CHAPITRE XIX
L'histoire, a dit Louis Blanc, ne commence et ne finit nulle part. Il en est de l'histoire des institutions comme de celle des nations elle-mêmes : elles ont toujours des antécédents qu'il est juste de rappeler, mais sans diminuer le mérite des véritables fondateurs. C'est ainsi qu'avant la fondation du Conservatoire de musique par la Convention, on doit signaler, en 1784, l'établissement d'une école destinée « à former tout à la fois des sujets utiles à V Académie royale de musique et des élèves propres au service particulier de la musique de Sa Majesté». Ainsi s'exprime le décret du conseil du roi, portant création de celte école (1).
Il s'agissait uniquement, comme le dit encore le même arrêt, de « perfectionner les différents talents propres à la musique du roi et de l'Opéra ».
(1) Histoire du Conservatoire de musique et de déclamation, pir M. Lassabathie, administrateur du Conservatoire, 1860.
En 1786, on ajouta une classe de déclamation à la classe de chant, précédemment instituée. Chacune des deux classes avait trois professeurs.
Il ne semble pas que la musique instrumentale y fût l'objet d'un enseignement sérieux. Il n'est question que d'apprendre aux élèves «la musique, la composition, la déclamation, le clavecin, la langue française ».
C'est là, si l'on veut, l'origine du Conservatoire. Mais on verra que la pensée qui présida à la fondation conventionnelle est toute différente; l'organisation ne le fut pas moins.
L'Opéra, qui devait se recruter dans Yécole de chanty fondée pour lui servir de pépinière, se montra fort hostile à tous les débutants formés par cette école (1). Le seul tragédien sorti de l'école de déclamation, et qui était fait pour l'honorer, ne rencontra pas plus de bienveillance au Théâtre-Français : c'était Talma.
En 1792, la municipalité avait établi une autre école de musique, dont la destination était toute différente, et où la musique instrumentale était seule enseignée. Elle avait pris à sa charge les musiciens des gardes françaises, au nombre de quarante-cinq, et, après avoir porté ce corps de musique au chiffre de soixante-dix exécutants, "leur avait adjoint cent vingt élèves « présentés par les soixante bataillons de la garde nationale parisienne >\ Leur directeur était Sarrette, qui devint plus tard celui du Conservatoire. Cette école devait fournir des musiciens aux corps de musique de la garde pari-
(1) Voyez à ce sujet une lettre de Gossec^ citée par M. Lassabathie.
29k CONSERVATOIRE DE MUSIQUE.
sienne, et concourir aux fêtes publiques, où, comme on sait, la musique, ainsi que les chants patriotiques, jouaient alors un grand rôle. Point de fêtes sans hymnes composés pour la circonstance : les paroles étaient ordinairement de Chénier, deUucis, de Delille, de Parny, de Ginguené, de Lebrun; la musique de Méhnl, de Gossec, de Lesueur, de Dalayrac, de Chérubini. On ne voit pas que la Révolution ait été relativement trop malheureuse, ni dans le choix de ses poètes, ni surtout dans celui de ses compositeurs. Remarquons-le en passant, aucun des divers gouvernements qui se sont succédé depuis, n'a eu le bonheur de créer un chant populaire durable. La Révolution seule en ce genre a été féconde. La Marseillaise est de 1792 ; le Chant du Départ de 17%. Elle s'est même trouvée assez riche pour prêter à l'empire une de ses marches militaires, œuvre de Dalayrac, qui, grâce à l'équivoque du premier vers, a pu survivre à la révolution. — Veillons au salut de l'empire est de 1792 (1).
