‹ Le vandalisme révolutionaireChapitre 53 sur 58 · PAR LES ÉVÉNEMENTS · texte numérisé non relu

PAR LES ÉVÉNEMENTS

Une grande partie de la population parisienne n'en eût pu dire autant. Rien ne vint interrompre ses habitudes frivoles, et, même après le 10 août, même après le 21 janvier, jusque dans les moments les plus sombres de

(1) Revue rétrospective, t. V, p. 128,

la terreur, les théâtres, les lieux de plaisir, toujours remplis d'une foule empressée, semblaient témoigner que rien n'était changé en France : la frivolité de l'ancien régime avait survécu à ce régime même.

VAlmanach des Muses, VAlmanach des Grâces, paraissaient comme ci-devant, toujours bourrés de petits vers badins et pimpants. Ce dernier recueil nous donne, par exemple, la récolte des pièces galantes écîoses pendant l'année 1793, et commence l'Annuaire des Grâces pour 179/i par le couplet suivant, où le contraste caractéristique du passé et du présent se marque même entre le titre de la chanson et l'indication de l'air :

.4 la citoyenne *** (air de la Baronne),

A la plus belle L'amour destine ce recueil.

A ses ordres je suis fidèle, Et je le porte avec orgueil

A la plus belle.

De son £Ôté, VAlmanach des Muses se croit obligé de joindre aux fadeurs obligées de ces sortes de recueils, soit la Marseillaise, soit Y Hymne à la Liberté, récité au lycée par le citoyen La Harpe.

Mais malgré ces légers sacrifices aux graves préoccupations du moment, il n'en est pas moins vrai que le fond du recueil se compose du bagage ordinaire : madrigaux, épigrammes, impromptus et autres délassements des temps les plus paisibles. Rien n'a pu effaroucher la muse légère ou la déterminer à changer de ton.

Quant à la littérature dramatique, c'est de 1793 que

date surtout le développement extraordinaire du vaudeville (1).

Cet enfant du plaisir veut naître dans la joie !

Qui donc alors s'abandonnait à cette joie égoïste et à cette indifférence, plus féroce peut-être en des temps si graves que les frénésies les plus extrêmes du fanatisme? Hélas ! c'était au moins une notable partie de la population de Paris, puisque vingt théâtres ne suffisaient point à satisfaire la curiosité du public. Sans doute les pièces de circonstance abondaient alors, beaucoup moins pourtant qu'on ne semble le croire. Sur le théâtre du Vaudeville, par exemple, récemment ouvert, on ne compte pas moins de quarante pièces représentées pendant l'année 1793, et si j'en juge par les titres donnés dans YAlmanach des Spectacles pour 1794, je ne vois guère qu'une dizaine de pièces à intentions républicaines. Néanmoins, l' Almanach des Spectacles vante le caractère patriotique de ce théâtre et des pièces que l'on y joue. « C'est, ajoute-t-il, surtout depuis la Révolution que le Vaudeville a repris sa force et son véritable caractère. » Le répertoire des autres théâtres ne semble pas en général annoncer des préoccupations plus élevées.

Ce singulier phénomène a frappé les contemporains. Saint-Just, qui a passé sa courte et sombre jeunesse à

(1) M. Eug. Maron, Histoire littéraire de la Convention, p. 343. Pour l'histoire des lettres à cette époque je renvoie à ce remarquable travail, ainsi qu'à l'ouvrage de M. Gérusez {La Littèrature pendant la Révolution). Ce dernier livre est du reste assez bref pour tout ce qui concerne la période conventionnelle.

s'étonner de ne point vivre à Lacédémone, se demande ia cause de cette assiduité aux théâtres les plus vulgaires , et il la trouve surtout dans les facilités accordées aux membres des sections et dans le gran 1 nombre d'agents que le gouvernement centralisé à Paris était contraint d'y entretenir. « La Feuille villageoise et la Décade philosophique, dit M. Maron, donnent une explication en plusieurs points conforme à celle deSaint- Just. Elles y ajoutent les fortunes créées par l'agiotage sur les assignats et par les spéculations sur les biens nationaux. » Tout cela explique bien comment il se trouvait un public nombreux pouvant aller au théâtre, mais n'explique nullement ni l'intérêt léger qu'il y portait, ni le caractère frivole des pièces qu'on lui servait au milieu d'événements dont le tragique spectacle semblait de nature à absorber non pas seulement les convictions sincères, mais la plus égoïste curiosité. Peut-être l'explication la plus simple de ce fait étrange est-elle dans l'invincible force des habitudes, et dans cette légèreté d'esprit dont tant d'épreuves diverses ont quelque peu corrigé notre race, sans la modifier autant qu'il le faudrait.

Voltaire écrivait le 2 août 1761 : «Je m'imagine toujours, quand il arrive quelque grand désastre, que les Français seront sérieux pendant six semaines. Je n'ai pu encore me corriger de cette idée. » Voltaire eût pu ici faire un retour sur lui-même. Quelle que soit son incontestable et sérieuse persévérance que dissimulait en partie la légèreté de ses propos et quelquefois de sa conduite, lui-même était très-Français en ce point, et c'est ce qui explique son influence énorme et sur ses contempo-

rains, et sur la France actuelle. Sa puissance a été surtout de rester une conviction sérieuse servie par des défauts qui sont les nôtres.

