EUGÈNE DESPOIS
Je 110 viens pas ici rendre liommage au collaborateur de la Revue. La plume autorisée du directeur de la Revue s'est chargée de cet hommage au lendemain du jour où la mort l'a frappé, et nos lecteurs savent ce que valaient les articles de Di'spois, coinliien était précieuse cette signature qu'ils ne verront plus. Je voudrais, au nom d'une génération qui lui a dû beaucoup, faire connaître ce qu'il était, ce qu'il a fait, la reconnaissance que le pays doit à cet homme savant et modeste, à ce grand citoyen. Son influence a été considérable, elle a été supérieure à sa situation, supérieure au nom qu'il a eu parmi ses contemporains, et c'est cette influence (pi'il faut dire pour faire apprécier à tous l'homme rare que la France a perdu.
Eugène Despois avait été un brillant élève : au concours général, après bien d'autres succès, il avait remporté le prix d'honneur. Sa vocation le portait vers l'enseignement, et bientôt il entrait élève à l'École normale, chef de sa section. Mais il n'était pas seulement un reniar([ual)le humaniste, nourri des classi(iues, excellant à écrire le fraudais de même qu'il se distinguait par la connaissance du grec et du latin. Il était aussi un enfant de son siècle qui en partageait toutes les passions généreuses. Il y avait en lui, à coté d'une intelligence nette et ferme, un caractère vaillant : il en donna la preuve durant son séjour même à l'Ecole normale, prêt dès lors à compromettre sa carrière et ses intérêts lorsque la justice et l'honneur lui en faisaient un devoir. Il était dès la vingtième année acquis pour jamais à ces idées républicaines qui étaient alors déjà la foi des âmes fières, et dont l'avèneinent approchait d'année en année. Il eut pu dès lors pren-
t. Cette étude a été publiée dans la Revue politique et littéraire du 11 novembro 1876.
X NOTICE SUR ECGliNE DESPOIS
tire pour devise ce titre qu'il donna plus tard à l'un de ses livres, et qui représentait bien la double'passion qui anima sa vie : Les Lettres et la Liberté.
Sa carrière universitaire fut rapide et !)rillantc ; à vingt-six ans, il était professeur de rhétorique au collège Louis-le-Grand ; il formait ses élèves à aimer, eux aussi, les lettres et la liberté. — Des jours solennels étaient venus. La crise que tous les bons esprits prévoyaient avait éclaté ; la monarchie constitutionnelle, idéal d'une bourgeoisie à courtes et égoïstes pensées, avait été balayée en quelipies heures de tourmente : la République une seconde fois s'était levée sur la France. Une revue fondée i)ar (juelques houmies de coeur s'était dévouée à répandre les idées de liberté et de progrès, à leur conquérir la partie intelligente et clairvoyante de la nation; elle avait pris le beau nom de la Liberté de penser. A côté d'Aniédée Jacipics et de M. Jules Simon, de M. Darni, de M. Emile Deschanel, de M Ernest Renan, Despois en fut un des collaborateurs les plus émincnts, les plus assidus. Plusieurs des articles qu'il y publia y prirent l'importance de véritables événements et ne furent pas seulement des écrits, mais des actes : ils n'exigeaient pas de l'écrivain moins de courage que de talent. L'article à propos de la candidature présidentielle du prince Louis lîoiuiparte, intitulé : le Candidat de M. Emile de Girardin, fut tiré et répandu à cinquante mille exemplaires par le parti républicain, et si quelque chose eût pu arrêter l'emportement, ([ui entrahiait le suffrage universel vers un aventurier ([ui dijà deux fois avait donné sa mesure, c'eût été ce pampiilet éclatant de vei've, de bon sens, de [lassion et de mépris. On raconte, à propos de cet article, qu'un partisan du prince vint aux bureaux de la Revue demander raison à l'auteur : « Fort bien, répondit Despois ; mais je vous avertis que j'ai classe au lycée, et si vous voulez vous battre, nous nous battrons à cinq heures du matin, car je ne puis pas man(iuer ma classe. » Despois se battit, blessa son adversaire, vint faire sa classe comme à l'oi'dinaire, et ce ne fut ([ue longtemps après que ses amis mêmes apitrii'cnt l'incident |)arune indiscrétion des témoins.
Le |)rince élu, l'empire était fait : (|m;ui(I vint le ciiui) d'Etat de décembi'e. Despois refusa le serment. 11 sacrifiait ainsi et un jtrésent universitaire qui eût fait l'envie de beaucoup, et un avenir assuré, plus brillant encore; il les sacrifiait, n'ayant aucune fortune et sachant (lu'Il abandonnait une situation avantageuse pour un lendemain plein
NOTICE SUR EL'GKNE DESPOIS Xl
d'aventures et d'incertitudes; pourtant il les sacrifia sans hc^sitcr, car il ne savait pas transiger avec sa conscience et n'admettait pas (pie riionneur pernnt do jurer fidélité au parjure.