Le 8 novembre 1793 (18 brumaire an II), une députation de l'école de musique de la garde nationale se
(1) « Cet hymne a été chanté, d'après le titre gravé sur l'édition originale, avant le 10 août 1792, pailles patriotes qui conspiraient pour la république » (Félix Clément, Les Musiciens célèbres, Hachette, 1868, p. 219). Remarquons en outre, que la Révolution, renouvelant la mise en scène lyrique des Grecs, a véritablement créé chez nous un genre nouveau, l'hymne à plusieurs personnages, X ode-drame. Voyez, par exemple, sur la manière dont les artistes de l'Opéra jouaient la Marseillaise, un curieux et éloquent travail de M. Etienne Arago (Paris révolutionnaire, Pagnerre, 1848, p. 401).
présenta à la barre de la Convention. L'artiste qui conduisait la députation s'exprima ainsi :
a Les artistes de la musique de la garde nationale parisienne, dont la réunion et le nombre présentent un ensemble de talents unique en Europe (1), viennent solliciter de votre amour pour tout ce qui peut contribuer à la gloire delà République l'établissement d'un Institut national de musique. L'intérêt public, lié à celui des arts, doit vous faire sentir toute l'utilité de leur demande. C'est une justice due à leur civisme autant qu'à leur humanité. Ces artistes, depuis dix mois, ont consacré leurs soins et leurs talents à former de jeunes enfants pris parmi les citoyens les plus pauvres de chaque section. »
Chénier appuie cette proposition. « On sait , dit-il , combien jusqu'à présent la musique nationale s'est distinguée dans la Révolution ; on sait quelle a été l'influence de la musique sur les patriotes à Paris, dans les départements, aux frontières!... Je demande donc qu'on décrète le principe qu'il y aura un Institut national de musique à Paris, et que la Convention charge le comité d'instruction publique des moyens d'exécution (2). »
Cette proposition fut aussitôt décrétée. Le 25 nivôse
(1) Tous les musiciens s'étaient fait inscrire dans les corps de musique de la garde nationale.
(2) Moniteur du 10 novembre 1793. Voici le texte du décret voté :
Art. 1. Il sera formé dans la commune de Paris un Institut national de musique.
Art. 2. Le comité d'instruction publique présentera à la Convention un projet de décret sur l'organisation de cet établissement.
suivant, d'après une pétition de madame Heuvrard, il fut décidé que YInstitut serait ouvert aux deux sexes. Ces diverses dispositions aboutirent à la fondation définitive de l'Inslitut central de musique, dans la séance du 16 thermidor an III (3 août 1795). « Cet Institut, disait le rapport de Chénier, est déjà provisoirement organisé. Il consistait uniquement, lors de son origine, en un corps de musiciens exécutants attachés à la garde nationale de Paris. C'est ainsi que, depuis le fameux ÏU juillet, ces artistes patriotes, sous la direction de Gossec, pour la partie qui lient à l'art, n'ont cessé de concourir à l'exécution des fêtes nationales... Sous cette bannière civique se sont rassemblés à différentes époques les premiers talents que la France possède dans l'art musical. C'est de là, ajoutait-il, c'est de laque nos chants civiques, disséminés d'un bout de la France à l'autre, allaient jusque chez l'étranger, jusque sous les tentes de l'ennemi, troubler le repos des despotes ligués contre la République. C'est là qu'ont été inspirés ces hymnes brillants et solennels que nos guerriers chantaient sur les monts de l'Argonne, dans les plaines de Jemmapes et de Fleu-rus, et en forçant les passages des Alpes et des Pyrénées. » Après avoir rappelé ce rôle glorieux de la muse révolutionnaire, où le poète (1) du Chant du départ trouvait
(1) Quand Lays chantait la Marseillaise à l'Opéra, une liste d'enrôlement restait en permanence dans le foyer même de l'Opéra. « L'un des plus nobles représentants de la France dit un jour à Lays ces paroles, que l'artiste regarda toute sa vie comme son plus beau titre de gloire : « Citoyen, avec votre Marseillaise, vous avez donné cent mille soldats à la république. » Lays, Rousseau et Chenard furent envoyés aux frontières, et la Marseillaise poursuivit ses miracles. » E, Arago {article cité).
sa part de gloire, Chénier insistait sur l'influence moralisante de la musique, sur la nécessité de remplacer par renseignement laïque de cet art les anciennes maîtrises supprimées. « Il sera glorieux pour vous , disait il en terminant , de prouver à l'Europe étonnée qu'au milieu d'une guerre immense, qui n'a été pour la République qu'une suite non interrompue de triomphes..., vous savez encore donner quelques instants à l'encouragement d'un art qui a gagné des victoires et qui fera les délices de la paix! » (1)
(1) Ce rapport avait été provoqué par la pétition suivante de Y Institut national de musique.
