‹ Le vandalisme révolutionaireChapitre 45 sur 58 · ARCHIVES NATIONALES · texte numérisé non relu

ARCHIVES NATIONALES

Pour rester fidèle à l'obligation que j'ai dû rn'imposer de citer les sources principales de renseignements sur chaque matière et de faciliter ainsi au lecteur le contrôle de mes assertions, je dois citer deux monographies importantes, publiées récemment sur la formation des archives nationales.

La première est de M. Henri Bordier, ex-archiviste. C'est, selon moi, un modèle de discussion calme et sérieuse, toujours appuyée sur des faits, écrite dans un style sobre et sans déclamation; la sympathie de l'auteur pour la Révolution française ne l'a pas empêché de blâmer ce qui était blâmable, tout en faisant la part des circonstances. Je me fie d'autant plus à l'impartialité de ce travail considérable, que je retrouve les mêmes caractères et des conclusions analogues chez deux écrivains distingués qui ont traité le même sujet avec une incontestable compé • tence, MM. Huillard-Bréholles et Vallet de Yiriville.

La seconde monographie, écrite à un point de vue tout différent, est due au savant Si. de Laborde, directeur actuel des Archives. Le titre seul suffirait pour indiquer l'esprit qui Ta dictée : les Archives de la France, leurs vicissitudes pendant la Révolution, leur régénération sous l'Empire. Qui ne croirait, en lisant cet intitulé, que les Archives nationales existaient avant la Révolution française, et qu'elle n'a eu d'autre rôle que de les mettre en péril ? Du reste, l'auteur, dès les premières lignes, fait une profession de foi très-franche et très-nette : il déclare la Révolution inutile, gémit sur l'avilissement de la noblesse et sur la lâcheté des gentilshommes de l'Assemblée Constituante, d'un Mathieu de Montmorency, faisant le sacrifice de son titre de premier baron chrétien, jetant au vent la poussière de son écu brisé de ses mains, et renonçant ainsi de gaieté de cœur à l'illustration héréditaire que lui avait value ce grand accumulement (sic) de services rendus au pays par ses ancêtres. On peut croire que l'Assemblée législative, et surtout la Convention, obtiennent encore moins grâce aux yeux du savant historien : c'est là qu'il se livre à un accumulement d'épilhètes toutes moins flatteuses les unes que les autres. Sans pitié pour les incorrections de langage des moindres agents de cette époque, il gémit de cette ignorance, qui lui semble alors un fait universel, il déclare net « que le caractère dominant de la Convention fut l'incapacité »(1).

(1) P. 126. — L'auteur connaît-il bien l'histoire générale de cette époque, lui qui fait durer la Convention jusqu'en 1796 (p; 269), et même plus tard, car il l'accuse (p. 194) d'avoir « ordonné d'envoyer à Paris la colonne Trajane par tronçons, » opération qui n'eût été possible qu'en 1798 (époque où, pour la

C'est une opinion qu'on trouverait dans d'autres livres; mais une révélation plus inattendue est celle que nous trouvons page 67, où l'auteur nous découvre la merveilleuse propriété que possèdent aujourd'hui encore les divers dépôts dont se composent les archives, celle de faire subir une transformation matérielle aux jeunes archivistes préposés à leur garde. Ceux qui surveillent les documents de l'ancien régime, ne tardent pas à engraisser; tandis qu'on voit, au contraire, les malheureux parias condamnés à la garde des cartons où sont renfermés les documents relatifs au tribunal révolutionnaire, devenir hâves ; aussi est-on bientôt obligé, pour les soustraire aux effets désastreux de cette vue insalubre, de les faire permuter avec leurs collègues chargés de fonctions plus saines et de les envoyer respirer à leur tour l'air que purifient les documents relatifs aux massacres de la Saint-Barthélémy et des Cévennes, aux exploits du bon duc de Chaulnes en Bretagne, aux justices seigneuriales, parlementaires, ou même simplement administratives de l'ancien régime. Ce phénomène physiologique est d'autant plus surprenant que les dossiers de Fouquier-Tin ville devraient avoir épuisé, surtout au physique, une bonne partie de leur influence; car lorsque tant de gens, déterminés à n'apercevoir dans la Révolution française que les crimes commis en son nom, semblent se délecter dans la préoccupation exclusive de ces cruels souvenirs, il était permis de croire qu'en les ressassant à outrance

première fois, l'armée française parut devant Home), ou, tout au moins en 1797, à la date du traité de Tolentino, entre le pape et le général Bonaparte ?

