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CALENDRIER RÉPUBLICAIN. — FÊTES NATIONALES

L'uniformité des poids et mesures avait été le rêve de la France ancienne. C'était là une de ces réformes sur la nécessité desquelles tout le monde était d'accord, et depuis longtemps. Le siècle précurseur par excellence, celui de la Réforme et de la Renaissance, l'avait réclamée par la voix des États Généraux, en 1560 et en 1576. Le cahier du tiers-État, en 1576, exprime le vœu que « par toute la France il n'y ait qu'une aune, un poids, une mesure, un pied, etc. Et, pour ce faire, il faut établir certain échantillon d'une mesure et d'un poids, lequel sera distribué par chaque province. » On voit qu'ici, selon l'usage, et en dépit du préjugé contraire, la lumière venait d'en bas, non d'en haut. Ce tiers-état, que le xvil6 siècle allait réduire au silence, et qui ne devait re-

prendre la parole qu'en 1789, s'affirmait encore ici par une proposition utile, pratique, inoffensive même pour l'autorité. Le gouvernement promit de satisfaire à ces vœux, déclarant qu'il avait confié le soin de cette réforme « à des personnages d'expérience et probité, de travail et labeur, desquels on espérait que les Français se ressentiraient en bref». Deux siècles s'écoulèrent, et rien n'était fait, quand l'Assemblée constituante chargea de ce travail l'Académie des sciences. De toutes les réformes nécessaires, il n'en était pas de plus urgente, chacun en convenait : la confusion était extrême entre les provinces, et les mêmes dénominations n'y représentaient aucunement les mêmes mesures. Rien que dans le département de la Seine, le mot arpent se prenait dans cinq acceptions différentes. A Paris, en outre, il y avait jusqu'à quarante cinq noms différents pour désigner les mesures et les poids. De là, bien des équivoques qui facilitaient les fraudes et nuisaient au\ transactions commerciales. L'Académie des sciences se mit à l'œuvre avec une activité qui n'est guère dans les habitudes des corps savants. Le 25 novembre 1792, elle vint à la Convention rendre compte de ses travaux et des difficultés qui en retardaient encore l'achèvement. Au milieu de détails arides, nécessaires à l'exposé d'opérations si délicates, se trouve l'expression touchante du sentiment qui animait alors la nation entière : c'est la conviction généreuse qu'elle travaille, non pour la France seulement, mais pour le monde.

« L'Académie espère, dit le rapport, que les premiers mois de 1794 verront la fin de cette grande opération; il ne restera plus alors qu'à faire les étalons, qui seront en-

oOti UNITÉ DES POIDS ET MESURES.

voyés aux différentes nations et peut-être aussi aux compagnies savantes de l'Europe , qui, par leur célébrité, peuvent le plus contribuer à en étendre l'usage. L'Académie s'estimera heureuse de pouvoir y contribuer par elle-même, et eile se félicitera toujours d'avoir concouru à l'exécution d'un projet glorieux pour la nation, utile à la société entière , et qui peut devenir pour tous les peuples qui l'adopteront un nouveau lien de fraternité générale. »

Chose étrange et qui n'est guère arrivée qu'à cette mémorable époque , le travail fut terminé bien avant l'échéance fixée par l'Académie. Elle le promettait seulement pour 179/4; le 1er août 1793, Arbogast (1) montait à la tribune de la Convention, pour exposer le nouveau système, au nom du comité d'instruction publique.

Il rappelait que l'Académie avait tout d'abord observé ceci :

0 L'idée de rapporter toutes les mesures à une unité de longueur prise dans la nature s'est présentée aux mathématiciens, dès l'instant où ils ont connu l'existence d'une telle unité et la possibilité de la déterminer. Ils ont vu que c'était le seul moyen d'exclure tout arbitraire du système des mesures et d'être sûr de le conserver toujours le même, sans qu'aucune révolution dans l'ordre du monde pût y jeter de l'incertitude. Us ont senti qu'un tel système n'appartenant exclusivement à aucune nation, on pouvait se flatter de le voir adopter par toutes. »

Est-il nécessaire de faire observer ici la pensée noble

(1) Arbogast était , au moment où éclata la Révolution , professeur de mathématiques et recteur de l'Université de Strasbourg.

et d'une modestie délicate empreinte dans ces simples paroles? est il nécessaire de montrer la nouveauté et la grandeur d'un tel travail ? Pour tous et pou?- toujours : telle semblait être alors en toutes choses la devise de la Révolution française. Aussi le rapporteur ne se contentait-il pas de montrer ce que le nouveau système offrait d'avantages pour la sécurité des transactions, pour la probité publique, pour l'unité même de la France ; il y voyait encore un gage « d'estime et de liaison entre les Français et les autres peuples, entre la génération présente qui offre ce bienfait et la postérité qui en jouira ou en vérifiera les bases. »

