COMMISSION DES MONUMENTS. — COMMISSION TEMPORAIRE DES ARTS
La Convention ne s'était pas contentée d'édicter des peines sévères contre ceux qui dégradaient ou détruisaient les monuments des arts. Elle avait chargé une commission spéciale de dresser l'inventaire de tous ces objets précieux, et de surveiller les innombrables dépôts où étaient venus s'entasser les livres, tableaux, etc. , provenant de la suppression des monastères et delà confiscation des biens des émigrés.
Une commission de ce genre avait déjà été instituée par l'Assemblée constituante. Ce fut elle qui fournit le noyau de la commission nommée par le décret conventionnel du 18 octobre 1792, et que, sur la proposition de Sergent, la Convention confirma, par décret du 27 août 1793.
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Elle y avait placé, outre quelques-uns de ses membres (Guyton de Morveaux, David, Camus, Barrère, Dussaulx, Sergent, etc.), d'anciens membres des Académies supprimées : Ameilhon , l'abbé Barthélémy, Brecquigny, Leblond, Poirier, Dacier, Mongez (des Inscriptions et belles -lettres); Moreau , Mouchy, Pajou, Regnault , Doyen, Boizot (de l'Académie de peinture) ; Lemonnier, Broussonnet, Meusnier, Vanclermonde , Desmarets (de l'Académie des sciences), et quelques autres ; en tout, trente trois membres.
Celte commission dépendait du comité d'instruction publique. Elle avait d'abord déployé beaucoup de zèle; mais son ardeur s'était refroidie avec le temps, et sa négligence avait excité des plaintes dont, au nom du comité d'instruction, Mathieu vint se faire l'organe, dans la séance du 28 frimaire an II( 18 décembre 1793). Son rapport, très-bien fait, ferme et modéré de ton, concluait au remplacement de cette commission.
« Lorsque l'Assemblée nationale, disait-il, prononça l'abolition des ordres religieux, elle prit des mesures pour assurer la conservation des bibliothèques et des collections savantes qui leur avaient appartenu. Quoiqu'il y eût dans ces dépôts beaucoup de scholastiques, on peut dire qu'en général, depuis des siècles, les moines étaient dépositaires des richesses littéraires les plus intéressantes. C'étaient des aveugles qui portaient un flambeau. La nation devait s'en saisir ; et des décrets furent rendus pour faire recueillir, avec autant de soin que de méthode, les collections et les bibliothèques devenues nationales. Les émigrés nous ont laissé aussi dans ce genre une succession opulente. » Pour la recueillir, l'inventorier, la clas-
ser, la commission des monuments avait été nommée. Mais, ajoutait le rapporteur, si elle a d'abord rendu d'incontestables services; si la bibliographie, surtout, a été dirigée avec zèle et ensemble, cette partie même n'a pas tardé à être négligée comme le reste. Des pertes regrettables de livres ont eu lieu ; pour les objets relatifs aux arts et aux sciences naturelles, les dommages ont été plus considérables encore. On a laissé vendre des tableaux précieux à des prix ridicules ; « des morceaux intéressants ont été perdus, d'autres périclitent et sont exposés aux saillies funestes d'un zèle louable dans ses motifs, mais préjudiciable dans ses résultats ». Cette négligence peut être attribuée d'abord à l'insuffisance de la commission, qui ne contient pas dans son sein assez d'hommes suffisamment préparés par leurs études à juger de la valeur des objets relatifs aux arts et aux sciences naturelles. Cette insuffisance a aussi une autre cause, que Mathieu signale avec convenance et sans dénoncer personne, — l'indifférence politique de quelques-uns des membres de la commission, qui n'ont pas assez senti de quelle responsabilité ils étaient chargés devant la nation. Us ont laissé chez des notaires, chez des particuliers, beaucoup d'objets qui y avaient été déposés par les émigrés, et ils ont négligé de les réclamer. « Pour assurera la République la restitution de tous ces objets, il ne suffit pas d'une exactitude officielle; il faut encore celle bonne volonté qui supplée pour ainsi dire à tout et que rien ne supplée. Cette heureuse et civique disposition, la commission des monuments ne l'a point manifestée pour la recherche des objels égarés. »