Tlk ARCHIVES.

ils se promettaient un résultat tout autre que la diminution de leur embonpoint.

Quoi qu'il en soit, la vivacité même du sentiment qui anime l'honorable historien suffirait pour rendre cette lecture intéressante; en outre, l'abondance des citations, et des documents, les richesses d'une érudition spéciale et voisine des sources communiquent à cet ouvrage une valeur sérieuse aux yeux du lecteur philosophe, qui, portant en ces matières les habitudes du libre examen, ne demande pas aux livres une opinion toute faite qu'il ne se résignerait pas à subir, et n'y cherche que les éléments d'une conviction personnelle, d'une instruction raisonnée.

Avant 1789, il existait en France un très-grand nombre d'archives locales, publiques ou privées : on n'évalue pas à moins de dix miîle le nombre de ces divers fonds. L'ancienne monarchie s'était préoccupée à plusieurs reprises du soin de recueillir et de conserver les plus importants de ces documents. Outre le Trésor des Chartes, déposé à la Sainte-Chapelle, Colbert avait fait prendre une copie des pièces les plus intéressantes dispersées dans les archives du Midi; plus tard, en 1763, par ordre du gouvernement, des savants, la plupart bénédictins, travaillèrent à un dépouillement des diverses archives locales, qui produisit la copie de cinquante mille pièces environ ; ces deux collections existent encore à la Bibliothèque. Mais on sent que ces copies ne pouvaient tenir lieu des pièces originales, et c'est encore à la Convention que revient l'honneur d'avoir compris l'impor-

tance d'un établissement qui devait centraliser à Paris ces divers documents.

Les deux premières Assemblées s'étaient montrées à cet égard indifférentes ou hostiles. La Constituante avait bien créé des Archives, mais elles ne devaient être que le dépôt des papiers de celte assemblée : on eût dit que pour elle, dans la France renouvelée, tout datait de 1789. La Législative alla plus loin ; elle ordonna de brûler tous les titres de noblesse existant dans les dépôts publics ; ce fut le 19 juin 1792 que celte résolution fut prise, et sur la proposition d'un homme qu'on n'accusera pas sans doute d'avoir été l'ennemi des lumières, de Gondorcet.

« C'est aujourd'hui, dit-il, l'anniversaire de ce jour mémorable où l'Assemblée constituante, en détruisant la noblesse, a mis la dernière main à l'édifice de l'égalité politique. Attentifs à imiter un si bel exemple, vous l'avez poursuivie jusque dans les dépôts qui servent de refuge à son incorrigible vanité. C'est aujourd'hui que dans la capitale la raison brûle, au pied de la statue de Louis XIV, ces immenses volumes qui attestaient la vanité de cette caste. D'autres vestiges en subsistent encore dans les bibliothèques publiques, dans les chambres des comptes, dans les archives des chapitres à preuves, et dans les maisons des généalogistes; il faut envelopper ces dépôts dans une destruction ccmmune; vous ne ferez pas garder, aux dépens de la nation, ce ridicule espoir qui semble menacer l'égalité. Il s'agit de combattre la plus ridicule, mais la plus incurable de toutes les passions... Je propose, en conséquence, de décréter que tous les départements sont autorisés à brûler les titres qui se trouvent dans les divers dépôts. »

El, en effet, la Législative décrétait que tous les titres généalogiques contenus dans un dépôt public, quel qu'il fût, seraient brûlés; elle enjoignait toutefois aux directoires de chaque département d'en faire retirer par des commissaires les titres de propriété, qui pouvaient se trouver confondus avec les papiers inutiles dans quelques-uns de ces dépôts. Plus tard (19 août 1792), on donna l'ordre de brûler aussi les pièces des ci-devant chambres des comptes, contenant des comptes jugés et soldés, ou remontant à plus de trente ans, et, enfin, tous les titres relatifs aux droits seigneuriaux.

Que ce premier triage ait été mal fait par les autorités départementales, au milieu de la crise effroyable que traversait la France en ce moment ; que des pièces importantes pour l'histoire aient disparu, brûlées, égarées ou volées, c'est là un fait qui semble incontestable. Mais contester l'utilité et de ce triage et de ceux qui suivirent, c'est méconnaître deux raisons , l'une matérielle, l'autre politique, qui en prouvent, ce me semble, la nécessité.

