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I. — L'enseignement des lettres et des arts était donné

(1) La loi est du 7 ventôse an III (25 février 1795).

par un professeur de langues anciennes, un professeur de belles-lettres, un professeur de dessin. En outre les langues modernes, innovation féconde , devaient être enseignées partout où les administrations locales en feraient la demande.

Les deux professeurs de langues anciennes et de belles-lettres correspondaient à nos professeurs de grammaire et de lettres. Ils ne faisaient, comme leurs collègues, qu'une leçon par jour, et chaque leçon ne durait qu'une heure (1). C'était évidemment trop peu; car ils étaient chargés chacun de deux années distinctes ou de deux classes, ce qui faisait deux classes de grammaire, deux classes d'humanités, et réduisait ainsi à quatre années l'enseignement littéraire proprement dit. Il faut dire qu'en y regardant de plus près, on ne voit pas que la durée réelle de cet enseignement fût, comparativement à la durée actuelle des mêmes études, aussi disproportionnée qu'elle le paraît d'abord. Les écoles centrales n'admettaient point d'élèves avant douze années révolues, ce qui est en moyenne l'âge de nos élèves de cinquième, et ce qui donnait par conséquent aux études grammaticales et littéraires des écoles centrales une durée équivalente à celle qu'on leur consacre aujourd'hui. Cette tardive admission aux écoles supposait, outre plus de maturité d'esprit et de facilité à apprendre, des études préparatoires analogues à celles de nos classes'élémcnlaircs. Malheureusement ces études étaient le plus souvent fort imparfaites, cette préparation illusoire, et ce fut surtout de ce côté que péchèrent

^1) Règlement pour les Écoles centrales, 5 ventôse an III.

d'abord les écoles centrales. Leurs partisans conviennent Ions que l'inégalité de force entre les élèves d'une même classe se trouva souvent extrême, faute d'un point de départ commun. On ne tarda pas du reste à augmenter et le nombre des professeurs et la durée des études : je ne parle que de la primitive organisation.

L'enseignement du dessin introduit clans les écoles était une nouveauté. Mais puisqu'on songeait dès lors a cette union si naturelle et si désirable des arts et des lettres, on n'eût pas dû omettre l'enseignement des premiers éléments de la musique. Cette regrettable lacune subsiste encore aujourd'hui.

IL — L'enseignement des sciences, autre innovation, suivait parallèlement celui des lettres, et se poursuivait pendant toute la durée des études. On commençait par les premiers éléments du calcul et surtout par l'histoire naturelle, étude fort en honneur à cette époque, convenable d'ailleurs à de jeunes esprits, portés à s'intéresser à une science qui n'a rien d'abstrait, et que sa nature rend propre à éveiller leur curiosité, à fixer même leur attention matérielle.

L'enseignement sérieux des mathématiques réparti progressivement sur toutes ces classes, celui de la chimie et de la physique qui faisaient alors de si étonnants progrès, étaient encore de véritables nouveautés dans l'enseignement secondaire, au moins par l'importance qu'on allait leur accorder.

III. — Cette importance, qu'on a trouvée exagérée et dont on a fait un crime aux écoles centrales, n'était pourtant pas telle que leurs fondateurs eussent négligé d'introduire dans l'enseignement un genre d'études tout

différent, je veux dire l'enseignement des sciences morales, totalement supprimé depuis à certaines époques, et presque toujours tenu pour suspect. Outre les professeurs précédemment mentionnés, il y avait : 1° un professeur de grammaire générale, chargé d'enseigner la philosophie du langage à laquelle Condillac avait attaché avec raison tant d'importance : 2° un professeur d'histoire; 3° un professeur de philosophie, qui enseignait, indépendamment de ce qu'on comprend d'ordinaire sous ce nom, les premiers principes de la législation, et les notions indispensables à des jeunes gens destinés, on le croyait du moins, à être un jour des citoyens et à vivre sous un gouvernement libre.

