CHAPITRE II
« On ne verra plus dans l'intelligence d'une grande nation de très-petits espaces cultivés avec un soin extrême et de vastes déserts en friche. »
(Lakanal, Rapport sur l'École normale.)
La première discussion publique qui se soit élevée en France, sur la question sacrée de l'enseignement du peuple, s'ouvrit à la Convention nationale le 12 décembre 1792. Il n'y avait guère plus de deux mois que l'Assemblée était réunie : la guerre était aux frontières, la France se levait pour repousser l'étranger, le procès du roi commençait ; c'est au milieu de ces circonstances tragiques que fut posée la première pierre de l'édifice. Cette date est mémorable ; plus que celle des batailles, elle vaut la peine d'être retenue.
Le rapport fut présenté par Lanthenas, au nom du comité de l'instruction publique (1).
(1) Lanthenas est surtout connu par les écrits de Mme Roland. Tout girondin qu'il fût, il trouva au 31 mai un défenseur inafe-
Lanthenas déclarait que le comité avait pris pour base de son travail le plan de Condorcet, imprimé par ordre de la Convention, mais que, sans s'occuper de la question de l'instruction publique en général, il avait dû aller au plus pressé et proposer d'abord l'organisation des écoles primaires. Il reproduisait à cet égard quelques-unes des considérations énoncées par Condorcet, et insistait surtout sur l'utilité des lectures publiques, dont les instituteurs primaires devaient être chargés. Le rapport était suivi d'un projet de décret, conforme aux idées présentées par Condorcet; nous n'y insisterons pas, les principales dispositions en ayant élé reproduites et légèrement modifiées par les décrets suivants.
Un point mérite d'être signalé en passant.
Dans ce rapport de Lanthenas est formellement stipulée une de ces réformes, dont on oublie naturellement les bienfaits, parce qu'elles ne sont qu'une suppression, et que les générations nouvelles ne remarquent point l'absence d'un abus, dont elles n'ont pas eu l'expérience. Je veux parler des châtiments corporels, si prodigués dans les écoles d'autrefois : usage ignoble et odieux
tendu chez Marat; quand il s'agit de l'arrestation des députés de la Gironde, Marat prit la parole et dit : « J'ai déjà témoigné mon étonnement aux pétitionnaires d'avoir vu sur leur liste Dussaulx, vieillard radoteur, incapable d'être chef de parti ; Lanthenas, pauvre d'esprit, qui ne mérite pas qu'on songe à lui; et Ducos, qui, n'ayant eu que quelques opinions erronées dont on ne saurait lui faire un crime, ne peut être regardé comme un chef contre-révolutionnaire. » Il paraît que Lanthenas, médecin comme Marat, était lié avec lui; la protection dédaigneuse de celui-ci le sauva. Lanthenas resta fidèle à ses convictions, et reprit ses fonctions de médecin sous l'Empire. Il fut exilé en 1816.
contre lequel le premier siècle révolutionnaire — le seizième — avait protesté par la voix de Rabelais et de Montaigne. « Les châtiments d'esclaves, dit Lanthenas, qui ont déshonoré nos anciennes écoles et n'en ont pas été le moindre vice, disparaîtront. . . On obtiendra tout de la jeunesse en intéressant son cœur ; et sa fierté naturelle, si intéressante à conserver intacte pour la liberté, lui restera sans flétrissure. »
La discussion qui suivit, et à laquelle prirent part des orateurs appartenant aux diverses fractions de l'Assemblée, suffirait pour prouver combien sont souvent illusoires les classifications absolues, que, pour plus de commodité, nous établissons dans l'histoire de la Révolution. Les idées les plus hardies, les plus singulières même qui furent présentées dans cette discussion, appartiennent à un discours du girondin Ducos.
Fort hostile aux prêtres, comme presque tous les Girondins, il les excluait absolument de l'enseignement primaire, et se trouvait peu touché des raisons d'économie qu'on faisait valoir pour les admettre. On prétendait qu'on aurait à meilleur marché les frères, «■ vulgairement dits Ignorantins », auxquels l'Empire devait livrer plus tard l'instruction primaire. « Pour moi, répondait Ducos, pour moi, je l'avoue, j'aimerais mieux ruiner le trésor public que de pervertir et de corrompre l'esprit public. C'est par raison, non par économie, que je suis peu disposé en faveur des prêtres; et je me rappelle à leur sujet l'histoire de ce joueur de flûte ancien, qu'on payait simple pour jouer et double pour se taire, car il jouait faux. »
Cette antipathie pour le clergé n'était pas personnelle à Ducos ; mais ce qui lui appartient, c'est le mérite
d'avoir le premier proposé renseignement primaire obligatoire; el il allait même jusqu'à exiger qu'il fût nonseulement obligatoire, mais commun; il refusait au père de famille la faculté de faire instruire chez lui son enfant.