Quand aux dix mille archives qui existaient alors en France, venaient se joindre, et celles des corps supprimés, et celles des établissements religieux fermés par le décret de l'Assemblée nationale qui supprimait les biens ecclésiastiques, et les archives particulières des émigrés, garder tout était simplement impossible. Où les eût-on logées ? et quelle armée de fonctionnaires n'aurait-il pas fallu pour étiqueter, classer, placer toutes ces pièces, et pour prévenir les mille causes possibles qui pouvaient en amener la destruction ?

Mais il y avait une autre raison tout aussi impérieuse,

et c'est la seule, comme on l'a vu, que fit valoir Condorcet, celle qui frappait tout le monde à cette date. Anéantir tous les titres sur lesquels se fondaient les droits féodaux antérieurement supprimés, c'était fermer tout retour au passé. Et quand M. de Laborde , avec une passion fort naturelle d'ailleurs chez un archiviste, regrette qu'on n'ait pas gardé tous ces papiers, nobiliaires ou provenant des couvents, et que, plus tard, on n'ait pas du moins gardé intégralement aux Archives, classée par fonds, indiquant leur provenance, l'immense quantité qui restait encore de ces archives publiques ou particulières, il oublie que la Révolution, même sans vandalisme aucun, était obligée de compter avec des nécessités plus pressantes que des questions d'archéologie : « c'eût été le sublime du naïf, lui répond à ce sujet M. Vallet de Yiriviîle, dans une lettre citée loyalement par M. de Laborde; c'eût été mettre la clef sur la porte et dire aux moines et aux émigrés : Messeigneurs, donnez-vous la peine de rentrer (1). »

Ce qui me paraît beaucoup moins explicable que ces destructions, c'est le mode d'anéantissement préconisé par Gondorcet. Ces auto-da-fé tumultueux de titres nobiliaires, qui eurent lieu en effet publiquement sur plusieurs points de la France, avaient un double inconvénient : il n'est pas bon d'éveiller dans le cœur humain ce besoin de destruction qui y sommeille, et qui, pour peu qu'on l'excite, dégénère bientôt en une ivresse aveugle ; et il est également mauvais de laisser croire aux hommes, qu'en détruisant le signe matériel des choses , ils ont dé-

(1) M. de Laborde, p. 28.

despois. 16

trait la chose elle-même. Au reste, le nombre de ces brûlements même a été fort exagéré. Les procès-verbaux en sont aux Archives ; la plupart appartiennent à des localités peu importantes ; et, comme en pareil cas, les autorités subalternes ne manquent pas de faire grand étalage de leur zèle , M. Bordier conclut du nombre relativement fort restreint de ces procès-verbaux, que le vœu de Condorcetn'a pas été partout accompli. Il cite quelquesuns de ces procès-verbaux, où l'on voit s'accomplir ces destructions de titres au milieu d'une sorte de fête, de farandoles et de cris de joie. Tout cela, pour être fort concevable, n'a rien sans doute de très-édifiant; mais n'est-ce point passer toutes les bornes de la douleur permise à un archéologue qui, comme Rachel, ne veut pas être consolé, que de s'écrier :

« Nous n'avons ni tableaux, ni gravures, qui représentent ces scènes étranges ; mais nous pouvons assez bien nous les figurer en ouvrant les ouvrages de nos grands navigateurs qui ont représenté les Peaux-Rouges dansant autour du foyer où rôtissent leurs victimes. Même joie, même rage. 77 y a des excuses pour ces cannibales, y en a-t-il pour les révolutionnaires (1)? »

Je crois pourtant qu'il y en a une, et je me hasarderai à l'exprimer : c'est, qu'après tout, il est moins grave de brûier des parchemins que de rôtir son semblable, et même de le manger.

Certes, au fond de cette préférence paradoxale accordée aux cannibales, il y a un sentiment légitime qui gagnerait sans doute à être exprimé sous une forme moins

(1) M. de Laborde, p. 240.

