‹ Le vandalisme révolutionnaireChapitre 13 sur 76 · ÉCOLE DES LANGUES ORIENTALES · texte numérisé non relu

ÉCOLE DES LANGUES ORIENTALES

« Il est bien surpronant qu'il y ait dos apprentissages réglés par l'autorité publique pour les moindres corps de métiers, et qu'il n'y en ait point pour parvenir au droit d'enseigner les sciences aux jeunes gens, et de travailler à leur éducation, qui est cependant l'art des arts, et qui demande des connaissances peu communes parmi ceux qui ont fait leurs études (1).

Ce vœu, manifesté depuis longtemps par beaucoup de bons esprits, fut enfin satisfait par la création des Écoles normales. Ce n'est point diminuer le mérite des fondateurs que de montrer que cette fondation répondait enfin à une nécessité depuis longtemps sentie ; car le signe des réformes durables n'est pas de devancer les besoins, mais de les satisfaire, aussitôt qu'ils se manifestent.

Un mois après la création de l'École polytechnique (28 septembre 1794, — 7 vendémiaire an III), la Convention créait l'École normale (30 octobre, — 9 brumaire an III).

(1) Rocuoil de mémoires touchaiit l'éducation de la jeunesse, par RivARD : Paris, 1763. ]«■■ mémoire, ]\écossité d'ùlublir A Paris une maison d'institution pour former des maîtres.

()4 ENSEIGXF.MKNT SrPKRinVR

En org-aiiisaiit riiistriu-tion à ses divers degrés, jivimairc, secondaire, spéciale, la Convention devait se préoccuper de découvrir r-apidement les intelligences destinées à dislrilmor à la Franco ce vaste enseignement ; elle voulut les réunir pour quelque temps au moiiis dans une vie intellectuelle commune, les préparer à leurs devoirs, les pénétrer de l'esprit des institutions nouvelles, et leur communiquer, au foyer mémo de la Révolution, cette activité d'enthousiasme qui faisait faire on si peu de temps de si grandes choses, (^uoi qu'on en ait dit, la première Ecole normale, malgi-é sa courte carrière, n'a point manqué le but qu'on se proposait d'atteindre.

Le rapporteur du projet de loi, et c'était encore l'infatigable Lakaïuil, indiquait en ces termes le but de l'institution : « Dans ces écoles, disait-il, ce n'est pas les sciences qu'on enseignera, mais l'art do les enseigner ; au sortir do ces écoles, les disciples ne devront pas être seulement des hommes instruits, mais des hommes capables d'instruire... Pour la première fois, les hommes les plus éminents en tout genre de sciences et de talents, les hommes qui jusqu'à présent n'ont été que les professeurs des nations et des siècles, les hommes de génie vont donc être les premiers maîtres d'école d'un peuple: car vous ne ferez entrer dans ces écoles que les hommes qui y sont appelés par l'éclat non contesté do leur renommée dans l'Europe. »

Ces ptrmic7\s maîtres d'école d'un peuple étaient tels que jamais école au monde n'a vu pareille réunion.

C'étaient : Malhhnatiques^ Lagrange, Laplace, Monge; Physique, Haiiy ; Histoire naturelle, Daubenton; Chimie, Berthollet ; Agriculture, Thouin ; Gcoijraphie, Buache ;

KCOLE NORMALE 65

nistoin% Volncy ;

Morale, Bernardin de Saint-Piorro ;

Grammaire générale, Sicard ;

Analyse de l'entendement. Garât ;

Littérature, Laharpe ;

Économie politique, Vandcrmondo.

Les administrations de districts devaient désigner, pour suivre les cours, un nomlire d'élèves proportionné à la population (un par viiii;t mille). Ils devaient tous être déjà instruits, âgés d'au moins vingt et un an ; l'école déclarait ne se proposer de leur apprendre qu'une chose, Vart d'enseigner. Comme on le voit, il ne s'agissait pas de leur faire subir cette lente et méthodique préparation, à laquelle l'École normale moderne doit astreindre les élèves, et que les circonstances ne comportaient pas. C'est ce qu'on est trop tenté d'ouljlier, quand on juge avec une dédaigneuse légèreté cet âge héroïque de l'école ; on s'adressait à- des hommes, qu'on supposait pourvus d'une instruction suffisante, et qui l'étaient véritablement, si nous en jugeons par les discussions sténographiées, aux(iuelles pi-enaient part les assistants. Parmi ces élèves, se trouvaient des esprits déjà mûrs pour la science la plus haute et appelés bientôt aux chaires de l'enseignement supérieur, entre autres Fouiner (1) et Laromiguière.

