CHAPITRE IX
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0]i a souvent contesté l'utilité des compagnies littéraires ou scientifiques ; il me parait impossible de nier au moins l'utilité relative de ces dernières : il est évident (ju'il est plus facile de faire concourir à une œuvre collective des recherches de science ou d'érudition, des connaissances spéciales, que démettre en commun des inspirations et des talents. Le génie littéraire est purement individuel et incommunicable, et c'est dans ce sens que Buft'on a dit un mot trop peu compris, et dont la citation isolée altère le sens : « Les connaissances, les faits et les découvertes s'enlèvent aisément, se transportent et gagnent à être mis en œuvre par des mains plus habiles. Ces choses sont hors de l'homme, le style eut l'homme même. »
Mais en admettant dans cette mesure l'utilité des Académies, on peut au moins douter que l'État doive leur assurer une existence officielle, des privilèges, des pensions. C'est en effet de ce coté seulement que l'existence des Académies fut mise en question au début môme de
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la Révolution. >< Les Académies et tous les corps littéraires, disait Laujuinais à la Couslituautc, doivent être libres et non privilégiés. Autoriser leur formation sous une protection quelconque, ce serait en faire de véritables jurandes.... Les entreprises littéraires faites par ordre du gouvernement ont toujours été très lentes ; voyez s'il en a été de même de V Encyclopédie (1). » Et Lanjuinais terminait en demandant d'abord la liberté pour tous les gens de lettres de se réunir comme bon leur semblerait, et ensuite la suppression de toute allocation précédemment accordée aux corps privilégiés. Telle fut la pensée qui présida à ce qu'on a appelé la des. truction des Académies. Supprimer le lien qui les rattachait à l'État n'était pas, api'ès tout, une mesure si Ijarbare qu'on a bien voulu le dire. Est-ce donc arracher la vie aux gens que de cesser de leur donner ce qui, dans la pensée de leurs trop intéressés protecteurs, n'a été le plus souvent que des gages et une livrée ?
Ce (ju'il importe ici de remarquer, c'est que dès le début do la Révolution, l'existence oflicielle des Académies était menacée. Grégoire, en 1790, les avait défendues en déclarant qu'elles se préoccupaient de se donner des statuts plus digues d'un régime de liberté. Mirabeau, moins coniiant, croyait pou à la sincérité ou du moins à la persistance do ces sentiments libéraux : " Je veux Inen croire, disait-il, que dans ce moment de crise les Académies et les corps enseignants montrent beaucoup de patriotisme; mais il ne faudrait pas trop compter sur la durée de ces dispositions hGuvou^C':i; elpeid-cHre ijiu'l(jue
(l}On citerait aujoiinriiui un autre cxcni|)lc, une autre cncyclopcdie aussi, dont on iieat opposer l'acliùvenient aux interminables lenteurs des travaux acaclcnii(|ues : le Dicliuniioirc hisloriiina di- lu langue fraiv^iisc. Qui'liin'iin disait, au wiii" siècle, on imssant devant le local oii s'assemblait l'-Vcadéniie française : « Ils sont là (|tiarante ijui ont de l'esiirit connue (jualro I » Si ce niot-iàcst injuste, il est certain du moins ijue ces (|uarante no travaillent pas autant (lu'un seul homme, quand cet hunnH<' s'appelait M. Littré.
jour, dans l'Académie française elle-même qui servait naguère d'asile à la philosophie, verrait-on des philosophes repentants écrire un parler avec indécence contre la Révolution (1). »
Voilà ce qui peut s'appeler une véritable prophétie.