hyperbolique, mais auquel tout esprit éclairé s'associera dans une certaine mesure : c'est le regret d'avoir ainsi perdu des documents importants pour l'histoire ; car, en définitive, le seul intérêt qu'on puisse se flatter d'éveiller ici chez nos contemporains, c'est un intérêt historique, et rien de plus. A ce sujet, M. de Laborde énonce un principe qui semble fort juste, pourvu qu'on ne le pousse pas à ses dernières conséquences : « Dans les papiers d'archives, dit-il, qu'est-ce qui est historique, et surtout qu'est-ce qui ne l'est pas ? Où peut -on placer la limite ? Cette limite elle-même, acceptée aujourd'hui, ne sera-t-elle pas reculée demain? Est-ce l'ancienneté de la pièce, sa nature, son caractère, qui la rend historique ! Un billet galant de Frédégonde ne serait-il pas historique, un registre des cuisines royales de Charlemagne ne nous en apprendrait-il pas plus sur les mœurs et sur les habitudes du temps que les chroniques les plus réputées? » Laissons de côté ces exemples, celui de Frédégonde surtout, qui , très-probablement, ne savait pas écrire; aussi faut-il renoncer, je crois, à l'espérance de posséder jamais des autographes de cette Majesté mérovingienne, ce qui ne nous empêche pas de la connaître très-suffisamment encore: demandez à Augustin Thierry. Je ne crois pas non plus d'une très-grande importance de savoir ce que Charlemagne mangeait à son dîner ; tout cela n'est plus de l'histoire, c'est de la curiosité, une curiosité fort répandue, sans doute, aux époques où les anecdotes erotiques ou culinaires remplacent parfois dans l'histoire des préoccupations d'un ordre plus élevé, mais qui, lorsqu'elle n'est pas malsaine, est tout au moins assez puérile. A ce compte, il faudrait conserver jusqu'aux moindres fac-

lures soldées par les personnages importants de nos jours, car tout cela sera de l'histoire un jour, à la façon du moins dont on se met à entendre l'histoire, laquelle ne serait plus qu'un commérage rélrospectif ; je ne sais trop où cette conservation universelle s'arrêterait; l'encombrement commence déjà, même parmi les imprimés, grâce à l'idolâtrie actuelle pour la moindre paperasse jaunie par le temps : si nous ne sommes pas dans l'âge d'or, nous sommes au moins dans l'âge du papier. Bon gré , mal gré , il faut de toute nécessité se poser une limite, et, indépendamment des considérations politiques qui faisaient un devoir de détruire des titres dangereux pour l'ordre nouveau , la Législative a bien fait d'ordonner un premier triage : toute la question est de savoir si dans ce triage, comme dans les suivants, des documents vraiment sérieux ont disparu.

Or, non -seulement on a surfait l'importance de ces pertes, puisqu'il est prouvé que la plupart des titres brûlés n'avaient aucune valeur historique, et que les pièces plus intéressantes dont on signale la destruction étaient, en général, des minuties anecdoliques , plutôt que de véritables documents, mais on a commis une plus grave erreur en attribuant principalement ces pertes aux fureurs de la Révolution. La plupart sont dues tout simplement à la négligence des autorités locales, et pendant la Révolution et depuis cette époque (1). M. Henri

(1) Et même avant 1789. — Une lettre de M. Lebeuf, chanoine et sous-chantre de la cathédrale d'Auxerre , relative à un projet de catalogue général des manuscrits de France, insérée dans le Mercure de France , en 1725, contient ce passage: « Je n'oublierai jamais qu'un tailleur d'habits m'a dit vingt

Bordier nous donne la mesure de celte négligence : « A Chartres, à Poitiers, à Marseille, à Périgueux, à Avignon, à Lectoure, dans vingt autres villes de France, il est arrivé que des documents, quelquefois des archives entières, qu'on disait détruites par le vandalisme révolutionnaire, au sujet desquelles le préfet du déparlement écrivait officiellement qu'elles n'existaient plus, ont été retrouvées plus tard gisant ignorées dans quelque coin de la préfecture ou de l'hôtel de ville. D'un côté, l'esprit de parti, de l'autre, la commodité de cette excuse qui consiste à dire qu'on n'a pas, afin de se dispenser de chercher et de communiquer, ont fait croire le mal beaucoup plus grand qu'il ne l'a été en effet (1). »

Cette insouciance, assez inexcusable à une époque de calme, et surtout depuis la naissance relativement fort récente des sérieuses études historiques, n'était-elle pas fort concevable au début de la Révolution? A cette question, un savant écrivain a répondu :