(1) M. Arago nous dit clans sa notice sur Monge : « Lisons les biographies et nous y verrons i|ue Monge conservait les liabitudes révolutionnaires à une é|)Oi|uc oii tout le monde les répudiait ; on rappelle, par exemple, qu'à l'Ecole normale, dans ces séances «jui portaient le nom de dObats, il était le seid proi'esseur qui tutoyât ses élèves. » Et tout en trouvant (jue cette l'amiliarité toute ijaternolle de la part d'un liomme aussi illustre n'avait rien d'offensant, M. Arago ajoute que « deux mille élèves se ra])|)ellent qu'il les tutoyait également à l'École polytechnique ». L'imputation n'est certes pas grave ; mais elle pourrait bien avoir un autre tort, en ce (jui concerne l'Ecole normale, c'est d'être inexacte. Lise/, les Di'bats de l'Ecole, vous y verrez que Monge, répondant avec beaucoup d'éloges à une observation de l'élève-instituteur Fûur'u'i-, le tutoie en effet (peut-être le connaissait-il) ; il dit vous à d'autres.

Non seulement l'enseignement était gratuit, mais oliaque élève recevait, comme ceux de l'Ecole polytechnique, un traitement annuel de 1,200 francs pendant la durée du cours normal. Les deux écoles d'ailleurs n'admettaient que des externes. Chaque élève recevait une carte qui lui ouvrait l'accès des « divers dépôts consacrés à l'instruction » (nnisées, bibliothèques, ol)servatoire, conservatoire des arts et métiers).

L'enseignement do l'École normale primitive ressemblait à celui des Facultés modernes, avec une différence toutefois : c'est qu'aux leçons étaient jointes des conférences publiques : une fois par décade, les élèves qui s'étaient fait inscrire discutaient avec les professeurs, leur demandaient des éclaircissements, leur soumettaient des objections. Ces débats (c'était ainsi qu'on désignait les conférences), recueillies par la sténographie, forment trois volumes, c'est là qu'on peut noter, prise sur le fait, la vivacité d'attention et d'intérêt qui animait ce rendezvous d'intelligences fort inégales sans doute, mais enilammées de la généreuse ardeur que laissent aisément concevoir de pareils maîtres et de telles leçons.

Les leçons devaient être rigoureusement Improvisées. Les professeurs en avaient pris l'engagement. Elles étaient sténographiées, et on les distribuait « aux membres de la Convention nationale, aux professeurs et aux élèves des Écoles normales » ; elles devaient être envoyées également aux administrations de district do la République et à ses agents dans les pays étrangers. C'était une publicité immense, fondée pour la première fois dans le haut enseignement; l'instruction dont allaient jouir à Paris plusieurs centaines d'élèves se trouvait ainsi accessiljle à tous.

Qu'on nous montre ailloui's, soit dans le" passé, soit dans le présent, des dispositions aussi généreuses, aussi lil>éralcs, dans le vrai sens du mot!

Moins de trois mois après le décret rendu, les élèves étaient réunis dans le grand amphithéâtre du Muséum d'histoire naturelle., en présence de deux représeutants du peuple délégués auprès de l'École, Lakanal et Deleyre, et des maîtres illustres que leur avait choisis la Convention.

« Il n'a pas été fait de discours d'ouverture, dit le journal de l'école ; le public peut conclure de cette omission volontaire, que dans cette première des écoles, il sera moins question de mots que de choses, de verbiage académique que de philosophie exacte et de vérités. »

Pour toute cérémonie, Lakanal annonça qu'il allait lire le décret fondateur. Aussitôt, maîtres et élèves, d'un mouvement spontané, se découvrirent, et tous debout écoutèrent avec une respectueuse émotion cette lecture que suivit une acclamation mianime et enthousiaste. Puis Laplace, Monge, Haûy, occupèrent successivement le fauteuil, et donnèrent une première et courte leçon, plutôt un ])rogramme qu'une leçon.