Illusion, sans doute; vain et chimérique espoir, qui comptait ainsi sur la reconnaissance des contemporains (1)

(1) Je n'en voudrais pour preuve que les étranges paroles par lesquelles un homme, plus capable que tout autre d'apprécier ce travail^ et qui en effet l'approuve, cherche à diminuer le mérite de la Convention qui en avait hâté l'achèvement, et qui le consacra par un décret. Dans son Histoire des sciences pendant la Révolution, M Biot écrit ceci :

« Le nouveau système de poids et mesures fut mis en activité. Quoique les opérations entreprises pour la détermination d'un arc du méridien ne fussent pas encore achevées , l'Académie avait calculé le mètre d'après les observations anciennes , avec une exactitude suffisante pour tous les besoins de la société. Elle avait déterminé, par des expériences précises, la longueur du pendule à secondes, et le poids d'un centimètre cube d'eau distillée : c'étaient les cléments de toutes les autres mesures. Les observations nouvelles ne pouvaient apporter à leurs valeurs que des corrections insensibles ; on s'empressa d'en introduire l'usage, moini peut-être par amour du bien public qu'en haine des an' ciennes institutions. La Convention déclara qu'elle était satisfaite du travail de l'Académie; elle adopta les résultats, ordonna l'établissement du nouveau système dans toute l'étendue de la

et de la postérité, sur celle des nations même alors armées contre la France! Hélas ! les peuples surtout, aigris contre nous par des événements que nous avons suffisamment expiés, ce semble, les peuples, habilement nourris de ces haines qui font le salut et la joie de leurs maîtres, n'ont plus voulu voir dans ces fraternelles expansions delà Révolution française qu'une ambitieuse et insolente prétention. En se livrant à ces espérances plus que naïves, que ne regrettent jamais les gens de cœur, la Convention se trompait; mais, quand on fait d'aussi grandes choses, on a du moins le droit de se tromper ainsi.

Le rapport exposait successivement ces trois points principaux :

1° La détermination de l'unité principale, à laquelle tout le système devait se rapporter ;

2° La liaison entre les mesures linéaires, celles de superficie, celles de capacité; entre celles-ci et les poids et les monnaies ;

3° L'introduction du système de division décimale dans ces diverses mesures, ainsi que dans les mesures astronomiques et nautiques.

Le comité concluait en proposant un décret par lequel la Convention, se déclarant satisfaite du travail de l'Académie des sciences, en adoptait les résultats et établissait ce système dans toute l'étendue .de la République. Une année était laissée aux citoyens pour se familiariser avec les nouvelles mesures ; ils étaient simplement invités à

République, et l'offrit à l'adoption des nations étrangères. » P. 45.

en faire usage avant l'époque fixée, qui devait rendre le système obligatoire. En attendant, on donnait l'ordre do rédiger et d'envoyer partout des instructions claires et précises pour expliquer à tous l'emploi des nouveaux poids et mesures, ainsi que la pratique des opérations arithmétiques relatives à la division décimale. Des étalons devaient être envoyés dans tous les districts, et chaque municipalité était tenue de faire fabriquer les instruments de mesures et de poids (1). Ce projet fut converti en loi et immédiatement exécuté.

Le nouveau système rencontra moins d'obstacles qu'on n'aurait dû s'y attendre. Il n'en fut pas de même d'une autre réforme, celle du calendrier. Ici la Révolution avait à compter avec des adversaires sérieux et tenaces : la tradition religieuse, aussi bien que des habitudes invétérées, protestaient contre ce changement.

Le nouveau calendrier fut présenté dans la séance du 5 octobre 1793. Le rapporteur était Romme.

La partie scientifique de ce travail avait été confiée à des académiciens, parmi lesquels on remarque les noms de Lagrange, de Monge, de Guy ton de Morveaux, de Lalande. Sauf Monge, alors fort engagé dans la Révolution , cette liste de savants , si éminents d'ailleurs par leurs titres scientifiques, ne présente que des noms assez indifférents au caractère politique de celte réforme.

(1) Tout ce travail définitif d'application est dû à Prieur, de la Côte-d'Or.