Ces dernières études furent supprimées d'abord sous le Consulat, en même temps que la classe de l'Institut qui y correspondait et qui en semblait le couronnement. Joseph Chénier, qui pressentait celte suppression, dans un discours prononcé en 4800 à une solennité des écoles centrales, essayait de justifier Y idéologie qu'on accusait dès lors d'être nébuleuse, faute d'oser encore lui imputer des méfaits plus réels: « Elle est claire, disait il, pour les hommes qui pensent; elle est trop claire pour ceux qui voudraient empêcher les hommes de penser. »

Parmi les études diverses, supprimées à l'époque du Consulat, la philosophie n'a été rétablie que vers 1810, l'histoire que sous la Restauration. Quant à l'enseignement des premiers éléments de la législation, il reste encore aujourd'hui une de ces utopies que rêva la période révolutionnaire, et que l'avenir se chargera peut-être de réaliser.

L'administration de chaque école était nommée par les

professeurs, qui désignaient hii directoire composé de trois d'entre eux.

Les écoles centrales ne recevaient d'abord que des externes. Cette organisation avait l'avantage d'écarter tout d'abord une difficulté qui a compliqué toujours toutes les questions relatives à l'enseignement par l'État, celle de l'enseignement religieux. Les écoles ne s'en chargeaient nullement (1) : elles étaient purement laïques, et laissaient aux familles le soin d'élever leurs enfants dans les principes qui leur semblaient être la vérité.

Chaque élève payait une rétribution qui ne pouvait excéder 25 francs. Encore les administrations des départements pouvaient-elles en exempter les élèves qui n'auraient pu payer cette faible somme, et qui semblaient d'ailieurs dignes de cette faveur.

Deux écoles centrales furent immédiatement installées à Paris (2) : l'une au palais Mazarin, Ecole des Quatre-

(1) « Je n'ai pas besoin de prouver que sous un gouvernement qui, pour donner une entière liberté à tous les cultes, n'en doit adopter aucun, il faut dans les écoles publiques rendre la morale indépendante du dogme. Les citoyens, supportant toutes les charges, ont également droit à tous les avantages, et l'instruction étant un de ces avantages ne doit porter que sur des objets indifférents à toute opinion religieuse, qui en priverait nécessairement ceux qui ne la partagent pas. » (Discours prononcé à la distribution des prix des écoles centrales du département de la Seine, le 29 thermidor an VIII, par Lacroix, membre de V Institut.)

(2) 1er prairial an IV (20 mai 1796). L'école de la rue Saint- Antoine fut ouverte le 1er brumaire an VI (22 octobre 1797). Le décret de la Convention du 11 ventôse an III (îer mars 1795) fixait à cinq le nombre des écoles centrales qui devaient être établies dans la commune de Paris. Les quatre établissements ci-dessus

Nations; l'autre fut V École du Panthéon (depuis collège Henri IV ou lycée Napoléon). Le Prytanée, ancien collège Louis le Grand, qui n'avait subi aucune interruption pendant les années précédentes, et qui était d'ailleurs le pensionnat des boursiers, envoyait ses élèves aux cours de Y École du Panthéon.

On a la liste des professeurs de ces premières écoles, auxquelles se joignit bientôt une troisième école, celle de la rue Saint-Antoine (lycée Gharlemagne). On y remarque des noms justement célèbres, chacun dans leur spécialité, et peut-être serait-il malaisé de trouver des professeurs de mathématiques ou de sciences naturelles plus capables que Lacroix ou Georges Guvier, un professeur de philosophie plus habile que Laromiguière, un humaniste plus solide que Guéroult, un littérateur plus habile que Fontanes (1). Tel fut en effet une partie du personnel des deux premières écoles. On peut même dire que c'est à la supériorité de ces maîtres, comme à l'insuffisante préparation des élèves, qu'il faut attribuer le

mentionnés (y compris le Pnjtanée, qui ne tarda pas à avoir une existence à part) sont les seuls qui aient existé jusqu'au Consulat, lequel en conserva trois, changea leurs noms, et remplaça l'école supprimée (celle des Quatre-Nations) par le lycée Bonaparte, en 1803. A ces quatre lycées, un cinquième a été ajouté depuis par h Restauration, c'est le lycée Saint-Louis (1820).