« Il faut remarquer que le goût et l'usage des archives en général ne sont guère nés chez nous que depuis

fois qu'un archiviste ou garde-titres d'un chapitre lui avait fourni pendant vingt-deux ans des cahiers de fort beaux manuscrits grand in-folio, qui lui ont servi à faire des bandes pour prendre la mesure des habits qu'il faisait. Il m'en a fait voir une fois quelques restes, où il était facile d'apercevoir que c'étaient des manuscrits des ouvrages de Saint-Augustin, d'un caractère du XIIe siècle au moins. » (Hennin, Monuments de France, t. I, p. 134). Si l'on ne respectait pas môme alors saint Augustin, si vénéré pourtant depuis Port-Royal, avec quel sans-façon ne devait-on pas traiter les pièces relatives au moyen âge, dont presque personne alors ne se préoccupait ? (1) P. 367,

cinquante ans à peine ; car, même sous le premier empire, de 180/i à 1816, dix demandes tout au plus (1), ayant pour objet des recherches d'érudition furent adressées aux gardes des archives centrales. Avant la Révolution , les bénédictins et quelques érudits de l'école laïque, héritiers de la tradition des Ducange et des Baluze, avaient seuls appris à fouiller dans les archives et à en tirer la moelle de leurs ouvrages. Quant au vulgaire des écrivains, ils se contentaient des chroniques imprimées, des mémoires du temps et des livres de seconde main. Voltaire lui-même dédaignait les archives, et, s'il a souvent entrevu et quelquefois serré de si près la vérité historique, c'est grâce à cette merveilleuse intuition qui lui tenait lieu d'étude spéciale. Gomment donc exiger des hommes du xvnie siècle ce respect scrupuleux, qui nous paraît tout simple aujourd'hui, pour des amas de papiers dont ils ne soupçonnaient pas le prix, et qui étaient à leurs yeux comme des non-valeurs ? Ceuxmême qui étaient chargés de garder les archives, au moins dans les provinces, négligeaient trop souvent de prendre

(1) M. de Laborde n'en compte même que sept; il en donne la curieuse liste ; voici quelques-unes de ces demandes : Dupont de Nemours sollicite la communication de la correspondance de Turgot avec Trudaine (1808); Beyle ( Stendhal ) , celle du manuscrit de Rulhières sur la Pologne (1811); Monteil , celle des Olim ; et, enfin, en 1814 le cardinal Maury, en 1816 Valéry demandent à faire des recherches dans les archives pontificales (p. 431). On voit que dans tout cela, excepté la demande de Monteil, il n'y en a aucune qui soit une véritable recherche d'érudition relative aux siècles encore si délaissés de notre ancienne histoire. Cette histoire date en réalité des premiers temps de la Restauration.

les précautions nécessaires au bon ordre et à la conservation de leurs dépôts. La Révolution, éclatant au milieu de cette indifférence générale en fait d'archives, pouvait donc se croire moins tenue que personne à ménager des papiers qui, dans l'opinion commune, ne servaient à constater que des privilèges féodaux et des titres de noblesse (1). »

Cette indifférence universelle pour les archives . si bien constatée par M. Huillard-Bréholles, relève singulièrement pour tout lecteur impartial le mérite, nouveau alors, d'avoir enfin entrevu le parti qu'on en pouvait tirer pour l'histoire. Ce mérite fut celui de la Convention ; car, il ne faut pas se lasser de le répéter : là encore, la Législative n'avait fait que détruire ; la Convention seule a fondé et conservé.

D'abord, dès les premiers jours de son installation (3 octobre 1792), la Convention se hâta de revenir sur la loi du 19 août 1792, qui ordonnait le brûlement « des pièces et comptes des ci-devant Chambres des comptes définitivement jugés et soldés » ; et , sur la proposition de Cambon, elle ordonna de vendre ces parchemins, ou de mettre à la disposition des ministres de la marine et de la guerre ceux qui pourraient servir à la confection des gargousses de l'artillerie, C'était au moins donner

(1) M. Huilard-Bréholles , article Archives , dans Paris- Guide. J 867.

une destination utile aux pièces que le triage ordonné par la Législative vouait simplement à la destruction (1).