Lalande même, le principal auteur du projet (1), professeur au Collège de France, et censeur royal avant 1789, était au contraire favorable au système monarchique, et même alors ne s'en cachait nullement (2). Mais, quoique Lalande se fit lire régulièrement, dit-on, tous les ans,

(i) L'honneur en est revendiqué par lui-même dans une lettre imprimée en tête d'un poëme sur le calendrier, par Cubières : « Vous savez, dit-il, que ce fut moi principalement que le Comité d'instruction publique de la Convention consulta lorsqu'il fut question d'établir uii nouveau calendrier à la place du calendrier grégorien. » Lalande se plaint un peu plus loin du rapport bien sec du député Romme. Sans voir dans ce jugement une rancune d'amour-propre, il est permis de remarquer que Romme, dans son rapport, nomme les autres académiciens auxquels on s'adressa pour ce travail, sans faire mention de Lalande. Craignait-il que le royalisme de Lalande ne nuisît au projet ?

(2) C'est ce qu'affirme la Biographie des contemporains /'par Arnault, Jouy, Etienne, etc.), dans un article très- favorable à Lalande. Elle cite de lui « un discours prononcé publiquement à Lyon, et dans lequel il cherchait à établir la préférence que l'on doit à la monarchie sur toute autre forme de gouvernement, doctrine que l'auteur a manifestée dans les temps même où il était le plus dangereux de le faire. » On peut lire, en effet, dans la Revue rétrospective, t. VI, p. 155, une lettre fort noble de Lalande à Malesherbes pour le féliciter de s'être présenté pour défendre Louis XVI. La date de la lettre, 13 décembre 1792, prouve que, sous la République, Lalande continuait courageusement à professer ses opinions royalistes. La même biographie nous a conservé un trait assez piquant de Lalande. Il avait été élevé par les jésuites, et il avait même voulu s'engager dans leur ordre. Sa famille s'y étant opposée, il fut envoyé en mission scientifique à Berlin, où il se trouva dans une société fort différente, ce semble, celle du roi de Prusse ; et comme on lui faisait remarquer ce contraste : « Mais non, disait-il, vous n'avez là-dessus que de fausses idées, l'incompatibilité n'est pas telle que vous vous l'imaginez entre la doctrine des deux Écoles. »

pendant la semaine sainte, la passion de Jésus-Christ, il nren était pas moins animé d'un zèle fougueux contre le christianisme, et même contre toute espèce de religion.

Le premier point du calendrier était déjà résolu : c'était la fixation de la nouvelle ère au jour même où la Convention, sur la proposition de Grégoire, avait proclamé la République. Le 22 septembre 1792, on avait affiché dans Paris le décret annonçant que « tous les actes publics seraient désormais datés de Tan Ier de la liberté ». Or, ce jour était celui où le soleil arrivait a l'équinoxe vrai, qui devenait ainsi le point de départ du nouveau système. Romme ne manquait pas d'insister sur ce point, en remarquant, dans un langage moitié scientifique, moitié déclamatoire, que « le soleil avait éclairé à la fois les deux pôles, et, successivement, le globe entier le môme jour, où, pour la première fois, a brillé dans toute sa pureté sur la nation française le flambeau de la liberté qui doit un jour éclairer le genre humain •».

Ce projet, décidé depuis un an, ne pouvait trouver d'objection. Quoi qu'on ait fait depuis, rien n'a affaibli le prestige de cette date exceptionnelle. Qu'on se rappelle ce que Gœthe nous raconte dans ses Mémoires. La veille du jour où fut rendu ce décret, sur le premier champ de victoire de la France nouvelle, le soir de la bataille de Valmy, Gœthe se trouvait au milieu de l'armée prussienne, consternée de cet échec : « On me demanda ce que je pensais de tout cela, dit Gœthe, je répondis : De ce lieu et de ce jour date une nouvelle ère dans l'histoire du monde, et vous pourrez dire : J'y étais (1) ! »

(1) Goethe, Campagne de France.

La Convention pensait donc sur ce point comme Gœthe lui-même : Français et étrangers, amis et ennemis de la Révolution française, tous se réunissent en ce point ; les sympathies et les haines datent comme le poëte et comme la Convention.

Ce premier point adopté , le reste souleva des objections : chose bien remarquable, elles vinrent de la Montagne, de Bentabole et de Duhem. Le premier, esprit pratique comme son ami Danton, voulait qu'on s'en tînt là.

« La Convention, dit-il, en fixant l'ère française, a fait tout ce qu'elle devait faire ; je pense qu'il serait inutile et môme dangereux de changer les subdivisions du temps et leur dénomination. Nous voulons unir tous les peuples par la fraternité; ainsi, loin de rompre nos communications avec eux, nous devons, s'Use peut, les multiplier encore. Je demande qu'on ajourne le reste du projet. »

Quant à Duhem, il s'élevait contre les dénominations historiques et philosophiques données par le projet de Romme aux mois de l'année, lesquels s'appelaient mois de la République, de V Unité, de la Fraternité, de la Liberté, de la Justice, etc. (1). « Qui peut me répondre, disait le prévoyant Duhem, que le mot de Justice, appliqué à tel mois de l'année, ne lui deviendra pas un jour antipathique par quelque événement extraordinaire? » — « Si vous laissez la nomenclature en blanc, répliqua Fourcroy, les aristocrates et les fanatiques la rempliront à leur manière. »

(1) Correspondant à peu près à octobre , novembre , décembre , etc.