Il était impossible de débuter d'une façon plus simple, et avec moins d'apparat : les séances suivantes i^épondirent à ces sévères commencements. Comment se faitil qu'une prévention étrange, dont l'expression se trouve partout, nous représente cette première École normale comme une sorte d'athénée où les maîtres songeaient plus à éblouir qu'à instruire leurs auditeurs, et ces leçons si solides comme une suite de déclamations brillantes et creuses (1)? Ces leçons sont imprimées, et le

(1) Cette assertion singulière se trouve reproduite dans un recueil des pièces relatives à l'École normale composé par un des plus célèbres directeurs de l'École, et, comme tel, obligé, ce semble, à connaître riiistoii'c de cet établissement. M. \'ictor Cousin a écrit ceci : « Les leçons des processeurs étaient plutôt des discours académiques (|ue des conférences jjropres à instruire. » [Ecole normale; rùijlements et pmrirainmes. Vavis, 1837.) Heureusement, M. Cousin ajoute à cet arrêt un |)eu brel' deux lignes (jui suffisent pour ]jrouver qu'il n'a ni lu, ni même vu les volumes où sont contenues ces leçons ; « Ces leçons, dit-il, du 1" pluviôse au l»"" ventôse an III, ont été recueillies

()H " ENSEIGNEMF.NT SUPÉRIEUR

rcciloil (|ul los foufieiit n'est pas rare. Cliacuii peut les lire, et si quelques-unes dépassent de beauctoup la eompétcnce de la jilupart dos lecteurs — la mienne notamment, — chacun au nuiiiis peut se convaincre que, lijin d'être des discours académiques, presque toutes pécheraient ])eut-étre par l'excès contraire ; c'est de la science pure et simjilc dans toute sa rigidité.

Pour citer d'ahord un des cours les plus célèbres ])armi ceux dont se compose le recueil, celui de Monge, il est assez difficile de se figurer comment Monge aurait pu parvenir à sacrifier aux grâces académiques en enseignant la (jcomélrie descriptive ; aussi n'y a-t-il pas songé. Ce cours n'en est pas moins un événement dans l'histoire des sciences, une véritable révélation, qu'Arago signale dans son excellente biograpliie de Monge : la géométrie descriptive, la création, la izloii'e de Monge, avait pu être enseignée par lui avant la Révolution aux élèves de l'école de Mézières, mais, chose incroyable, il lui avait été sévèrement interdit « d'en rien divuhjuer, ni verbalement , ni par ckrit», hors de l'école de Mézières; on craignait de rendre les étrangers trop savants dans l'art des constructions militaires : la nouvelle science devait être réservée comme un mystère aux initiés, aux seuls ingénieurs l'raui-ais. 11 y a là quelque chose de si mesquin qu'on peut se demander si les graves imbéciles qui tenaient ainsi la lumière sous le boisseau n'obéissaient pas à un sentinjont moins avoualilo, eu imposant à Monge peuen tlcux NoliiiiicK iii-8", Taris, ISOO. » — Or, ces leruiis, qui voiitjiisi|u'au 2(i lloroal (15 mai) ut ikhi jirsijii'aii 1»"' veutoso, rurment avec les (iéhats douze colnmcn (et non pas deux) dans la seconde édition (iiie cite M. Cousin. L'éiiiinent écrivain ci'it certainement pris la peine de vérifier ses assertions s'il se lïit airi de la moindre paperasse écha[)pée au crrand sièi-le. Mais avec la Révolution française, on n'y retrarde jias de si prés. — Dans la trijisiéiiie édition, on a ajouté en ap])endi<'e une leçon de Hiot au Colléu-e de Fruui'e, une loç-on de Bertholletet divers travaux tle Garai, d.; Tliouin et do I.acépéile. euti-e autres de ce dernier une notice sur Daubenlun, mort depuis la [iremiére édition de cet ouvra.iîe.

