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CHAPITRE XVII

Les deux commissions chargées successivement de désigner les monuments que la Révolution devait placer dans ses musées contenaient des hommes fort érudits, et dont quelques-uns savaient du moyen âge tout ce qu'on en savait alors ; mais quel que fût le zèle déployé par les anciens membres de l'Académie des inscriptions qui faisaient partie de ces commissions, il est évident néanmoins qu'ils n'y portaient guère qu'une sorte de curiosité purement historique, et que l'art du moyen âge intéressait médiocrement leur goût.

Cette indifférence artistique éclate chez l'un des plus savants d'entre eux, chez dom Poirier; il y a dans ses rapports tel passage qui blesserait singulièrement nos archéologues catholiques. Malgré sa piété constante, il parie de la légende poétique de Dagobert, telle qu'elle est figurée dans le bas-relief conservé à Saint-Denis, d'un ton qui ne s'accorde guère avec la religiosité pittoresque,

le christianisme ogival, que Chateaubriand a contribué plus que personne à mettre à la mode parmi nous. « il reste, dit-il, du tombeau de Dagobert la vision fabuleuse de ce qui arriva à son âme après sa mort. Elle est représentée en relief sur le mur. ., Nous avons pensé que ce morceau de sculpture, quoique seulement du XIIIe siècle, devait être conservé, tant pour V histoire de l'art que pour celle de l'esprit humain dans ce siècle. » II semble qu'un philosophe hostile au passé, Volney, par exemple, ne se fût pas exprimé autrement. Ce fait, d'être « seulement du XIIIe siècle)), ne diminuerait aujourd'hui pour personne l'intérêt qu'une œuvre d'art peut présenter, quelque aversion d'ailleurs que l'on ait pour les idées de ce temps-là.

Nous l'avons déjà constaté, jusqu'à la Révolution ce mépris pour le moyen âge avait été général. Si la plupart des révolutionnaires « adoraient exclusivement l'art de l'antiquité, dit M. Vallet de Viriville (1), ils avaient cela de commun avec les aristocrates, avec les royalistes , les conservateurs ou les réactionnaires de leur temps ; tranchons le mot, ils avaient cela de commun avec les enfants ou les pupilles de l'éducation qui régnait alors, c'est-àdire avec tout le monde. De sottes gens s'en vont encore aujourd'hui quotidiennement, qui imputent les pertes que subit dans cette période l'art du moyen âge au vandalisme révolutionnaire. Quelle pitié î Qui donc mutilait, en 1 630, le chœur de Notre-Dame de Paris, si ce n'est Louis XIII, pour y installer son ex-voto à ladite Notre-Dame ? » On n'en finirait pas si l'on voulait énumérer tous les traits

(1) Temps du 12 janvier 1866.

de ce genre. Qu'il nous suffise de rappeler les façades de Saint-Gervais et de Saint-Eustache, à Paris, détruites et remplacés par des façades correctes et académiques.

On avait bien essayé, trente ans plus tôt, une sorte de restauration romanesque du moyen âge; mais c'était dans les fabliaux et les chroniques seules qu'on en cherchait les éléments. Certains côtés des mœurs chevaleresques, la galanterie d'abord, et surtout la fidélité à la personne du roi, avaient été remis en honneur vers la fin du règne de Louis XV, quoique assurément la galanterie du moyen âge, dans ses brutalités même, ne fut guère de nature à justifier le Parc-aux- Cerfs ou madame du Barry, et que d'ailleurs l'invariable fidélité des grands et petits vassaux à la couronne de France ne fût pas un des points les mieux constatés de notre histoire. Néanmoins, après le honteux traité de Paris surtout, on s'efforça de réveiller des sentiments que le triste roi avait tout fait pour anéantir : Bayard ou Duguesclin, fort transformés, il est vrai, redevinrent à la mode; Eustache de Saint- Pierre fut proposé en exemple aux bourgeois du xvme siècle, et il fallut admirer par ordre le Siège de Calais, de du Helloy. Malheureusement l'effort était difficile; la docilité monarchique des gens de goût n'allait pas jusquelà, et quand Louis XV disait sévèrement à un admirateur, trop modéré de cette pièce : « Monsieur, vous n'êtes donc pas Français ? — Sire, lui répondait-on, je voudrais que les vers de la pièce le fussent autant que moi.» Richard Cœur-de-Lion avait été dans le même sens une tentative plus heureuse, et les émigrés lui durent au moins un chant d'emprunt, bien élégiaque sans doute, l'air de Blonde l9 qu'ils tâchèrent d'opposer aux créations

