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RAPPORTS DE GRÉGOIRE SUR LE VANDALISME

Vandalisme ! c'est la Révolution elle-même qui a mis ce mot en circulation; c'est un des champions les plus invariables de ses doctrines qui a fourni lui-même, dans trois rapports célèbres, le texte même des accusations qu'on devait tourner contre cette Révolution à laquelle, lui, ii resta fidèle. Un mois après thermidor, Grégoire vint lire, au nom du comité d'instruction, son premier rapport sur le vandalisme et les moyens de le réprimer.

Arrêtons-nous un moment et rappelons ce que fut cet homme, qui joua un rôle si important dans la constitution de l'enseignement public. Nous lui devons bien les détails biographiques qui nous ont paru nécessaires pour apprécier les services de deux de ses collègues, de Lakanal et de Daunou. Ils serviront d'ailleurs a mesurer le degré de confiance qu'il faut accorder aux affirmations contenues dans ce violent réquisitoire contre les dévastations accomplies pendant la crise révolutionnaire.

230 HAPPOHTS DE GRÉGOIRE.

Ce fut un étrange homme que Grégoire, et peut-être le personnage le plus original de cette Convention, où les singularités ne manquaient point. Curé d'Embermesnil avant la Révolution, nommé depuis évêque de Blois, tout en remplissant ses devoirs ecclésiastiques, qui toujours chez lui s'appuyèrent sur d'inflexibles convictions, il n'en avait pas moins accepté toutes les idées de tolérance que la philosophie du xvme siècle avait propagées. Tout cela se conciliait, on ne sait trop comment, au fond de son intelligence ou plutôt de son cœur. Non-seulement ce fut le champion le plus déterminé de la liberté des noirs, soit avant l'émancipation des nègres dans nos colonies, décrétée par la Convention, soit après le rétablissement de l'esclavage sous le Consulat : mais les juifs, toujours persécutés, n'eurent pas de protecteur plus dévoué que cet évêque. Il obtint pour eux ce qu'on leur contestait même après 1789, l'égalité, le titre, les droits de citoyeus, et les synagogues de France, à cette occasion, firent pour lui des prières publiques; c'est probablement le seul prêtre catholique qui ait mérité et obtenu des israélites ce témoignage de reconnaissance. Catholique avoué à la Convention, et rêvant toujours le retour de la primitive Église, plus tard républicain au Sénat, jamais il ne renia son caractère religieux ni ses principes politiques. Ses très-nombreux écrits portent l'empreinte de ce double caractère : les exagérations particulières au style ecclésiastique s'y mêlent le plus naturellement du monde aux hyperboles du langage révolutionnaire ; même dans les derniers temps de sa vie, ce singulier mélange se retrouvait, dit-on, jusque dans sa conversation familière. La note suivante, extraite de ses

mémoires, peut donner une idée de ce jargon composite; il dit de ses collègues au Sénat : « Gens souples, bons à tous les partis, à saint Michel et à Satan ; le Sénat a septembrisé les principes ! » Ce puritanisme à deux faces, chez cet homme si droit, qui jamais ne parut s'en embarrasser, a fait pourtant de sa vie une situation fausse, qui n'a pas dû contribuer à donner du calme à son langage. On peut dire que, malgré la bonté de son cœur et la générosité de ses sentiments, cet homme de bien n'a jamais pu sortir du style exaspéré. Certes, la sincérité intrépide de cette double conviction a éclaté dans des circonstances où elle devenait manifestement méritoire. Toutes les histoires de la Révolution rapportent sa déclaration solennelle le jour où l'évêque de Paris vient platement faire abjuration de son caractère ecclésiastique et où Grégoire, invité à l'imiter, répond: « Ma croyance est hors de voire domaine. Catholique par conviction et par sentiment, prêtre par choix, j'ai été désigné par le peuple pour être évêque. .. Agissant d'après les principes sacrés qui me sont chers et que je vous défie de me ravir, j'ai lâché de faire du bien dans mon diocèse ; je reste évêcjue pour en faire encore, » Mais ce que l'on connaît moins, c'est sa protestation écrile adressée au Sénat contre l'établissement de l'Empire (voyez le tome Ier de ses Mémoires, page 438). Après y avoir « proclamé ses sentiments républicains » , il y manifeste la crainte qu'on ne puisse un jour « travestir ses sentiments » , et demande le dépôt de sa lettre aux archives du Sénat. « J'aurai vécu sans lâcheté, dit-il, et je veux mourir sans remords. » — Dans la vie privée, Grégoire n'en était pas moins fort tolérant pour les opinions philosophiques Içs plus contraires aux