(1) A Paris seulement, il y en avait 160 millions pesants (discours de Cambon). C'est par suite de cette mesure qu'en 1853, on trouva dans les magasins cte l'artillerie des parchemins précédemment destinés à faire des gargousses, et qui contenaient des débris de comptes relatifs au règne de Charles VII. M. Vallet de Viriville, dans le Moniteur du 5 octobre 1854, dit à ce propos : « C'est un préjugé assez généralement accrédité que nos grandes pertes de documents historiques sont dues à la Révolution française. La vérité est que les travaux législatifs de la Révolution ont sans relâche, de 1789 à 1794, centralisé, organisé pour l'étude, les dépôts, jusque-là inaccessibles ou morcelés, dont nous jouissons quotidiennement et que la loi du 7 messidor an II, qui résume ces travaux, sert encore aujourd'hui de base à la législation sur cette matière. Il est également vrai que des lois d'exception, édictées sous l'inspiration de passions violentes, vouèrent à l'anéantissement certains titres spéciaux. Mais, en fait, les dommages qu'on peut imputer à ces dernières prescriptions ou proscriptions ont été comparativement peu considérables. L'ignorance , l'incurie et les causes naturelles de destruction qu'elles amènent à leur suite, y compris l'incendie, le vol et toutes les distractions irrégulières de titres qui se sont succédé : voilà, pour un juge impartial, la vraie source des pertes irréparables et des regrets les plus légitimes de l'histoire. Les précieux documents qui viennent d'être si heureusement repris aux ateliers de la guerre en sont un excellent exemple; car aucune loi n'a jamais autorisé la destruction des comptes des rois de France , et des versements de parchemins aux arsenaux ont encore eu lieu en pleine Restauration. Oublions donc, s'il se peut, à ce sujet des torts trèspartages. La véritable garantie de conservation, pour tout ce qui est monuments anciens, repose sur l'intelligence de ces monuments. Elle se propage avec les notions qui apprennent à voir dans ces débris du passé une richesse publique et un commun patrimoine, digne du respect ainsi que de la vigilance de tous.» Je dois pourtant faire ici une observation : peut-être n'est-il pas exact de dire qu'aucune loi n'autorisait la destruction des

Bientôt, un premier décret du 20 février 1793 prescrivit la réunion des différents dépôts d'archives dans un local commun. Un second décret du 2 novembre 1793 compléta le premier, et décida que le tout serait réuni au Louvre, où les archives restèrent en effet jusqu'au Consulat, et placé « sous les ordres et la surveillance immédiate de l'archiviste de la République » .

Ce décret, rendu sur le rapport de Lofficial, ordonnait de former de ces divers dépôts deux sections des archives : la première comprenant « la partie domaniale et administrative , les pièces ayant rapport aux biens des religionnaires fugitifs, et les titres concernant les domaines de la République, qui étaient dans les greffes des ci-devant bureaux de finances des divers départements » ; la seconde devait contenir « tout ce qui pouvait intéresser les monuments historiques », plus la partie contentieuse et judiciaire. La même année (12 frimaire an II, 2 décembre 1793), l'Assemblée ordonna aux municipalités et aux corps administratifs de rassembler dans les dépôts et de mettre sous le scellé « les parchemins libres et papiers manuscrits ou imprimés qui seraient donnés librement pour être brûlés, jusqu'à ce que la Convention eût prononcé sur leur destination, d'après le rapport de son comité d'instruction publique ». C'était, comme l'ajoutait ce nouveau décret, la confirmation « du

comptes des rois de France. Il me semble que la loi votée par l'Assemblée législative, le 49 août 1792, ordonnant le brûlement des comptes remontant à plus de trente ans , ne faisait pas d'exception , et pouvait paraître applicable aux comptes des rois de France. Il est plus que probable que la Législative n'avait pas songé à cette application possible de la loi.

décret relatif à la conservation des livres et papiers qui intéressent V histoire, les arts et V instruction, quoiqu'ils portent quelques signes de féodalité ». On voit pour la seconde fois que la Convention avait moins de goût que la Législative pour ces hrûlements rapides qu'encourageait si fort Gondorcet.

Enfin, le 8 pluviôse an II (27 janvier 179Zi), elle nommait une commission spéciale chargée de l'organisation définitive des archives, et qui était prise dans les cinq comités de salut public, des domaines, de législation, d'instruction publique et des finances. La loi que cette commission prépara, et qui fut votée le 7 messidor an II (25 juin 179V), divisait les titres et les pièces en trois classes : papiers domaniaux, papiers judiciaires, papiers historiques. Une agence (1), composée d'anciens archivistes, de gens de lettres et d'ex-bénédictins, était chargée d'un travail de triage, travail immense, qui devait être terminé en six mois, et qui dura beaucoup plus de temps. Néanmoins, les archives étaient fondées.

(1) Cette agence, à laquelle on a reproché plus tard les rigueurs de son triage, était composée de tout ce qu'il y avait, en 1789, d'hommes versés particulièrement en ces matières. Ils étaient huit et avaient le choix de leurs auxiliaires, qu'ils nommèrent au nombre de dix (M. de Laborde en donne la liste p. 349). On peut y remarquer que la Convention, en les nommant, eut plus égard à leur capacité constatée par leurs fonctions antérieures qu'à leurs opinions, que cette origine eût pu lui rendre suspectes. C'étaient Dom Lièble, ex-bénédictin, ex-bibliothécaire de Sainte-Geneviève; Reboul, ex-archiviste du collège Louis-le-Grand ; Bouyn, ancien garde des archives du Louvre ; Pavillet, ex-archiviste du chapitre de Notre-Dame de Paris ; Ponsard, ex-garde des archives de l'archevêché de Paris ; Fournier, ex-archiviste de l'Hôtel de Ville, etc.

