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CHAPITRE XIV

Je ne prétends pas d'ailleurs qu'il n'y ait pas eu un moment où de nombreux actes de dévastation furent commis à Paris et ailleurs : ce fut lorsque le culte de la Raison fut inauguré, le 10 novembre, par la Commune, grâce aux efforts d'Hébert et de Ghaumette (1). Mais on

(1) Je renvoie sur ce point au beau chapitre de M. Louis Blanc (chap. xiv du tome YL de son Histoire de la Révolution). Je crois seulement que l'éminent historien a trop exagéré le dévergondage et les folies passagères qui signalèrent cette courte période. Il s'appuie presque uniquement sur le témoignage du Girondin Mercier, dont l'imagination, sincère, je le veux bien, mais d'une exagération qui, sur certains points, touchait à l'extravagance^ grossissait tout. « Pas un de ces faits, dit M. Louis Blanc, qui ne repose sur le témoignage d'un témoin oculaire, de ce Mercier dont le génie et la profession furent d'observer. » M. Louis Blanc commet ici une petite inadvertance : c'est que

oublie que ce culte baroque ne dura que quelques jours ; que dès les premiers jours, quand l'évêque de Paris,

les faits accomplis pendant le mois de novembre n'ont pu avoir pour témoin oculaire Mercier, incarcéré depuis les premiers jours d'octobre , avec soixante- douze autres députés , comme signataires d'une protestation en faveur des chefs de la Gironde, et Mercier, comme ses collègues, ne sortit de prison qu'au bout d'une année. Dans le passage cité par M. Louis Blanc avec une confiance qui témoigne de sa loyale impartialité, Mercier dit naïvement : « On doute presque de ce qu'on a vu et entendu. » — A plus forte raison devait-il douter de ce qu'il n'a ni vu ni entendu. Voici au moins un point où il se trouve contredit par un témoin peu suspect, ennemi naturel de la Révolution. Mercier affirme que l'église de Saint-Eustache fut pendant ces jours-là transformée en un grand cabaret, et dans un journal d'un certain Gautier, organiste de Saint-Denis, et dont le manuscrit existe, je crois, à la Bibliothèque, on lit ceci : « Le vendredi 15 novembre 1793, 'j'ai vu dire la messe à Saint-Eustache, à Paris, à la chapelle de la Vierge, en habit séculier, attendu qu'il n'était pas resté d'ornements à ladite église , ou , s'il en était resté , ils étaient sous le scellé. Le célébrant était en queue et. en redingote ; beaucoup de personnes entendirent cette messe. » (Ce passage du journal de Gautier est cité dans un ouvrage trèsroyaliste, Des sépultures royales, Pains, 2£me^#,1824,p.375). Notez que Gautier cite ce fait comme propre à caractériser le3 excès de cette époque ; notez également que la date qu'il donne, 15 novembre 1793, était celle où le mouvement anti-religieux était dans toute sa fureur. Et cependant alors on disait la messe à Saint-Eustache ! A la Fête-Dieu précédente, il y avait eu des processions, même hors des églises, et c'est encore un témoin hostile à la Révolution, Montjoie, qui nous l'atteste, comme Gautier, dans l'intention d'accuser la Révolution. Il raconte (Hist. de la conjuration de Robespierre, éd. de l'an IV, chez Maret, maison Égalité, p. 109) que le 30 mai 1793 « pendant une cérémonie religieuse, que les catholiques faisaient extérieurement dans le quartier de Paris appelé l'Isle {Vile Saint-Louis), des gens du parti de Robespierre s'écrièrent : « il faut mettre en état d'arrestation tous ceux qui suivent la procession. » La despois. 13