siennes. Un jour, au temps du Consulat, Bonaparte, le voyant causer amicalement avec Dupuis, l'auteur de V Origine de tous les cultes, lui dit en souriant : ((Comment, vous, Grégoire, avec Dupuis ? et la religion ?» — a Général, lui répondit Grégoire, Dupuis et moi nous ne pensons pas de même sur tous les points, mais nous avons au moins une religion qui nous est commune : c'est celle de la république. »

C'était là un beau et rare caractère, rare surtout dans les rangs où sa vocation ecclésiastique l'avait placé ; mais ce qui n'est pas moins contestable, c'est la crédulité, c'est la passion qu'il portait en toutes choses. Cette passion devait être plus vive que jamais dans une question où ses sentiments de prêtre et de citoyen étaient froissés par des dévastations qui lui semblaient être tout à la fois et un outrage pour sa religion et, comme on va le voir, le résultat d'un complot contre-révolutionnaire.

Ce premier rapport sur le vandalisme était rédigé, lorsqu'un membre de la Convention ( le Moniteur ne le désigne pas autrement) eu demanda la lecture, dans la séance du 14 fructidor an II. Grégoire se déclara prêt, mais il convint loyalement que «les teintes de son rapport étaient un peu rembrunies », et que le comité d'instruction publique, ((désirant acquérir plus de précision sur la connaissance des causes de ces déprédations », et sans doute aussi sur les déprédations elles* mêmes, en demandait l'ajournement. On insista, et Grégoire, malgré ses hésitations, allait se conformer au vœu de l'Assemblée, lorsque éclata un incident qui retarda encore de quelques instants cette lecture, et qui suffirait à montrer la violence de certaines passions, au lendemain du 9 thermidor.

Dans les luttes civiles, les lendemains de victoire ont toujours des aspects hideux qui révoltent, quelque jugement d'ailleurs qu'on puisse porter sur le parti vaincu. Je doute que parmi ceux mêmes qui sont le plus disposés à applaudir sans restriction à la révolution du 9 thermidor, il s'en trouve un seul qui soit capable de supporter sans dégoût le Moniteur des mois suivants. Quelles que soient les complications qui s'élèvent, et les difficultés d'une situation véritablement sans précédents, mais difficultés dont l'explication bien simple se trouve dans un concours de circonstances visibles pour tous les yeux, il y a toujours une explication qui semble plus simple encore et toujours victorieuse, un inévitable refrain : «C'est la faute de Robespierre ! » Ainsi, au moment où, au nom du comité d'instruction publique, Grégoire ouvrit la bouche pour lire son rapport, son apparition à la tribune suffit pour soulever une discussion très-vive sur les retards qu'éprouvait l'organisation des écoles primaires. Pourquoi ne sont-elles pas partout en activité ? A qui doiton se prendre de toutes ces lenteurs ? La réponse ne se fait pas attendre. Un député — c'était pourtant Fourcroy — les impute «au dernier tyran, qui ne savait rien, qui était d'une ignorance crasse)). Un autre — ce n'était que Fréron — a découvert « que ce nouvel Omar voulait brûler les bibliothèques *>. Une réponse un peu plus précise eût été celle que nous avons signalée plus haut dans la correspondance des administrations locales avec le comité d'instruction : c'est que la loi ayant été mise en vigueur à la fin du précédent hiver, et les paysans ayant « de temps immémorial » l'habitude de garder avec eux leurs enfants pendant l'été pour les aider aux travaux des

champs, il était presque impossible d'obtenir d'eux qu'ils voulussent les envoyer aux écoles, tant que durerait la belle saison. Ce fut, en effet, la réponse que fit Grégoire, qui attendait toujours, son rapport à la main, que l'incident fût terminé : « Nous sommes, dit-il, à la veille de l'hiver; les enfants iront plus facilement aux écoles. L'instruction a été paralysée jusqu'à ce jour par l'ignorance, il faut l'éclairer; par la malveillance, il faut la comprimer; par l'esprit de contre-révolution, il faut l'étouffer. »