(1) Un ancien élève des écoles centrales, qui fut lui-même un savant professeur de l'Université, M. Durozoir, a porté en leur faveur un témoignage qui a de la valeur et qui mérite d'être cité. Après avoir nommé les professeurs des écoles de Paris, il ajoute : « Avec de tels maîtres, les écoles centrales donnèrent les résultats les plus satisfaisants Ces habiles maîtres créèrent pour

leurs disciples, presque tous bénévoles, une méthode nouvelle, ou plutôt renouvelèrent celles des anciens philosophes qui in-

plus sérieux reproche adressé aux écoles centrales, celui d'un enseignement trop élevé. Il était difficile que des hommes éminents, dont plusieurs étaient déjà membres de l'Institut, eussent toujours le courage de s'astreindre à un enseignement assez élémentaire. Mais si cette supériorité est un défaut, c'en est un du moins qu'il est toujours fort aisé de corriger. Quant aux autres imperfections des écoles centrales, on reconnaissait qu'elles n'étaient pas de nature à décourager les fondateurs. J'ai sous les yeux un discours que le citoyen Fontanes, l'un des organisateurs futurs de l'Université impériale, prononça à la rentrée des écoles, le 1er brumaire an V. Après avoir « indiqué à la reconnaissance publique tout ce que les législateurs ont déjà fait pour les écoles centrales », il signale aussi « tout ce qu'ils se proposent sans doute de faire encore », c'est-à-dire les modifications et perfectionnements à apporter aux éludes. Fontanes comptait pour cela, « sur les belles destinées que V avenir préparait à la République française ». Ce fut l'empire, et Fontanes lui-même après Fourcroy, qui se chargèrent de ces pré-

struisaient leurs élèves, non par des discours soutenus, mais par des conversations familières. Avec quel plaisir je me rappelle encore aujourd'hui les leçons si pleines de charme de MM. Mahérault et Guéroult jeune ! Quelle vénération ces jeunes gens avaient pour les cheveux blancs de M. Guéroult aîné, dont l'aspect austère rappelait un vieux citoyen de Rome aux bons temps de la république ! Quels hommes pour guider les premiers pas d'une jeunesse ardente et studieuse dans l'élude des langues anciennes ! » (Article Écoles du Dictionnaire de la conversation.) — Parmi les noms des professeurs des deux premières écoles centrales de Paris, on voit figurer encore le naturaliste Valmont de Bomare, le mathématicien Francœur, Saint-Ange, le traducteur d'Ovide, etc.

tendues améliorations, et toutes ne furent pas heureuses, à commencer par le rétablissement de l'internat et toutes les conséquences qui en découlent ; telles qu'une discipline absurde, qui permettait de punir les élèves « d'une détention de trois jours à trois mois » (1), rendait les professeurs passibles des arrêts (2), les obligeait à la délation, en les déclarant « tenus d'instruire le grandmaître et les officiers de tout ce qui viendrait à leur connaissance de contraire à la doctrine et aux principes du corps enseignant dans les établissements d'instruction publique » (3), et qui annonçait qu'après l'organisation complète de l'université, « les principaux et régents des collèges, ainsi que les maîtres d'étude de ces écoles seraient astreints au célibat et à la vie commune ». Idéal étrange que Napoléon n'eut pas le temps de réaliser. Sans insister sur ces divers points, on conviendra que le fondateur de V Université aurait pu se borner à consolider l'œuvre de la Révolution dans l'enseignement des écoles centrales, sans retrancher du programme, comme il l'a fait, des études reconnues plus tard indispensables, puisqu'on les a progressivement rétablies, et surtout sans soumettre les lycées à une réglementation que l'ancien régime n'avait pas connue, mais qui du reste, il faut le reconnaître, n'était que

(1) Décret impérial du 15 novembre 1811, titre II, section 3.

(2) Décret de 1808, titre VI.

(3) Cette doctrine, ces principes , sont aisés à deviner. Dans une instruction adressée à M. de Fontanes, Napoléon précise ce qu'il a voulu faire en fondant l'Université, « un corps destiné à régie)" les principes de la morale et de la politique » . Cela dit tout.

l'application fort naturelle d'un plan général, auquel rien ne put alors échapper.