Gobel, vint avec ses vicaires abjurer le catholicisme, un autre évêque, Grégoire, protesta et fut appuyé par Robespierre ; qu'à quelques jours de là, aux Jacobins, le 21 novembre, Robespierre renouvelait ses protestations contre ces farces ridicules, et déclarait que la volonté de la Convention était « de maintenir la liberté des cultes qu'elle avait proclamée, et, en même temps, de réprimer quiconque en abuserait pour troubler l'ordre public » ; et que, le 26 du même mois, des députations de communes apportant les dépouilles de leurs églises, et des ci-devant prêtres venant abjurer leur caractère ecclésiastique devant la Convention, Danton s'écria avec dégoût : « Si nous n'avons pas honoré le prêtre de l'erreur et du fanatisme, nous ne voulons pas plus honorer le

crainte que l'effet ne suivît la menace jeta l'épouvante parmi ceux que cet acte religieux avait réunis. » Évidemment personne ne fut arrêté, car Montjoie n'eût pas manqué de le dire. Il est certain qu'alors beaucoup d'églises furent fermées, non point par l'autorité, mais parce qu'elles manquaient de desservants et de fidèles. Mais s'il y a un préjugé contredit par les faits, c'est le préjugé, soigneusement entretenu, que le Consulat seul les a rouvertes. L'homme le mieux placé pour tout voir et le plus attentif au mouvement religieux, l'évèque de Blois, Grégoire, nous dit en propres termes que, « dès l'an 1794, la liberté du culte, d'abord hérissée de difficultés, entourée de tracasseries, franchit rapidement ces obstacles, et qu'en vendémiaire an V (1796)., un relevé fait à l'administration des domaines nationaux prouve qu'alors trente-deux mille deux cent quatorze paroisses avaient ouvert leurs églises, et que quatre mille cinq cent soixanteonze étaient en réclamation pour obtenir le même avantage » . Ce relevé, ajoute Grégoire, a été fait par M. Servois, vicaire général et chanoine de Cambrai (Essai sur les libertés de l'Église gallicane, 1820, p. 225). Ces différents détails sont peu en rapport, j'en conviens, avec l'histoire convenue que Ton nous a faite. Mais l'histoire religieuse de ce temps est encore à faire.

prêtre de l'incrédulité ; nous voulons servir le peuple. Je demande qu'il n'y ait plus de mascarades anti-religieuses au sein de la Convention. » (1) Et il proposait qu'on cessât de recevoir de pareilles députations. « La proposition de Danton, dit le Moniteur, est décrétée au milieu des applaudissements. » Inutile d'ajouter que les mascarades anti-religieuses cessèrent aussitôt dans Paris. Le Comité de salut public ne s'en tint pas là, et, pour prévenir le retour de tous ces scandales, qui dérangeaient d'ailleurs ses vues politiques (2), même à l'égard de l'étranger, Robespierre rédigea au nom de ce Comité un rapport et une « réponse au manifeste des rois coalisés contre la République » . Toutes ces dévastations étaient mises sur le compte de la contre-révolution, et at-

(1) La Convention entendait si peu intervenir dans les questions religieuses, que le 16 brumaire an II (6 novembre 1793) elle écarta une pétition de la commune de Mennecy demandant la suppression de la paroisse qui y était établie, et à cette demande opposa un ordre du jour motivé sur le droit qu'ont tous les citoyens d'adopter le culte qui leur convient, comme de repousser les institutions religieuses qui leur déplaisent.

(2) Dans son beau livre sur le droit de paix et de guerre, Marc Dufraisse établit un point qu'on a trop négligé dans l'histoire de la Révolution : c^est la volonté persistante de la Convention à toute époque de faire la paix, même en renonçant à ses conquêtes. Au moment où les désordres dont nous parlons ici éclatèrent, elle avait l'espérance d'y réussir. « Le mouvement contre le culte exaspéra le Comité de Salut public, parce que les saturnales hébertistes compromettaient son système de pacification à l'égard de l'Europe et les opérations commencées. » (p. 302). Les hébertistes ne tardèrent point à payer cher cette espérance trompée. On voit poindre, dans les paroles de Robespierre que je cite plus loin, l'accusation peu loyale qui tuera le parti de V étranger.

tribuées , selon l'usage , « aux agents des puissances étrangères, qui détournaient notre attention des véritables dangers et des besoins pressants de la République pour la tourner tout entière vers les idées religieuses, osaient abuser du nom de la Convention pour justifier les extravagances réfléchies de l'aristocratie déguisée sous le manteau de la folie, et faisaient dénoncer la France à l'univers comme un peuple de fous et d'athées ». a Nos ennemis, ajoutait-il, se sont proposé un double but, en imprimant ce mouvement violent contre le culte catholique : le premier, de recruter la Vendée, d'aliéner les peuples de la nation française, et de se servir de la philosophie pour détruire la liberté; le second, de troubler la tranquillité de l'intérieur, et de donner ainsi plus de force à la coalition de nos ennemis. » Le lendemain, 6 décembre 1793 (16 frimaire an II), la Convention décrétait :

« Art. 1er. Toutes violences et mesures contraires à la liberté des cultes sont défendues.