On n'imagine point d'ailleurs combien , dans une nation habituée à demeurer étrangère aux événements publics, il restait de gens se tenant à l'écart, à l'heure môme où les événements publics semblaient toucher à toutes les existences et intéresser par force les esprits les plus rebelles à toute préoccupation patriotique. En temps ordinaire, ce qu'on appelle l'opinion publique est toujours celle d'une infime minorité. C'est l'erreur incurable des esprits convaincus ou tout au moins absorbés par une préoccupation constante, d'attribuer à tout le monde les idées qui les intéressent, et de diviser leurs contemporains en trois ou quatre catégories, parmi lesquelles ils oublient toujours de compter la plus nombreuse, celle qui, à un moment donné, déjoue tous les calculs des politiques et fait pencher la balance dans un sens inattendu, je veux dire le parti des indifférents. Cette classe de gens, qui n'assiste parfois aux plus terribles événements que comme à un spectacle, et qui même aux jours les plus navrants de 1814 et 1815 n'a guère vu qu'un défilé d'uniformes inaccoutumés, était sans doute moins nombreuse en 1793 qu'à toute autre époque : elle n'en existait pas moins. Elle devait triompher plus tard, au temps du Directoire : mais, en attendant, elle subsistait en dehors du grand courant qui semblait emporter la société tout entière. Le mouvement des grands fleuves d'Amérique n'est sensible et violent qu'à leur centre ; mais le long de leurs rives indécises ils laissent, à moitié cachés sous une vé-

gétation abondante et parée de fleurs, d'inertes marécages et des étangs immobiles, au milieu desquels l'énorme masse passe sans les remuer.

Si de la littérature légère on passe à des pièces d'un ordre en apparence plus élevé, on trouve d'abord sur les principales scènes d'incroyables fadeurs, des bergeries à faire envie à Berquin, ou des tragédies toujours scrupuleusement conformes aux règles classiques. L'Église et le trône sont renversés ; mais le dogme des trois unités n'a guère trouvé d'incrédules, et le pseudo-Aristote règne encore, quand Louis XVI est détrôné. Des tragédies de l'ancien répertoire, mises en oubli, sont reprises avec succès, et les circonstances leur rendent une sorte d'àpropos. L'esprit public leur devait bien cela ; car c'est à l'école de la tragédie, comme à celle de Rome ou de Sparte, assez mal comprise par Rollin ou par Mably, que s'est formée cette génération. Les plus indépendants même en gardent quelque chose au moins dans la forme, et il est difficile de concevoir comment tant d'idées nouvelles ont pu apparaître^ sans que le vêtement, dont elles se couvrent, ait notablement changé. Loin d'accuser la Convention, comme on l'a fait, d'avoir révolutionné la langue littéraire, on pourrait lui reprocher, au contraire, d'être restée trop fidèle aux habitudes de langage solennel empruntée aux traditions académiques: jamais l'esprit classique n'a plus universellement dominé. Les discours de cette époque, remplis de métaphores mythologiques, de réminiscences de l'histoire ancienne,

LES LETTRES SOUS LA CONVENTION. 3Zl5

d'allusions à l'histoire de Rome (telle qu'on la savait alors), nous étonnent, nous déroutent; les harangues des Girondins surtout ne peuvent parfois se comprendre qu'à l'aide du dictionnaire de Chompré..« La Révolution est comme Saturne, » dira Vergniaud, « elle dévore ses enfants ! » Je doute qu'une assemblée moderne saisît aussi couramment que la Convention ce que cela voulait dire. Ailleurs, Vergniaud dira : « Lorsque Guillaume Tell ajustait la pomme fatale placée sur la tête de son fils, il s'écriait : « Périssent mon nom et ma mémoire, pourvu que la Suisse soit libre; et nous aussi, etc. » Et nous aussi, nous nous demandons où Guillaume Tell, personnage plus légendaire qu'historique, a pu prononcer ces paroles, et nous arrivons enfin à découvrir dans une tragédie de Lemierre, reprise alors avec succès, ces mots qui, de la fiction, sont passés dans l'histoire :

On a trop préféré la gloire à la vertu.

Que de si grands projets par nos mains s'accomplissent,

Que la Suisse soit libre, et que nos noms périssent !

Et le vers du pauvre Lemierre aura une si belle fortune que d'autres le répéteront encore, après Vergniaud.

L'esprit le plus vif et le plus libre du temps, Camille Desmoulins, n'aura garde de manquer en ce point à la tradition; ses exemples historiques seront presque toujours empruntés à l'antiquité ; tout au plus forcera-t-il les héros antiques à endosser la carmagnole, et sous ce léger travestissement il présentera toujours avec confiance aux Cordeliers le bon jacobin Aristide, maire d'Athènes, si traîtreusement dénoncé par le conlre-révo-

lutionnaire Thémistocle, ex- feuillant. Tout cela sera aussi bien reçu dans la section de Brutus (rue Fontaine- Molière) j que près de Saint-Sulpice, section de Mucius Scœvola.

Cette manie de consulter en tout l'antiquité a fourni aux adversaires de la Révolution une anecdote qu'on a souvent citée comme très-propre à caractériser l'ignorance des législateurs de la Convention, et que nous citerons, nous, comme plus propre encore à caractériser la légèreté de ceux qui la répètent encore. Voici cette historiette banale, qu'aux premiers mots que nous allons citer, le lecteur reconnaîtra pour l'avoir vue partout :

c Nous ne sommes plus au temps, Dieu merci, a dit M. Mérimée, où certain lundi un législateur écrivait ces lignes célèbres à un bibliothécaire : « Mon cher ami, envoyez-moi les lois de Minos ; j'ai une constitution à faire pour jeudi. (1). »

Ces lignes, — célèbres, j'en conviens, mais qui ont un premier tort, c'est d'être inexactes, — sont la traduction libre d'un billet, dont par exception l'authenticité (sinon la date) semble incontestable, car le fac-similé de l'autographe a été reproduit dans Y Isographie des hommes de la Révolution ; le voici :

7 février 1793.

Cher concitoyen, Chargé, avec quatre de mes collègues, de préparer pour lundi un plan de constitution, je vous prie en leur nom et au mien de nous procurer sur-le-champ les lois de Minos, qui doivent se trouver dans un recueil de lois grecques. Nous en avons un besoin urgent.