« Un autre principe sur lequel doit reposer l'instruction, disait-il, écarte encore les prêtres des écoles de la République : c'est que l'enseignement doit convenir également à tous les citoyens égaux en droit. J'aurai le courage de tirer de ce principe une conséquence nouvelle, aussi évidente peut-être, mais plus contestée que la première, parce qu'elle heurte avec violence et les fausses idées et les molles habitudes de notre vie égoïste et toute servile. Je pense que tous les enfants dans la République, quel que soit l'état ou la fortune de leurs pères, doivent être assujettis, pour pouvoir parvenir dans la suite aux emplois publics, à suivre, pendant un certain espace de temps, les écoles primaires. Cet assujettissement, va-t-on s'écrier, contrarierait trop durement nos mœurs et nos usages. Je réponds que c'est à cause de cela même que je le propose. Les mœurs d'un peuple corrompu ne se régénéreront point par de beaux discours, mais par de vigoureuses et brusques institutions. Il faut opter entre l'éducation domestique et la liberté ; car, citoyens, tant que par une instruction commune vous n'aurez pas rapproché le pauvre du riche, le faible du puissant..., c'est en vain que vos lois proclameront la sainte égalité : la République sera toujours divisée en deux classes : les citoyens et les messieurs. »
Et il mettait cette opinion sous le couvert d'un homme qui avait peut-être, disait-il, deux grands torts aux yeux de certaines gens, « celui d'être philosophe et celui d'ap-
partenir au département de la Gironde », de Montaigne, lequel se serait félicité, selon lui, d'avoir été soumis par son père à l'éducation commune (1). Ducos oubliait que, s'il faut louer le père de Montaigne d'avoir eu cette idée toute libérale, il ne s'ensuit nullement qu'on eût le droit de l'y contraindre. Car, qu'on le remarque bien, ici il s'agit, non de l'instruction, mais de l'éducation obligatoire hors de la maison paternelle, ce qui est tout différent. L'orateur girondin, il faut en convenir, manque parfois dans ce discours d'esprit pratique, et aussi de ce respect pour la liberté, dont on a souvent voulu faire le privilège exclusif des Girondins.
(1) Voici le passage du Girondin Montaigne, que cite Ducos avec quelques suppressions qui en changent notablement le sens : « Le bon père que Dieu me donna,, qui n'a de moi que la reconnaissance de sa bonté, mais certes bien gaillarde, m'envoya, dès le berceau, nourrir à un pauvre village des siens et m'y tint autant que je fus en nourrice et encore au delà, me dressant à la plus basse et commune façon de vivre : magna pars libertatis est benè moratus venter ; ne prenez jamais et donnez encore moins à vos femmes la charge de leur nourriture (c'est-à-dire de l'éducation des garçons) : laissez-les former à la fortune, sous des lois populaires et naturelles ; laissez à la coutume de les dresser à la frugalité et à l'austérité, qu'ils aient plutôt à descendre de l'âpreté qu'à monter vers elle. Son humeur visait encore à une autre fin, de me rallier avec le peuple et cette condition d'hommes qui a besoin de notre aide ; et estimait que je fusse tenu de regarder plutôt vers celui qui me tend les bras que vers celui qui me tourne le dos ; et fut celte raison pourquoi aussi il me donna à tenir sur les fonts à des personnes de la plus abjecte fortune pour m'y obliger et attacher. » On voit qu'il est ici question, non de l'éducation commune dans une école, mais uniquement de la vie simple et de la fréquentation des pauvres gens ; chose fort sage et qui témoigne d'un noble cœur, mais qui n'a qu'un rapport éloigné avec la question.