» Art. 2. La surveillance des autorités constituées et l'action de la force publique se renfermeront à cet égard, chacune en ce qui les concerne, dans les mesures de police et de sûreté publique. »

Nul doute que ce mouvement passager n'ait été à Paris, centre de l'agitation révolutionnaire, plus violent que partout ailleurs. On voit pourtant qu'il y a été combattu dès le début par des voix que le parti populaire avait l'habitude de respecter. Le même mouvement a été, dans les départements, encore moins sérieux.

Il existe aux Archives un certain nombre de procèsverbaux des communes qui avaient institué chez elles le

culte de la Raison, et qui ont soin de s'en vanter auprès du pouvoir central. Le petit nombre de ces adresses prouve que ce mouvement fut bien loin d'être général, comme on affecte de le croire, et l'on vient de voir qu'il fut aussi beaucoup plus court qu'on ne le suppose généralement.

Quant aux édifices religieux détruits pendant la Révolution, il est aisé d'en préciser le nombre pour Paris. Ce travail a été fait par un écrivain très au fait de l'histoire de Paris comme de celle de la Révolution, M. Frédéric Lock, qui veut bien me le communiquer. C'est une statistique à laquelle il est malaisé de répondre. Après avoir rappelé que l'Assemblée constituante avait ordonné la suppression d'un certain nombre de paroisses et des monastères (non la destruction des édifices, bien entendu), il a trouvé que 130 édifices religieux ont été détruits depuis 1790 jusqu'en 1861, savoir ;

1 en 1791,

9 en 1792,

4 en 1793, Aucun en 1796,

3 en 1795,

9 en 1796,

18 en 1797,

8 en 1798,

5 en 1799,

26 de 1800 à 1814, 31 de 1814 à 1830, 11 de 1830 à 1848, 23 de 1848 à 1861.

(Quelques-uns ont été détruits depuis.)

De sorte que la part de l'ère conventionnelle dans cette œuvre de destruction est justement la moins forte de toutes !

Quand donc on a essayé d'intéresser contre la Convention le zèle de l'archéologie et le goût de l'architecture du moyen âge, on s'est totalement trompé. Tous les gouvernements, — je dis tous — depuis la Convention, sont plus criminels à cet égard, si crime il y a. Il faut en prendre son parti : les chiffres sont là.

Voilà pour les édifices religieux.

Malheureusement les sculptures sont plus faciles à anéantir que les monuments, et le simple plaisir de briser, le besoin de détruire, a eu naturellement plus de part que le fanatisme aux dévastations de cette époque comme de toutes les autres. Mais ce qu'il importe de constater ici, c'est le soin que mit la Convention à prévenir les actes de ce genre, la sévérité qu'elle déploya contre les auteurs de ces mutilations ; on peut même trouver dure la pénalité qu'elle établissait à cet égard, par son décret du U juin 1793 :

« La Convention nationale, ouï le rapport de son comité d'instruction publique, décrète la peine de deux ans de fers contre quiconque dégradera les monuments des arts dépendants des propriétés nationales » (1).

M. le marquis de Labûrde écrit pourtant dans son ouvrage sur les Archives : « Un seul de ces Vandales, vertement fustigé sur la place de l'église qu'il avait dés-

(1) Le rapport est encore de Lakanal. Le mot vandalisme s'y trouve, et c'est la première fois , ce me semble , qu'il fut employé pour flétrir des excès que la Révolution a réprimés plus sévèrement qu'aucun régime.

honorée, aurait suffi pour arrêter cette sauvagerie. La Convention... a continué à encourager la destruction, en prenant quelques mesures insignifiantes pour organiser administrativement ce saccage et en conserver les débris » (1).

C'est de cette façon, je ne me lasserai pas de le répéter, que s'écrit l'histoire de la Révolution. Deux ans de fers, quel encouragement !

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