En conséquence, Mathieu propose de la remplacer par
une commission qui existe déjà, avec laquelle elle fait double emploi, qui a donné des preuves de capacité et de dévouement, la commission temporaire des arts. Celle-ci saura « confondre ces contre-révolu lionnaires éhontés, qui osent se dire les amis de la liberté et de l'égalité, et qui, craignant la réverbération des lumières, proposent de livrer aux flammes toutes les bibliothèques sans exception : proposition faite à Marseille par les agents de Pitt, ainsi que nous l'a certifié notre collègue Granet... C'est à la Convention nationale de faire aujourd'hui pour les arts, pour les sciences, pour les progrès de la philosophie , ce que les arts , la science et la philosophie ont fait pour amener le règne de la liberté : ce sont aussi des créanciers de la Révolution, et pour qui la Révolution doit tout faire. Les ténèbres sont une servitude î »>
Nobles et généreuses paroles, mais qui provoquent une inévitable et triste réflexion. Les arts, les sciences, la phi-' losophie, « ces créanciers de la Révolution » , si largement indemnisés par elle, sont à leur tour devenus ses débiteurs. Lui ont-ils toujours payé depuis ce qu'ils ont reçu d'elle, ce qu'ils en reçoivent encore ?
La proposition du comité de l'instruction fut immédiatement adoptée, et la commission temporaire des arts remplaça la commission des monuments, en s'adjoignant quelques-uns des membres les plus actifs et les plus savants de cette dernière, entre autres Dom Poirier. Elle se mit aussitôt à l'œuvre. Moins d'un mois après, dans les premiers jours de janvier 1794, elle publiait son Instruction sur la manière d'inventorier et de conserver, dans toute Vétendue de la République, tous les objets qui peuvent servir aux arts, aux sciences et à renseignement.
Les rédacteurs de cette œuvre considérable étaient Vicqd'Azir et Dom Poirier.
Cette instruction, aussi claire que savante, formait un traité méthodique et complet, entrant dans les détails les plus minutieux sur les procédés à employer pour prévenir les dégradations des tableaux, gravures, statues, des cabinets de physique et d'histoire naturelle, des bibliothèques, etc. Rien n'y avait été oublié, pas même une instruction spéciale sur la façon de conserver « les livres indiens que possèdent quelques bibliothèques, et qui sont composés de plusieurs lames de feuilles de palmier ». Cette circulaire fut envoyée et recommandée à toutes les sociétés populaires et aux agents nationaux.
Voici la liste des membres qui composaient la commission temporaire des arts; elle suffit en effet pour justitifier les éloges que lui adressait Mathieu :
1° Histoire naturelle. . . Lamarck, Richard, Brongniard, Thouin, Desfontaines, Laumont, Lelièvre, Nitot.
2? Physique t Lenoir,
Charles,
Fortin,
Berton.
3* Chimie Vauquelin,
Leblanc,
Berthollet,
Pelletier.
4° Anatomie Thillaye,
Portai,
Vicq-d'Azir,
Corvisart.
5° Mécanique, métiers... Mollard,
Hassenfratz,
Dufourny.
6° Marine et géographie.. Monge,
Buache.
7° Fortifications. . , Simonnet,
Ybert,
Mandar.
8° Antiquités. . Leblond,
Mongez.
9° Dépôts littéraires. . . . Domerguè,
Dorat-Cubières,
Ameilhon.
10° Peinture et sculpture. Naigeon,
Lebrun.
11° Architecture Desarnaud,
Gilbert.
12° Ponts et chaussées . . . Prony,
Rauch.
Elle fut légèrement modifiée par l'adjonction de quelques nouveaux membres, surtout pour les lettres et les arts : nous y voyons bientôt entrer Fragonard, Lesueur, Picaut, Bonvoisin, Wicar, David Leroy, Langlès, Barrois aîné, Poirier, Bruni (ce dernier chargé spécialement d'inventorier les instruments de musique anciens et modernes). On a vu souvent des compagnies scientifiques et littéraires plus mal composées. La commission temporaire des arts peut être considérée comme remplissant, sans trop de désavantage, l'intérim entre les Académies supprimées et l'Institut prêt à naître.