(1) Mélanges, p. 148.

Les lettres sous la convention. 3^7

Je serai ici de bonne composition.

Je conviendrai d'abord que les lois de Minos étaient parfaitement inutiles à consulter, quand il s'agissait de donner une constitution au peuple français.

J'admettrai même, si l'on veut, que le signataire de cette lettre croyait à l'existence d'un recueil de lois rédigé par Minos (car c'est là tout le sel'de l'anecdote), et qu'il ne se bornait pas à demander à la Bibliothèque nationale le résumé des lois que la tradition attribuait à Minos, comme cette même tradition en attribuait d'autres à Solon, à Lycurgue ou à tout antre législateur de l'antiquité.

J'admettrai enfin, comme concession dernière, que les savants collègues du signataire de ce billet, les Gambacérès, les Merlin de Douai, les Treilhard, — c'est-à-dire les futurs auteurs du Gode civil, — étaient capables de s'associer à cette ânerie.

Quand j'aurai fait toutes ces concessions, qu'en résultera t-il? Rien contre la Convention elle-même. Maison en pourra conclure, si l'on y tient, que pour l'histoire en générai et pour l'histoire du droit en particulier, l'éducation de l'ancienne magistrature française, si grave, si savante, comme chacun sait, laissait peut-être quelque chose à désirer. Car le signataire de cette lettre n'est autre que Hérault de Séchelle, d'une ancienne famille dérobe, neveu du maréchal de Gontades, ex-avocat général au parlement de Paris...

Si donc ce billet, si souvent cité, avait le sens qu'on veut y voir, il ne prouverait qu'une chose : ce serait l'ignorance et de l'ancienne magistrature d'avant 1789, et celle de la magistrature qui fit plus tard le Gode civil. Ge n'est pas là sans doute ce que l'on espère démontrer.

Pour moi, je n'y vois qu'une chose, c'est le travers que j'ai signalé plus haut, c'est-à-dire une préoccupation constante de ce qu'a pensé l'antiquité. La Convention, loin d'être trop peu lettrée, avait, au contraire, le défaut d'être une assemblée trop littéraire. Ce défaut s'explique par la composition même de cette législature, où sur sept cent quarante -neuf membres on ne comptait pas moins de deux cents hommes de loi, beaucoup de médecins, de savants, de gens de lettres, d'officiers des armes savantes, et aussi, — chose curieuse que je n'ai vu noler nulle part, — une cinquantaine de membres qui avaient appartenu ou appartenaient encore à l'état ecclésiastique.

Je ne prétends pas, comme on le voit, que cette manie de s'en référer à l'antiquité, quand il s'agissait de droits essentiellement modernes, fût toujours parfaitement intelligente, et je n'approuve pas davantage cette habitude de reproduire dans le langage même les formes et les allures de l'antiquité classique. Chaque époque a son jargon, dont le ridicule ne devient sensible qu'à ceux qui en parlent un autre, tout aussi ridicule d'ailleurs, et qui ne tarde pas à s'user à son tour. La Révolution française parlait le langage classique, comme la Révolution d'Angleterre avait parlé celui de la Bible : ce qui ne les a pas empêchées, pourtant, l'une et l'autre, de faire des choses assez nouvelles, et qui ne se trouvaient ni dans l'antiquité classique, ni dans les livres saints.

Parmi les services essentiels rendus à l'intelligence humaine, et plus féconds en conséquences que l'antiquité

ainsi travestie, il faut mettre en première ligne le droit solennellement reconnu aux écrivains, de s'approprier leurs conceptions. C'est la Convention qui, par un acte mémorable, a consacré enfin la propriété littéraire. Les gens de lettres s'en souviennent- ils? Et si, parmi les historiens hostiles à cette assemblée, il s'en trouvait un seul (ce qui ne s'est pas rencontré encore) qui, d'un livre hostile à la Révolution, eût pu faire une œuvre durable, daignerait-il au moins songer que c'est à la Convention elle-même qu'il doit la propriété de cette œuvre, destinée à dénigrer la Convention ?

On sait quelle était la situation précaire de l'écrivain sous l'ancien régime. Un premier droit lui manquait, le droit à la publicité; ce droit dépendait du bon plaisir de l'autorité. Presque tous les chefs-d'œuvre de notre prose, ou, pour mieux dire, tout ce qui dans notre littérature classique marque un progrès réel de l'esprit humain se compose de livres défendus : les Provinciales, brûlées par la main du bourreau ; le Télémaque, arrêté aux frontières, ainsi que les divers Mémoires, quand il leur arrivait de pouvoir paraître même à l'étranger; le Charles XII et le Siècle de Louis XI V, de Voltaire, ses ouvrages les plus inoffensifs, sans parler de ses œuvres plus accentuées, de son Essai sur les mœurs, par exemple; les Lettres persanes, de Montesquieu; l' Emile et le Contrat social, de Rousseau; tous livres proscrits, et qui ne durent le jour qu'à la dangereuse ressource des presses clandestines et à la complicité des presses étrangères. On n'a pas oublié, je suppose, la peine de mort portée en 1769, par arrêt du Parlement, contre tout auteur d'écrits tendant à émouvoir les esprits. Le tout en despois. 20

pleine tranquillité intérieure. A ce régime de compression, qui eût réussi à étouffer une bonne partie de notre gloire littéraire, si le gouvernement avait pu accomplir tout le mal qu'il se proposait, la Révolution avait substitué la liberté.