Ducos au moins restait dans la question ; mais un autre girondin, Jacob Dupont, excita une véritable tempête, en faisant une profession de foi que personne ne lui demandait, et où il se déclarait nettement athée (1). « Je l'avouerai de bonne foi à la Convention, je suis athée. » Puis, passant à des idées toutes différentes : « Avec quel plaisir, disait-il, je me représente nos philosophes, dont les noms sont connus dans toute l'Europe, Péthion, Sieyès, Condorcet et autres, entourés dans le Panthéon, comme les philosophes grecs à Athènes, d'une foule de disciples venus des différents points de l'Europe, se promenant à la manière des péripatéticiens et enseignant le système du monde, etc. » C'est ainsi que la discussion continuait à dévier, lorsque Marat y mit un terme, en disant avec ce ton dédaigneux qui lui était habituel : « Quelque brillants que soient les discours que l'on nous débite ainsi sur cette matière, ils doivent céder la place à des intérêts plus urgents. Vous ressemblez à un général qui s'amuserait à planter, déplanter des arbres pour nourrir de leurs fruits des soldats qui mourraient de faim. Je demande que l'Assemblée ordonne
(1) Ce discours, assez incohérent, contient ce passage : « En vain Danton nous disait-il piteusement, il y a quelques jours, que le peuple avait besoin d'un prêtre pour rendre le dernier soupir. Eh bien ? pour détromper le peuple, je lui dirais : Danton vous annonce qu'il veut jouir d'un privilège qu'il vous refuse ; il veut vous laisser asservir à la volonté despotique de ce prêtre qui ne croit pas un mot de ce qu'il vous dit, qui vous trompe, et qui ne trompe pas Danton ; et pour vous prouver que ce prêtre n'est pas toujours nécessaire à la dernière heure, contre l'avis de Danton, je lui montrerais Condorcet fermant les yeux à d'Alembert. » En général, sur la question religieuse, les girondins se montrent beaucoup plus passionnés que leurs adversaires.
1l\ ENSEIGNEMENT PRIMAIRE.
l'impression de ces discours, pour s'occuper d'objets plus importants. »
Des objets plus importants que l'instruction du peuple!... Heureusement la Convention ne partageait pas cette indifférence, qui n'eût été qu'une imprévoyance rare de la part d'une assemblée démocratique. On conçoit que les divagations, auxquelles cette discussion donnait lieu, dussent impatienter les hommes de bon sens; mais ce même bon sens leur faisait sentir que les divagations étaient inévitables en un sujet si neuf, si multiple, et qu'aucune application n'était encore venue circonscrire. Pour les idées que la Révolution française voulait enraciner dans le sol et qui devaient faire toute sa force, la question de l'éducation du peuple était une question de vie et de mort, et, nous le savons aujourd'hui, il n'en était pas de plus urgente. La Convention le sentait, sans acception de parti. Oui, sans doute, elle plantait des arbres, dont elle ne devait pas recueillir les fruits ; mais c'est là même ce qui fait sa gloire et son meilleur titre à notre reconnaissance.
A la suite de cette première discussion, le principe seul du décret fut admis et voté en ces termes : « Les écoles primaires formeront le premier degré d'instruction. On y enseignera les connaissances rigoureusement nécessaires à tous les citoyens. Les personnes chargées de l'enseignement dans ces écoles s'appelleront instituteurs. »
Tel est le premier acte législatif qui consacre l'enseignement du peuple.
Les convulsions politiques qui suivirent, l'inlermt* tiable lutte de la Gironde et de la Montagne, et les graves
préoccupations qui en furent la suite, détournèrent pendant quelques mois l'attention de l'Assemblée du projet dont elle avait approuvé les bases. Quand elle le reprit, les circonstances étaient changées; le 31 mai avait écarté de la Convention le parti de la Gironde, et ce fut un membre de la majorité, Lakanal, qui vint, dès le mois de juin 1793, faire son rapport sur l'instruction.