Enfin, Lakanal réussit à obtenir un peu d'attention pour le sujet qui était à l'ordre du jour : a Je demande, dit-il, que Grégoire ait la parole sur les dégradations des monuments des arts. Vous apprendrez avec indignation qu'on est allé jusqu'à mettre les scellés sur des ménageries ! »

Je ne sais si la promesse de cette révélation singulière piqua la curiosité des assistants; toujours est-il que la lecture du rapport de Grégoire suivit immédiatement cette intervention de Lakanal. Notons tout de suite qu'il est question dans ce rapport, non pas de ménageries, mais de serres chaudes, sur lesquelles un imbécile avait fait apposer les scellés, levés du reste immédiatement. La puérilité de cette anecdote et l'importance qu'y attachait Lakanal, en la dénaturant d'ailleurs, suffit déjà pour prouver avec quel zèle minutieux le comité avait recueilli les détails les plus insignifiants relatifs au vandalisme dénoncé, et quelles préventions passionnées on avait portées dans cette enquête.

Le rapport se trouvait répondre d'avance à quelquesunes des déclamations qu'on venait d'entendre sur la

nullité des résultats obtenus. Grégoire énumérait tout ce que la Convention avait déjà fait pour les sciences ; plus juste que quelques-uns de ses collègues, il ne se croyait pas tenu à l'oubli d'un passé si récent, pour s'en faire une arme contre le parti tombé en thermidor. (1)

Ce n'est pas qu'il ne paye aussi son tribut aux passions du moment par un mot contre Robespierre : mais il ne lui reproche qu'une chose, c'est d'avoir soutenu le projet d'éducation de Lepelletier Saint-Fargeau. Il est vrai qu'il ajoute : « Ce qui dans Lepelletier n'était qu'une erreur, était un crime dans Robespierre. Sous prétexte de nous rendre Spartiates, il voulait faire de nous des ilotes, et préparer le régime militaire, qui n'est autre que celui de la tyrannie. » Sans apprécier la valeur de cette curieuse imputation, on peut remarquer du moins qu'il est bien vrai que Robespierre avait appuyé le projet de Lepelletier, et que ce projet était impraticable. Mais de cette accusation, fondée en fait, sinon quant à l'intention qu'on

(1) Voici ce qu'il dit des procédés récemment inventés et des applications nouvelles de la science : « Ce que les législateurs ont fait pour vivifier la science et pour en répandre les bienfaits, ce qu'ils feront encore, est une réponse victorieuse à toutes les impostures. Des procédés nouveaux pour l'extraction de la soude et du salpêtre, pour la confection de la poudre et de l'acier; des manufactures d'armes, des foreries, des fonderies de canon improvisées, pour ainsi dire, de toutes parts ; le travail du cadastre commencé ; le télégraphe et les ballons appliqués aux opérations militaires; l'organisation du Conservatoire, du Muséum d'histoire naturelle, de la Commission des arts ; la mesure la plus grande qu'on ait jamais entreprise d'un arc du méridien qui embrasse neuf degrés et demi ; le nouveau système des poids et mesures, qui va lier les deux mondes : tout cela s'est fait au milieu des orages politiques. Voilà votre ouvrage. »

lui suppose, il y a loin à l'idée d'en faire un ennemi de toute instruction, comme l'auraient voulu Fourcroy et Fréron, puisque le projet de Lepelletier était précisément l'exagération du système de l'instruction primaire, — gratuite et obligatoire.

Une faudrait pas croire, d'ailleurs, que les sentiments révolutionnaires de Grégoire fussent moins vifs que par le passé. Non-seulement il énumère avec soin les bibliothèques brûlées et autres destructions commises par les « brigands de la Vendée » mais il ne manque pas d'attribuer les dévastations et le gaspillage des biens nationaux à un complot de V aristocratie et de la contre-révolution : « Anéantir tous les monuments qui honorent le génie français et tous les hommes capables d'agrandir l'horizon des connaissances ; provoquer ces crimes, puis faire le procès à la Révolution, en nous les attribuant ; en un mot, nous barbariser, puis crier aux nations étrangères que nous étions des barbares pires que ces musulmans qui marchaient avec dédain sur les débris de la majestueuse antiquité : telle était une des branches du système contre-révolutionnaire. Dévoiler ce plan conspirateur, c'est le déjouer. »

Que Y aristocratie, la contre-révolution fût ravie de toutes les sottises qu'on pouvait commettre au nom de la liberté; qu'elle y aidât même et y trouvât son profit, tant public que particulier, cela n'est guère contestable. Mais, sans lui attribuer un plan machiavélique, qu'elle n'était guère alors en mesure d'exécuter, on peut dire que, selon l'usage, Grégoire allait chercher bien loin des causes qui se trouvaient tout près de lui.