La Convention rejeta la proposition de Bentabole, et adopta les observations de Duhcm. Le poète Fabre d'Églantine se chargea des dénominations des mois, et ce fut lui qui trouva et fit adopter ces termes si dignes d'un poëte, en effet, et d'une sonorité si expressive. « Nous avons cherché, dit-il dans son rapport (1), à donner à chacun des mois un nom caractéristique... Nous avons cherché même à mettre à profil l'harmonie imitative de la langue dans la composition et la prosodie de ces mots et dans le mécanisme de leurs désinences : de telle manière que les noms des mois qui composent l'automne ont un son grave et une mesure moyenne; ceux de l'hiver, un son lourd et une mesure longue ; ceux du printemps, un son gai et une mesure brève ; et ceux de l'été, un son sonore et une mesure large. » Et il proposait :

Vendémiaire,

Brumaire,

Frimaire,

Nivôse,

Pluviôse,

Ventôse,

Germinal,

Floréal,

Prairial,

Messidor,

Fervidor,

Fructidor.

Ces dénominations furent adoptées , sauf Fervidor , qui fut remplacé par Thermidor.

(1) 2 brumaire an II, 23 octobre.

312 calendrier républicain.

Jusque-là l'organisation du nouveau calendrier ne gênait aucun culte, sans en consacrer aucun, ce qui, ce semble, était l'idéal dans un pays où la loi garantissait la liberté des cultes, et où le juif datait autrement que le chrétien (1). On y trouvait en outre l'avantage de substituer une terminologie raisonnable et charmante au chaos et à la confusion des langues régnant dans l'ancien almanâck (nom arabe), ou calendrier (nom qui se rapporte aux calendes romaines) ; aux souvenirs mythologiques conservés si précieusement par l'Église, soit dans la dénomination des mois [Janvier, Février, etc.), soit dans celle des divers jours de la semaine ; enfin à la bizarrerie des étymologies qui désignent le neuvième mois de l'année comme étant le septième {Septembre), et ainsi de suite, jusqu'à la fin de l'année. Si l'on s'en fût tenu là, il est probable qu'on n'eût pas rencontré de difficultés sérieuses, tant de la part des différents cultes que de la routine individuelle. Ces obstacles naquirent de la division du mois en trois décades: au lieu de laisser à chacun le soin de régler son temps et son travail selon son bon plaisir, on sacrifia cette fois à l'envie de réglementer même la vie privée, habitude si chère à l'ancien régime, et dont la France nouvelle a gardé trop de traces.

La division du mois en trois décades, dont le dixième jour, le décadi, remplaçait le dimanche, fut un double tort : d'abord, parce qu'elle semblait empiéter sur la liberté de conscience, ensuite parce qu'elle avait l'inconvénient de choquer des habitudes prises. Rien, d'ailleurs, ni dans les rapports de Romme et de Fabre, pas plus que

(1) On sait que c'est la Convention qui, la première,^ mis les Israélites sur le même pied que les autres citoyens.

clans la discussion qui suivit, rien n'indique qu'on eût le moins du monde l'intention de rendre obligatoire la célébration du décadi, comme on a, et avant 1789, et depuis, rendu obligatoire la célébration du dimanche. Mais alors, à quoi bon cette réglementation? Même, en admettant la prétendue nécessité de fixer officiellement un jour pour le repos, on devait trouver que trois jours de repos par mois c'était trop peu. Lalande attribue cette parcimonie à Romme, et affirme (1) qu'il eût voulu y joindre le repos du quintidi, ce qui eût fait six jours de repos par mois. Il ne voit pas que l'inconvénient le plus grave subsistait : c'était de paraître substituer une réglementation quelconque à la liberté, au caprice même de chaque citoyen (2); et, quoique la Convention, quelques jours plus tard (6 novembre 1793), reconnût formellement à tous les citoyens « le droit d'adopter le culte qui leur convient », l'institution d'un jour férié quelconque donnait pour appui aux hostilités du clergé l'irritation des indévots eux-mêmes, choqués de cette intervention apparente de l'État dans les habitudes de la vie privée.

(1) Lettre à Cubières, citée plus haut.

