‹ Le vandalisme révolutionaireChapitre 10 sur 58 · ÉCOLE POLYTECHNIQUE. — ÉCOLE DE MARS. — MUSÉE D'ARTILLERIE · texte numérisé non relu

ÉCOLE POLYTECHNIQUE. — ÉCOLE DE MARS. — MUSÉE D'ARTILLERIE

L'ancienne monarchie avait réservé aux gentilshommes tous les grades de l'armée, même ceux des armes savantes. C'était la règle; ce fut par exception seulement et pour récompenser des services extraordinaires, que des roturiers se virent parfois élevés au niveau de ceux qui, pour commander aux autres, s'étaient seulement « donné la peine de naître ». A force de mérite, Ghevert avait obtenu le bâton de maréchal : peut-être ne pourrait-on pas citer un second exemple de ce genre de justice accordée à un homme de rien : encore y voyait-on sans doute une infraction dangereuse aux traditions de l'ancienne monarchie, car à la veille même de la révolution, Louis XVI songea à prévenir le retour possible d'un acte d'équité, qu'il considérait comme un péril ou un abus*

Parles déclarations répétées des 22 mai et 10 août 1781, puis du 1er janvier 1786, — on voit que le roi avait eu le temps de réfléchir, — Louis XVI s'interdisait d'avance la faculté de récompenser des services tels que ceux de Chevert, en excluant désormais tout roturier des grades de l'armée, même des grades les plus modestes. « Tous les sujets, disait-il, qui seront proposés pour être nommés à des sous-lieutenances dans les régiments d'infanterie française, de cavalerie, de chevau-iégers, de dragons et de chasseurs à cheval, seront tenus de faire les mêmes preuves que ceux qui seront présentés à S. M. pour être admis et élevés à son école militaire, et S. M. ne les agréera que sur le certificat du sieur Ghérin, généalogiste de ses ordres (1). »

Bénissons cette folie ! Louis XVI servait ainsi la Révolution qui devait renverser l'ancien régime. C'était donner d'avance tous les sous-officiers capables, et par eux l'armée entière, à la cause de ce tiers état qui n'était rien, et voulait alors être quelque chose ; c'était préparer à la République cette inépuisable pépinière de généraux immortels, qui brisèrent la coalition, et qui, sans la Révolution, auraient langui jusqu'à la fin dans des emplois subalternes. Il est clair que Hoche, fils d'une fruitière et

(1) Voy. Chéruel, Dictionnaire de la France, article Noblesse. C'était, et M. Henri Martin en fait la remarque, c'était de la part de Louis XVI remonter loin dans le passé, et se faire plus dédaigneux de la roture que tous ses ancêtres ; notez qu'il étendait aussi cet esprit d'exclusion pour les roturiers aux dignités de l'église ! Ainsi Bossuet n'eût pas plus été évêque sous lui que Chevert n'eût pu être sous-lieutenant. Ce qui semble plus merveilleux qu'une telle mesure, c'est qu'en présence de pareils faits il y ait encore des gens qui s'étonnent de la Révolution.

sergent aux gardes françaises, n'aurait pu « faire ses preuves entre les mains du sieur Chérin ». Il les fit à l'armée de Sambre-et-Meuse. Presque tous les hommes de guerre de la République et de l'Empire étaient aussi des roturiers, et l'on ne trouve guère d'exception à cet égard que parmi les anciens élèves des écoles savantes, qui, quoique gentilshommes, restèrent au service de la Révolution. Remarquons-le à l'honneur de la science elle-même : les corps savants de l'armée furent moins mutilés que les autres par l'émigration, et tandis que presque tous les officiers nobles des autres armes passaient à l'étranger et désorganisaient ainsi l'armée et la flotte à l'heure des grands dangers, la science conservait à la République la plupart des officiers d'artillerie ou de génie, qui, quoique nobles, s'étaient sentis touchés du souffle de la Révolution, et qui, sincèrement alors, on peut le croire, plaçaient avant les intérêts et les traditions de leur caste la cause même de la patrie.

Les armes savantes se recrutaient avant 1789 dans diverses écoles. On va voir du reste que d'abus y régnaient encore, et combien l'instruction y était insuffisante.

L'école du Génie militaire, fondée à Mézières, ne contenait que vingt élèves, tous nobles (1). Seulement,

(1) Une des choses qui nuisaient le plus à l'instruction même, dans ces réunions de jeunes nobles, c'était le peu de déférence qu'obtenaient souvent d'eux leurs professeurs, vils roturiers. Le savant Lacroix raconte ce qui se passait dans les Écoles des gardes de la marine. « Réduits à porter leurs plaintes à des officiers qui déguisaient à peine, sous une politesse froide, leur insultant mépris, les professeurs fermaient souvent les yeux sur la licence de leurs élèves, pour ne pas s'en rendre les délateurs, rôle toujours indigne d'un homme qui a quelque élévation dans

on avait placé, à côté de l'école proprement dite, une sorte de succursale, qui en était soigneusement séparée, et où se formaient les conducteurs et appareilleurs, les praticiens chargés de la grosse besogne : on les appelait dédaigneusement la gâche. Ce fut parmi les réprouvés de la gâche, que se forma l'illustre Monge, éminent dès lors parmi les élèves comme il devait l'être plus tard parmi les maîtres de la science. Monge, hélas ! avait pour père un simple marchand ambulant, de plus repasseur de couteaux.