Quelle était depuis cinq ans la situation?

Depuis que la Constituante et la Législative avaient décidé, l'une la vente et l'aliénation des biens du clergé, l'autre celles des biens des émigrés, une multitude de dépôts avaient été formés, où l'on avait entassé à la hâte livres, tableaux, statues, médailles, collections de toute espèce. Combien eût-il fallu d'agents, doués d'abord d'une intégrité à toute épreuve, résolus à ne se prêter à aucun compromis, à ne se permettre aucune faiblesse, et en outre capables d'apprécier des objets si divers, de choisir, de trier ce qu'on voulait réserver pour les musées, les bibliothèques, les écoles ; puis, au milieu des circonstances les plus défavorables, de vendre le reste à des prix avantageux pour le domaine national ? Car c'est là-dessus que Grégoire insiste : on a gaspillé les biens de la nation ; on a laissé passer en Angleterre ou ailleurs des livres, des tableaux, livrés à des prix ridicules; on a vendu 600 francs un piano ayant appartenu à Marie-Antoinette, et qui en avait coûté 6000, etc. Toutes ces pertes, tous ces marchés désastreux, que signale Grégoire, ne peuvent-ils être attribués tout bonnement à l'impéritie inévitable, à la négligence et quelquefois à la friponnerie des agents chargés de la surveillance ou de la vente de toutes ces collections? Nul doute que X aristocratie ait pu en profiter, sans y mettre la profondeur de scélératesse que le rapport n'hésite pas à lui imputer. .Mais c'était malheureusement le penchant de cette époque de ne jamais donner aux choses leur mesure exacte, de tout élever à des proportions tragiques, le mal comme le bien, et de voir des scélérats et des traîtres, là où il n'y avait tout au plus que des ignorants, des imbéciles ou des fripons. Quant aux dévastations commises de gaieté de cœur,

qu'on songe au besoin de briser, de détruire, naturel à certaines natures violentes, et chez d'autres aussi au désir d'afficher un excès de zèle, pour faire oublier parfois ou leur tiédeur à d'autres égards, ou des antécédents qui les eussent compromis. Je citerai sur-le-champ un fait qui appartient bien évidemment à cette dernière catégorie : « La frénésie des barbares fut telle, dit Grégoire, qu'on proposa d'arracher touies les couvertures des livres armoriés. » Oui, cette proposition fut faite et imprimée môme par son auteur. J'en parlerai plus tard, car la chose vaut la peine d'être précisée. Tout ce que je veux dire en ce moment, c'est que le personnage fort lettré qui lança cette idée singulière, n'avait rien dans son passé qui pût faire pressentir ou excuser au moins l'extravagance de sa proposition, et que, si ce jour-là il fut absurde, il le fut sciemment et volontairement. Loin d'y voir la frénésie d'un ignorant fanatique, on n'y peut signaler que la platitude d'un courtisan. C'est' la courtisanerie, beaucoup plus qu'un zèle sincère, qui motivait également d'autres absurdités signalées par Grégoire, par exemple ces changements de nom des individus et des localités elles-mêmes, s'affublant de dénominations qui semblaient plus à l'ordre du jour; de telle façon, dit-il, « que si à cet égard on accédait à des vœux indiscrets, toute la plaine de Beauce s'appellerait bientôt la Montagne ». En temps de révolution, ce n'est jamais le fanatisme qui fait les professions de foi les plus accentuées et porte les grosses cocardes : c'est l'esprit d'intrigue, ou le zèle des néophytes éperonné par la peur.

Ce qui est malheureusement plus sérieux que ces puérilités, c'est la liste des monuments et des tableaux dont

Grégoire déplore ou la mutilation ou la destruction complète; il est certain qu'un grand nombre des faits mentionnés sont vrais ; mais d'autres sont évidemment controuvés, et presque tous ces récits portent Pempreinte d'une singulier© exagération. Ici la vérité ne peut ressortir que de la comparaison des trois rapports que Grégoire fit sur ce sujet.