ÊCOI.F. NORMALE GO

daiit (juinzo années un silence qui étouffait ou ajournait sa gloire. Eu 17U4, Monge, pour la première fois, fut appelé à professer librement la science dont il était le fondateur; on ne voit pas que la sécurité du pays en ait été alarmée ni sa sûreté compromise. La France était victorieuse alors. Le jour de l'ouverture de l'Ecole normale, à l'heure même où Monyc prenait la parole pour dévoiler enfin les dangereux secrets de la géométrie descriptive, nos troupes entraient dans Amsterdam, et la flotte hollandaise, prise dans les glaces du Zuyderzée. capitulait devant quelques esi-adrons de hussards répuhlicains.

Parmi les cours de sciences proprement dites, il en est d'autres, sans doute, où une sorte d'élégance littéraire peut ne pas sembler déplacée. Eh bien ! il suffît d'ouvrir au hasard les leçons des savants illustres qui inaugurèrent l'École normale, pour s'assurer qu'ils ont peut-être eu le tort en général de négliger quelques-uns des agréments qu'on exige d'ordinaire dans les cours publics et qui n'y sont pas inutiles : car il faut rendre la science aussi attrayante que possible, pour en faire accepter les sévères enseignements. Toute la partie des sciences physiques et mathématiques est traitée avec une austérité très propice à éloigner les profanes, et que François Arago a su heureusement tempérer pour notre génération dans ses cours de l'Observatoire, si populaires et si propres à faille pénétrer les connaissances astronomiques dans les esprits les plus étrangers à ces hautes études.

D'autres leçons, plus accessibles à tout le monde, sont devenues un livre bien souvent réimprimé ; c'est le cours de Volney sur l'histoire : on peut ne pas admettre les conclusions de l'auteur, mais rien n'est plus grave que cet enseignement. Son scepticisme exagéré à l'égard des témoignages historiques a été réfuté par un autre

(ils (lu xviii« siècle, fort libre également de préjugés, par Dauiiou- Mais il n'en est pas moins vrai que les leçons de Volney sont non seulement un des monuments de la critique moderne, mais que de cette réaction excessive qu'il se permet contre les conventions historiques, il se dégage pourtant une idée fort juste, fort utile, et dont l'importance me frappe surtout, quand je considère l'incroyable amas de mensonges convenus imposés à notre histoire révolutionnaire : cette idée, c'est celle d'une sage défiance pour des assertions traditionnelles, accc])tées sans examen au gré des passions de parti ; c'est la nécessité d'introduire dans l'étude de toute époque et surtout de celle que la passion a le plus défigurée, le doute méthodique inauguré par Descartes en philosophie. Volney a ou le mérite immense, selon moi de mettre en lumière cette nécessité du libre examen en matière historique : et quant à la forme dont ses idées sont revêtues, on peut l'accuser do sécheresse ; mais assurément rien n'est moins académique.

Ce n'est point non plus ni par la solennité, ni par l'emphase que pèchent les leçons d'un autre professeur, ral)bé Sicard. On serait tenté plutôt d'y signaler parfois mi excès de bonhomie et de naïveté. Chargé de l'enseignement de la grammaire générale, Sicard avait cru devoir, pour expliquer la théorie des signes, amener à ses leçons cinq des élèves sourds-muets dont il était l'instituteur. C'était d'ailleurs pour lui une occasion précieuse d'intéresser le public à une institution qui lui était chère, et de remercier en même temps la Convention de ce qu'elle avait fait pour ces enfants. « Mes travaux, citoyens, dit-il en présentant ses élèves à ceux des Ecoles normales, mes travaux auprès de ces êtres si cruellement ouljliés de la nature intéresseront sans doute votre humanité... Vous ne verrez pas ces infortunés rétablis dans le plus beau des pinviléges de l'homme.

celui do penser et de communiquer sa pensée, devenus capables de connaître, dans un état qui les condamnait à une espèce de servitude, tout le prix de la liberté dont la France vient de faire l'heureuse conquête ; vous ne verrez pas tout cela sans applaudir à ce philanthrope célèbre, à cet homme immortel (1), qui fut le premier auteur de ce grand projet, dont l'exécution l'associe à jamais aux bienfaiteurs do l'humanité, à qui sont dus tous les genres de gloire. Vous bénirez la Convention nationale, dont les yeux paternels se sont portés avec attendrissement sur cette classe malheureuse, qui n'a cessé do s'en occuper, jusqu'à ce qu'elle lui ait assuré un asile où tous les départements pourront envoyer ces infortunés, pour y recevoir gratuitement une vie nouvelle, et devenir ainsi, à double titre, les enfants de la patrie. »