Mais la liberté n'était rien pour l'écrivain pauvre s'il ne pouvait tirer de ses écrits le tribut légitime dont parle Boileau, et qui, toujours à peu près nul, sous l'ancien régime, forçait inévitablement l'écrivain à recourir aux pensions et aux protectorats intéressés, mortels à toute indépendance. Un arrêt du Conseil, de 1777, avait bien constaté théoriquement les droits des auteurs et de leur postérité ; c'était la première fois, depuis deux siècles de gloire littéraire, que l'autorité intervenait d'une manière explicite pour reconnaître aux écrivains la propriété de leurs œuvres. Ces droits, mal définis et toujours contestés, rendus d'ailleurs illusoires dans la pratique par l'absence d'une liberté réelle, manquaient de toute garantie sérieuse. La littérature française avait produit d'immortels chefs-d'œuvre, sans avoir pu assurer aux écrivains qui faisaient sa gloire d'autre ressource sérieuse que les générosités capricieuses et souvent peu éclairées des rois et des grands seigneurs. En somme, on ne pourrait citer un écrivain de talent, avant 1789, qui ait dû à sa plume le pain de sa famille. Rien que pour exister, presque tous avaient eu besoin ou de posséder un patrimoine, ou de tendre la main aux pensions. Rousseau seul avait eu pour sa propre pensée ce respect de ne pas lui demander le pain de chaque jour, à une époque où une pensée indépendante exposait toujours l'écrivain à quelque chose de pis que l'indigence. ïl s'était créé un métier.

L'ère nouvelle pour la littérature, celle qui lui permet

enfin de vivre digne et respectée, date seulement de la Révolution.

Le 19 juillet 1793, la Convention nationale fixa le droit des écrivains et des artistes à la propriété de leurs œuvres. C'était, comme le disait le rapporteur, après la déclaration des droits de l'homme et du citoyen, la déclaration des droits de V intelligence.

Ce rapporteur était encore Lakanal.

« De toutes les propriétés, disait-il, la moins susceptible de contestation, celle dont l'accroissement ne peut ni blesser l'égalité républicaine, ni donner d'ombrages à la liberté, c'est sans contredit celle des productions du génie; et si quelque chose doit étonner, c'est qu'il ait fallu reconnaître cette propriété, assurer son libre exercice par une loi positive; c'est qu'une aussi grande Révolution que la nôtre ait été nécessaire pour nous ramener sur ce point, comme sur tant d'autres, aux simples éléments de la justice la plus commune. »

Le décret portait que : « Les auteurs d'écrits en tous genres, les compositeurs de musique, les peintres et graveurs, jouiraient durant leur vie entière du droit exclusif de vendre, faire vendre, distribuer leurs ouvrages dans le territoire de la République, et d'en céder la propriété en tout ou en partie. Les héritiers devaient jouir des mêmes droits pendant dix ans. >>

Après tant de travaux, de discussions, de dispositions législatives sur cette question si controversée, n'oublions pas au moins quelle assemblée, lorsque la question était neuve, a eu le mérite de proclamer les principes en pareille matière, et de régler des droits si délicats avec autant de mesure et de bon sens.

Il faut dire qu'à l'égard de la propriété des œuvres dramatiques, la Convention avait été en partie devancée par l'Assemblée constituante. Celte première réforme, qui affranchissait les auteurs à l'égard des comédiens, comme la seconde à l'égard des libraires, avait été préparée et provoquée par Beaumarchais (1). Mais après avoir vainement tenté depuis 1775 de faire reconnaître les droits de l'auteur dramatique à la propriété de sa pièce, l'auteur de Figaro ne recueillit qu'auprès de l'Assemblée constituante le fruit de ses persévérants efforls. La loi du 13 janvier 1791 assura aux auteurs dramatiques la propriété de leurs œuvres comme à leurs héritiers pendant cinq ans. Par la loi du 1er septembre 1793, la Convention confirma ces dispositions, en ajoutant que « la police des spectacles appartiendrait exclusivement aux municipalités ».

Est-il besoin de dire que parfois les municipalités abusèrent du droit de surveillance que leur attribuait la Convention? On a beaucoup parlé des changements, souvent ridicules, apportés à cette époque à des pièces de l'ancien

(1) On sait par quel moyen ingénieux les comédiens trouvaient le secret de confisquer à leur profit le droit de représenter toute pièce un peu lucrative, sans en devoir désormais aucun compte à l'auteur. Il était établi que toute pièce, dont la recette descendait une fois seulement au-dessous d'un certain chiffre, était déclarée tombée, et appartenait désormais aux comédiens. Or, rien n'était plus aisé que de faire descendre une fois la recette au-dessous de ce minimum fatal. (Voy. Beaumarchais et son temps, par M. de Loménie, t. II, p. 4.)

répertoire (1). Il faut tenir compte, pourtant, de l'extrême effervescence des esprits à cette époque, et des conflits qui s'élevèrent souvent dans les théâtres à l'occasion de pièces à allusions, et transformèrent le parterre en un véritable champ de bataille, Que cette censure ait été souvent inintelligente, cela ne doit pas étonner : ce malheur lui est commun avec la censure de bien d'autres époques. On a cité, par exemple, comme une monstruosité la défense déjouer la tragédie de Mérope, où une reine en deuil, préparant la vengeance de son mari immolé, prêtait à des allusions continuelles. Le fait est vrai, et ce que l'on doit ajouter c'est que la décision fut prise à l'instigation du modéré Boissy d'Anglas, qui en rédigea lui-même et en fit voter les considérants (2). Ce qu'il y a de certain, c'est qu'aucun gou-

(1) Voyez, dans le Moniteur du 7 thermidor an II, un rapport de la commission de l'instruction publique sur les changements ineptes faits à l'opéra de Castor et Pollux ; ces niaiseries sont mises sur le compte de Yhébertisme, comme quelques jours plus tard on allait prendre l'habitude de mettre tout ce qui sentait le vandalisme sur le compte de la « faction anéantie le 9 thermidor. » Voici la première phrase du rapport : « L'ignorance, la grossièreté, la barbarie, enfin tout ce qu'on peut appeler Fhébertisme des arts marchaient à la contre-révolution par l'abrutissement de la pensée, comme l'hébertisme politique par les complots^ le désordre et le meurtre. » Le rapport est signé Payan, qui fut exécuté trois jours après, comme complice de Robespierre. Des plus petits faits de cette date, comme des plus importants, ressort cette vérité trop peu reconnue : que le 9 thermidor a été primitivement une réaction et une vengeance de l'hébertisme, coalisant contre Robespierre les débris des anciens partis.

