EXHUMATIONS
Mais il y a une chose dont la pensée même répugne, et qu'il est pénible d'avoir à discuter: c'est l'exhumation qu'on fit subir à ces ossements humains : troubler le repos de la tombe est un fait qui réveille toujours une idée choquante et froisse un sentiment qu'on ne doit point discuter, je veux dire le respect dû aux morts, — quels qu'ils soient. Mais j'insiste sur ce dernier point. Je demande qu'ici on n'ait pas deux poids et deux mesures, et qu'au seuil du tombeau commence cette reconnaissance absolue de l'égalité dans la mort, égalité que proclament volontiers les oraisons funèbres , et dont le plus souvent d'ailleurs elles sont le démenti.
Je ferai remarquer d'abord que l'ancien régime n'avait guère préparé le peuple à ce respect pour la mort. Qu'on se rappelle Port-Royal profané; la maison, l'église rasées, après avoir servi quelque temps de magasin; puis les exhumations... Voici ce qu'en raconte M. Sainte- Beuve :
« On commença par mettre à l'abri les morts de qualité : l'exhumation des autres devait se faire avec d'autant moins de respect et de décence. Qu'on se rappelle ce qui s'était passé depuis tant d'années... la quantité de corps, d'entrailles, de cœurs, que la piété des fidèles avait envoyés reposer à Port-Royal comme en une terre
plus sainte. On a évalué à pins de trois mille les corps qui, déposés dans la suite des générations, durent être ainsi exhumés inhumainement. Pour quelques-uns que la religion des héritiers ou des amis vint revendiquer et choisir, combien de hasard et de pêle-mêle î Qu'attendre des hommes grossiers chargés de déterrer confusément ces corps et de les porter en tas dans des tombereaux au cimetière voisin de Saint-Lazare? Il y avait bien un prêtre, M. Ledoux, de Saint-Nicolas du Chardonnet, chargé par le cardinal de Noailles de veiller à ce que les choses se passassent convenablement; mais' que pouvait-il seul, souvent absent, et eût-il été présent, sur des hommes brutaux et qui s'enhardissaient par l'ivresse à leur dégoûlante besogne? Ainsi, ce qui avait été la vallée sainte par excellence et la cité des tombeaux n'offrit plus, durant ces mois de novembre et de décembre 1711, que la vue d'un immense charnier livré à la pioche et aux quolibets des fossoyeurs : Mais je n'ai plus trouvé qu'un horrible mélange.,. Cette fin du songe d'Athalie se vérifia à la lettre. Des chasseurs qui traversèrent alors le vallon ont raconté qu'ils furent obligés d'écarter avec le bout de leurs fusils des chiens acharnés à des lambeaux... Dernier trait de profanation : plusieurs des tombes des religieuses, qui étaient des losanges fort larges de marbre blanc ou de pierre de liais, furent trouvées dans des cabarets et des auberges, à quelques lieues aux environs, y servant de pavés ou même de tables à boire dans la cour. Des passants scandalisés en rachetèrent quelques-unes (1). »
(1) Port-Royal, t. V, p. 589.
Et tout cela se passait eu un temps de calme, à deux pas de Versailles, sous le grand roi ! <• On le lui rendit trop bien, à ce superbe monarque et à toute sa race, ajoute JVL Sainte-Beuve, le jour de la violation des tombes royales à Saint-Denis ! »
Ce rapprochement était inévitable. Nous verrons plus loin s'il est rigoureusement juste. Quel crime avaient donc commis les malheureux enterrés à Port -Royal ? Je n'en vois pas d'autre que d'avoir eu, sur la grâce suffisante et sur la grâce efficace, d'autres idées que le père Tellier et les jésuites, ou, si Ton veut, que Louis XIV, lequel n'entendait pas sans doute grand'chose à ces subtilités théologiques. Mais ce qui est certain, c'est que l'idée odieuse d'infliger aux morts mêmes un châtiment était si bien établie, que le litre XII de l'instruction criminelle, fixée par Louis XIV, porte sur la manière de faire le procès au cadavre ou à la mémoire d'un défunt. Cette ordonnance a, si je ne nie trompe, réglé la matière jusqu'en 1789. On trouvera l'article dont je parle dans l'édition de 1738, page 138. Le procès peut être fait pour crime de lèse-majesté humaine ou divine, et pour le duel, V homicide de soi-même ou la rébellion ci la justice avec force ouverte.