Les nouveaux statuts, annoncés par Grégoire, furent en elïet présentés à l'Assemblée constituante et Mirabeau fut chargé du rapport. Il on confia la rédaction à son ami Cliamfort, et allait le lire à l'Assemblée, lorsqu'il mourut. Les conclusions du rapport étaient dures : tenant peu décompte des elfortsplus ou moins heureux, des Académies « pour mettre l'esprit de leur constitution particulière en accord avec l'esprit de la Constitution générale »,il les déclarait nettement incompatibles avec le nouveau régime, et après avoir examiné dans le passé le rùle et la conduite de ces diverses compagnies, surtout de l'Académie française, il concluait à la suppression « de ces écoles de servilité et de mensonge », de ces corporations inutiles qui devaient disparaître comme les autres, moins par mesure d'économie que par respect pour les idées fondamentales de la Révolution. « Il ne faut pas, disait-il, contre vos principes, soutenir un établissement public, quelque peu coûteux qu'il puisse être ; car nous rendons cette justice à l'Académie française, qu'elle n'entre que pour très peu dans le déficit, et qu'elle est la moins dispendieuse de toutes les inutilités (2). »
(1) Travriil sur Voducation publique, édition originale, 1*91, p. 15.
(2) Voyez ce rapport dans les Œuvres de Chanifort. — Il y avait sans doute queliiue chose de Ijlûmnble, de la ])art de Chanifort, à prêter sa plume à la rédaction d'un travail ({id provoquait la suppression d'un corps où il s'était i)résenté librement, et dont il faisait ])artie depuis dix ans. Tout ce ([u'on peut alléguer de mieux pour l'excuser, c'est de remarquer avec Cinguené, qu'il était au moins fort désintéressé sur ce point (ce qu'on no saurait dire de tous les ennemis de l'Académie, et que, quand « il se déchaînait contre les pensions, lui qui n'avait d'autre fortune que ses pensions d'homhie de lettres: contre l'Académie, dont les jetons étaient devenus sa u seule ressource ",11 faut croire au moins
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Cotait surtout, on offet, rAcadcMiiit? française qui (•tait lo ]ioint de mire dos plus violentes attaques et l'objet d'une impopularité qu'elle partageait d'ailleurs avec ^ l 'Académie de pointure et do sculpture. Colle des inscrip- i lions et belles-lettres n'avait guère fait parler d'elle; ses | travaux, d'une utilité très restreinte, mais réelle (1), on semblaient pas pouvoir être jugés par tout le monde; et quant à l'Académie des sciences, on n'en contestait iiolnt l'utilité.
Le rapport, adopte par Miral)eau, fut publié après la mort de celui-ci par Chamfort, qui no voulut pas perdre apparemment la gloire douteuse de cette diatribe fort ' piquante, mais assez déplacée sous sa plume. Suard et MoroUet lui répondirent, en justifiant le mieux qu'ils purent les Académies du reproche de servilité, ce qui n'était pas aisé, et surtout en récriminant contre Chamfort, ce qui était plus facile (2).
<liril était bien convaincu, i)uisqu'il était ainsi une des premières victiluos des mesures qu'il provoquait. Ajoutons un trait (pie nous fournit (me savante et spirituelle histoire de l'Académie, écrite à un point de vue fort durèrent du notre :c'(!st que, l'année suivante, Chamfort, exami- j
nant, dans un journal, un livre de Soidavie, où l'Académie c'-ait atta- (|uéc, rai(]>elait les services rendus i)ar cette Con)]ja,trnic aux iirogrès delà raison, et ajoutait : « On peut penser aujourd'hui de l'Académie ce (ju'on voudra, et en faire ce qu'on jugera à propos ; mais il ne faut pas la calomnier, il faut rendre justice à ce qu'elle a fait et à ce qu'elle a souffert ; et, quand M. Soulavie ne dit pas un seul mot de tous ces j
faits si bien constatés, j'ai le droit de lui dire (|ue s'il n'en est ])as instruit, c'est une ignorance honteuse, et que, s'il les dissimule, c'est une lâcheté i)lus lionteuse encore. » (Hist. de l'Académie française, par Paul Miosnaru.)
(1) Il Le tome XLVI de Vllisloire de l'Académie des inscriptions et belles-leltri's, p(il)liè en WXi par ordre de la Convention nationale, (!ontient deux Mémoires de Désormeaux, lus à cette Académie en 1772 et 1774, sur lu noblesse française. » (Henni.n, Monuments de l'histoire d<- France, t. II, p. 165.)