Il est certain que, pour la majorité de la Convention, le principal objet, en organisant ainsi les archives, fut de rechercher et de recueillir les titres qui intéressaient le domaine de la République : c'était, en effet, leur utilité pressante et immédiate, et il était tout naturel que cette considération eût le pas sur toutes les autres. Mais la pensée de Futilité des archives nationales pour l'histoire n'en est pas moins marquée dans la loi même rédigée par Baudin des Àrdennes. Seulement, par une disposition regrettable et qui brisait l'unité des archives, au moment même où l'on prétendait la constituer (1), la loi de messidor plaçait toutes les pièces de ce genre, soit à la Bibliothèque nationale à Paris, soit dans les bibliothèques des départements. Voici l'article relatif à cette disposition : « Article 12. — Le comité fera trier dans tous les dépôts de titres, soit domaniaux, soit judiciaires, soit d'administration , comme aussi dans les collections et cabineis de tons ceux dont les biens ont été ou seront confisqués, les chartes et manuscrits qui appartiennent à l'histoire, aux sciences et aux arts, ou qui peuvent servir à l'instruction, pour être réunis et déposés, savoir : à Paris, à la Bibliothèque nationale, et dans les départements, à celle de chaque district ; et les états qui en seront fournis au comité des archives seront par lui transmis au comité d'instruction publique. » La même préoc-

(1) Ce fut en outre une cause de compétitions entre les deux premiers archivistes d'un côté (Camus et Daunou), et la bibliothèque nationale de l'autre, se disputant des collections et des pièces, qui auraient gagné à être réunies dans un même local. C'est ce dernier point que fait très-bien sentir M. de Laborde. Cette réunion fut décidée en 1808 par Napoléon.

cupation historique éclatait aussi dans l'instruction qui fut jointe à la loi, pour en bien préciser la portée. On y faisait adroitement en paroles les concessions nécessaires à l'esprit du temps , mais pour revendiquer bientôt les droits de l'histoire habilement rapprochés des intérêts du domaine national , intérêts beaucoup plus intelligibles assurément pour la plupart des lecteurs. On y disait : « Depuis longtemps il s'élevait de toutes parts de justes réclamations contre l'existence des titres qui ne doivent pas survivre à la tyrannie monarchique et féodale. Ce ne sont à la vérité que des ossements desséchés et sans vie, mais qui, de la poussière des tombeaux, paraissent attendre qu'une voix puisse les rassembler et les ranimer. Il fallait donc se hâter de miner une espérance non moins insensée que coupable, et de rassurer le patriotisme contre les prévoyances même les moins fondées. Mais, pour ne rien conserver de pernicieux, convient-il de tout proscrire sans examen, et d'envelopper indistinctement dans une même condamnation les monuments honteux de la servitude avec les matériaux précieux, dans lesquels nous pouvons puiser, ou des lumières pour V histoire, ou des armes pour attaquer les usurpations du domaine national? » N

L'archiviste général qui devait présider à cet immense travail de dépouillement, de classement, d'organisation, et qui allait réunir les archives nationales aux archives particulières de l'Assemblée, fondées par la Constituante, était un député de la Convention, ancien membre de Y Académie des inscriptions, que sa science, son esprit d'ordre et son inflexible probité rendaient éminemment propre à la surveillance de ce trésor historique , mais