Je ne fais assurément pas un mérite à la Révolution de ne pas s'être appuyée de ce texte, qu'elle ignorait sans doute, mais qui consacrait une tradition toujours subsistante en France et ailleurs. N'avait-on pas vu en Angleterre, une fois la royauté rétablie, les cadavres de Cromweli et de Bradshaw tirés de leurs tombeaux et accrochés à la potence de Tyburn?
Voici le procès-verbal officiel de cette dernière exhumation :
« 30 janvier 1661.
» Les odieuses carcasses d'Olivier Cromwell, d'Jreton et de Bradshaw, traînées sur des claies jusqu'à Tyburn, et étant arrachées de leur cercueil; là, pendues aux différents angles de ce triple arbre jusqu'au coucher du soleil; alors descendues, décapitées, et leurs troncs infects jetés dans un trou profond au-dessous de la potence. Leurs têtes furent après cela exposées sur des pieux au sommet de Westminster-Hall (1). »
Tels sont les précédents et les exemples que la royauté légitime en France et en Angleterre léguait à la Révolution, et que, heureusement, celle-ci n'a pas entièrement imités.
Il est juste, ce me semble, de se demander si, en 1793, au milieu de l'effervescence des esprits, il était possible à l'autorité publique de laisser les sépultures royales subsister dans l'église de Saint-Denis ; si elle eût réussi à les faire respecter au même titre que toute autre tombe, et si ces mausolées devenant un objet de pèlerinage, ^ idolâtrie pour les uns, comme le dit alors un conventionnel, de colère et d'irritation pour les autres, il n'y aurait pas eu là une cause permanente de désordres et de scandales de toute espèce. La question semblerait fort simple, s'il ne s'agissait pas de la Révolution. Car personne ne s'aviserait de blâmer la Restauration d'Angleterre d'avoir retiré des tombes royales de "Westminster les corps des régicides
(1) Je cite cette pièce d'après la traduction littérale qu'en donne Chateaubriand , Les quatre Stuarts.
anglais, si l'exhumation n'avait été accompagnée des circonstances horribles que j'ai rapportées, et je ne vois pas qu'en France même la Restauration ait excité une indignation bien vive, quand elle fit retirer de ce même Saint-Denis une tombe récente qui n'appartenait pas à la dynastie capétienne. Ce dernier fait, que je préciserai plus loin, a paru même si naturel, qu'on l'ignore ou du moins qu'on n'en parle pas.
L'existence des tombes royales de Saint-Denis avait été plusieurs fois menacée, lorsque le 1er août 1793, dans une des plus sombres séances de la Convention, sous l'impression des sinistres dépêches qui annonçaient des insurrections formidables à l'intérieur, des trahisons et des échecs répétés à la frontière, Barrère proposa un décret où se trouve l'article suivant :
« Les tombeaux et mausolées des ci-devant rois élevés dans l'église de Saint-Denis, dans les temples et autres lieux dans toute l'étendue de la République, seront détruits le 10 août (1). »
Remarquons ici deux points :
D'abord il n'existait guère de tombes royales qu'à Paris et à Saint-Denis (2), et, en outre, quelque temps
(1) Il est certain que si la Convention avait voulu biaiser, elle aurait pu s'autoriser du décret de la Constituante (1790), qui interdisait toute sépulture dans les églises. Le texte était formel, et l'on eût trouvé tout simple alors qu'il n'y eût pas d'exception pour les personnes royales.
(2) Trois rois seulement parmi les Capétiens manquaient aux tombes de Saint-Denis. C'étaient : Philippe Ier , Louis VII et Louis XI. Childebert était à Saint- Germain des Prés, et ne fut déplacé qu'en 1799.
20ft LES TOMHï-AtX DE SAINT- DENIS
après, Lequniiô précisait ce qu'on entendait par celle destruction : a II ne faut plus, disait-il, que ces monuments soient des objets d'idolâtrie pour le peuple; mais ils doivent exister pour nourrir l'admiration des amis des arts, l'émulation et le génie des artistes (1). » On va voir, en effet, que la commission des arts veilla avec le plus grand soin à la conservation de ces monuments.