(2) Séance du 31 mars 1793.

Roissy d'Anglas. — Je propose cette rédaction : « La Convention nationale charge son comité d'instruction

vernement depuis n'a hésité à défendre des pièces même de l'ancien répertoire, quand elles lui paraissaient de nature à troubler la tranquillité publique : seulement ces défenses ont d'ordinaire élé faites sans bruit, tandis qu'en ceci comme en tout, la Révolution avouait hautement ses actes. Une pièce nouvelle, au commencement de 1794, fut également défendue, et par des motifs qui devraient toucher certains adversaires de la Révolution. Le tombeau des imposteurs est interdit, parce que cette pièce, dit l'administrateur, ridieulise la messe, la confession auriculaire et autres pratiques du culte catholique romain. M. Hallays-Dabot, dans sa curieuse, mais partiale histoire de la Censure théâtrale, ne manque pas de voir, dans ce fait si remarquable, un hommage hypocrite rendu à la liberté des cultes. \J hypocrisie, qui ménage avec ce scrupule les susceptibilités d'opinions alors peu à la mode, n'est point en tout cas d'un bien dangereux exemple, et l'on a pu souvent regretter depuis que l'autorité n'ait pas montré cet excès de zèle — hypocrite ou non —, en faveur des vaincus.

Quelles qu'aient été d'ailleurs, à cette époque, les modifications plus ou moins justifiables, exigées par la municipalité aux pièces qui paraissaient sur la scène, j'affirme qu'on n'y saurait trouver l'équivalent de ce qui se passa, en 1809, quand Briffant fut obligé de changer

publique de lui présenter une loi sur la surveillance des spectacles, et quant au fait, dénoncé par un de ses membres, que la tragédie de Métope est affichée pour être représentée sur l'un des théâtres de Paris, charge le maire de prendre les mesures nécessaires pour empêcher la représentation de cette pièce. » > — Cette rédaction est adoptée.

PENSfONS LITTÉRAIRES. 355

son Don Sancke de Castille en un Ninus II, roi d'Assyrie, parce que l'Empire était alors en guerre avec l'Espagne; et je défie de citer une seule pièce défendue en 1793 et en 179^ pour un motif aitssi puéril que celui qui, en 1 81 1 , fit interdire les États de Blois, de M. Raynouard, où le duc de Guise jouait un rôle un peu sacrifié. Je crois que peu de gens pourraient deviner en quoi la personnalité historique du duc de Guise pouvait intéresser si fort le gouvernement impérial... Hélas! le duc de Guise était un des ancêtres de l'impératrice Marie-Louise : ni M. Raynouard, ni le public sans doute n'avaient songé à cette curiosité généalogique. Mais Napoléon y songea, et ce fut lui-même qui interdit la pièce, par ce motif, après la première représentation donnée sur le théâtre de Saint-Gloud (1).

Si la Révolution ne rompit pas toujours assez avec les habitudes restrictives de l'ancien régime, au moins en prit-elle aussi ce qu'on avait le plus vanté peut être chez Louis XIV et ses successeurs, c'est-à-dire des habitudes de munificence à l'égard des écrivains, habitudes d'une utilité fort discutable en thèse générale, mais qui, dans les circonstances difficiles où se trouvaient les gens de lettres, avaient au moins leur raison d'être. La Conven-

(1) « Le duc de Guise est un parent de l'impératrice, un prince de la maison d'Autriche, avec qui nous sommes en amitié, dont l'ambassadeur était présent ce soir à la représentation. L'auteur a plus d'une fois étrangement méconnu les convenances. » C'est ainsi que Napoléon motiva cet arrêt inattendu.

tion, elle aussi, distribua des pensions, et, au milieu de l'extrême pénurie du trésor, elle montra à cet égard une générosité dont les munificences tant vantées de la monarchie n'avaient jamais approché , même de loin.

On sait ce qu'avaient été les pensions sous l'ancien régime : une prime accordée à l'intrigue et à la servilité, beaucoup plus qu'au talent réel ; un bureau de bienfaisance pour les écrivains méprisés du public et délaissés par lui ; une taxe des pauvres, — des pauvres d'esprit : voilà ce que payait la nation. Il faut convenir, du reste, que c'était la moindre des dépenses imposées a la gent taiilable et corvéable. L'année où les libéralités de Louis XIV à l'égard des lettres et des sciences atteignirent le chiffre le plus élevé, ne donna que 112 000 livres aux écrivains et savants, tant français qu'étrangers (1). Quant à l'esprit d'équité qui présidait à la répartition de ces encouragements et de ces récompenses, on peut en juger par la liste monumentale dressée par ordredeColberten 1663, et qui, — rédigée par Chapelain, — accorde à Chapelain la pension la plus forte, — 3000 livres, — comme au premier poète français et du plus solide jugement. Corneille n'est marqué que pour deux mille livres, Molière pour mille livres seulement. En revanche, les abbés de Pure, Cottin, Cassagne, et autres de même calibre, y sont rentes fort honorablement. Tout le reste à l'avenant. C'est

(1) On trouvera cette liste, avec d'autres renseignements sur le même sujet, dans un livre que j'ai publié en 1865, Les lettres et LA liberté, protectorats littéraires de Périclès, d'Auguste, de Louis XIV, de Frédéric II et de Napoléon. (Ed. Charpentier.)

là pourtant cette magnificence inouïe, devant laquelle la postérité s'est pâmée d'aise. Voyons maintenant le budget littéraire de la Convention, budget dont on ne nous parle point.