(2) 11 était bieu enteudu néanmoins que le repos du décadi n'était obligatoire que pour les fonctionnaires publics. « La loi laisse à chaque individu à distribuer lui-même des jours de travail et de repos, à raison de ses besoins, de ses forces, et selon la nature de l'objet qui l'occupe. Mais comme il importe que les fonctionnaires, les agents publics, qui sont comme autant de sentinelles placées pour veiller aux intérêts du peuple, ne quittent leur poste que le moins possible, la loi ne tolère de vacances pour eux qu'au dernier jour de chaque décade. » {Instruction sur le calendrier, décrétée par la Convention nationale, et jointe au décret du k frimaire an IL)

despois. 18

Si la justice commande de blâmer l'intention étroite qui fit instituer le décadi, elle ordonne aussi de relever l'incroyable impudence de ceux qui, pour rendre le nouveau calendrier ridicule, ont prétendu que la liste des produelions de la terre, ajoutée à l'almanach républicain, était destinée à substituer aux noms des saints une suite d'appellations toutes plus burlesques les unes que les autres, et de décider qu'au lieu de s'appeler Pierre ou Jean, on s'appellerait Navet ou Cerfeuil.

L'effronterie de cette imputation a porté ses fruits, et l'on n'en saurait douter, quand on voit un homme d'esprit évidemment sincère, Arnault, nous affirmer sérieusement dans ses Souvenirs d'un Sexagénaire (t. III, p. 367), qu'on donnait alors aux enfants le nom de Carotte ou de Chou-Fleur. Lorsqu'un homme intelligent pousse jusque là la crédulité, on se figure aisément comment le préjugé dont Arnault est dupe, a pu être si général et si persistant.

Voici simplement ce dont il s'agissait :

Pendant la discussion provoquée par le rapport de Romme, Fabre d'Églantine avait dit : « Je propose de donner à chaque jour le nom des plantes que produit alors la nature, et des plantes utiles : ce serait un moyen ^instruction publique. »

Fabre était pastoral comme un homme qui n'avait jamais vécu à la campagne, et qui, de plus, était l'auteur de la romance célèbre : // pleut, il pleut, bergère. Son idée était puérile ; mais on y vit un moyen d'honorer l'agriculture, et ce fut à ce titre qu'elle fut adoptée.

On fit une espèce de nomenclature des instruments de labourage, des animaux et des plantes utiles, Romme ré-

digea un Annuaire du cultivateur (1), que j'ai sous les yeux, et qui contient pour tous les jours de l'année la description de chaque production naturelle ou de l'instrument rural, dont le nom correspondait à chaque jour du mois. C'était en somme un simple manuel d'agriculture fort sérieux et même fort sec. La Convention l'adopta comme livre élémentaire destiné à être placé dans les écoles. On peut trouver que la forme du livre est singulièrement défectueuse, puisqu'il est très-arbitraire de compter 365 objets d'étude de cette nature, ni plus, ni moins. On peut trouver en outre que celte nomenclature même , reproduite sur les almanachs ordinaires , — insignifiante pour les habitants des villes, — était parfaitement inutile pour ceux des campagnes. Mais il n'y a rien là de ce qu'ont voulu y voir la crédulité et la mauvaise foi.

Quant à la dénomination des mois , elle a été l'objet d'une critique qui, pour être fort répandue, ne me paraît pas plus sérieuse. On a dit que ces noms ne convenaient qu'aux pays situés sous la même latitude que nous , et que, le printemps de la France étant l'hiver de tel autre climat, Prairial ou Floréal, par exemple, se trouvaient ailleurs exprimer juste le contraire de la vérité. Est-il besoin de faire remarquer que les ailleurs du calendrier n'avaient aucunement l'espérance de donner aux noms

(1) Annuaire du cultivateur, présenté le 30 pluviôse an II à la Convention par Romme, représentant du peuple, 1 vol. in-8° de 240 pages. Ni Fabre, ni Romme, ne devaient voir longtemps fonctionner le nouveau calendrier. Fabre meurt en germinal an II, Romme un an plus tard, prairial an III. Voyez sur Romme, le livre éloquent de M. J. Claretie, Les derniers Montagnards.

des mois ce caraclère d'universalité qu'ils espéraient pour les poids et mesures. Les mots ont une nationalité, les chiffres n'en ont pas. Ces dénominations, particulières à la langue française, ne prétendaient nullement s'imposer au-delà des limites où notre langue se parle. Et, quant à nos marins et aux habitants de nos colonies lointaines, peut-être n'était-il pas mauvais que Floréal leur rappelât ce que Mai représente également, mais d'une manière moins sensible, je veux dire le printemps de la mèrepatrie, et les souvenirs avec lesquels on ne rompt qu'en abdiquant sa nationalité môme et le sentiment de son origine.