Il paraît que la municipalité de Saint- Denis voulut montrer du zèle, en devançant la date fixée par la Convention pour l'enlèvement des tombes. Le maire de cette ville était un ancien prêtre; peut-être tenait-il à faire oublier son premier état. L'ouverture des lombes commença dès le 6 août, en présence d'un délégué envoyé par la commission des arts, ei dont nous avons le rapport très-précis sur tout ce qui fut fait pendant les journées des 6, 7 et 8 août. On peut croire que la commission ne fut pas satisfaite de la surveillance de ce délégué ; en effet, une slatue avait été brisée, et le commissaire en convient dans son rapport: « On a été obligé, dit-il, de briser la statue couchée de Dagobert, parce qu'elle faisait partie du massif du tombeau et du mur (2). » La commission nomma immédiatement quatre autres commissaires, dont l'un était un des plus savants hommes de l'époque, ancien archiviste de Saint-Denis, et depuis archiviste de Saint-Germain des Prés, un ex-membre de l'Académie des inscriptions : c'était le bénédictin dom Poirier.
(1) Séance du 7 septembre 1793.
(2) Cette pièce, qui est aux Archives, n'est pas signée; niais dom Poirier en parle, dans un de ses rapports, en des termes qui ne permettent pas d'en contester l'authenticité.
LES TOMBEAUX DE SAIiNT- DENIS. 205
Nous n'avons pas moins de six rapports signés de lui. Un seul est signé de lui et de ses trois assesseurs (1) : c'est le premier. Il est daté du mercredi \h août 1793.
(1) Les trois autres commissaires étaient Puthod, Mouchy et Moreau (ces deux derniers anciens membres de l'Académie des beaux-arts). Puthod, qui avait été nommé de la commission des monuments en 1790, était un ancien officier ; il a publié divers ouvrages de géographie et d'art militaire. Il y a un rapport signé de ces trois commissaires détachés momentanément à Montmorency ; il est remarquable par un grand nombre de fautes d'orthographe. On sait que la régularité de l'orthographe était chose peu commune, môme dans les lettres de personnes fort instruites (dom Poirier lui-même ne la respecte pas toujours : il écrit par exemple chapelle par deux p, faute assez singulière pour un religieux). Le rapport de ces commissaires est d'ailleurs curieux. Yoici le début qui en indique- le sujet : « La commission, étant informée par un de ses membres que les habitants de Montmorency procédaient sans aucune précaution à la démolition des tombeaux des Montmorency qui sont dans l'église des ci-devant pères de l'Oratoire, a chargé ces mêmes commissaires de s'y transporter, pour prévenir les dégâts qui pourraient être faits à ces monuments. » Ils racontent qu'ils ont trouvé deux statues brisées (celle d'un Montmorency mort en 1531 , et celle de sa femme), « 11 reste le soubassement, qui est enrichi au pourtour de petites figures. » — Quant à l'autre monument, le mausolée d'Anne de Montmorency et de sa femme , œuvre remarquable, élevée d'après les dessins.de Philibert Delorme, et qui présente dix colonnes de marbre précieux, il a été respecté. Mais « il ne doit sa conservation qu'à l'intention où était la commune de le vendre, comme nous en avons été informés par le maire, qui est encore persuadé qu'elle y est autorisée par la loi. A ce sujet, nous lui avons fait part de nos réflexions^ et lui avons observé que ce monument n'étant pas un objet de culte, nous ne le jugions pas appartenir à la commune, puisqu'il a été élevé par un particulier ; que les biens de ce particulier ont été confisqués lors de la décapitation du dernier duc à Toulouse , et ses despois. 12
On voit que sur ces lugubres scènes les documents ne manquent point (1).