Ce qu'il y a de singulier, c'est que le vaste ensemble d'instruction publique à tous les degrés, auquel plus tard Lakanal devait contribuer autant que personne, semblait abandonné ou tout au moins ajourné. Il n'y était question que de l'instruction primaire, et, quoique le décret proposé ne le dise pas formellement, il semble que la pensée de Lakanal fût alors que les degrés supérieurs de l'instruction dussent être laissés à l'initiative individuelle. C'est du moins l'opinion qu'exprima le journal de Sieyès (Journal d'instruction sociale), en rendant compte du projet auquel il donnait son approbation. « Le comité de la Convention, disait Sieyès, a cru ne devoir offrir qu'un plan d'écoles primaires renforcées. Il s'est borné à faire payer par la bourse commune l'instruction commune à tous. Ce changement ne doit point alarmer les amis des sciences et des arts. Dans un pays comme le nôtre, où la culture de l'esprit, des lettres, des sciences et des arts a fait tant de progrès et occupe un si grand nombre de personnes, il n'est point h craindre de voir se dessécher les sources des connaissances supérieures, des professions savantes et des talents distingués. On peut s'en rapporter pour tout cela à l'industrie particulière, d'autant plus que le nouveau projet répond suffisamment à toutes les difficultés sérieuses qu'on pourrait lui opposer,
par deux dispositions : Tune annonce des encouragements pour les services importants et les grands travaux littéraires, la conservation de certains établissemenis, tels que les jardins des plantes, les cabinets d'histoire naturelle, les bibliothèques, etc., que leur utilité bien reconnue a mis sous la sauvegarde de l'opinion publique; l'autre disposition accorde aux enfants des citoyens pauvres, qui auront montré le germe du vrai talent dans l'éducation commune, des secours suffisants pour les mettre à portée de se perfectionner auprès des professeurs particuliers et dans les lycées ou écoles libres. Il est facile de voir qu'un pareil arrangement sauve tout ce qu'il y a d'essentiel à faire aujourd'hui, en attendant des circonstances plus paisibles et une plus grande muni* ficence nationale dans l'établissement de l'instruction publique. »
Ainsi, provisoirement au moins, une liberté absolue était laissée à l'enseignement supérieur et à l'enseignement secondaire ; et, quant à l'enseignement primaire, la concurrence des établissements libres y était autorisée beaucoup plus explicitement que dans le projet girondin L'article 41 disait :
« La loi ne peut porter aucune atteinte au droit qu'ont les citoyens d'ouvrir des cours et des écoles particulières et libres sur toutes les parties de l'instruction, et de les diriger comme bon leur semble. »
Le décret reproduisait en général les dispositions du projet de Lanthenas relatives aux écoles primaires, qu'il faisait diriger par une commission centrale. Les lectures publiques étaient conservées. La modification la plus importante établissait que les plus jeunes enfants des deux
sexes seraient confiés d'abord à l'institutrice, et que les garçons ne devraient passer entre les mains de l'instituteur qu'après avoir reçu les premières leçons de lecture et d'écriture.
Lakanal se préoccupait, comme Talleyrand et Mirabeau, des fêtes publiques, dont il proposait quelquesunes: d'abord des anniversaires (le 14 juillet et le 10 août); puis des fêtes pour les campagnes, et parmi ces fêtes, relatives en général aux travaux agricoles, il y en avait une dont le titre excita quelques ricanements : Fête des animaux compagnons de U homme. La chose était beaucoup moins bizarre que le nom ; il s'agissait simplement de ces concours d'animaux domestiques, que nous voyons établis aujourd'hui, et pour lesquels on devait donner des prix aux éleveurs. Gomme quelques membres persistaient à répéter ironiquement : « Qu'est-ce que cette fête des animaux ? » Lakanal impatienté leur jeta cette réponse médiocrement parlementaire : « Mes amis, c'est la vôtre! » (1)
Ce décret ne fut pas voté ; les idées étaient trop peu fixées sur les points en contestation pour qu'on pût adopter immédiatement une rédaction définitive. Un travail sur l'instruction publique trouvé dans les papiers de Michel Lepelletier, assassiné quelques mois plus tôt, et dont, par ordre du comité de salut public, Robespierre vint donner lecture le 13 juillet à la Convention, eut apporté peut-
(1) Sieyès, qui s'indigne du dédain avec lequel cette proposition avait été accueillie par quelques membres, mentionne une objection curieuse : « Le croirait-on? il s'est trouvé en Tan deuxième de la république^ cinquième de la révolution, des personnes qui n'ont pas eu honte d'objecter contre la fête « des compagnons de l'homme », qu'elle sentait le matérialisme. »
être un nouvel élément de trouble dans les esprits, si, par une étrange coïncidence, l'assassinat de Marat, commis le soir du jour môme où cette lecture était faite, n'eût bien autrement préoccupé les esprits que la pacifique utopie, mise en avant par Lepelletier et promptement écartée par la Convention.
Il est assez remarquable que la proposition la plus radicale, la plus égalitaire, la plus étrange, qui alors ait été mise en avant au sujet de l'éducation publique, appartienne à un ex-président à mortier du parlement de Paris, issu d'une ancienne famille de robe, et très-probablement le plus opulent des membres de l'assemblée, si Ton en excepte Philippe d'Orléans (1).