enthousiastes de Méhul et de Rouget de Lisle. Mais celte restauration imparfaite laissait en dehors Fart, les monuments gothiques, que l'on croyait alors embellir, quand on les avait restaurés en style Louis XV. Lorsqu'on voit ce que Chateaubriand a fait plus tard avec la poésie des ruines et des souvenirs, et quelle restauration il a su préparer et accomplir, rien que par le prestige d'un passé entrevu seulement par ses côtés séduisants, on peut s'étonner qu'à défaut d'une conviction sérieuse, une imagination forte n'ait pas tenté plus tôt de mettre du côté de ce passé deux classes dont l'appui n'est pas à dédaigner et dont l'influence depuis n'a pas toujours été favorable à la Révolution : je veux dire les poètes et les artistes. On peut douter qu'une pareille tentative eut réussi alors devant des convictions fermes que l'épreuve n'avait point lassées ; mais au moins était-ce à la monarchie qu'il appartenait de l'essayer. Elle n'eut pas même l'idée de cette propagande artistique, et quand son intérêt lui commandait de remonter jusqu'à saint Louis, elle se réclama seulement de Louis XIV : Versailles lui sembla toujours une des merveilles de l'art. Les artistes eux-mêmes ne songeaient pas davantage à cette poétique réhabilitation. La première protestation sérieuse en faveur de l'art gothique fut celle que David Leroy fit insérer dans le rapport de Grégoire lu à la tribune de la Convention, le \k fructidor an II; et la Révolution la rendait en ce moment même plus efficace par la création du Musée des monuments français.

Par quelle étrange puissance celte grande et universelle initiatrice a-t-elle révélé à ses adversaires même, nonseulement des droits qu'ils ne se connaissaient point, des

libertés dont ils n'avaient pas encore soupçonné l'usage, mais les séductions même de l'art, les prestiges qu'ils allaient bientôt tourner contre elle? Comment est-elle venue leur enseigner la poésie de ces débris et de ces ruines, qui devaient plus tard se relever contre elle, et parla main des historiens, des archéologues et des poètes, servir à de funestes reconstructions ?

Grâce à elle, l'art gothique allait avoir enfin un centre d'études, un musée. C'était sans doute de sa part une sollicitude bien désintéressée, et l'on peut s'étonner qu'au milieu de préoccupations écrasantes elle ait songé à constater la valeur historique ou artistique de monuments d'un passé qui n'intéressait guère les réformateurs, et que leurs possesseurs même n'appréciaient pas. Ce fut pourtantdès 1791 qu'unarliste peintre, Alexandre Lenoir, fut chargé de recueillir et de réunir dans le couvent des Petits-Augustins, devenu propriété nationale, les monuments d'une histoire exclusivement monarchique et cléricale.

Sans s'inquiéter des périls qui pouvaient naître d'un engoûment passager, la Révolution éveillait ainsi le goût des recherches relatives au moyen âge et préparait l'avénement de la science historique qui, après quelques erreurs, rendue plus sérieuse par de graves expériences, tend tous les jours à devenir un enseignement moral, et à cesser d'être l'adoration brutale du passé. L'heureuse influence de celte création a été constatée par un historien chez qui l'étude des faits n'a jamais étouffé le sentiment du droit : « Que d'âmes, dit-il, ont pris dans ce Musée l'étincelle historique, l'intérêt des grands souvenirs, le vague désir de remonter les âges ! Je me rap-