Le plus âgé des cinq élèves était Massicu^ qui venait d'être nommé, dit Sicard, répétiteur dans l'institution, et il ajoutait que Massieu, né dans une condition très pauvre, avait quatre frères et sœurs sourds-muets comme lui, et qu'en apprenant le décret de la Convention qui lui assurait 1,200 francs d'appointements, sa première pensée avait été que sa mère pourrait désormais avoir du pain. Les quatre autres étaient des enfants dont Sicard donnait aussi l'origine et les noms, attendu « qu'on prend toujours plus d'intérêt à ceux dont on sait les noms qu'à des êtres inconnus ». On voit que dans son zèle le bon Sicard ne négligeait rien pour joindre à l'instruction réelle et scientifique de ses leçons un intérêt philantropique particulier.

Après avoir expliqué le langage des signes, le professeur ajoute : « Il faut vous assurer vous-mêmes que le sourd-muet n'est plus sourd pour ceux qui savent lui écrire, n'est plus muet pour ceux qui savent lire. »

(1) L'abbé de l'Epée.

t'Z lîNSF.IGNEMENT SLPKRIEUIÎ

Et 11 passe aux assistants quatre ])lanclie(tes en les jniaiit d'y inscrire quelques questions adressées au jeune Massieu. Parmi ces questions, les unes sont fort élevées; par exemple : Qu'est-ce que Dieu ? — L'élève fait une réponse fort nette et fort religieuse, qui fait « retentir la salle d'applaudissements unanimes », inentend us du pauvre sourd-muet. D'autres questions sont des invitations plus simples : « Massieu, embrasse ton moilleur ami. » — (Ici, dit le compte-rendu, l'clcve a embrasse le citoyen Sicard). Une autre planchette, enfin, porte cette invitation, plus que naïve : « Je prie Mathieu de se moucher, puis d'embrasser une des citoyeinies. « (Ici, dit toujours le fidèle compte-rendu, l'élève se mouche et embrasse une des citoyennes). On voit que les femmes pouvaient assister aux leçons de l'Ecole normale. Mais ce que nous voulons conclure do toute cette scène, qui eiit ravi sans doute Jean-Jacques ou Franklin, c'est (pie de toiles leçons sont loin de la solennité académique imputée aux leçons de la première Ecole normale.

Quant à Bernardin de Saint-Pierre, il ne Ht qu'iuie très courte leçon, pour expliquer à ses auditeurs que, chargé depuis deux mois par la Convention de composer des ('Innents de morale, et écrivant d'ailleurs « très laborieusement », il était obligé de consacrer tout son temps à cet ouvrage ; il s'engageait à en faire la lecture à son auditoire dès qu'il l'aurait terminé. << S'il plait à Dieu, dit-il, ce sera dans trois mois. » Malgré cette douldc promesse, il ne termina pas son livre, et ne reparut pas dans sa chaire il).

(1; Il parait ([ne tout en ne remplissant i>as ses fonctions, il ne dcdaifrnait ])as d'en toucher les appointements. Dans une lettre à Lakanal, il lui parle « de l'arriéré de ses ajjpointcinents de cinq mois de profes- .seur de morale ; car je ne ])uis croire, ajoute-il assez lourdement, i|ue le jjrouveriiemenl ((ui m'a cliarj-'é de faire des éléments de morale me prive des éléments pliysii|ues. » Dans une seconde lettre, il adresse à Lakanal des remerciments qui semblent se rapporter à la même affaire et prouver qu'il eut satisfaction. Mais ce qu'il y a de certain, c'est