Dans la discussion relative au calendrier , on peut remarquer que les principaux orateurs de la Convention s'abstiennent, soit que l'utilité de cette réforme ne leur fût pas démontrée, soit qu'ils y vissent des difficultés graves et des périls. Il n'en est pas de môme d'une institution qui semble préoccuper presque également les diverses assemblées de la Révolution, et dont la pensée se retrouve dans tous les plans d'éducation, un seul excepté : c'est celle des fêtes publiques considérées comme moyen d'éducation.

Et cette importance particulière se marque encore dans la persistance des diverses assemblées à maintenir dans les attributions des comités d'instruction publique l'organisation définitive des fêtes nationales , aussi bien que le soin de ftxer le programme des fêtes célébrées ac-

cidentellement pour des événements politiques, ou pour des victoires.

Au commencement de cet ouvrage, nous avons montré cette pensée déjà dominante et chez Mirabeau et chez Talleyrand.

Le premier y consacre un de ses trois discours relatifs à l'instruction publique. Il y rappelle le prix que l'antiquité grecque attachait aux réunions de ce genre ; sans tenir assez compte , ce me semble , des différences du climat si favorable en Grèce, si défavorable en France, aux réunions en plein air, il propose neuf fêtes, tant civiles que militaires, mais qui toutes, il faut le dire, ont un caractère politique et n'ont pour but d'apprendre au peuple assemblé que les devoirs du citoyen.

Talleyrand va plus loin : c'est la morale qu'il prétend enseigner ainsi au peuple français. « C'est elle, dit ce singulier moraliste, qui va bientôt ordonner, qui va animer ces fêtes que le peuple espère, qu'il désire, et que, d'avance, il appelle fêtes nationales.,. Vous ne voudrez pas priver la morale d'un tel ressort; vous voudrez aussi conduire les hommes au bien par la route du plaisir. » Du reste, sur l'organisation de ces fêtes, il ne dit rien de bien précis.

Au milieu de cette foi si générale alors dans la puissance des fêtes , Condorcet seul fait exception. Il n'avait ni l'imagination méridionale de Mirabeau et son enthousiasme évidemment sincère en ce point, ni la souplesse de l'évêque d'Aulun, toujours tout prêt à caresser l'opinion dominante et à cacher son scepticisme sous des formes d'un sentimentalisme exagéré. Dans son plan

d'instruction publique, il dit à peine un mot des fêtes

nationales; mais, dans un des mémoires qu'il publia en 1791, il s'exprime ainsi au sujet des fêtes et des spectacles : « II serait aussi peu philosophique d'en nier que d'en exagérer l'importance; mais, puisque leur action existerait indépendamment de la puissance publique, il est bon qu'elle puisse s'en emparer, pour les empêcher de contrarier ses vues. » On voit qu'en somme il ne leur accorde guère qu'une valeur négative, et il propose de rattacher ces fêtes à des époques historiques, de célébrer certains anniversaires glorieux. C'était en effet ce qu'il y avait de plus sage : des anniversaires ont presque toujours, par l'événement qu'ils rappellent, un sens net et précis ; et c'est conserver aux fêtes nationales leur caractère politique et social, le seul qu'elles puissent avoir et qu'elles ont eu chez tous les peuples libres. On voit que tout philosophe qu'il fût, ou plutôt précisément parce qu'il était p! ilosophe, Condorcet était peu disposé à consacrer des abstractions pures par des réjouissances publiques, et à adopter des fêtes en l'honneur de la piété filiale, de V union conjugale, de la maternité, du stoïcisme, etc., toutes choses fort respectables en soi, mais que les fêtes ne sauraient apprendre, et qu'elles seraient plutôt capables de compromettre et de ridiculiser.

C'est Lakanal, si je ne me trompe, qui proposa le premier, au nom du comité de l'instruction, des fêles de ce genre; mais les idées étaient si peu fixées à cet égard, que, quelques mois plus tard, Chénier, membre de ce même comité, semble se rapprocher des idées de Condorcet et ne proposer que des célébrations d'anniversaires : « II faudra, dit-il? consacrer dans l'avenir les

époques immortelles où les différentes tyrannies se sont écroulées devant le souffle de la Nation (1).»

En somme, ce fut Robespierre seul qui réussit, moins de trois mois avant sa chute, à faire voter cet ensemble de fêtes morales et religieuses qu'on appela fêtes décadaires, et dont ou trouve la liste dans le décret du 18 floréal an II ( 7 mai 1794), décret provoqué par son discours sur les rapports des idées religieuses et morales avec les principes républicains.

Ce discours est célèbre; mais je crains que ceux qui le citent ne se soient guère donné la peine de le lire.

On n'a voulu y voir que la prétention, qui serait fort étrange en effet, de transformer la Convention en un concile œcuménique, et de lui faire voter Dieu et quelques principes de morale à la majorité des voix. Ce rapport, dont on voudrait faire une sorte de sermon déiste, est en réalité un discours purement politique, comme l'orateur a soin de le constater.