(2) La réponse de Morellet, imprimée, ne fut réellement pas publiée. « Je ne l'avais tirée, dit-il dans ses Mémoires, qu'à 5(K) exemplaires; j'en donnai (me cin<j(iantaine à mes amis, et je laissai le reste à l'imprimeur ou lilirairc, .lansen, qui, elTrayé par les Ja<;obins, amis de Chamfort.., n'en a vendu «pie (pielques exemplaires sous le manteau. J'ai su depuis qu'il n'avait pas tardé à mettre le livre au pilon, dans la crainte des visites domiciliaires. » Morellet ne tenait pas beaucoup sans doute à donner à cette réponse une publicité réelle,
Les choses en étaient restées là, lorsque la Convention -0 fit faire par son comité d'instruction publicjue un rapport sur les Académies. Le rapporteur fut Gréyoire, qui lut son travail dans la séance du 8 août 1793.
Il reproduisait, mais avec infiniment moins d'acrimonie, les imputations contre les Académies contenues dans le rapport destiné à la Constituante, et il y joignait des correctifs fort essentiels à remarquer.
11 faisait d'abord une exception formelle pour l'Académie des sciences; le passage doit être cité :
« L'Académie des sciences, qui fut toujours composée des premiers hommes de l'Europe, a décrit plus de quatre cents machines et publié cent trente volumes, qui sont un des plus beaux monuments de l'esprit humain. Elle continue avec une activité infatigable les travaux dont vous l'avez chargée, sur l'argenterie des églises supprimées, sur le titre des monnaies d'or et d'argent, sur la production du salpêtre et sur la mesure d'un degré du méridien, opération qui ne peut être terminée que dans un an. Vous venez d'adopter son ouvrage sur les poids et mesures; elle s'occupe delà confection de nouveaux étalons et du rapprochement des nouvelles mesures avec toutes celles qui jusqu'ici sont usitées dans les diverses contrées de la France. >>
En effet, l'Académie des sciences avait déjà rendu compte de ces divers travaux à la Convention. Après avoir reçu les félicitations du président, elle avait été admise aux honneurs de la séance (1).
puisqu'il ne se mit point en quête d'un autre imprimeur. Il l'eut trouvé infailliblement : en 1791, sa brochure, qui contient une profession de foi constUutioneUe, n'offrait aucun danirer. Je ne vois donc pas qu'il y ait lieu de dire h ce sujet avec M. Mesnard : « On aime à voir l'Académie défendue à sa dernière heure par un de ses membres avec cette honnêteté, c« courage géncreux et ftei; et cette sagesse de senthnents politiques. » {Hist. de l'Académie, p. 76-5;.
(t) Ce n'est pas ([ue l'Académie des sciences n'eut ressenti le contrecoup des événements, et d'une façon qui fait peu d'honneur à l'auteur
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On peut croii'o que cotte époque mémo est la plus laborieuse et la plus féconde en travaux d'application
de cet incillent. Voici ce que raconte M. ^Bertrand, dans un intéressant travail sur l'Académie des sciences, lu à la séance publique de l'Institut (août 18C7) :
« Le 11 août 1792, le lendemain de l'invasion des Tuileries, était un mercredi. Vinurt-deux académiciens assistent à la séance : mais, pour la premiùre fois depuis le commencement de la Révolution, aucune communication scientifiiiue ne se trouve à l'ordre du jour.
<i Après la nomination de quelques correspondants, un membre demande qu'on lise la liste des académiciens pour y effectuer des radiations. L'Académie, étonnée d'avoir à écarter une telle motion, décide que les seuls clianfrements à faire à la liste sont ceux de quelques domiciles; le procès-verbal, discrètement n'.disé, ne désigne personne : c'est huit jours après (|u'une nouvelle insistance force le secrétaire à nous livrer le nom d'Antoine-François Fourcroy, futur comte de l'empire, dont la proposition, trois fois reproduite, est éludée enfin, non sans embarras et sans trouble, par le vote unanime de ses confrères attristés.