Les écoles centrales ont duré trop peu de temps pour qu'on puisse apprécier exactement leur utilité et leurs services (1). Attaquées avec fureur dès leur début par les les ennemis bientôt enhardis de la Révolution, menacées sans cesse dans leur existence, elles ont succombé sous

(1) Un des mérites des écoles centrales, c'est d'avoir encouragé cette espèce d'enseignement pratique que donnent les choses beaucoup mieux que les livres. J'ai sous les yeux un Voyage des élèves de V École centrale de l'Eure pendant les vacances de l'an VIIL C'est un volume de près de deux cents pages rédigé par les élèves qui avaient remporté des prix et auxquels on fit faire pendant les vacances un voyage jusqu'au Havre. Il va sans dire qu'on interdisait toute voiture ; on couchait même sous des tentes portées pendant le jour sur une charrette avec les bagages. Il est probable que la rédaction de ce volume a été revue par les maîtres qui accompagnaient cette petite caravane. Mais les observations de toute espèce que contient cet ouvrage, les planches qui y sont jointes et qui ont été faites d'après les dessins des élèves, suffiraient pour montrer l'utilité de ces voyages, si usités en Allemagne et en Suisse. — La liberté, comme toujours, avait stimulé l'initiative individuelle,, et à côté des écoles centrales s'étaient fondées ou maintenues avec honneur des écoles particulières. Dans le discours même où Fourcroy vint, le 20 avril 1802, proposer au Corps législatif de détruire ou d'altérer l'œuvre de la Convention, il rend en passant cet hommage à la liberté de l'enseignement : « Depuis la suppression des collèges et des universités, des écoles anciennes ont pris une nouvelle extension, et il s'est formé un grand nombre d'établissements particuliers pour l'instruction littéraire de la jeunesse. Je pourrais citer avec éloge, parmi ces institutions particulières anciennes ou nouvelles, les écoles de Sorrèze, de Juilly, de La Flèche, les pensionnats d'Évreux, de Fontainebleau, de Metz, et plusieurs autres encore qui se sont soutenus ou élevés avec éclat depuis la Révolution. »

l'accusation de n'avoir pas réussi : ce crime leur a été surtout reproché par ceux qui avaient tout fait pour les empêcher de réussir. A l'époque où cette imputation nouvelle fut dirigée contre elles avec un ensemble et une émulation de haine qui indiquaient assez les vues secrètes de leurs adversaires, au début du Consulat, elles trouvèrent des défenseurs sérieux et convaincus qui montrèrent les résultats obtenus en moins de six années, et prouvèrent qu'indépendamment du mérite des méthodes et des innovations utiles, elles avaient dans bien des villes mieux réussi que les anciens collèges. Ainsi, à Besançon, l'école centrale comptait cinq cents élèves, tandis que le collège n'en avait jamais en plus de trois cents dans son état le plus florissant (1). Mais elles étaient condamnées et devaient disparaître pour faire place à une restauration à peu près complète de l'enseignement, tel qu'il était avant 1789. Le temps s'est chargé de les justifier, en ramenant lentement et malgré bien des obstacles, dans l'enseignement des lycées, les études diverses que les écoles centrales avaient eu le mérite d'inaugurer les premières, et que la réaction consulaire et impériale avait supprimées.

Un fait que je ne dois pas oublier, un fait rare en d'autres temps, mais assez commun à l'époque exceptionnelle qui nous occupe, c'est que l'homme éminent qui avait le plus contribué avec Daunou à organiser l'immense système de l'instruction publique en France, Lakanal, représentant du peuple et membre de l'Institut, demeuré pauvre comme on Tétait alors en sortant des

(1) Lacroix, Estais sur renseignement, 3e édition, p. 127.

plus hautes fonctions publiques, redevint en 1797 ce qu'il était avant 1789, simple professeur; il occupa d'abord une chaire à Y École centrale de la rue Saint- Antoine, et fut nommé plus tard 'procureur-gérant, c'est-à-dire économe, du lycée Bonaparte : il n'avait pas voulu de fonctions plus hautes. Il fut exilé à l'époque de la Restauration. Après avoir passé aux États-Unis les années de son exil, il revint après 1830 reprendre sa place à l'Académie des sciences morales et politiques, qui, supprimée par Napoléon, venait d'être rétablie par le gouvernement de Juillet.

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