C'était d'abord un acte solennel provoqué par les circonstances, une nouvelle protestation contre les manifestations hébertisles et les désordres qui en avaient été la suite. Si Hébert et ses adhérents s'étaient contenté d'exprimer leurs opinions, quelles qu'elles fussent, et de les propager par la parole ou par la presse, il est douteux qu'on y eût prêté une grande attention. Mais, ce qu'on oublie trop, c'est qu'ils avaient voulu entraîner la Convention elle-même à la reconnaissance d'une sorte d'aihéisme officiel. Déjà , sur la proposition de Robespierre, la Convention y avait répondu le 18 frimaire

(1) Séance du 15 brumaire an II.

an II, en interdisant « toutes violences et mesures contraires à la liberté des cultes ». Elle y répondait une seconde fois par le décret de floréal, non, comme on l'a dit, par le vote d'un dogme, mais par la simple déclaration d'un fait, qui, à en juger par le retentissement sympathique qu'il eut alors en France, ne semble avoir élé douteux pour personne : ce fait est que la majorité des Français « reconnaissait l'existence de Dieu ».

En résumé, la Convention ne faisait que déclarer à la face du monde ce que Napoléon répétait plus tard avec regrets : « La France est de la religion de Voltaire ! »

Et elle entendait si peu substituer un déisme officiel à toute autre opinion philosophique ou religieuse, qu'elle ajoutait dans l'article 11 : « La liberté des cultes est maintenue, conformément au décret du 18 frimaire. » Il n'y a rien là qui ressemble à ce que fit plus tard Napoléon lorsque, selon sa trop exacte expression, il organisa la religion, en même temps et au même titre que les droits réunis (1).

Que si, malgré la précaution que prenait le rapport de rappeler qu'on n'entendait en rien contrôler les opinions individuelles, cette simple déclaration semblait un empiétement sur les droits de conscience, la faute en serait toujours à ceux qui, les premiers, avaient voulu provoquer une manifestation en sens contraire, et qui, en prétendant entraîner la Convention sur un terrain qui n'était et ne pouvait être le sien , l'avaient mise en demeure de se prononcer sur une question qui, je le

(1) « Ce n'est pas en dormant que j'ai porté si haut l'état du clergé, la publicité du culte^ et réorganisé la religion en France.* (Correspondance i 13 février 1806.)

reconnais, ne relève légitimement que de la conscience de chacun.

Quant aux différentes fêtes instituées en vertu de ce décret, il est certain que la liste nous en paraît assez étrange ; et plus étrange encore est l'idée de recommander, d'enseigner même, par des cérémonies publiques, des vertus dont le caractère, comme l'honneur; est de ne pas sortir du cercle de la vie privée : il semble , par exemple, qxxehpudeur est, par sa nature même, peu faite pour recevoir une consécration solennelle et bruyante ; qu'elle trouve mieux sa place dans l'ombre que sur la place publique ; il en est de même de la tendresse maternelle, aussi bien que de la piété filiale, qui s'apprennent surtout au coin du foyer domestique. L'intention était bonne, et, sans doute, un enseignement moral devenait de plus en plus nécessaire; car^ si les terribles épreuves des convulsions politiques, en se prolongeant, trempent les grands caractères, en revanche elles sont particulièrement propres à briser tout à fait les caractères faibles, à corrompre les moralités indécises. Ce ne sont pas, du reste, les vertus privées qui ont le plus à souffrir de cette redoutable expérience; et, si les fêtes publiques, considérées comme moyen d'éducation, n'avaient eu d'autre but que celui que leur assignait Mirabeau « d'attacher les citoyens à la patrie, de les unir par les liens d'une heureuse fraternité, de nourrir le respect des lois, de donner plus d'éclat aux récompenses dont les actions utiles, les grands talents et les grandes vertus sont jugés dignes par la Nation a, ces fêtes eussent été — et elles le furent en effet — un moyen efficace d'éveiller et d'entretenir le patriotisme. Malheureusement, on voulut leur

donner un autre caractère, et c'était là qu'était l'illusion. A peine instituées, elles furent ou supprimées, ou remplacées par d'autres (1). Mais cette illusion même avait été assez générale pour qu'un esprit ironique comme Talleyrand se crût obligé d'en paraître dupe ; et, quand on la voit partagée par des hommes comme Lakanal ou Boissy d'Anglas, on est obligé d'y reconnaître l'honorable et constante préoccupation de faire tout concourir à l'éducation du peuple : ce qu'il y a de chimérique, de naïf, de puéril, d'absurde même, j'en conviens, dans cet effort, en prouve l'évidente sincérité (2).