pcile encore l'émotion, toujours la mémo et toujours vive, qui me faisait battre le cœur, quand, tout petit, j'entrais sous ces voûtes sombres et contemplais ces visages pâles ; quand j'allais et cherchais, ardent, curieux, craintif, de salle en salle, et d'âge en âge.... Je cherchais, quoi ? Je ne le sais; la vie d'alors, sans doute, et le génie des temps. Je n'étais pas bien sûr qu'ils ne vécussent point, tous ces dormeurs de marbre, étendus sur leurs tombes; et quand des somptueux monuments du XVI8 siècle, éblouissants d'albâtre, je passais à la salle basse des Mérovingiens, où se trouvait la croix de Dagobert, je ne savais pas trop si je ne verrais point se mettre sur leur séant Ghilpéric et Frédégonde (I) ». Tous ces dormeurs se sont réveillés depuis, et par une évocation puissante, le magicien les a fait revivre dans cette Histoire de France qu'ils lui inspiraient.

Ce ne fut pas sans peine que Lcnoir réussit à réunir ce trésor de l'art historique. Grâce au zèle de la commission des arts (2) , et s'appuyant surtout sur le décret conservateur du %h octobre 1793, qui défend de détruire ou de mutiler les monuments , sous prétexte d'en faire disparaître les signes de la féodalité , Lenoir réussit à recueillir de quatre à cinq cents objets d'art, qu'il classa dans un ordre chronologique : c'étaient des autels, des statues de rois ou de saints, des bustes, des bas-reliefs, appartenant à tous les siècles de notre histoire, depuis les monuments romains ou gaulois trou-

(1) Michelet, Histoire de la Révolution, t. VI, p. 217.

(2) Voyez l'avant-propos de la Description du musée historique et chronologique des -monuments français , par A. Lenoir, conservateur de ce musée (3e édition, an V).

vés sous le sol de Paris, jusqu'aux œuvres même du XVIIIe siècle. Il y réunit aussi une collection de vitraux (1), chose peu appréciée jusqu'alors, et il joignit à la notice considérable qu'il publia un traité historique de la peinture sur verre. Ce musée fut ouvert au public le 15 fructidor an III (1er septembre 1795).

Lenoir avait eu fort à faire pour sauver, restaurer, classer, décrire dans un livret spécial tous les objets d'art, qui faisaient de ce Musée une collection neuve en son genre, au moins pour la France : il eut encore plus de peine à la défendre contre des adversaires qui n'appartenaient pas précisément à la classe des Vandales révolutionnaires, mais qui après avoir réussi à retirer à ce Musée une partie de ses richesses ont fini par en obtenir la destruction. Le sculpteur Deseine, dont il a été question plus haut, cet ex-membre inconsolable de la défunte Académie, montra à cet égard un acharnement assez étrange, et dont il a consigné les preuves dans divers mémoires, écrits dès le Consulat, et reproduits par

(1) C'étaient, parmi les monuments du moyen âge, ceux qui avaient le plus souffert, exposés comme ils l'étaient aux injures de l'air, sans parler des autres causes de destruction, parmi lesquelles il faut compter les scrupules assez concevables des ecclésiastiques modernes à l'égard des peintures ou sculptures du moyen âge, scrupules qui en ont fait disparaître un bon nombre. C'est ainsi que, parmi les vitraux de la chapelle de Sainte-Marie l'Égyptienne ou de la Jussienne , recueillis au musée, Lenoir signale une lacune, due à un curé de Saint- Eustache, qui avait fait enlever sous Louis XIV un de ces vitraux : sur ce panneau était* représenté un trait de la vie de cette sainte, « C'était le moment où elle se prostitua à un batelier pour payer son passage, dette qu'elle ne pouvait acquitter, vu sa grande pauvreté. » (P. 229, 3e édition, an V.)