« Représentants du peuple,
» C'est lorsque la Convention s'occupe de l'organisation des fêtes nationales, l'une des plus grandes institutions publiques, celle qui doit mettre la raison en pratique en faisant goûter les douceurs des vertus sociales, c'est alors qu'il est du devoir des citoyens, et particulièrement de ceux qui peuvent concourir à leur exécution, d'apporter au peuple souverain l'hommage de leurs méditations et les moyens de les rendre dignes de lui.
» Tous les arts doivent embellir les fêtes publiques, mais la musique seule les anime ; sa puissance est également attestée par l'emploi qu'en firent les législateurs antiques, et par les services qu'elle a rendus pendant la Révolution française.
» L'utilité de cet art est démontrée, et ce n'est pas la proclamation d'une vérité que vous avez reconnue que nous venons vous demander, mais sa mise en pratique.
» La suppression des écoles de musique attachées aux principales églises a laissé depuis cinq ans cet art sans enseignement public; pressés par le besoin, déjà plusieurs artistes de mérite l'ont abandonné ; les fêtes nationales seront désormais privées de ses charmes, et la chute des théâtres est inévitable, si votre sagesse ne vient au secours'de cet art consolateur, pour lequel rien encore n'a été fait.
)) Organisez enfin l'enseignement de la musique ; le génie
En conséquence, la Convention, supprimant Yécole de
musique de la garde parisienne et l'école de chant et de
déclamation, les remplace par un institut destiné à en-
eigner la musique à six cents élèves des deux sexes,
choisis proportionnellement dans tous les départements,
français vous promet des succès rapides , et d'innombrables artistes se formeront pour chanter les vertus sociales dans les théâtres publics, la liberté dans les fêtes du peuple, et les triomphes de la République au milieu des armées qui versent leur sang pour elle.
» Le 21 brumaire an II, la Convention décréta le principe de l'établissement d'un Institut national de musique dans la commune de Paris, et, par le môme décret, son Comité d'instruction publique fut chargé de lui présenter le mode d'organisation de cet établissement. Depuis seize mois, les travaux de la Convention n'ont pas permis qu'elle s'occupât de cet objet.
» Les artistes ont souffert de ce retard; mais ils n'ont pas été moins actifs et moins zélés à soutenir de tous leurs moyens cet art abandonné à leurs soins. Les élèves qu'ils ont formés depuis 1789 pour les armées de la République, pour l'École de Mars et pour l'exécution des fêtes publiques, sont la preuve de leur amour pour la liberté.
» Ce n'est point leur intérêt particulier qui les a* dirigés ; ce n'est pas lui qui les porte à appeler votre attention sur cette fraction nécessaire de l'instruction publique ; ils ne voient que l'intérêt national, ils ne désirent que la conservation et la propagation de leur art.
» Ils demandant : 1° que la Convention se fasse faire le rapport sur l'organi ation de l'Institut national de musique décrété le 21 brumaire an II;
» 2° Qu'elle renvoie à son Comité d'instruction publique l'examen de cette question : Convient-il de former de pareils établissement dans les grandes communes de la République? » Au nom de l'Institut national de musique.
» Sarrette, Gossec. »
(Archives, Cartons du Comité de l'instruction publique.)
vote un crédit de 2^0 000 francs pour cet établissement, placé dans le local des Menus Plaisirs; fixe les traitements et les pensions de retraite ; établit une bibliothèque spéciale dans l'école nouvelle, et en confie l'administration à cinq inspecteurs et à quatre professeurs. Les inspecteurs chargés en outre de la surveillance de renseignement, étaient :
Gossec,
Grétry,
Méhul,
Lesueur,
Ghérubini.