biens ayant passé à cette époque aux Condé, ces biens se trouvent de droit appartenir à la nation. » Le rapport convient que le maire n'a pas semblé convaincu par cette argumentation assez compliquée ; mais il a été obligé pourtant de se résigner et de suspendre la vente, « qui devait se faire sous huitaine. »
(1) Ce n'est pas tout : nous avons encore une espèce de procèsverbal, rédigé par Alexandre Lenoir, conservateur du musée des Petits- Augustins, et qui assista à tout ce qu'il raconte, comme chargé de faire transporter ces monuments au musée qu'il dirigeait. Cette pièce curieuse et souvent réimprimée n'a d'ailleurs aucun caractère officiel, et ne raconte que les exhumations qui eurent lieu depuis le 12 octobre, c'est-à-dire deux mois après les premières exhumations. De plus, ces notes n'ayant été publiées par Lenoir que quelques années plus tard, on peut se demander s'il n'en a point modifié le ton en quelques parties : en effet, les changements qu'il a apportés à la rédaction de la préface de son livre montrent qu'il était fort sujet à varier sa rédaction selon les temps. L'éloge de la Convention, dont les premières éditions reconnaissaient assez emphatiquement le zèle pour la propagation des lumières et la conservation des monuments de l'art, cet éloge a fait place, sous l'Empire et sous la Restauration, à d'autres éloges bien différents. — L'histoire de ce procès-verbal serait assez piquante et suffirait pour montrer avec quelle négligence s'écrit presque toujours tout ce qui a rapport à la Révolution. Chateaubriand le donne, avec quelques suppressions et pas mal d'altérations, dans les notes du Génie du christianisme , en le faisant précéder des lignes suivantes : « Nous donnerons ici au lecteur des notes bien précieuses sur les exhumations de Saint- Denis; elles ont été prises par un religieux de cette abbaye, témoin oculaire de ces exhumations. » Récemment cet opuscule a été résumé dans une petite édition fort coquette, et l'éditeur l'a fait procéder d'un note qui attribue naturellement l'ouvrage à un religieux de Saint-Denis. Trompés ainsi par Chateaubriand, qui a mis le premier cette petite erreur en circulation, des écrivains sérieux ont cherché de qui pourrait être ce rapport, et ils
Les tombeaux de Saint-Denis étaient de deux sortes : les premiers étaient des mausolées, avec des statues couchées, mais qui ne pouvaient être considérées comme des portraits qu'à partir du XIIIe siècle. Les statues des princes antérieurs à cette époque avaient toutes été faites au temps de saint Louis, sans aucun souci d'une ressemblance, qui alors eût été impossible. Le plus récent de ces mausolées était du XVIe siècle.
l'ont attribué à dom Poirier. Pour en savoir le véritable auteur, il suffisait d'ouvrir un livre bien des fois réimprimé : c'est la Description des monuments de sculpture réunis au Musée des monuments français par Alexandre Lenoir, fondateur et administrateur de ce musée. Le procès-verbal y est inséré, et, dans l'avant-propos, on lit ceci, que je copie, page 5 de la 6e édition, publiée en l'an X : « Présent à l'exhumation des cadavres de l'abbaye de Saint-Denis, j'y ai fait des remarques intéressantes... On trouvera à la fin de cet ouvrage le procèsverbal que j'ai fait sur ces exhumations curieuses. » En admettant que Chateaubriand ait été victime d'une mystification au moment où il a inséré cet opuscule dans la première édition de son ouvrage, il est assez difficile de croire qu'il n'ait pas été plus tard averti de son erreur. Malheureusement, il n'était pas trèsscrupuleux en pareille matière. On raconte que, bien des années après, quand, dans ses Essais sur l'histoire de France, il s'avisa de citer d'après Froissart le mot de Philippe de Valois fugitif après Crécy, et frappant à la porte d'un château : « Ouvrez, c'est la fortune de la France, » M. Buchon lui fit remarquer que le vrai texte de Froissart était : « Ouvrez , c'est f infortuné roi de France. » Chateaubriand sourit et dit : « Oui, mais c'est mieux comme je l'ai mis. » Et, en effet, c'était mieux au point de vue de la légitimité... Peut-être aura-t-il pensé de même que l'opuscule de Lenoir figurant dans un ouvrage pieux comme le Génie du christianisme, il valait mieux l'attribuer à un bon religieux , — un religieux de cette abbaye , notez le point , — plutôt qu'à un profane ; et , en effet , c'était plus dramatique. Pia frausl
208 LUS TOMBEAUX DE SAllNT-DENIS.
Quant aux tombes du xvn.e et du xvme siècle, elles ne présentaient aucun caractère artistique. C'étaient de lourds cercueils de plomb placés à côté les uns des autres dans la crypte, et simplement posés sur des tringles de fer. On ne s'occupa de ces dernières lombes qu'à partir du 12 octobre. Le plomb en fut fondu immédiatement, et converti en balles.
