptées successivement dans des discussions poursuivies toutes les semaines pendant trois années à travers les crises les plus formidables, et qui vinrent se coordonner enfin et se fondre dans la loi générale de l'instruction publique, votée par la Convention la veille môme du jour où elle se sépara, déclarant sa mission accomplie. Cette loi, dont nous allons étudier la formation partielle et dont la lente et scrupuleuse élaboration mesure la vie même de la Convention nationale, avait dans cet espace de trois années subi successivement en quelques détails les influences diverses qu'elle avait traversées; mais dès le début de ces discussions jusqu'au 3 brumaire an IV (25 octobre 1795), la loi de l'enseignement s'est inspirée du même esprit, du sentiment profond et universel qui animait l'assemblée, celui de la nécessité de l'instruction donnée à tous, joint à une confiance illimitée dans la puissance de la raison et des lumières. La pensée constante de cette époque est l'héroïque ambition du x\me siècle, celle qu'à la tribune de la Convention, un prêtre, un évêque exprimait en ces termes:

« Reconstituons la nature humaine en lui donnant une nouvelle trempe! Il faut que l'éducation publique s'empare de la génération qui naît (1). »

(1) Discours de Grégoire, 9 pluviôse an II (28 janvier 1794),

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