IXOLF, NORMALE tô

Les divergences d'opinions philosophiques se marquent h I renient dans (.'Os diverses leçons. Si Laplace trouve moyen do jjlacer dans une leçon de mathématiques une [lelite anecdote, pour le moins antichrétienne, au sujet de Leibnil/., la plupart des autres professeurs expriment à l'oct'asion des sentiments purement déistes. Quant aux opinions politiques, quoiqu'elles soient peu affichées, la plupart des professeurs n'ayant pas besoin de profession de foi à cet égard, elles sont uniformément républicaines. Il semblerait même que leur auditoire, à cet égard, les devançait un peu. Ainsi, dans une leçon sur le stylo [)ropre à l'histoire natui'elle, le bonhomme Daubenton, alors âgé de près de quatre-vingts ans, obtint un succès à l'éclat duquel le paisible et méthodique octogénaire ne

i|u'il ijrû'lendit toucher les appoinlenients d'une place (ju'il n'avait pas remplie. Bernardin n'eut jamais en ces sortes de clioses assez de délicatesse et de dignité. (Ces deux lettres sont données par extraits dans VExposii des travaux de Laltaïuil, p. 218. Paris, Didot, 1838). — Ce qui est à peine concevable, c'est que le biographe de Bernardin de Saintl'ierre, Aimé Martin, re|)réscnte la nomination de Bernardin de Saint- Pierre à l'Ecole normale comme une affreuse persécution. Après avoir dit (jue l'auteur de Paul et Virginie demeurait à Essonne, et qu'il « retrouvait dans sa chaumière le printemps, l'innocence et les douces illusions », Aimé Martin ajoute : « Pendant qu'il jouissait de cette espèce de sécurité, il ap|)rit la création de l'Ecole normale, et sa nomination à la place de |)rofesseur de morale, ^'ainement il voulut se soustraire à ce décret qui l'arrachait à son obscurité; des (jendarmes lui apportèrent l'ordre d'obéir^ et il fallut se résigner. Mais quel allait être son langage devant un auditoire animé de toutes les haines du siècle? Quelle serait la morale permise en 1794 ? Le simple exposé des princii)es devenait une satire violente des hommes, des choses et du gouvernement ; ne [JOint mentir à sa conscience, c'était trouljler toutes les autres ; il fallait donc s'attendre au sort de Socrate, ou plutôt il fallait mùr'Uer sa gloire. » Il est certain pourtant cjue Bernardin n'a pas Idu la ciguë. Le même Aimé Martin nous avoue qu'un peu auparavant, en septembre 1793, Bernardin avait sollicité d'un ministre d'alors « une légère gratification » pour achever de payer deux ar[)ents de terre qu'il possédait. Le monstre s'était empressé de la lui accorder. On voit que la Révolution a épuisé tous les genres de persécutions ù l'égard de cet infortuné Bernardin. — Je ne sais pas pourquoi l'on s'obstine à représenter le père Loriquet comme le plus caractérisé des historiens contre-révolutionnaires ; c'c-st une réputation usurpée. J'en connais où l'on trouve des assertions encore plus inattendues, non seulement parmi ces vils calomniateurs qu'on ne nomme même pas, mais môme parmi les écrivains de mérite, comme Aimé Martin.

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s'altciidait évidemment pas. Il critiquait, du reste avec beaucoup d'éloges, certaines descriptions de son ami Bulïon, entre autres celle du lion ; il fait la lecture de ce dernier portrait : « Le lion est le roi des animaux, etc. » Et il ajoutait fort posément : « Voilà certainement le lion peint en beau, mais voyons sans préjugés de quelle valeur sont toutes ces assertions. Le lion n'est pas le roi des animaux : il n'y a point de roi dans la nature... » Sur ces très simples paroles, l'orateur est interrompu par une explosion formidable d'applaudissements cl d'acclamations ; de fa(;on que le journal du cours, tout en avertissant que c'est par exception qu'il mentionne l'ctïet produit par un professeur, ne peut s'empêcher do rapporter dans une note cet incident de la leçon. « C'était vraiment, dit-il, l'esprit pul^lic qui jaillissait, dans toute sa pureté et toute sa force, du foyer de l'instrucliou. Jamais la haine do la royauté ne s'est manifestée avec plus d'énergie et l'amour do la Républiijue avec plus d'éclat (1). »