Avant de dire ce qu'on fit des monuments, parions d'abord des tristes restes de tant de princes, et de ce qu'ils devinrent. On a hâte d'en finir avec cette partie affligeante de ce récit.
Les premières tombes ouvertes étaient des tombes fort anciennes, et qui contenaient peu d'ossements. Une première fosse avait été « pratiquée dans le petit cimetière attenant au portail septentrional de l'église (1). » Ce fut là qu'on transporta les premiers ossements. Une autre fosse, plus vaste (2), ouverte dans le même cimetière, reçut les débris plus récents. A mesure qu'on ouvrait chacune des tombes,, les corps étaient immédiatement portés dans cette fosse. Un seul corps, le mieux conservé de tous , — c'était celui d'Henri IV , — resta exposé pendant un jour, enveloppé dans son suaire, avant d'être inhumé de nouveau. Celui de Turenne, que la monarchie avait jugé digne de cette sépulture royale , fut aussi , en 1793, l'objet d'un respect exceptionnel. Sa tombe, qui fut ouverte , montra son corps dans un état de dessiccation complète. Placé dans une bière de chêne, il
(1) Rapport du commissaire anonyme (Archives).
(2) Lenoir en désigne ainsi l'emplacement : « en bas, à droite, du côté du nord » .
resta quelque temps exposé dans la sacristie ; puis, de là, il fut mis eu dépôt, d'abord au Jardin des plantes, ensuite au musée des Petits-Auguslins , quand on y eut installé le mausolée que Turenne avait eu à Saint-Denis; enfin, en l'an IX, son corps et son tombeau furent établis définitivement aux Invalides, par arrêté des consuls.
Les procès-verbaux des commissaires, aussi bien que les notes de Lenoir, montrent du moins que toute celte opération s'accomplit avec ordre et régularité (1). La
(1) Les rapports de dom Poirier, écrits à l'instant même, au courant de la plume, avec des ratures el des renvois, qui indiquent la plus parfaite indifférence, non-seulement pour l'élégance du style, mais même pour la netteté matérielle de l'écriture, ces rapports témoignent en même temps d'une bonne foi absolue, qui ne se propose qu'une chose, l'exactitude la plus scrupuleuse. Nulle émotion , nulle expression d'un sentiment quelconque , hormis celui de la singularité du spectacle auquel il vient d'assister et qui lui semble très-propre à intéresser la curiosité d'un savant ; nulle autre réflexion que quelaues observations d'archéologue. Il est impossible de parler plus froidement de ces restes de rois, si propres à éveiller en nous une émotion au moins historique , quel que soit le sentiment qui nous anime à l'égard de leur mémoire. « L'opération de l'extraction des cercueils, dit-il, fournissait une matière abondante d'observations à l'anatomie et à la chimie par l'état progressif de la dissolution des corps humains pendant un grand nombre de siècles, par les différentes manières d'embaumement, et la singularité d'y voir employer le vif-argent dans l'embaumement de quelques corps du xve et du commencement du xvi° siècle... Les citoyens Tourette et Pinson, invités par la commission, ont reçu leurs lettres trop tard. Ils ont beaucoup regretté (surtout le citoyen Tourette, qui, depuis longtemps, fait une étude spéciale de la composition et décomposition des ossements du corps humain, d'avoir manqué l'occasion unique d'observer des sujets de tout âge et de tout sexe (sic), qui se sont succédé pendant l'espace
durée même de ces exhumations suffirait d'ailleurs pour prouver qu'elles furent loin d'offrir ces scènes de profanations désordonnées et de violences indécentes que la