Je me hâte de le dire, je ne prétends point justifier en des temps réguliers cette ingérence de l'État, presque toujours déplacée, dans un ordre de choses où e public est seul juge; chacun doit rétribuer, selon ses sympathies et sa reconnaissance, les écrivains qui lui plaisent ou qui l'éclairenl, comme il paye le médecin qui le soigne ou le guérit. La séparation de la littérature et de l'État est le dogme des États libres, et l'incompétence de l'autorité en matière de goût est tout aussi incontestable qu'en matière médicale, philosophique ou religieuse. Néanmoins, dans une période de transition, et surtout dans un temps de crise qui avait ôté aux gens de lettres une partie de leurs ressources habituelles, la Convention a fait sagement peut-être en acceptant accidentellement cette portion de l'héritage de l'ancien régime (1). Quoique ses générosités se soient étendues à presque tous les écrivains de quelque valeur, elle a été guidée, dans la répartition toujours un peu arbitraire de ces récompenses nationales, par un double principe, qui corrige en partie ce

(1) J'ai regret de dire pourtant que plus tard, à une époque où ces nécessités avaient disparu, les vieilles habitudes reparaissaient dans ce qu'elles avaient de moins raisonnable : le Directoire, dès 1796, rétablit la fonction officielle d'historiographe, et Real fut à cette date nommé historiographe de la République. La fonction était ridicule, la première garantie, pour la véracité de l'historien étant son absolue indépendance ; et quant au choix, on eût pu mieux trouver.

que cette fidélité à la tradition a de peu démocratique : aux écrivains jeunes, actifs, et dont le talent d'ailleurs est de nature à être apprécié de tous et à recevoir du public un légitime salaire, la liberté d'abord, puis quelques encouragements assez sérieux pour leur permettre d'attendre le succès, mais aussi assez modestes pour ne pas transformer en commodes sinécures ce qui ne doit être qu'un noviciat laborieux ; — aux écrivains hors d'âge, à ceux aussi qui se livrent à des travaux utiles à la nation, mais dont l'utilité ne peut être ni appréciée, ni récompensée par l'initiative individuelle, des pensions qui leur permettent, ou de terminer leur vie dans un repos chèrement acheté, ou de poursuivre des recherches qui ont besoin de sécurité et de recueillement (1).

(1) Malheureusement, le projet de la Convention fut à peine connu qu'il suscita un déluge de pétitions, dans lesquelles chacun faisait valoir ses titres pour être porté sur la liste des pensions. Ces pétitions, que l'on peut lire aux Archives, sont assez curieuses, tantôt par le style, tantôt par le nom des signataires. Le grammairien de Wailly demande une pension, et, en donnant son adresse, rue des Boulangers, 5, a soin d'ajouter : section des Sans-Culottes. — Silvestre de Sacy, ci-devant de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, demande « à être compris parmi les gens de lettres auxquels la Convention nationale accorde des gratifications.... Il s'en rapporte avec confiance aux lumières et à la justice des représentants du peuple qui composent le comité. » — Valmont de Bomare adresse trois pages de supplique « à l'excellent et vertueux citoyen Grégoire » , en prenant soin toutefois de le prier « de ne pas laisser de traces de tout ceci » ; car il avoue qu'il en serait humilié. Grégoire a négligé de tenir compte de cette recommandation. — Delisle de Sales rappelle « qu'il a entrepris des ouvrages pour le progrès des lumières et l'affermissement de la République... l'exposant a plaidé la cause de la liberté, il y a trente ans, et lorsque tout ce qui l'en-

Far décret de la Convention, une somme de 300 000 francs avait été distribuée annuellement pour récompenser les découvertes dans les arts et métiers, lorsqu'au commencement de Tan III (17 vendémiaire, — 8 octobre 17%),, Grégoire, au nom du comité d'instruction publique, vint demander une somme pareille, qui devait être distribuée en secours ou gratifications aux gens de lettres, aux savants et aux artistes. A cette première allocation, jugée insuffisante, la Convention ajouta, dans le courant de la même année, sur la proposition de Daunou, une somme de 61 500 livres, et sur la proposition de Yillars , une nouvelle somme de 2kk 000 livres (27 germinal et 18 fructidor an III).

tourait s'honorait du rang d'esclaves. Quand on a écrit à vingt ans la Philosophie de la nature, on peut espérer, à cinquante, un regard consolateur des hommes libres par excellence, qui ont eu le courage de jeter les bases de la République universelle. » La lettre est du 25 thermidor an II . quelques années plus tard, Delisle de Sales, ne rêvant plus du tout, à ce qu'il semble, la République universelle, était choisi par l'empereur pour continuer dans un sens monarchique l'histoire de Millot, et écrire l'histoire de la Révolution ; il va sans dire qu'il y affirme, entre autres choses du même goût, qu'à l'époque où il avait écrit cette pétition, « l'on avait tenté d'anéantir les lumières (p. 158)». — Beaucoup d'autres pièces du même genre, conservées aux Archives , sont , par leur insignifiance même , fort caractéristiques. Elles montrent combien de gens avaient, sous un régime nouveau , conservé de vieilles habitudes , entre autres celle de tout attendre du pouvoir, même pour leurs intérêts privés. On s'adresse à la Convention comme on s'était adressé aux rois ; on la flatte en français, en latin, en grec même! — Un invalide érudit, le lieutenant Gisles, adresse une pancarte d'éloges versifiés (vers français, vers latins), et il y

Ainsi, au moment de la plus grande détresse, la Convention allouait 605 500 livres. — Au moment de sa plus haute prospérité, les générosités de Louis XIV n'avaient point atteint 112 000 livres.