Ceux (pii savent ce que c'est que de briser après trente ans une carrière toute faite, d'abandonner le certain pour l'incertain, de recommencer sa vie alors qu'elle est déjà avancée ; ceux qui ont fait l'expérience de quitter une profession qu'ils avaient choisie par goût, qu'ils aimaient d'autant plus (pi'ils l'avaient pratiquée, qu'ils avaient la conscience d'y l'aire une œuvre profitable, utile aux autres plus encore qu'à eux-mêmes, de répandre chaque jour dans les âmes de ceux qui les entourent de ces leçons vaillantes qui transforment les enfants en hommes ; — ceux-là seuls peuvent comprendre ce qu'il en coûta à Despois de descendre volontairement de la chaire de rhétorique de Louis-le-Grand, de déposer sa robe et de sortir ainsi qu'un paria de l'Université. Il le fit cependant, et loin de songer à couvrir sa défaillance de l'universelle lâcheté (jui avait alors envahi la France, il jugea, au contraire, qu'il était bon, qu'il était salutaire que l'exemple de la protestation contre le crime triomphant fût donné par un maître de la jeunesse, par un de ceux dont lu mission était d'enseigner non pas seulement le vers latin et le discours français, mais aussi les éternelL's maximes de la justice, du courage, du devoir, qui seules donnent un sens à la vie et font la noblesse de l'humanité. Di>ons-le à l'honneur de l'Université, il ne fut pas seul à penser ainsi : déjà le 9 décembre, à la Sorbonne, M. Jules Simon, de la vie duquel cette dernière leçon restera l'honneur, avait lancé contre le coup d'Etat sa protestation éloquente et vengé la conscience humaine; d'autres universitaires refusèrent aussi le serment; nul corps ne compta un aussi grand nond)re d'hommes fiers et de caractères inébranlables. L'l?niversité peut aujourd'hui encore évoquer ce souvenir avec fierté.
C'était la politii[ue qui avait fait sortir Despois de l'Université ; il eût pu demander à la politique de lui rendre la situation qu'elle lui avait fait perdre : elle l'eût fait avec usure. Si peu libre que fût le journalisme dans les années qui suivirent le coup d'Etat, quel journal libéral n'eût accueilli avec empressement le rédacteur de la Liberté de penser? 11 avait une plume di's plus vives, des mieux taillées et aussi cette maîtresse qualité du vrai journaliste : la passion. 11 eût été un redoutable jouteur dans la polémique; il lavait prouvé. Il eût pu se
XII NOTICIC SUR KUGENE DESPOIS
faire une place rien que par des articles littéraires. Il savait prndigieuseiiient, et toujours le savoir se fait Iticntôt une place, nièinc dans le journalisme. Les articles que Despuis donna de loin en loin à la Revue de Paris, à la lieviie des Deux-Mondes, montrent bien de quoi il eut été capable s'il lui eût |)hi de faire du journalisme sa carrière. Le journalisme, dans les année (pii suivirent aussi bien ipic plus tard encore, fut, en dépit de ses entraves, la chaire oii se réfugièrent la plupart des professeui's trop indépendants pour accepter le joug des Fortoul et des Rouland, la tyrannie.des électeurs dociles. Une soile de grande Université liiire se forma des épaves de l'Université impériale. Despois eut pu y prendre sa place, au premier rang, aussi bien que de plus jeunes le firent quelques années apri's, les Paradol, les Weiss et tant d'autres. 11 y eut trouvé bientôt une liante et avantageuse situation, et la noblesse de son caractère ne l'y eût pas moins aidé que son talent d'écrivain. Il eût vu sou nom comni de tous, au lieu de l'être de quebjucs-uns seulement; il eut été de ceux auxquels Paris eût bientôt songé en un jour d'électiou,»et la question du serment eut pu seule s'élever cnti'e lui et un siège au Corps législatif.
Mais Despois, au fond, n'aimait pas la politique active; il ne voulait pas être un homme politique. Il en avait fait en passant, dans une heure de crise, en ces jours particulièrement difficiles où personne n'avait le droit de refuser son concours à la France. Il avait fait avec sa plume son devoir de républicain, conmii' il l'avait fait étant officier de la gaide natiouale, sur la place du Panthéon, durant les sanglantes journées de Juin. Mais la politique n'était pas l'euiploi de sa vie, maiutenaut surtout qu'il fallait recontpiérir pas à pas le terrain perdu el user leiiteincnt, dans une lutte quotidieniu^ de dix, de quinze, de vingt ans peut-être, le despotisme qui venait de triompher. L'emploi de sa vie, cY-tait l'é'tude des lettres; la vocation de son esprit, c'était la propagande, non dans cette tribune du journalisme qui s'adresse à tous et nj s'adresse à personne, mais la propagande diiecte, imméJiate, (|ui s'exerce par la parole, qui s'adresse à la jennesse. C'est là qu'il entendit servir encore la liberté et la République. Puisque la génération arrivée à l'âge de l'homme avait été lâche et vile, c'était la génération qui entrait dans la vie qu'il fallait ajipele.- à soi. Là était l'espérance, là le salut de la patrie, s'ils étaient quelque part. Si l'enseignement oflieicl lui était interdit, l'enseignement libre lui restait. 11 s'y