«M. Fourcroy, dit le procès-verbal du 25 août 1795, annonce à l'Académie que la Société de médecine a rayé plusieurs de ses membres émigrés et notoirement connus pour contre-révolutionnaires; il propose à l'Académie d'en user pareillement envers certains de ses membres connus pour leur incivisme, et qu'en conséquciiee lecture soit faite de la liste de l'Académie pour prononcer leur radiation.
Il Plusieurs jjersonnes observent que l'Académie n'a le droit d'exclure aucun de ses membres, qu'elle ne doit pas prendre connaissance de leurs i)rincipes et de leurs opinions politiques, le jjrogrès des sciences étant son unique occupation; que d'ailleurs, l'Assemblée nationale se trouvant à la veille de donner une nouvelle organisation àl'Académie, elle exercera le droit qu'elle seule iieut avoir de rayer de la liste de l'Académie les membres qu'elle jugera devoir en être exclus. » Mal accueilli sur ce point, Fourcroy, dans le raflinement de son zèle, invociue ingénieusement l'exécution du règlement relatif aux académiciens absents [ilus de deux mois sans congé.
« Lecture faite du règlement, dit le procès-verbal, il a été remarcjué <|u'il ne s'étendait ([ue sur les pensionnaires et ijue son exécution n'appartient pas à l'Académie.
«Les différents avis ayant été longuement discutés, on a arrêté définitivement que la lecture de la liste de l'Académie et la délibération relative ù la susdite motion seraient remises à la séance i)rochaine.
Il Dans la séance suivante, un membre (c'est le géomètre Cousin) s'explique avec autant d'habileté que de modération sur la délibération qui cst«<i l'ordre du jour. Il rap|)elle iju'anciennement et de tout temps l'Académie, uni(iuement occupée de l'objet de sa constitution, du progrès des sciences, avait coutume jjour tout le reste d'en référer au ministre avec lequel elle entretenait une correspondance et une communication fréciuentes sur tout ce ijui reganlait son régime particulier: il s'étonne que, dans un moment où le ministre de l'Intérieur, appelé par le vœu de la nation, mérite plus (|ue jamais la confiance lie l'Académie, elle n'en use pas envers lui comme elle faisait autrefois envers ses prédécesseurs, et il iirnposo de charger les offi-
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qu'ait traversée l'Académie dos sciences. On la voit chargée du travail des poids et mesures, du calendrier, etc. Ses membres remplissent les diverses commissions d'alors, tant celles des monuments et des arts, que les commissions chargées de l'examen des moyens proposés pour la défense nationale, l'alimentation publique, l'industrie, etc. Un décret postérieur de quelques jours à celui que lit voter Grégoire assure à la ci-devant Académie des sciences et la jouissance de son ancien local et ses honoraires habituels (1). Si quelques-uns n'ont pas
riers de l'Acarléniie de conférer avec le ministre sur l'olijet [)roposé, tandis (jumelle se livrera à des occupations plus intéressantes.
« Cette écliappatoire évidente est adoptée par l'Académie, et l'incident tourne à la confusion de celui qui l'a soulevé. »
Celui qui se chargeait ainsi de dénoncer et d'éliminer ses collègues avait eu, en 1789, parmi d'autres fonctions plus honorables, celles de censeur. Je ne sais de quelle façon il avait pratiqué ce métier d'inquisiteur de la pensée: mais il paraît certain qu'il en avait la vocation. Dans les circonstances où l'on était alors, la dénonciation faite par Fourcroy contre ses collègues pouvait avoir les plus graves conséquences.