(1) Le 27 vendémiaire an IV, 19 octobre 1795, Daunou, esprit peu chimérique, joint à une critique de l'organisation antérieure la proposition d'un nouveau plan.

» Ce qui a le plus contrarié jusqu'ici l'établissement des fêtes publiques, c'est le nom de fêtes décadaires qu'on leur a quelquefois donné. Le plan que je suis chargé de vous présenter a du moins cet avantage qu'il fait clairement apercevoir que les solennités nationales peuvent exister sans se mettre en concurrence avec les cultes particuliers... Au milieu des cultes divers , librement exercés, mais soumis aux lois delà République, le patriotisme deviendra bientôt le culte commun de tous les Français. »

(2) Si l'on veut voir jusqu'où allait alors la naïveté en ce genre, on peut lire Y Essai sur les fêtes nationales, adressé à la Convention par Boissy d'Anglas, député de l'Ardèche. L'ouvrage fut publié dans l'intervalle assez court qui s'étendit entre la Fête de l'Être suprême et le 9 thermidor. On en a souvent cité, pour être désagréable à cet honnête homme, les passages où il exalte l'éloquence de Robespierre : « Robespierre, parlant de l'Être suprême au peuple le plus éclairé du monde, me rappelait Orphée enseignant aux hommes les premiers principes de la civilisation et de la morale, etc. » Mais ce qui est remarquable, c'est qu'il trouve, lui, que la Convention n'a pas encore assez fait en ce sens : « Vous avez senti , dit-il à ses col-

Il faut donc le reconnaître, en décrétant successivement ces diverses fêtes, la Convention n'a fait encore que céder à une pression du dehors, à ce besoin d'une réglementation officielle en toutes choses, qui est le tort

lègues, que la morale et la vertu étaient les seules bases inébranlables sur lesquelles un gouvernement puisse être établi ; vous instituerez donc des fêtes essentiellement morales... Vous seuls devez régler la direction et la marche de cette religion civile que vous devez donner à la France » (p. 41, p. 64). Voilà bien décidément la Convention érigée en concile. Quant au cérémonial, Boissy d'Anglas a soin de le régler pour quelques-unes de ces fêtes : la fêle des époux, par exemple.. . À ce mot, il s'arrête : « Il faudrait les pinceaux de l'Albane ou les crayons de Boucher, et ma plume reste immobile devant un sujet si gracieux. » Ce qui ne l'empêche pas de décrire la scène en quatre pages : « Il me semble que la nature a formé pour ces aimables cérémonies le voluptueux mois de floréal ; il me semble que le parfum des fleurs, le chant des oiseaux, la douce température de l'air, s'unissent aux émotions de l'âme pour embellir la solennité des plus doux sentiments du cœur. Je vois un autel de gazon, élevé à quelque distance de la cité, sur un tapis de verdure et sous la voûte d'un feuillage impénétrable aux feux de l'astre du jour ; les plus anciens époux du canton l'environnent ; ils sont les chefs de la cérémonie. Les époux unis depuis la dernière fête s'avancent avec ordre et avec cette contenance paisible qui exprime le vrai bonheur, etc., etc. » (p. 78) . Je ne tiens nullement à ajouter au ridicule qu'on a jeté sur toutes ces idées, qui heureusement n'ont pas reçu d'application ; d'autres s'y sont assez employés, sans que je m'en mêle. Mais ce qu'il ne faut pas se lasser de constater, c'est que ce qui s'est dit, au temps delaBévolution, de plus absurde comme de plus odieux, n'a pas toujours été dit par des gens qui eussent au moins pour excuse une exaltation révolutionnaire, ou bien prononcée, ou bien durable : témoin le passage que je viens de citer du très-modéré Boissy d'Anglas. — Voyez (Histoire de la Révolution, de M. Michelet, t. VI, p. 369) le très-curieux récit d'une fête astronomique et mathématique célébrée à Arras,, le 10 octobre 1793.

de la Nation même. Nous avons un autre tort aussi, c'est d'oublier trop vite et de critiquer amèrement les fautes que nous avons provoquées et dont nous sommes les premiers auteurs. Voilà assez longtemps qu'on nous flatte et qu'on s'incline devant l'infaillibilité de cet être collectif, que saluait déjà Luther, et qu'il appelait Monsieur Tout-le-monde. Ce monsieur-là, de longue date, a pris l'habitude de dégager lestement sa solidarité du milieu des sottises qu'il impose parfois à ses représentants. Il serait temps enfin de lui restituer une responsabilité inséparable de ses droits, et, dans l'histoire au moins, de faire la part des gouvernés dans les erreurs des gouvernants.

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