de douze siècles, c'est-à-dire depuis le squelette de Dagobert, mort en 638, jusqu'à celui du Dauphin, mort enfant en 1789. » Des sujets ! c'est le mot purement scientifique qui revient sous sa plume : tel sujet avait conservé ses cheveux, tel autre même les avait « divisés en deux cadenettes artistement tressées. » Voici même un passage, mais il est le seul, où l'expression finit par être assez vive pour devenir odieuse : « L'on a trouvé des restes de diadèmes et point de couronnes dans deux tombeaux, l'un du commencement du xme siècle, l'autre du commencement du xive. Si les tombeaux intermédiaires n'offrent ni diadèmes, ni couronnes, c'est que les cadavres ayant été bouillis et désossés, et les ossements rassemblés dans de petits cercueils, n'ont pu être revêtus des ornements de la dignité qu'ils avaient possédée pendant leur vie. Dans les tombeaux des xive et xve siècles, on a trouvé neuf couronnes, tant de vermeil que de cuivre doré... On peut observer qu'à mesure que le bon sens et le bon goût ont commencé à se dégager de la barbarie du moyen âge, on a senti le ridicule d'enfouir l'or et l'argent dans le sein de la terre avec la pourriture des cadavres. Cet usage cesse au commencement du xvie siècle. » Ce dédain pour les restes de l'homme pourrait être l'expression brutale d'un janséniste plein de mépris pour la chair, si la valeur de l'or et de l'argent, mise ici en contraste avec «la pourriture du cadavre », n'était quelque chose de fort étrange et d'assez inexplicable chez le pieux bénédictin. Il ne faudrait pas y voir une flatterie à l'égard des sentiments d'alors, une basse affectation de mépris pour la dépouille des rois : rien dans ces rapports ne dénote la moindre envie de caresser les idées dominantes, auxquelles dom Poirier semble n'avoir été ni hostile ni favorable, mais tout simplement étranger. C'était un pur antiquaire, sans autre passion que celle de l'étude ; et c'est précisément la sécheresse de cet inventaire qui en fait la valeur incontestable comme document historique.
description emphatique de Chateaubriand ferait supposer. Commencées le 6 août 1793, elles ne furent terminées que le 18 janvier 1794. L'exécution complète du décret de la Convention n'eut pas même lieu à cette époque, car Lenoir nous raconte (tome Ier, p. 159 de son grand ouvrage) que ce fut seulement en 1799 qu'il se rendit à l'église Saint-Germain des Prés (accompagné des citoyens Leblond et Poirier, ci-devant religieux de cette abbaye et membres du comité de conservation), « pour y faire ouvrir le tombeau de Childebert et le faire transporter de là au musée des monuments français. »
A Saint-Denis, comme on le voit, tout se réduit à deux choses : une exhumation, suivie d'une inhumation nouvelle dans le cimetière voisin.
Sous l'empire, Napoléon, qui voulait faire revivre ici comme ailleurs les usages de l'antique monarchie , avait décidé que Saint-Denis serait consacré à !a sépulture des princes de la famille impériale. Un seul corps y fut déposé pendant toute la durée de l'empire : ce fut celui du jeune Louis, fils du roi de Hollande, mort à six ans. La Restauration fit exhumer et transporter dans le cimetière de la ville le corps du jeune prince, « qui avait, dit une monographie royaliste, usurpé la place consacrée à la légitimité. »
Une simple réflexion :
Si, de la part de la Révolution, qui n'était pas obligée d'aimer les rois, c'était un sacrilège si abominable d'exhumer ainsi, et de porter ensuite dans le cimetière commun les corps des rois, en quoi la Restauration fut-elle plus innocente, quand elle l'imita à l'égard du jeune
Louis Bonaparte, pauvre enfant qui n'avait fait de mal à personne, et qui, aux yeux mêmes des royalistes, n'avait évidemment rien à expier que son nom ?
Veut-on avouer que le fait môme de l'exhumation étant chose innocente, il ne commence à prendre un caractère coupable que quand il a pour objet les princes de la légitimité ? Soit. Mais on conviendra sans peine que la Convention avait le droit de ne point reconnaître cette distinction subtile et d'ignorer ces sentiments à l'égard de la légitimité.
Ce qu'elle a fait ici du moins, elle en accepte la responsabilité entière ; elle l'a fait au grand jour, et n'a rien eu des procédés sournois des profanateurs qui devaient plus tard, au Panthéon, filouter dans l'ombre les restes de Voltaire et de Rousseau.