Le premier rapport avait été suivi d'un décret de la Convention, rappelant la peine de deux ans de fers portée par la loi de 1793 contre tout auteur de dégradations ou de destruction des monuments des arts; ce rapport et ce décret furent envoyés aux administrations et aux sociétés populaires, en les invitant à dénoncer les faits de ce genre et à en signaler les auteurs. Cette correspondance donna lieu à deux nouveaux rapports, l'un du 8 brumaire an III, l'autre du 2lx frimaire, où Grégoire revient sur les faits précédemment mentionnés, en rectifie quelques-uns, en ajoute d'autres; car, il l'avoue dans son second rapport, il ne semble pas que depuis la chute du a nouvel Omar», comme l'appelait Fréron et sous l'influence de la réaction thermidorienne, les choses aient sensiblement changé. On dirait vraiment que la contre-révolution, qui dès lors a regagné du terrain, tient à justifier les imputations de Grégoire, et qu'avertie, elle a entrevu le parti qu'elle pourrait tirer de ces désordres.

On ne voit pas surtout que pendant cette période les édifices religieux aient été beaucoup plus respectés ; aussi Grégoire déclare-t-il que si beaucoup de districts se sont empressés de concourir à l'exécution des mesures prises pour arrêter les destructions, dans d'autres elles contitinuent.

Un premier point nous frappe dans ces trois rapports : c'est que Ton y mentionne beaucoup plus d'objets qui ont failli être détruits et qui ont été conservés, que d'objets détruits réellement. Le nombre de ces derniers reste infiniment trop grand encore; mais, quoique le rapporteur tâche d'être aussi précis que possible, il se borne le plus souvent à dire vaguement : des statues ont été brisées, des toiles déchirées, sans qu'on puisse savoir si ces objets d'art avaient une valeur bien sérieuse. La plupart des tableaux qu'il cite étaient des copies ou des originaux signés de peintres de second ordre, quelquefois de peintres tout à fait inconnus. Un seul, peut-être, était bien authentiquement d'un peintre célèbre : c'était le portrait de Louis XIII, par Philippe de Champagne, à Fontainebleau : il avait été détruit, comme d'autres portraits de rois (1). Les statues avaient plus souffert encore : la plupart étaient des œuvres de Goisevox, de Bouchardon et de Houdon. Deux figures de Germain Pilon , qui ornaient l'horloge du Palais de Justice de Paris avaient été brisées (2).

(1) Grégoire, tout en portant beaucoup d'intérêt aux portraits des rois, n'en montre pas du tout pour leurs personnes. Il a des mots singulièrement violents contre la royauté ; non-seulement il se félicite « qu'à Franciade (Saint-Denis) la massue nationale ait justement frappé les tyrans jusque dans leurs tombeaux » ; mais, à propos d'une estampe qui représentait le supplice de Charles Ier, et qu'on avait déchirée, parce qu'elle portait un écusson , il va jusqu'à s'écrier : « Plût à Dieu que , d'après la réalité , la gravure pût nous retracer ainsi toutes les têtes de roi, au risque de voir à côté un blason ridicule ! »

(2) Piganiol de Laforce dit en 1742 : « Le cadran de cette horloge est orné de quelques figures en terre cuite, qui sont de Germain Pilon. » On voit qu'il n'y attache pas grande impor-

Telles sont les seules œuvres d'art sur lesquelles le rapporteur nous donne des détails un peu précis, et dont nous puissions apprécier le mérite par le nom de leurs auteurs. Mais quelle qu'en fût la valeur, on n'y voit pas un seul chef-d'œuvre, de ceux du moins dont la perte serait réellement irréparable.

A côté de ces destructions constatées, il y en a d'autres dont Grégoire avait trop aisément accueilli la nouvelle, et qu'il est ensuite obligé de démentir.

Ainsi le district de Goutances est vertement tancé dans le second rapport, pour avoir laissé dégrader près de trois cents tableaux dans l'innocente ville de Tborignysur-Vire. Au reste, il semble, ainsi que ses collègues, fort irrité contre ce malheureux district, qui a suscité d'autres plaintes : » Le comité, dit-il, a l'œil fixé sur ceux qui persiflent, quand on leur recommande la conservation d'un jardin où se trouvent des plantes rares d'Amérique. » Gette phrase menaçante produisit son effet ; car dans le troisième rapport on voit que les administrations de la Manche, effrayées, se sont hâtées de « démentir le fait des tableaux dégradés dans la commune de Thorigny » , et de protester de leur zèle pour la conservation du domaine national.