(1) 15 août n93. .Sur la proposition de Lakanal, « la Convention nationale, ouï le rapport de son comité d'instruction publique, décrète que les membres de la ci-devant Académie des sciences continueront de s'assembler dans le lieu ordinaire de leurs séances pour s'occuper spécialement des objets qui leur auront été ou pourront leur être renvoyés par la Convention. En conséquence, les scellés, si aucuns ont été mis sur les registres, papiers et autres objets appartenant à la cidevant Académie, seront levés, et les attributions annuelles faites aux savants (|ui la composaient leur seront payées comme par le passé et juscju'à ce qu'il en ait été autrement ordonné. » Il semble que rien n'est plus net (lue ce décret. Lavoisier répondit à Lakanal :
« J'ai reçu avec une reconnaissance qu'il me serait difficile de vous exprimer l'expédition du décret que vous avez fait rendre et que vous avez bien voulu ni'adresser: j'en ai donné communication à quelquesuns de mes anciens confrères, qui partagent mes sentiments ; malheureusement les circonstances ne paraissent pas permettre de se servir de ce décret, et, ijuelque important qu'il soit pour le travail des poids et mesures et pour la suite des autres objets dont l'Académie avait été chargée, elle ne pourrait pas s'en servir dans ce moment sans paraître lutter contre l'opinion dominante du comité d'instruction putilique et de la partie prépondérante de l'Assemblée. »
Qu'est-ce que cela signifie ? Est-ce que ce décret, voté parla majorité, n'est pas formel ? Et comment, de la part de l'Académie, l'exécution l)ure et sinii)le de ce qu'il pres<-rit ei'it-elle paru une sorte d'opposition faite à la majorité de l'Assemblée ? — PuiS(iue le nom de Lavoisier se rencontre ici, j'en profite pour relever la singulière imputation que
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f-ru devoir profiter de ce décret, on ne voit pas trop comment on peut en faire un crime à ceux qui l'avaient voté.
sa mort à jamais déplorable a valufl à la Révolution. On a osé en tirer cette conclusion un ]jeu hardie, que la Révolution Taisait la guerre h la science. Ne dirait-on pas tjue c'est comme savant ijue Lavoisier l'ut condamné ? La condamnation du j.'rand chimiste n'est qu'une inicfuité politique, et il me semble que c'est bien assez. Il faut croire que les circonstances (jui accompagnèrent la condamnation de Lavoi- .sier sont bien peu connues, jjuisiju'on ose les dénaturer ainsi. « C'est quand il s'agit de faits qui contristent la conscience humaine, a dit à ce projjos Louis Blanc, (ju'il faut se garder de toute exagération et opposer la vérité pure aux appréciations envenimées de l'esprit de ])arti. Il Raj^pclons donc l'étrange concours de circonstances navrantes f|ui explique sans la justifier assurément, cette odieuse condamnation. Quand Lavoisier, qui était en sûreté, apprit l'arrestation des fermiers généraux, ses confrères, il sortit de son asile et alla se constituer ])risonnier. C'était fort noble, mais c'était se précipiter dans le gouffre. On sait de quelle haine, bien ancienne déjà, étaient cliargés les fermiers Lrénéraux. Tout le xviii" siècle avait réjjété le mot de Montesiiuiou sur ces financiers : « Ils soutiennent l'État ! oui, comme la corde soutient le pendu ». Je prie qu'on veuille bien se rappeler qu'un prince, qui n'était nullement féroce, le Régent, s'est montré pres(|ue aussi inqiitoyable jjuur eux ((ue le trDnmal révolutionnaire. Le nom de Lavoisier lui-même rap|)elait un des griefs les [jIus violents des Parisiens contre l'ancien i-égime. Le girondin Mercier, quoique sympathique d'ailleui-s ù Lavoisier, nous apprend un fait très oublié aujourd'hui, mais très présent alors à l'esprit de tous. Dans son Xoiivi-nu Tableau de Paris (tome III, p. 177), il dit : « C'est cependant Lavoisier, de l'Académie des sciences, à (|ui l'on doit ces lourdes et inutiles barrières, nouvelle oppression exercée par les traitants sur leurs concitoyens. Mais, hélas ! ce grand physicien Lavoisier était fermier général.
Pour augmenter son numéraire Et raccourcir notre horizon, La Ferme a jugé nécessaire De nous mettre tous en prison.