Lepelletier ne se contentait pas, comme Ducos, de réclamer vaguement l'instruction commune et obligatoire. 11 voulait que tous les garçons depuis l'âge de cinq ans jusqu'à douze, et toutes les filles depuis cinq ans jusqu'à onze, fussent, dans des établissements de l'État, élevés aux dépens de la république. « L'éducation nationale, disait le décret proposé, sera égale pour tous; tous recevront même nourriture, mêmes vêtements, même instruction, mêmes soins. L'éducation nationale étant la dette de la république envers tous, tous les enfants ont le droit de la recevoir, et les parents ne pourront se soustraire à l'obligation de les faire jouir de ces avantages » (2).
(1) Le vaste et somptueux hôtel de Lepelletier de Saint-Fargeau existe encore, c'est le n° 29 de la rue Culture-Sainte-Catherine.
(2) Articles 1, 2 et 3 du projet de décret proposé par Lepelletier ; voyez son travail publié par son frère, p. 314. Le Moniteur ne donne que des extraits de ce plan d'éducation, dont la lecture, dit-il, dura plusieurs heures.
Outre ces dispositions qui avaient le double inconvénient de ne tenir aucun compte de la liberté, de la tendresse, des droits légitimes des parents, et en outre d'être très-dispendieuses pour la nation, Lepelletier avait écrit l'article suivant : « Lorsqu'une femme conduira un enfant âgé de cinq ans à l'établissement d'éducation nationale, elle recevra de la république, pour chacun des quatre premiers enfants qu'elle aura élevés jusqu'à cet âge, la somme de cent livres, le double pour chaque enfant qui excédera le nombre de quatre jusqu'à huit, et enfin trois cents livres pour chaque enfant qui excédera ce nombre. Aucune mère ne pourra refuser l'honneur de cette récompense ; elle n'y aura droit qu'autant qu'elle justifiera, par une attestation de la municipalité, qu'elle a allaité son enfant.» Lepelletier subvenait à toutes ces somptuosités par une taxe progressive. Il voulait bien toutefois consentir à ce que, pendant quatre ans encore, cette éducation ne fût que facultative : mais passé ce terme, elle devenait obligatoire.
Il ne semble pas que les idées de Lepelletier aient rencontré beaucoup d'adhérents parmi les esprits pratiques et heureusement plus amis de la liberté dont se composait en général la Convention. On devait cependant à la mémoire de Lepelletier de discuter au moins la question particulière, que son plan introduisait dans la discussion, je veux dire l'entretien de tous les enfants dans des maisons où ils resteraient à demeure pendant plusieurs années. C'est ce qu'on fit dans les séances du 30 juillet, du 13 août 1793. Grégoire prononça dans la première de ces séances un discours très-net et très-ferme, où, tout en admettant le principe de l'instruction commune, il reje-
30 ENSEIGNExMENT PRIMAIRE.
tait ce que, pour nous servir d'un terme plus moderne et plus clair, nous appellerons Yinternat, un internat gratuit et obligatoire. « Je rends, dit-il, un juste hommage à ce martyr de la liberté, dont la mémoire sera chère à jamais aux Français ; il est dans son ouvrage plusieurs vues sublimes, auxquelles la nation imprimera sans doute le sceau de l'approbation; avec lui, avec vous, j'adopte une éducation commune, mais j'en excepte le projet de rassembler à demeure les enfants dans les maisons nationales. » C'était ce dernier point qu'il entendait discuter : d'abord l'instruction seule devant coûter 25 millions d'après les calculs les plus modérés, ce n'était pas trop, disait-il, d'ajouter 100 francs pour la dépense annuelle d'entretien de chaque enfant, même en admettant avec Lepelletier, que les ateliers d'industrie qui devaient être annexés aux écoles, allégeraient en partie les charges de l'État. Or le nombre des enfants de cinq à douze ans, d'après les données les plus vraisemblables de la statistique, s'élevant en France à trois millions environ, trois millions d'enfants à 100 francs par tête coûteraient au minimum 300 millions (1), c'est-à-dire que cet(e dépense « doublerait presque les contributions annuelles ». Il fallait en outre compter une « première mise dehors, et qui devrait être immense, pour fonder, approprier, meubler ces maisons et ces dépendances ». A ces consi-
(1) C'est par suite d'une confusion que M. Louis Blanc affirme , (tome IX, p. 407 de son Histoire) que Lakanal répondit plus tard à cette objection, en prouvant que les écoles primaires ne coûteraient pas plus de 54 millions. Personne n'a répondu à ce calcul de Grégoire, et je crois qu'on ne pouvait pas y répondre. Le discours de Lakanal (26 frimaire) ne parle que des écoles primaires externats, et c'est Yinternat seul que combat Grégoire.