Ailleurs, il revient sur une assertion précédente, relative à la cathédrale de Chartres. « L'administration du district déclare et prouve qu'elle n'a aucun tort relativement à la conservation de sa basilique, dont plusieurs lettres déploraient la dégradation. »

tance. — Cette horloge avait une célébrité historique que rappelle Piganiol : c'était elle qui avait donné le signal de la Saint-Barthélémy.

Enfin, des assertions, évidemment fausses, ne sont pas rectifiées , quoique d'une vérification assez facile. Dans son premier rapport, Grégoire avait dit, sous forme dubitative : « S'agissait-il d'extraire du salpêtre, on démolissait, dit-on, des antiques à Arles. » Dans le troisième rapport, le doute a disparu, pour faire place à cette prodigieuse assertion : qu'en fait d'antiquités, « à Arles, tout est détruit ». Les habitants d'Arles, qui se vantent encore aujourd'hui de posséder autant d'antiquités que toute autre ville de France, ont dû être bien surpris de cette étrange déclaration.

D'autres accusations portant sur les personnes sont tout aussi peu fondées. Ainsi , quand Grégoire se plaint de l'ignorance de quelques administrations locales (1), il en pourrait donner une meilleure preuve que celle-ci : « Une administration nous annonce que la confection de ses catalogues bibliographiques est retardée, parce que son commissaire ne sait pas la diplomatique. Cette anecdote nous a rappelé Pradon, qui s'excusait d'avoir transporté une ville d'Asie en Afrique, en assurant qu'il ignorait la chronologie. Des symptômes d'une

(1) Parlant de l'incapacité de certains fonctionnaires, il se demande comment ils ont pu obtenir ces places, et il répond : « à la faveur de l'intrigue, de la recommandation, de la protection, mots détestables, et qui doivent, comme la chose, être proscrits à jamais du dictionnaire d'un peuple libre. Une telle composition eût bientôt ramené ce temps où un magistrat lançait une sentence contre les paratonnerres , où des parlements prononçaient des arrêts contre l'inoculation, le quinquina et l'antimoine. » (2e Rapport). Ainsi, voilà l'ignorance de quelques administrations révolutionnaires placée presque au niveau de l'ignorance de l'ancien régime !

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ignorance tellement prononcée font présumer l'absence de beaucoup de notions usuelles. » Malheureusement pour Grégoire, c'est son pédantisme qui est ici de l'ignorance. Car l'administration en question possédant, selon toute vraisemblance , une collection de chartes, la réponse était parfaitement juste : « La diplomatique, dit le Dictionnaire de l'Académie, est l'art de reconnaître les diplômes ou chartes authentiques. » Est-ce que Grégoire ne savait pas le sens de ce mot ?

Ce qui vaut mieux, c'est l'importance toute nouvelle que ses rapports attachent à l'architecture du moyen âge (1); c'est encore cette réflexion judicieuse, qui suffit à expliquer toutes ces dévastations, sans leur chercher des causes imaginaires : « Le mal est connu, avisons aux remèdes; le premier est l'instruction ; répandons-la abondamment. Dans cette statue, qui est un chef-d'œuvre, l'ignorant ne voit qu'une pierre configurée; montronslui que ce marbre respire, que cette toile est vivante, que ce livre est un arsenal propre à défendre ses droits.» Enfin, tout en regrettant l'exagération et quelquefois la fausseté absolue de ces imputations, destinées à fournir tant d'armes à la contre-révolution, n'oublions pas que la véhémence de Grégoire prouve un zèle louable, le désir de frapper fortement les imaginations et de prévenir le retour de ces destructions qu'il déplore. 11 défend ici les

(1) « David Leroy (un des membres de la Commission) remarque avec raison que trop tard on s'est occupé des édifices gothiques , qui , par le merveilleux de leur construction , la légèreté de leurs colonnes et la hardiesse de leurs voûtes , commandent l'admiration et fournissent des types à l'art. » (3e Rapport.)

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monuments avec la même âpreté utile que le dogue Cambon mettait à défendre la trésorerie nationale. C'était un trésor aussi que Grégoire voulait sauver, et le prix qu'il y attache suffit pour excuser cette passion souvent outrée et ces inévitables emportements.

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