N'oublions pas, en outre, qu'au XVIIe siècle les lettres n'avaient guère d'autres ressources que la munificence du roi ou des grands; tandis que la Convention avait assuré aux savants d'autres moyens d'existence plus honorables et plus utiles que des pensions. Elle avait, par le décret relatif à la propriété littéraire, garanti à l'intelligence le fruit de ses œuvres, et par ses diverses fondations littéraires, Institut, Écoles de toute espèce et de tout degré, assuré l'existence d'une foule de savants, d'écrivains et d'artistes, sans les distraire de leurs travaux habituels, sans endormir leur activité; elle ennoblisjoint une phrase grecque, où il est dit que « des chefs prudents font le salut du peuple » ; un citoyen de Corté (en Corse), « ami de la république » , envoie plusieurs pages de vers latins, toujours à T éloge de la Convention, — Des élèves d'une institution de Rouen, s'adressent aux représentants du comité de l'instruction, pour leur demander des vacances, « afin de respirer l'air salubre de la campagne pendant le mois de fructidor » . — Des particuliers recommandent à une assemblée préoccupée d'intérêts si graves, ou leurs livres dont ils lui font hommage, ou même leurs inventions, par exemple un procédé nouveau pour enlever V encre sur le papier. — Le citoyen Beffroy fait passer à la Convention, au nom de son frère le cousin Jacques, un hymne, paroles et musique, en l'honneur du jeune Viala. Cette dernière pièce, envoyée à la commission le 9 thermidor an II, porte cette note curieuse de l'employé du comité : « Le gendarme, chargé de l'envoi, n'a pas rapporté le reçu. » En effet, ce our-là, le 9 thermidor an lï, il se passait à Paris des événements qui ont pu gêner le gendarme dans l'accomplissement de sa commission.

sait au contraire le salaire qu'ils recevaient de la nation, en les obligeant à le mériter toujours.

Les trois listes, approuvées par l'Assemblée, présentaient trois catégories de pensions : 3000 livres, 2000 livres, 1500 livres. On va voir au moins qu'elle a su, beaucoup mieux que Louis XIV, proportionner la récompense au mérite. Nous ne citerons que les noms les plus marquants, et seulement parmi les gens de lettres et les artistes :

Pensions de 3000 livres (1). Littérateurs : Delille, Ducis, Laharpe, Le Brun (Ecouchard), Marmonlel, Anquetil, Saint-Lambert, Palissot, Fontanes, Sedaine, Fénelon ( dans la personne de ses nièces ), Corneille ( dans la personne de sa petite-fille), veuve Roucher, veuve Lemierre, etc. — Érudits : Anquetil-Duperron, Barthélémy (l'abbé), Brunck, de Wailly, Laporte-Dutheil, Larcher, etc. — Artistes : Houdon, Vien, Moite, Pajou, Mlle Dumesnil et Préville (artistes dramatiques), etc.

2000 livres. Littérateurs : Andrieux, Collin d'Harleville, François de Neufchâteau, Lacretelle, Parny, etc. — Érudits : Dureau de Lamalle, Guéroult, Gail, Sylvestre de Sacy, Schweighaeuser, etc. — Artistes : Prud'hon, Suvée, Carie Vernet, etc.

Parmi les pensions de 1500 livres, nous trouvons à peine quelques noms plus ou moins connus par la suite, comme Arnault (l'auteur des fables) et le peintre Gérard, tous deux alors fort jeunes.

(1) J'ai rappelé plus haut que les récompenses accordées aux artistes avaient été payées en numéraire, et non en assignats, les assignats, à cette époque, étant déjà très-dépréciés. Il est à supposer que la même mesure fut étendue aux littérateurs. despois. 21

Ainsi ce n'est pas ici, comme dans la liste dressée primitivement par Chapelain pour Golbert, ce n'est pas parmi les moins rentes qu'il faut aller chercher les noms les plus connus. Autre différence : Joseph Ghénier, qui présenta à la Convention la première et la plus importante de ces listes, non-seulement ne s'y est pas porté, comme avait fait Chapelain, ou laissé porter, comme auraient fait tant d'autres; mais le noble poëte y a inscrit ses ennemis les plus acharnés, Laharpe et Lacre telle. Cette générosité resta dans les habitudes de Chénier. On se rappelle que, sous l'Empire, ce fut lui encore qui, chargé par l'Institut de proposer un nom pour le prix décennal, désigna le Cours de littérature de Laharpe comme le meilleur livre de critique publié depuis dix ans.

Au reste, le lecteur aura remarqué que, par une impartialité assez rare, la Convention elle-même n'avait pas distingué ses ennemis de ses amis dans cette rémunération du mérite littéraire, et il remarquera en outre que plusieurs de ceux qui furent le mieux rémunérés par la Convention n'ont pas manqué, une fois la Révolution vaincue, de crier plus fort que les autres contre le vandalisme révolutionnaire.

Il faut le dire pourtant, la plupart des écrivains dignes de ce nom, parmi ceux dont on vient de voir la liste, avaient adhéré, à des degrés divers, aux idées nouvelles que la Révolution venait accomplir, et de toutes les classes de la société, c'est laque, la Révolution une fois vaincue, il s'est trouvé le moins de défections. Quant aux talents qu'ils annonçaient, si beaucoup d'entre eux n'ont guère justifié ces espérances, il ne faut pas oublier que plus tard l'air leur a manqué, et que quelques-uns,