Ce fut là, du reste, l'esprit général de la première Ecole normale et ce qui amena sa suppression. La réaction faisant sans cesse des progrès depuis thermidor, l'École devenait suspecte. Biot, dans son Histoire des sciences, affirme que la malveillance avait exagéré la vivacité d'opinions attribuée à l'école en général; mais il déclare nettement ([ue ce fut sa mauvaise réputation politique qui amena sa suppression. En effet, les cours, fermés en floréal an III, ne furent pas rouverts. Le même savant, peu sympathique à la révolution, mais incapable de mécoiuiaitre les services rendus, uniquement parce qu'ils étaient d'origine révolutionnaire , résume ainsi les résultats scientifiques que laissa après

(1) On i>eut voir dans l'Exposé sommaire des travaux de Lakanal une Adresse des Élcoes de l'École normale à la Convention, où resi)iront les iiiéiiics sentiments (p. 100).

elle l'École normale de la Convention : « La plus belle partie de cette institution, l'esprit qui l'avait animée, subsista dans le recueil de ses séances. Cet ouvrage, rendant élémentaire des méthodes réservées alors aux savants, écarta les notions imparfaites et vagues que l'on avait coutume d'y substituer. Des écrivains distingués, des professeurs habiles, répandirent cette semence féconde, et la méthode philosophique ainsi popularisée changea pour toujours la face de l'enseignement (1). »

A ce résultat indiqué par Biot, il est bon d'en ajouter un autre que signale Arago, et dont les efl'ets se sont fait sentir depuis cette époque jusqu'à nous, c'est-à-dire le prestige, tout nouveau en France, attaché aux hautes fonctions de l'enseignement : « A part quelques exceptions, dit-il, les savants, en possession de faire avancer les sciences, formaient jadis en France une classe totalement distincte de celle des professeurs. En appelant les premiers géomètres, les premiers physiciens, les premiers naturalistes du monde au professorat, la Convention jeta sur les fonctions enseignantes un éclat inaccoutumé, et dont nous ressentons encore les heureux effets. Aux yeux du public, un titre qu'avaient poité les Lagrange, les Laplace, les Monge, les Berihollet, devint, avec liaison, l'égal des plus beaux titres. Si, sous l'empire, l'Ecole polytechnique compta parmi ses professeurs en exercice des conseillers d'État, des ministres et le président du Sénat, n'en cherchez l'explication que dans l'élan donné par l'Ecole normale (2). »

Ainsi, la science popularisée par un enseignement sans précédents, l'enseignement lui-même honoré et mis enfin à sa place, voilà ce que l'on doit à la première

(1) llitiloire des sciences pendant lu Révolution, 1803, p. 68. Biot raconte dans sa préface que ce travail était primitivement destiné à servir d'introduction à une nouvelle édition des Séances des écoles normales.

(2) Soliccs bioyrophiques. Fouriku.

7() ENSEIGNEMENT «Ul'ÉRlEUll

École noiuialc, ou plutôt ù la Convcution ijui l'avait créée.

Même avant la fondation do l'Ecole normale, le liaut enseignement n'avait pas sulji celte éclipse, (jue l'on suppose toujours à cette époque (1). L'unique foyer de pul)li(jue lumière, accessible ù tous, qui existât avant 178!), le collège do France, avait toujours subsisté. Ce n'est pas que l'existence du collège de Fi'ance n'eût été niena<-ée, et son enseignement violemment attaqué, au temps de l'Assemblée constituante, et dans le journal le plus littéraire d'alors, le Mercure de France (janvier 1701). Il le fut ; et par qui? par l'homme qui plus tard a le plus contribué, par un livre très répandu, le Cours de littérature, à propager coiitre la Révolution rimi)utation ridicule d'avoir voulu étouffer les sciences et les lettres, par Laharpe. Selon cet académicien, « une tdiaire de littélature n'avait pas un objet assez direct, assez inar(jué, jinur en faire une partie de l'enseignement public » : et en conséquence le professeur de littérature au lycée réclamait lu suppression dos chaires de poésie ancieinie cl d'èlixiuence au collège de France. « Je n'entends pas, aj(iulait-il, ce (jue c'est qu'une chaire cVhistoire et de morale. » Michelet depuis l'a glorieusement fait entendre ;'i noti-e gènéralion. Avouons d'ailleurs (jue Laharpe, un peu [)his lard, toujours fui'ibond, nu^is eu sens inverse, devait particulièrement modilier ses opinions sur l'inutilité des chaires de littérature dans renseignement pul)lic, puisqu'il en accepta une de la Conveiition, et qu'à l'Ecole normale il put tout à son aise déclamer contre les vandales. Le fait est qu'il y avait eu de ces énergumènes,