Remarquons-le d'ailleurs, les régiments du Génie, organisés comme une arme à part, sont encore une des créations de la Convention nationale. Jusque-là les officiers du Génie et les soldats qu'ils devaient employer étaient séparés, et on ne les réunissait qu'accidenlellcment (1).

le caractère ; et quand ils y étaient forcés par la nature des fautes, voici comment ils étaient reçus : « Je punis monsieur un tel parce qu'il a manqué à la politesse qu'un gentilhomme doit avoir; mais ces messieurs peuvent-ils jamais être impertinents envers vous? » C'est ainsi que l'un des commandants répondait aux justes plaintes que lui adressait un professeur qui caractérisait par son véritable nom l'injure qu'il venait de recevoir d'un élève. » (Essais sur renseignement, p. 113.) — C'est sans doute de lui-même que parle ici Lacroix : il était en 1782 professeur de mathématiques des gardes de la marine ; il devint depuis membre de l'Institut et professeur à l'École polytechnique.

(1) « On donnait avant la Révolution le nom de sapeurs à certaines compagnies des régiments d'artillerie qui, outre la manœuvre du canon, étaient exercées à la sape dans les polygones et qu'on prêtait accidentellement au Génie. Employer à deux fins des soldats obéissant à deux maîtres était une économie mal entendue. La Convention nationale créa les véritables sapeurs qui, organisés d'abord en compagnies et ensuite en bataillons, despois. 4

L'école spéciale & Artillerie, placée d'abord à La Fère, puis àBapaume, avait été supprimée en 1772. Elle ne fut rétablie que par un décret de l'Assemblée constituante en 1790, et installée à Châlons.

Il École des ponts et chaussées, résidant à Paris, n'offrait qu'une instruction très-défectueuse; nul examen préalable n'était imposé aux candidats, la faveur seule décidait de leur admission. Les élèves n'avaient d'autres professeurs que leurs camarades plus anciens. A cette sorte d'enseignement mutuel s'ajoutaient quelques leçons d'histoire naturelle, de physique et de chimie, qu'ils allaient prendre en ville chez des professeurs particuliers. La Révolution acheva de désorganiser cette institution si imparfaite, en mettant les élèves des ponts et chaussées, comme ceux du Génie militaire, à la disposition du ministre de la guerre, pour la défense du territoire. Ces diverses écoles se trouvaient supprimées par le fait. Il fallait les remplacer : on y pourvut.

Le 11 mars 1794 (12 ventôse an II), une loi décréta l'établissement d'une Ecole centrale des travaux publics, et chargea une commission « de déterminer le mode d'examen et de concours auxquels seraient assujettis ceux qui voudraient être employés à la direction de ces travaux (1) ».

Sous ce titre si simple et nullement emphatique, l'École polytechnique était fondée.

se firent bientôt un renom proportionné au degré d'intelligence et d'audace que nécessite l'exercice de leur profession. » (Général Foy, Guerre de la Péninsule^ t. Ier, p. 126.)

(1) Cette loi fut votée après lecture d'un rapport de Barrère sur les travaux publics.

Le premier organisateur fut Lamblardie, ingénieur des ponts et chaussées. Monge, Fourcroy, Carnot et Prieur de la Côte-d'Or (ces deux derniers officiers du Génie), s'intéressèrent vivement à l'exécution du projet préparé par Lamblardie. Avec l'autorisation de la Convention, un local fut livré à Lamblardie dans les dépendances du palais Bourbon : on y établit rapidement un cabinet de physique, une collection de minéralogie, un laboratoire de chimie, une bibliothèque, des tableaux, des estampes, des bustes ; le tout provenant « des effets nationaux ». Le matériel ainsi réuni, un projet de loi fut rédigé par Fourcroy, membre du comité de salut public, et adopté par la Convention le 28 septembre 1794.

Il y avait deux mois que la révolution de thermidor avait eu lieu. J'ai regret de le dire, Fourcroy s'en souvint un peu trop, et crut intéresser les passions d'alors à son projet, en déclamant contre les vaincus, en les représentant, non-seulement comme des tyrans, mais comme déterminés à faire « disparaître de la France les lumières dont ils redoutaient l'influence ». Rien ne lui paraissait plus avéré que « cette conjuration contre les progrès delà raison humaine ». — « Il est démontré, ajoutait-il, qu'un des plans des conspirateurs était d'anéantir les sciences et les arts, pour marcher à la domination à travers les débris des connaissances humaines, et précédés par l'ignorance et la superstition. » Fourcroy oubliait malheureusement que le projet dont il allait présenter les développements avait six mois de date, qu'il avait été formé et adopté dans ses bases sous la domination de ceux qu'il représentait, après leur défaite et leur mort, comme les ennemis de l'intelligence humaine, et

qu'enfin les comités d'alors n'avaient cessé de montrer pour l'accomplissement de ce projet le zèle le plus persévérant et le moins équivoque (1).