comme J. Chénier et Lemercier, ont à peu près été réduits au silence, du moins au théâtre. Ce qui semble in contestable, ce que MM. Eugène Maron et Sainte- Beuve (1) ont remarqué, c'est que la révolution politique semblait préparer la réforme littéraire qui devait plus tard s'accomplir; c'est que h Décade philosophique, née en 119k, montrait déjà un esprit libre de toute routine, même dans les questions purement littéraires ; que Ginguené, Fauriel et d'autres y recommandaient l'étude des littératures étrangères et cette union de l'histoire et de la critique, qui devait, en rendant celle-ci si féconde, en faire un des meilleurs titres du XIXe siècle, et qu'enfin, comme l'a dit si justement M. Sainte-Beuve : «Les hommes du mouvement politique et républicain étaient conduits peu à peu à devenir les organes du mouvement littéraire, si le développement spontané qui se faisait en eux n'avait été brisé avec toutes leurs espérances par les secousses despotiques qui suivirent. » Ces idées pourtant, dont madame de Staël fut le dernier représentant sous l'Empire, ne furent point perdues; le fleuve chemina sous terre, pour reparaître plus tard, au jour de la liberté. Il n'en faut pas moins plaindre cette génération sacrifiée et ses espérances avortées; les idées comprimées, ajournées, demeurent et triomphent plus tard; mais les hommes passent : peut-être ceux dont nous parlons méritaient-ils de vivre sous un régime plus favorable à l'intelligence. Quel qu'ait élé l'éclat de la pensée renaissante au temps de la Restauration, on peut

(1) Le premier, dans son histoire littéraire de la Convention, dernier chapitre, et le second, Critiques et Portraits, t. III, p. 305.

36/i PENSIONS LITTÉRAIRES.

déplorer cependant ces quinze années stériles du commencement de ce siècle, et cette exception, unique peutêtre, à la loi historique, qui nous montre partout les grandes époques littéraires succédant aux grandes commotions politiques, et, dans un calme qui fut trop souvent celui de la servitude, sauvant du moins l'honneur de l'âme humaine par l'activité de l'intelligence et les merveilles de la poésie.

Afin de mettre quelque clarté dans cet exposé de travaux si divers et qui se prolongent à travers tant d'épouvantables complications, j'ai dû m 'interdire l'ordre chronologique. Il sera facile de le rétablir en peu de mois.

Cette rectification n'est pas inutile : elle importe à la justice. On a dit que toutes ces fondations glorieuses appartenaient à l'époque thermidorienne. Rien de moins exact que cette assertion. La lecture de ce qui précède a dû démontrer qu'à aucune des trois périodes de son histoire, — soit avant le 31 mai, — soit avant le 9 thermidor, — soit après, — la Convention n'a cessé de poursuivre la pensée de donner à la France cet ensemble d'enseignement populaire. Que les fondations soient plus nombreuses pendant la dernière période, c'était inévitable : elles n'ont pu être élaborées en un jour ; les fruits n'arrivent qu'en automne à leur complète maturité; s'ensuit-il que les deux saisons précédentes n'y aient en rien contribué ?

De ces trois périodes, la seule qui pourrait souffrir de cette façon peu équitable de juger une époque par ses résultats immédiats, ce serait la première, la période girondine. Nous avons constaté pourtant tout ce qu'il est dû de reconnaissance à Condorcet, à Lanthenas, à Ducos, à Daunou ; oublier leur initiative vigoureuse et dévouée serait une pitoyable ingratitude.

La seconde période, celle où domine la Montagne, est déjà féconde en glorieux résultats. Elle ouvre le musée national, elle constitue le Muséum d'histoire naturelle, fonde partout des bibliothèques, jette les bases de l'école polytechnique ; elle fixe l'unité des poids et mesures, établit le premier télégraphe ; elle consacre la propriété littéraire; elle organise enfin et elle a la gloire immense d'inaugurer le vaste système de l'enseignement primaire : à défaut d'autres titres, ce dernier suffirait.

Quant à la troisième époque, si confuse et si mêlée, elle recueille enfin le fruit de ces longs et infatigables travaux : elle y joint des fondations nouvelles, dont il ne faut pas méconnaître la grandeur. N'oublions pas d'ailleurs que pour cette œuvre de progrès, les ouvriers de la dernière heure avaient été aussi ceux de la première. Lakanal, Grégoire, Ghénier, Daunou, demeurent fidèles à la cause de la Révolution menacée. De quelque façon qu'on juge leurs actes politiques, ce n'est pas du moins sur ces mémoires restées pures que peut s'inscrire le mo* trahison. La réaction même à cette date n'ose pas attenter encore aux choses de l'intelligence. Sur ce point, la dernière heure de la Convention nationale couronne dignement le vrai grand siècle, le siècle de Montesquieu de Voltaire et de Rousseau.

Voilà ce que la Convention entreprit, an milieu des plus affreux déchirements, des plus écrasantes difficultés, guerre à l'Europe et guerre civile, détresse financière, famine et défections. La pensée que la Renaissance et la Réforme avaient mise dans le monde, — ■ l'instruction de tous, — va trouver enfin son accomplissement. En trois années, la Convention réalise ce que les plus généreux esprits de trois siècles avaient rêvé. Elle se retire, son œuvre accomplie. C'est une puissance qui n'a pas eu ses flatteurs posthumes : l'Institut qu'elle a créé n'a pas périodiquement retenti de son éloge, comme l'Académie de celui de Richelieu; les écoles, €jui sont son ouvrage, ignorent même à qui elles doivent le bienfait de leur fondation. Le plus souvent les livres se taisent à cet égard; la pierre même a dû mentir, et les monuments élevés par la Convention au culte de la science et de l'art ont perdu l'inscription qui rappelait leur origine. Que celte date au moins se grave dans l'histoire! Cette justice ne vaudra ni faveurs ni grand profit aux écrivains qui se chargeront à l'avenir de cette réhabilitation tardive : mais ils y trouveront quelque chose de mieux, le bonheur rare et rendu plus savoureux par le contraste d'avoir dit enfin la vérité là où tant d'autres ont accumulé l'imposture ou pratiqué prudemment l'oubli. Ce sera là sans doute un-mince satisfaction pour l'amourpropre ; pour la conscience, c'est une fierté.

Page 16.

Page 1