« On se souvient des i>laintes ijuc les Parisiens ont portées contre cette clôture injurieuse; elle avait pour but secret de maîtriser et de contenir la ville, plusieurs de ces bâtiments d'entrée étant de vérital)les forteresses. Le duc de Nivernais, à qui l'on demandait son avis sur cette nouvelle enceinte, répondit en colère : « Je suis d'avis i|ue l'auteur de ce projet soit pendu ». Le malheureux Lavoisier ne fut pas pendu, mais guillotiné par la tyrannie décemvirale. Il n'en faut l)as moins llétrir avec M. Louis Blanc « le refus inepte et barbare du sursis (sollicité par Lavoisier pour terminer des expériences), et l'appliraiiun inique de la peine capitale à un délit commis sous un autre régime. » Mais il ne faut pas ouldier non plus combien de haines s'étaient amoncelées contre les fermiers généraux. — Enfin, je ne dois pas omettre un fait qui montre combien de circonstances se
Quant à l'Académie française, Grégoire faisait remarquer qu'en fait elle était déjà désorganisée par la Révolution. En elï'et, à cette date, huit académiciens étaient morts sans qu'on eût pourvu à leur remplacement ; dix étaient émigrés ou cachés; et quant au petit nomljre de ceux qui restaient encore à Paris, ils étaient divisés par les passions politiques de l'époque, les patriotes y étant en minorité. « J'avoue, dit Morellet, que j'ai entendu Champfort, et Sedaine, et Ducis, et La Harpe lui-même, qui en est si bien revenu, tenir des propos tout semblables à ceux qui, de la tribune de l'Assemblée, ont fait traquer et égorger les nobles et les prêtres d'un bout de la France à l'autre comme des bêtes féroces. » Cette antipathie réciproque achevait la désorganisation de l'Académie, et Grégoire avait raison do représenter ses séances « comme une arène où se battent Oromaze et Arhimane ».
réunirent pour perdre l'illustre savant. Quand le regrettable M. Géruzez publia son Histoire de la littérature pendant la Récolution^ i'ayais été i'rappé en la lisant de cette phrase : « Ce qui est triste à dire, c'est ijue Lavoisier aurait été préservé, si l'humeur altière de Mme Lavoisier n'eut déjoué les mesures prises pour procurer le salut de son mari (p. 209). » J'en demandai l'explication à l'auteur, qui me répondit : « Cela résulte d'un manuscrit curieux que possède M. Chasles, de l'Académie des sciences. J'ai dû me renseigner à cet égard, et un memijre éminent de la même Académie, qui a eu communication de ce document, a bien voulu résumer ainsi pour moi les souvenirs qui lui étaient restés de cette lecture : « Ce récit (de la fin de Lavoisier) a été écrit par Cadet-Gassicourt le père, (jui a été inlormé des événements et qui en a pris note au moment même... Un piiarmacien qui vendait à Lavoisier ses produits chimiques, et dont le nom m'échappe, pria une dame de sa connaissance d'intéresser à lui un nommé Petit, secrétaire du tribunal. Petit, en promettant son appui, s'étonne qu'aucune démarche n'ait été faite en faveur d'un homme aussi considéral)le. Mme Lavoisier, qui jusque-là semblait parfaitement rassurée, alla sur ce propos faire une visite à Petit. Mais, loin de se présenter en suppliante elle afl'ecta,ditle récit de Cadet-Gassicour;,les airs d'une grande dame habituée à mépriser les gens de peu et à les protéger au iiesoin, mais (jui ne peut, dans aucun cas, s'abaisser à implorer leur appui. Petit, mécontent d'elle, la reconduisit sans lui donner de conseil et sans s'être entendu avec elle sur la marche à suivre. Aucune autre démarclie ne fut faite auprès des juges, et Lavoisier fut condamné peu de jours après. »
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Grégoire coueluail, comme Mirabeau, ù la supprossion des Académies, mais il stipulait deux choses :
D'abord, des pensions pour ceux d'entre leurs membres qui n'avaient point d'autres ressources. (Morellet convient lui-même, dans ses Mémoires, qu'une pension lui fut accordée, et s'il ne la toucha point pendant quelque temps, ce l'ut parce qu'il craignit de compromettre sa sûreté en insistant trop vivement pour obtenir un certificat de civisme i[W\ lui était nécessaire et pour lo- (juel on lui fit d'abord quelques difficultés.)