lui en 1814. Dans une lettre adressée au premier consul il réclama la restitution des divers tombeaux enlevés en 1792 et depuis aux églises, et conservés dans ce Musée ou dans divers autres dépôts nationaux. « Cet écrit eut pour l'instant, dit-il, tout le succès que j'en pouvais avoir. A peine huit jours étaient-ils écoulés, que Buonaparte écrivit à monseigneur du Belloy, qu'on eût à faire rechercher dans les différents dépôts où étaient réunis les objets d'art enlevés aux temples, tout ce qui avait appartenu à Notre-Dame, et que tout ce qui serait détruit fût remplacé par tel objet qu'il plairait à monseigneur l'archevêque de Paris de désigner. » Il rappelle qu'il avait déjà fait des tentatives de ce genre en 1797; mais, hélas ! il avait été moins heureux avec le Directoire. Ce premier succès, si incomplet qu'il fût, l'encouragea, et, dans un second mémoire, il demanda nettement la suppression du Musée formé avec tant d'efforts. Il s'écriait : * Les Musées en France, excepté celui qui est au Louvre (1), sont tous des établissements imaginés depuis la Révolution; ils doivent leur existence aux spoliations des temples. » Ces Musées (Deseine le constatait avec horreur) étaient l'œuvre de « ce vandalisme qui sera dans tous les temps la honte des révolutionnaires ». Selon lui, les vrais musées devaient être les églises; on n'a qu'à voir, disait-il, depuis que par l'ordre du premier consul on a rendu à Notre-Dame ce qui lui appartenait, « combien d'étrangers sont attirés déjà dans cette église par des objets d'art qu'on a replacés dans

(1) Le musée du Louvre, rappelons-le encore, existait bien, mais non au Louvre, et le public n'en jouissait pas,

ce monument. » Celte curiosité empressée, peu compatible, ce me semble, avec le recueillement qui devrait régner dans un lieu de prière, paraissait à Deseine une chose infiniment convenable. Mais, tout en réclamant la restitution des monuments du moyen âge, seulement à titre de propriété des temples, il avait soin de les dénigrer à outrance, car c'était déprécier le Musée des Petits- Augustins, et il écrivait ces lignes, que je livre aux réflexions des archéologues , et que je soupçonne d'être légèrement entachées de vandalisme : « Monuments celtiques, et vous, statues momies du XIIIe siècle, qui jouissez dans votre obscure retraite d'un respect idiot, rendez grâce au destin qui vous a fait naître pierres : si le sort vous eût appelés à lhonneur d'être bronze, il y a longtemps que vous seriez liquéfiés comme meubles fort inutiles à l'histoire des progrès de l'art ! » Mais si tous ces morceaux de sculpture, aurait-on pu lui répondre, sont des momies (il ajoutait des magots), pourquoi donc tenez-vous tant à la restitution d'œuvres si méprisables? Deseine ne s'embarrassait pas de cette objection, et il conjurait le génie réparateur qui présidait aux destinées de la France de supprimer le Musée des monuments français Le génie réparateur auquel on demandait cette destruction signa bien un décret pour replacer à Saint-Denis les monuments des rois de France ; mais, si l'on en croit Deseine, des volontés subalternes suscitèrent des obstacles à l'exécution de ce décret. Un autre décret impérial, du 20 février 1806, donne « l'ordre de transférer dans l'église de Sainte-Geneviève les tombeaux déposés au Musée des monuments français » ; mais il semble qu'il fut au moins très-incomplétement

exécuté; car, en dépit des efforts de l'ex-académicien, le Musée continua à subsister jusqu'à la Restauration. Ici, enfin, Deseine triompha î La suppression du Musée fut décidée; et Ton alla jusqu'à placer au Père-Lachaise le tombeau d'Abailard et d'Héloïse, sans qu'on puisse supposer à cette translation inconcevable d'autre explication que celle-ci : c'est que le Musée étant une œuvre révolutionnaire, il fallait se hâter d'en disperser au hasard tous les éléments, d'en faire disparaître jusqu'au souvenir; et, en effet, on ne s'en cachait point.

Aussi, quand enfin les études du moyen âge ont été reprises et poursuivies avec plus de science et de sagacité, le Musée de Cluny est-il venu, assez imparfaitement, ce semble, combler une lacune, et restaurer en partie ce qu'avait créé la Révolution. Était-ce donc la peine de détruire ce qu'on avait eu tant de mal à édifier?

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