Oublions ces tristes déclamations de l'ancien président des Jacobins en 1793 ; la grande École était fondée !

L'originalité de cette création, c'est d'avoir senti qu'avant de parquer les jeunes gens dans des spécialités particulières, comme on le faisait antérieurement, il fallait, comme dit Arago, « leur enseigner les principes généraux des sciences, également indispensables aux ingénieurs civils et aux ingénieurs militaires » (2). Sans doute, en face de nécessités si pressantes et si douloureuses, il était généreux, de la part de la Convention, d'ajourner ainsi les applications de la science, et de fonder un système d'études qui devait plus tard seulement porter ses fruits. Cette vue élevée, cette prévoyance à long terme, qui d'ailleurs ne compromettait nullement la sécurité du sol national et la cause de la Révolution française partout victorieuse alors au delà môme des frontières, cette confiance de la Convention dans un avenir qu'elle ne devait pas voir, confiance qui se retrouve dans les diverses fondations de cette époque, tout cela vaut bien la forfanterie héroïque du Sénat romain faisant vendre les arpents de terre sur lesquels campait encore Annibal, et leur trouvant des acheteurs. C'était plus simple, et tout aussi grand.

Il ne fallait pas néanmoins que, faute de sujets capables, les services publics se trouvassent interrompus.

(1) Voy. Fourcy, Histoire de l'École polytechnique, 1828, dédiée à monseigneur le Dauphin.

(2) Biographie de Monge, p. ^9.

De là une disposition transitoire, que nous devons mentionner.

Le cours d'études était fixé à trois ans. Mais dans cette circonstance exceptionnelle, le besoin qu'on avait d'utiliser le plus tôt possible les capacités hors ligne, sans compromettre la solidité de l'instruction générale, et de plus la nécessité de soustraire des élèves de force très-inégale à une confusion qui aurait pu retarder les uns et décourager les autres, suggérèrent à Fourcroy et à Monge la mesure suivante. La première promotion comprenait quatre cents élèves; ce devait être plus tard le chiffre des trois divisions ou années d'études. Ces élèves réunis devaient pendant trois mois recevoir un enseignement rapide, révolutionnaire , disait Fourcroy dans son rapport. Au bout de ces trois mois, on devait trier les élèves et les partager en trois séries : les sujets tout à fait supérieurs, puis les élèves moins avancés, enfin, la foule. Ces trois groupes constituaient ainsi presque immédiatement les trois divisions de l'école; l'enseignement y marchait et était distribué entre ces trois divisions, tel que le fixaient les programmes. Ce plan fut exécuté; à peine née, l'École était constituée dans toutes ses parties.

Elle était d'abord purement civile, mais comme on l'entendait à une époque où tout citoyen était tenu de concourir à la défense de la patrie. Elle ne recevait que des externes, admis après un concours ouvert dans les vingt-deux principales villes de la République. Et, chose nouvelle alors, ces concours présentaient la garantie la plus assurée de la justice : ils étaient publics. Nonseulement l'enseignement était gratuit, mais les élèves

recevaient un traitement de 1200 francs par an pendant la durée de leur instruction. C'était l'égalité : le mérite pauvre pouvait ainsi participer aux bienfaits d'un enseignement presque exclusivement réservé depuis aux jeunes gens favorisés de la fortune. Les élèves étaient tous externes. Ils devaient être présents à l'école tous les jours de travail depuis huit heures du matin jusqu'à deux heures de l'après-midi, et depuis cinq heures jusqu'à huit heures du soir.

Les maîtres étaient dignes de cette grande et généreuse institution. Parmi les premiers professeurs de l'École, nous nommerons Lagrange, Prony, Monge, Rerthollet, Fourcroy, Chaptal, Vauquelin, Guyton de Morveau ; en un mot, les princes de la science.

Je n'ai pas besoin de dire quelles transformations Napoléon fit subir à cette organisation première : d'abord le casernement et le régime militaire substitué à une liberté relative, puis l'inégalité consacrée par la suppression de la gratuité. La pension fut fixée à 800 francs, plus le trousseau, les livres, compas, crayons, etc. Napoléon se réservait de statuer sur le sort des élèves trop pauvres « pour payer la totalité de la pension » . Faut-il s'étonner qu'un militaire patriote et attaché aux idées de 1789 ait blâmé celte transformation de l'école primitive devenant « un séminaire de guerriers », et qu'il ait regretté que « cette École, après avoir été un foyer de lumière pour la France et pour l'Europe, ait été reconstruite sur un plan plus étroit et moins libéral ? »

L'auteur de ces lignes est le général Foy (1).

(1) Guerre de la Péninsule, 1, 125.

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