En second lieu, Grégoire annonçait nettement la création de l'Institut, où devaient entrer, organisés sur un nouveau plan, tous les éléments utiles des sociétés savantes. C'était donc inoins une suppression véritable des Académies qu'une réorganisation. Je ne vois pas, pour ma part, en quoi cet acte, sur Ic(iuel on a poussé tant de gémissements, était plus extraordinaire que la réorganisation ou plutôt la désorganisation de l'Institut par Napoléon, quand il supprima la section des sciences morales et politiques, et rétablit les quatre Académies à peu près telles qu'elles existaient sous l'ancien régime (1).
(1) Voici le décret proposé par le comité de l'instruction piiljliipie dans la séance du 8 août 1793, et dont les articles furent, les- uns votés immédiatement, les autres ajournés jusqu'à l'entière organisation de l'instruction publique :
« Art. 1"'. — Toutes les Académies et Sociétés littéraires, patentées ou dotées par la nation, sont supprimées.
« Art. 2. — L'Acadéiuie des sciences demeure provisoirement cliarirée des divers travaux (jui lui ont été renvoyés par la Convention nationale; en conséipience, elle continuera de jouir des attributions annuelles (jui lui sont accordées, jusqu'à ce qu'il en ait été autrement ordonné.
« Art. 3. — La Convention nationale cliargc son comité d'instruction ]>ubli(|ue de lui présenter incessannnent un jjlan d'organisation d'une Société destinée à l'avancement des sciences et dos arts.
« Art. 4. — Les citoyens ont droit de se réunir en Sociétés libres, pour contribuer au progrès des connaissances humaines.
« Art. 5. — La distribution dos i)rix proposée par les Académies et Sociétés siipprimèos par le présent décret est suspendue jusqu'à l'organisation de l'instruction ])ublique.
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Ajoutons surtout que les acadomicieus obstines à conserver leur ancienne organisation étaient formellement avertis qu'ils étaient parfaitement libres de se réunir et de s'organiser comme bon leur semblerait :
« Si les membres de ces Académies sont animés d'un vrai zèle, qui les empêche de se convertir en sociétés libres? La loi leur assure cette faculté ; alors elles seront inliniment moins accessibles à l'esprit de corps que ces Académies qui, revêtues d'une forme légale, se prétendaient les dispensatrices de la gloire. La simple dénomination de Société libre a une force magique ; et si quelqu'une ailectait la supériorité, à ses côtés s'élèverait bientôt une société rivale, composée de ses pairs, pour la juger et peut-être la surpasser. »
Mais les académiciens dissidents, et surtout Morellet, ne l'entendaient pas ainsi. Cette liberté leur souriait peu. Chose singulière et qu'on ne croirait pas, si Morellet au moins n'avait pris soin de la constater dans ses Mémoires avec une rare naïveté, ils étaient arrivés à se croire pi^opriétaires du mobilier même de l'Académie, et individuellement héritiers de l'ancien corps doté et patenté par l'Etat. Un article du décret immédiatement voté portait que les collections seraient mises sous la surveillance des autorités constituées, jusgxCà ce qu'il en fût disposé par les décrets sur Vorganisation de l'instruction publique. On va voir que Morellet, bravant ce décret avec un courage incontestable, mais avec un sentiment médiocre de la pi\^priêté, trouvait tout naturel de confis-
« Art. 6. — Les cuurs de sciences, d"ài-t,s et métiers iiiècanic]ues et cliiiiii(iucs, dépendant des Sociétés suijpriiiiées par le présent décret, seront continués et payés comme par le passé, jusrju'à l'organisation de l'instruction publique.
« Art. 7. — Les jardins botaniques et autres, les cabinets, muséum, bildiothé(|ues et autres monuments des sciences et des arts, attaches aux Académies et Sociétés supprimées, sont mis sous la surveillance des autorités constituées, jusqu'à ce qu'il en ait été disposé par les décrets sur l'organisation de l'instruction puljlique. »
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(jucr au profit de la minorité dissidonto co qui était visiblement propriété de l'Etat, comme par le passé.