dérations financières, Grégoire joignait des considérations morales d'une grande valeur, et entre autres, la nécessité de ne point séparer les enfants de leur famille, dans l'intérêt de leur moralité et de celle de leurs parents. « N'avez-vous pas observé, dit-il, que des enfants sont un lien d'amitié habituelle entre un mari et une épouse; que l'existence de ces enfants, en multipliant les rapports entre les auteurs de leurs jours, prévient ou étouffe souvent les divisions ; que la crainte de scandaliser et la nécessité de maintenir le respect filial empêchent souvent les parents de se livrer à des excès? Vainement me direz-vous que la proximité de la maison nationale leur permettra de les voir fréquemment; ces déplacements sont aussi contraires à l'intérêt de leurs travaux qu'à celui de leur cœur. C'est dans les campagnes surtout que le père éprouve le besoin de reposer ses regards sur ses enfants, qui ne lui devraient rien s'ils ne lui devaient que la vie, mais sur lesquels il acquiert, par ses soins, le droit d'obtenir la réciprocité dans sa vieillesse. » — Ces considérations, et d'autres du même genre, furent reproduites par les divers orateurs, qui prirent la parole dans cette discussion (1); en fait, un seul membre, et ce fut Robespierre, appuya le projet de Lepelletier, mais assez faiblement et par des raisons assez vagues, qui ne répondaient pas, ce me semble, aux très-sérieuses objections de Grégoire et de ses collègues. Quant à Danton, qui prit deux fois la parole dans la
(1) Le Moniteur mentionne un discours de Lequinio, mais il n'en cite rien. Ce discours, imprimé par ordre de la Convention, se prononce pour l'éducation commune, mais sans rien dire de précis sur la question essentielle, Y internat des écoles primaires.
dernière séance, ses deux discours sont caractéristiques et suffiraient pour peindre le fougueux orateur dont la parole intempérante dépassa toujours les actes, quand elle ne servit pas à les calomnier. Tout d'abord, la véhémence avec laquelle il paraît défendre le projet de Lepelletier et s'élève contre l'éducation domestique « qui rétrécit tout », le dédain éloquent, mais peu pratique, qu'il affiche pour la grande objection, c'està-dire celle des finances (1), tout ferait croire qu'il va se prononcer pour le plan lacôdémonien de Lepelletier plus nettement que Robespierre, et voici pourtant à quelle conclusion plus que modeste il aboutit : « On a dit qu'il répugnerait aux cœurs des cultivateurs de faire le sacrifice de leurs enfants. Eh bien! ne les contraignez pas, laissez-leur-en la faculté seulement. Qu'il y ait des classes où ils n'enverront leurs enfants que le dimanche seulement, s'ils le veulent... Je demande que, sauf les modifications nécessaires, vous décrétiez qu'il y aura des établissements nationaux où les enfants seront instruits, nourris et logés gratuitement, et des classes où les citoyens, qui voudront garder leurs enfants chez eux, pourront les envoyer s'instruire. »
C'est-à-dire, en résumé, internats facultatifs, ce qui était beaucoup ; externats également facultatifs, ce qui était trop peu, si Ton n'exigeait pas que les citoyens prouvassent qu'ils faisaient donner chez eux Pinstruction
(\) « Quand vous semez dans le vaste champ de la république, vous ne devez pas compter le prix de cette semence. Après le pain, l'éducation est le premier besoin du peuple. » (Moniteur du 15 août 1793.) Le discours de Grégoire se trouve dans celui du 11 août.
primaire à leurs enfants. C'était une conclusion bien humble après de si bruyantes prémisses; elle fut pourtant provisoirement adoptée. Néanmoins la Convention ne devait pas s'arrêter aux conclusions de Danton, et si l'internat gratuit devait être réservé à quelques écoles spéciales, les citoyens ne devaient pas rester libres de ne pas envoyer leurs enfants aux écoles : ils allaient y être obligés.