(1) Un établi.ssoiiicnî lii rc;, sur leiiucl lu tatout ilo l.aliarpc avait jcto un (certain éclat, le Lycée, continua kcs cour.s ])un(laiit toute la ilurée de la Révolution, et ce l'iit prériséiucnt à ré|)o(|ue lu |ilus critii|ue qu'il s'augmenta d'un certain nombre de cour.s nouveaux : Histoire naturelle, Arts et métiers, Économie rurale, Géographie, Grammaire, etc.

COLLEGE DE FRANCE . i

(M son oxc.Miiplo passé lo prouvait mieux 4U0 sos [lainlos d'alors. Laharpo avait acquis en 1794 le don précieux des politiques mobiles, celui de manquer de mémoire sur un point donné : et c'est ainsi qu'on s'explique son ul)stination , plus naivo qu'impudente, à rappeler le temps où, eu plein lycée, il se coitïait du bonnet rouge, et, en s'écriant : ce bonnet me pc'nètre et m'enflamme^ déclamait un dithyrambe qui n'avait do dithyrambique que l'exagération.

Au temps où Laharpe violent révolutionnaire no calomniait encolle la Révolution que par ces propositions ineptes, le maintien du collège de France avait été plus sérieusement mis en question par Talleyrand, qui, dans son Rapport sur l'instruction, avait proposé de fondre le vieux collège avec VInstitut tel qu'il l'imaginait, et dont il voulait, on s'en souvient, faire un corps enseignant : ce projet n'eut pas de suite, et le collège de France continua ses cours comme par le passé. Ici encore l'époque conventionnelle se montra plus sage et plus éclairée que l'époque précédente. M. Sainte-Beuve l'a remarqué avec stupeur : « En ces années où toutes les anciennes institutions périrent, où l'Université, les Académies, les corporations savantes liées au vieil ordre monarchique tombèrent d'une même chute et furent violemment supprimées, le collège de France non seulement vécut, mais n'éprouva aucune intem^uption. Il est remarquable que la destruction se soit ainsi arrêtée sur un point, et que l'esprit de nivellement n'ait pu l'empêcher de respecter dans l'institution déjà antique l'absence innée de tout privilège et la libéralité du but, qui, dès l'origine, avait été la distribution de la science sans condition aucune et avec libre accès de tous, à tous les instants (1). » La Convention n'intervint dans l'existence

(1) Discours prononcé au Collcpe de France, le 9 mars 1855.

TH enseignement supérieur

(lu vieux collège que pour consacrer de nouveau son existence par le décret du 13 juillet 1795, en assurant aux professeurs le môme traitement qu'à ceux du Muséum d'histoire naturelle, 6,000 francs. La restauration réduisit ce chiffre à 5,000 francs, en 181G, sous l'administration de M. de Vaublanc.

A la même époque, la Convention doublait en queii^uo sorte une partie de l'enseignement du collège de France, tout en donnant à ces nouvelles chaires une destination (liifércnte, par la fondation de V École spéciale des langues orientales, d'une utilité reconnue pour la politique et le commerce (1). Ce titre seul indiquait le caractère de cette création, et la différence qu'on prétendait établir entre le but spécial et tout pratique de l'enseignement dans la nouvelle école, et l'enseignement du collège de France, destiné à conserver toujours son élévation scientifique. Quatre chaires y furent fondées (1° persan et malais ; 2" aral)e ; 3° turc et tatar; 4° archéologie). Les premiers professeurs furent Langlès, Sylvestre de Sacy, Venture et Millin. Le Directoire y établit, deux ans plus tard, une nouvelle chaire, celle de grec moderne, dont le titulaire fut d'Ansse de Villoison.

(1) 10 germinal an III (30 mars 1795).

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