qui, malgré toute sou érudition, paraît avoir manqué de quelques-unes des connaissances spéciales nécessaires à celui qui devait inaugurer ce vaste établissement. C'était le janséniste Camus, caractère original, austère, rude même, et qui alliait, comme Grégoire, une piété fervente au républicanisme îe plus ferme. Au moment où ces diverses lois furent votées, il était dans les prisons de l'Autriche. On sait que, chargé par la Convention, avec trois de ses collègues, d'aller notifier à Dumouriez le décret qui le sommait devenir rendre compte de sa conduite, il aborda le général au milieu de son état-major. Dumouriez ayant fait une réponse évasive : « Youlez-vous obéir à la Convention, oui ou non? » lui dit le représentant. ■ — « Non, » répond le général. — « Eh bien! je vous destitue et je vous arrête, » reprend Camus. — « C'est trop fort ! » s'écrie Dumouriez, et il donne en allemand aux hussards qui l'entouraient l'ordre d'arrêter les quatre députés. Avant de fuir lui-même devant l'indignation de son armée restée fidèle à la France, il avait eu le temps de les livrer aux Autrichiens. Pendant l'absence de Camus, l'intérim des archives fut rempli par son collègue Baudirc des Ardennes. En 1795, Camus, échangé, ainsi que les autres prisonniers, contre la fille de Louis XVI, vint reprendre ses fonctions de garde des archives, qu'il occupa jusqu'à sa mort. Il paraît que sa destinée était de tenir tête aux généraux, car voici ce que raconte son collègue Dulaure : « Bonaparte, sitôt qu'il fut devenu consul provisoire, envoya l'ordre de déménager dans trois jours la bibliothèque et les archives établies aux Tuileries. Camus n'obéit pas à cet ordre militaire, et fit réponse qu'une loi ayant établi les archives aux Tuile-

ries (1), il fallait une autre loi pour les transférer ailleurs. Bonaparte céda à cette raison et fut forcé d'attendre une loi. Je tiens ce fait de Camus lui-même. » Camus, resté toujours républicain, vota ostensiblement contre le consulat à vie , et, on doit le reconnaître , n'en fut pas moins maintenu dans ses fonctions jusqu'à sa mort par Bonaparte, qui le remplaça par un autre républicain, Daunou. Sans doute il pensait, et avec raison, que les premières conditions à remplir pour être digne d'une telle place, c'étaient, non le dévouement à sa personne ou à son système, mais la science et l'intégrité (2).

(1) C'est au Louvre qu'il fallait dire. Le décret de la Convention réservait aux archives le local occupé précédemment par les diverses académies.

(2) Voici la modification la plus importante que le Consulat introduisit dans l'organisation des archives : « Le premier projet de loi soumis au Corps législatif était relatif aux archives nationales. Le premier Consul avait déjà pourvu, par un arrêté, à la nouvelle organisation qu'il voulait donner aux archives ; il ne laissait au Corps législatif que la faculté de déterminer les actes qui devaient y être déposés. Il avait donc de son autorité privée abrogé la loi qui leur avait donné leur organisation primitive ; il avait décidé par lui-même les questions les plus graves qui se rattachaient à ce service public ; il ne soumettait à la sanction législative que le côté secondaire et insignifiant de la mesure. C'était là une usurpation flagrante et calculée sur l'autorité législative déjà si restreinte. Ce débat, accessoire en apparence, avait donc une gravité qui a été bien légèrement méconnue. Indépendamment de ce vice général , la nouvelle organisation avait le tort que l'on retrouve invariablement dans tous les actes du pouvoir consulaire : elle montrait son immuable intention de s'emparer de tout, même dans les plus petites choses. L'archiviste, jusque-là nommé par les assemblées et responsable devant elles seules, disposition bien naturelle, puisque sa tâche principale consistait à conserver intacts les procès-verbaux de leurs

Je n'ai à m'occuper ici, ni du triage, ni du classement qui fut fait par l'agence des titres sous la direction de Camus et, plus tard, de Daunou. Ce travail, contre lequel on a élevé beaucoup de plaintes plus ou moins fondées, ne fut terminé que sous l'Empire ; et, en admettant qu'il ait été mal fait, ce n'est pas la Convention qui doit en supporter la responsabilité. Le seul fait que j'aie voulu constater, c'est le mérite d'avoir soupçonné, au milieu de l'indifférence universelle à cet égard, l'utilité que les archives présentaient pour la science ; c'est le service qu'en les organisant la Convention a rendu d'avance à l'histoire, c'est-à-dire à ce qui constitue assurément, avec la poésie lyrique, la meilleure part de la gloire littéraire du xixe siècle.

séances, était placé sous la dépendance absolue du gouvernement. Ce précieux dépôt était à la merci d'un ministre si souvent intéressé à en altérer les documents. Le Tribunat ne se méprit ni sur les inconvénients de la loi, ni sur sa vraie portée ; il en fit ressortir avec force les défectuosités , et le Corps législatif la rejeta , ce qui d'ailleurs n'empêcha nullement le gouvernement de régler la question comme il l'entendait. » P. Lanfrey, Histoire de Napoléon fer, t. II, p. 269.

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