Il avait été décidé que la discussion sur l'instruction serait reprise tous les jeudis. Il en résulta que ces débats recommencés à plusieurs jours d'intervalle et séparés souvent par des événements bien autrement émouvants, se traînèrent assez péniblement sans aboutir, les mêmes questions, qui semblaient épuisées, étant souvent reprises, et avec des solutions différentes par de nouveaux orateurs. On se tromperait fort en effet, si l'on croyait que les idées fussent arrêtées, même sur les poinls essentiels, et également acceptées par des membres habitués à voter ensemble sur les questions politiques. C'est ainsi que le montagnard Duhem se prononce contre l'éducation commune : « On nous a, dit- il, proposé l'éducation commune comme à Sparte. Mais Sparte était un couvent, une abbaye de moines. » Le dantoniste Thibaudeau se prononce contre l'instruction obligatoire (1), que Dan-
(1) Ce qui peut sembler curieux, c'est cette crainte naïve exprimée par Thibaudeau (mort comte et sénateur) que le décret proposé n'assure aux instituteurs un excès de bien-être et d'influence. « Les instituteurs, avec un revenu de 1200 livres, seraient les plus riches citoyens dans beaucoup de communes, et avec l'influence morale qui appartient à leur état, ils deviendraient bientôt des curés.» Il réussit à faire décider qu'ils seraient payés à proportion du nombre de leurs élèves (les instituteurs 20 francs et les institutrices 15 francs par an pour chaque élève).
ton, toujours très-absolu en théorie, fait voter dans la séance du 22 frimaire. Thibaudeau, qui voulait réserver aux parents la faculté de ne pas envoyer leurs enfants aux écoles publiques, avait invoqué « les droits de la nature ». Danton répond :
« Il est temps de rétablir ce grand principe qu'on semble méconnaître : que les enfants appartiennent à la république avant d'appartenir à leurs parents (1). Personne plus que moi ne respecte la nature. Mais l'intérêt social exige que là seulement doivent se réunir les affections. Qui me répondra que les enfants, travaillés par l'égoïsme des pères, ne deviennent dangereux pour la république ? Nous avons assez fait pour les affections, devons-nous dire aux parents ; nous ne vous les arrachons pas, vos enfants, mais vous ne pouvez les soustraire à l'influence nationale. »
Ajoutons, du reste, qu'il ne s'agissait plus ici, comme dans îe projet de Lepelletier, d'enfermer les enfants séparés de leurs parents, dans des maisons d'éducation cornmune : il n'était question que d'obliger les parents à leur faire donner l'instruction nécessaire à tous.
Sept jours plus tard, 29 frimaire, an II (19 décembre 1793), la loi était enfin votée.
Le premier article était celui-ci: « L'enseignement est libre. Il sera fait publiquement. »
(1) Je dois dire que je copie ici le Moniteur. Dans le Journal de r instruction publique (n° 25), outre cet argument, Danton en fait valoir un autre, meilleur à mon sens, c'est que : « Nul n'est le maître de ne pas donner l'instruction à ses enfants. » En général, la feuille spéciale que je viens de citer est beaucoup plus complète que le Moniteur sur toutes les questions relatives à l'instruction, aux arts, aux lettres et aux sciences pendant la Révolution.
Les citoyens ou citoyennes, voulant ouvrir une école, devaient en faire la déclaration à la municipalité, désigner la science ou l'art qu'ils voulaient enseigner, et produire un certificat de civisme et de bonnes mœurs. Point d'autre formalité.
Le premier degré d'instruction seul devait être salarié par l'État.
Les parents qui négligeraient d'envoyer leurs enfants aux écoles primaires étaient passibles, la première fois d'une amende égale au quart de leurs contributions, et en cas de récidive, d'une amende double et de la privation pendant dix ans de leurs droits de citoyen.
Une loi du 27 brumaire an III (17 novembre 1794), rédigée par Lakanal, modifia en quelques points le décret précédent, supprima l'obligation quant aux parents, pour la faire peser indirectement, et, il faut le dire, injustement sur les enfants seuls. Tout jeune homme qui n'avait pas fréquenté les écoles primaires devait subir un examen, et « s'il était reconnu qu'il n'eût pas les connaissances nécessaires à des citoyens français, écarté, jusqu'à ce qu'il les eût acquises, de toutes les fonctions publiques. » Le salaire des instituteurs était fixé de de 1200 à 1500 francs, des institutrices de 1000 à 1200, selon les localités.