Quant aux monuments eux mêmes, le seul moyen de les préserver de toute atteinte, était de les faire considérer comme des œuvres d'art, et d'en ordonner la translation au Musée des monuments français, qui se formait alors. Loin de les détruire donc, la Convention les a conservés.
Il n'est pas inutile d'ajouter ici que l'église de Saint- Denis é' ait, non une paroisse, comme elle l'a été depuis, mais unesimplc abbaye, et, comme telle, supprimée avec toutes les abbayes du royaume, par décrets des 12 juillet
et 1h août 1790. La Constituante a seule à répondre de ce premier fait.
En outre, la Législative avait fait enlever en 1792 tous les monuments de cuivre et de bronze de l'abbaye (1).
A l'époque conventionnelle, il ne restait plus que les statues et mausolées de pierre.
Ces statues, surtout les plus anciennes, avaient été déjà dégradées par le temps, et quelques-unes même par de simples curieux, à une époque antérieure à la Révolution (2).
Le soin que mettent dom Poirier et ses collègues à mentionner dans leurs rapports toutes les dégradations récentes ne permet pas de croire qu'ils en aient oublié une seule. Voici à quoi elles se réduisent :
1° La statue de Dagobert, brisée (nous en avons parlé plus haut).
(1) « Nous ne parlons point ici des monuments de cuivre ou de bronze qui ont été retirés de l'église de Saint-Denis au mois d'août 1792, et dont les commissaires des monuments ont fait leur rapport dans le temps, et ont demandé le remplacement ou le transport au dépôt provisoire.» Archives, Rapport de dom Poirier. A ce rapport est joint en effet l'inventaire de ces monuments.
(2) « Sur la statue de François Ier, placée dans son tombeau, à l'abbaye de Saint-Denis, ouvrage admirable de René Bontemps, plus de deux mille noms ont été gravés avec des pointes. Toutes les parties de cette figure en sont couvertes. Plusieurs de ces noms sont accompagnés de dates qui remontent à l'année 1580, L'un des destructeurs, nommé Alexandre Syts, annonce qu'il est venu de Gand exprès pour placer son nom sur cette statue. On ne sait ce dont il faut le plus s'étonner, ou de la manie de ces destructeurs, ou de l'incurie des moines qui étaient alors chargés de la conservation de ces monuments. » (Hennin, Monuments français, t. I, p. 137.)
2° Les deux statues de Charles VII et de sa femme, brisées; mais les deux têtes sont bien conservées.
3° La statue de Marie, fille de Charles le Bel, avait été retirée intacte : la tête a été séparée « et volée » .
4° « L'affluence des curieux a occasionné un accident à l'une des statues du mausolée de François Ier; deux doigts ont été cassés, mais heureusement n'ont point été volés (1). »
Ce dernier détail, cette mention d'un accident si facile à réparer, prouve jusqu'à l'évidence avec quelles précautions, étranges certes pour le temps, les commissaires de la Convention présidèrent à la conservation de ces statues de rois.
On y fit moins de façon, sans doute en 1814, quand il s'agit de descendre la statue de Napoléon du haut de la colonne Vendôme. Des forcenés, qui n'appartenaient pas aux classes populaires, s'attelèrent à une corde, sans réussir, il est vrai, à ébranler le colosse d'airain. Les gens sages du parti blâmèrent cette manifestation incorrecte, mais convinrent en même temps que cette statue d'un prince déchu ne pouvait rester plus longtemps exposée aux regards sympathiques de ceux qui restaient fidèles à
(1) On peut ajouter à cette liste la figure d'un des fils de saint Louis, brisée antérieurement à cette époque, en 1792 (Poirier ne dit pas si c'est par accident). Cette statue faisait partie d'un ensemble de monuments qui, de l'abbaye de Royaumont, avaient été transportés à Saint-Denis par l'ordre de l'Assemblée constituante, au mois d'août 1791, et placés « dans la chapelle Saint-Laurent». C'était Poirier lui-même qui avait présidé à cette translation. Il existe aux Archives différentes pièces de lui, relatives à cette mesure, entre autres un compte des frais qu'il a dû faire, et dont il demande le remboursement.
sa mémoire. Aussi Je préfet de police eut-il soin de faire afficher cet ordre, auquel tous les honnêtes gens d'alors applaudirent :