Il devient monotone, je le sens, de répéter sans cesse qu'ici, comme ailleurs, la Convention avait eu dans ses choix un incomparable bonheur, et que, parmi les artistes contemporains, elle eut le rare mérite d'élire ceux que nommerait encore la postérité. Mais qu'y faire ? Cette monotonie même est son éloge. Son secret, du reste, était bien simple, ici comme ailleurs : c'était de se laisser guider par l'opinion des juges compétents. Elle avait confié à l'Institut même le soin de désigner ses chefs (1).
Les professeurs, dont le nombre dépassait cent, étaient divisés en trois classes.
On remarquera que, dans ce programme, il n'était nullement question de déclamation. La Convention entendait fonder un enseignement complet de la musique,
(1) Le Directoire, l'année suivante, nomma, sous le titre de Commissaire chargé de l'organisation, un véritable directeur, qui resta à la tête du Conservatoire jusqu'à la Restauration. Ce fut Sarrette.
mais rien de plus. L'école de déclamation n'a été jointe au Conservatoire qu'en 1806.
Et maintenant, persisle-t-on a dire que la véritable fondation du Conservatoire date du règne de Louis XYI (1) ?
Pour montrer la différence radicale qui existait enire l'école grandiose de la Convention et l'école royale préparant des sujets pour la musique de Sa Majesté et pour l'Opéra, il suffit de rappeler ici les paroles du premier directeur du Conservatoire , expliquant aux professeurs et aux élèves l'esprit du règlement de l'école, et traçant à l'institution récemment fondée tout un programme, absolument nouveau alors, et qu'elle a rempli :
« Le règlement ne doit pas se borner à organiser les institutions indispensables à l'étude de la théorie générale de la musique ; il faut aussi qu'il fournisse à la pratique les moyens de transmettre les leçons utiles de l'expérience; il faut que les ouvrages des maîtres de tous les temps et de toutes les nations, réunis dans la bibliothèque du Conservatoire, offrent aux recherches des jeunes artistes les conseils du savoir ; il faut que, par une exécution complète dans des exercices solennels, le musicien puisse entendre et faire connaître aux amis des arts des productions qui honorent le sien.
» A côté des musées célèbres que le génie de la liberté forma pour les progrès des sciences et des arts, et leur prospérité dans la République, les amis de la gloire nationale verront s'élever aussi celui de la musique. Cette
(1) M. Ambroise Thomas, de l'Institut, a trouvé le secret de raconter l'histoire de cet établissement (dans Paris-Guide), sans dire un seul mot de sa fondation par la Convention. Il en fait honneur au baron de Breteuil. On a vu ce qu'il en était.
nouvelle institution, en arrachant à l'oubli les chefsd'œuvre de toutes les écoles, offrira l'exposition unique des richesses de cet art, et indiquera à l'histoire sa marche progressive. Tout ce que le génie de la musique a produit de grand sera exécuté par le Conservatoire dans des exercices, soit que ces œuvres aient été consacrées au culte, soit qu'elles aient été écrites dans différentes langues , ou que le goût du nouveau les ait entièrement éloignées du théâtre » (1).
Je le demande au lecteur, ce programme si ample, si neuf ; cet enseignement théorique, pratique, historique; cette publicité, enfin, des exercices solennels: tout cela a-t-il quelque rapport avec l'idée de l'école avortée, fondée par le baron de Breteuil?
Nous avons toujours été en France très -scrupuleux observateurs du précepte qui commande de rendre à César ce qui appartient à César. L'histoire même, l'histoire officielle, celle des historiographes, a souvent rendu ou vendu à César ce qui ne lui appartenait nullement. Il est temps enfin de restituer à l'initiative plébéienne ce qu'elle a eu le mérite de concevoir et d'accomplir.
(1) Discours d'ouverture du 1er brumaire au V.