Enfin, toutes ces lois partielles venaient se fondre, le 3 brumaire an IV (25 octobre 1795) dans la loi générale qui organisait l'ensemble de l'instruction publique. Toute mesure coercitive disparaissait à l'égard des parents ou des enfants, et les instituteurs, logés seulement par l'État, recevaient des élèves une rétribution annuelle fixée par l'administration du département, mais dont un quart
des élèves pouvait êire exempté « pour cause d'indigence ». La réaction qui suivit thermidor se faisait ici tristement sentir : l'instruction du pauvre avait cessé d'être une dette sacrée !
Il faut dire d'ailleurs que le zèle de la Convention s'était heurté partout contre l'apathie des administrations, et aussi et surtout contre l'indifférence, l'hostilité même des populations soigneusement entretenue et envenimée par les ennemis de la république. Il faut déjà être instruit pour apprécier les bienfaits de l'instruction, et l'ancien régime avait légué à la Révolution des générations peu préparées aux réformes si nécessaires, qu'elle tentait généreusement d'introduire (1). Le gouvernement qui succéda à la Révolution, et qui n'avait pas l'habitude en d'autres matières de tenir grand compte des résistances, même les plus légitimes, n'eut garde de violenter sur ce point des préjugés qui ne pouvaient nuire qu'à l'établissement de la liberté. Sous le Consulat et sous l'Empire, « jusqu'à l'ordonnance du 29 février 1816, les écoles primaires
(1) Dans les premiers temps, surtout en 1794, quand les administrations ont encore tout leur zèle à cet égard, on trouve [Correspondance du Comité d'instruction publique ^ Archives) des plaintes réitérées contre la mauvaise volonté des paysans. Dans les villes, les écoles marchent assez bien ; mais dans les campagnes il est impossible de faire venir les enfants à l'école pendant la belle saison : les parents les emploient aux travaux de la campagne. Je trouve notamment cette plainte dans deux rapports, l'un de l'agent national d'Ornans (d floréal an II), l'autre de l'administrateur de Commercy (prairial an II). Ailleurs, on constate que dans quelques communes les paysans repoussent les instituteurs parce qu'ils craignent de les voir remplacer leurs curés « auxquels ils tiennent beaucoup » . Autre plainte fréquente : les livres élémentaires manquent.
restèrent abandonnées à elles-mêmes : l'administration ne cessa d'annoncer et de promettre une réglementation qui, par le fait, se trouva indéfiniment ajournée. On trouve quelquefois dans les budgets de l'Empire une somme de 4250 francs accordée au noviciat des écoles chrétiennes (Une des premières préoccupations de l'Empire avait été le rétablissement de cette institution). C'est tout ce qui parut possible ou nécessaire dans un temps ou nous étions maîtres de l'Europe » (1).
Si l'autorité impériale eût déployé, pour implanter les écoles, le quart de l'énergie avec laquelle elle appliqua chaque année une innovation encore moins populaire et beaucoup plus pénible sans aucun doute, — la conscription, — elle eût triomphé à coup sûr des mauvaises volontés, contre lesquelles la Convention avait échoué, et nous serions aujourd'hui au niveau de la plupart des peuples européens pour les connaissances premières, né-
(i) Jules Simon, l'École, p. 40. —Voyez sur le môme sujet deux excellents articles de M. Mastier, Revue moderne, 1er septembre et 1er octobre 1865. — A la fin de l'Empire, et après la première Restauration, les écoles primaires comptaient 737 369 garçons (Lettre de Carnot à l'Empereur, 9 mai 1815, dans sa Corresp., p. 129.)
En 1830 969 340 garçons.
En 1848 2 176 079 —
plus 1 354 056 filles.
C'est seulement sous le gouvernement de Juillet que l'État a commencé à ouvrir les écoles de filles qu'établissait la loi de la Convention. (J'emprunte ces chiffres à un article de M. de Montalivet, Bévue des deux mondes, du 15 juin 1864, p. 1011.) Il faut ajouter que la loi, qui crée véritablement l'instruction primaire pour les filles, est de cette année même 1867. despois. 3
cessaires à tout homme el plus encore à tout citoyen. Mais l'ignorance obstinée fut le seul réfractaire que les trop zélés préfets de l'Empire crurent devoir traiter avec ménagement.