Il raconte qu'au moment où le décret de suppression a lia il être rendu, « il s'occupa de dérober aux vandales et de conserver pour de meilleurs temps ce qu'il pourrait sauver de leurs mains » . {Sauver est joli ; le mot a été employé depuis dans le même sens.)
Il y avait une soixantaine de portraits d'académiciens ; ne pouvant les emporter, il les fit entasser dans une des triliunes de la salle des séances, « dont j'emportai la clef», dit-il. Passe pour la clef.
Mais il y avait aussi douze volumes in-folio, contenant les archives de l'Académie, plus le manuscrit du Dictionnaire. Morellet les emporta chez lui et les g-aiiia jusqu'en 1804 (sauf le Dictionnaire, qui lui fut redemandé dés 1793, par le comité d'instruction publique, et qu'il rendit). Il appelle tout cela un pieiu larcin. OI)servons, en passant, que si le vieil académicien fût mort avant de restituer ce dépôt, et que par suite de sa mort ces manuscrits, dont on ignorait la soustraction, eussent été dispersés, comme la chose était fort possible, on n'aurait pas manqué d'en attribuer la destruction au vandalisme de cette époque, et les discours académiques se seraient périodiiiuenient emljcllis de quelques phrases sur ces temps de brigandage et d'ignorance. Tel eût été le résultat, probable au moins, du pieux larcin de Moi-ellet.
Un autre larcin, simplement projeté, mais auquel il eût la sagesse de renoncer, fut le suivant : « Ne pouvant sauver la bibliothèque, nous avions eu la pensée d'en partager les livres entre nous... Mais on nous eût accusés de voler la nation, et nous renonçâmes à ce projet. »
Ce qui désarme ici toute sévérité, c'est la candeur entétée du vieil académicien ; il était sincèrement convaincu que son titre et ses droits d'académicien étaient indéfectibles, et que son règne continuait comme celui de
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Louis XVIII pendant le temps de l'usurpation. Do tels préjugés, fort étranges cliez des hommes d'ailleurs éclairés, suffiraient pour prouver que la Convention fit bien de démolir le vieil édifice des Académies, avant de reconstruire sur un plan logique et approprié aux idées nouvelles le monument qui est devenu VInstitut national lie France.
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Dans la pensée des législateurs, l'Institut devait être le couronnement de ce vaste édifice d'instruction publique qui comprenait les trois degrés d'enseignement, primaire, secondaire, supérieure. Ce fut par cette création toute scientifique que la Convention termina sa tragique carrière ; on vient de voir cependant que dès 1793 son comité d'instruction en avait conçu et indiqué la pensée.
Le 27 vendémiaire an IV (29 octobre 1795), fut présenté à la Convention le rapport célèbre qui, résumant tous les travaux de l'Assemblée sur l'instruction publique et fixant leur harmonieuse hiérarchie, leur donnait pour faite l'Institut national. Le rapporteur était encore Daunou.
Il rappelait, trop modestement peut-être, que l'idée de l'Institut était en germe dans lo rapport do Talleyrand sur l'instruction puljlique, présenté à l'Assemblée constituante. Comme l'a remarqué très justement M. Paul Mesnard, l'Institut proposé par Talleyrand en 1791, « cet Institut enseignant était tout ditt'érent de celui qu'on créa en 1795. Imaginé lorsque les Académies n'étaient pas encore légalement supprimées, il ne devait avoir
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avec elles i-ion de eonimuu, ni par sa constiiuliou, ni [)ar les }bn(;tions qui lui étaient destinées (1). »
L'Institut de la Convention remplaçait les anciennes Académies, et rattachait entre elles par un lien commun les diverses applications de l'activité intellectuelle : là surtout est son originalité.
Trop longtemps les savants, les artistes, les poètes, avaient vécu étrangers les uns aux autres : cette union, cette harmonie que la Révolution avait créée entre les diverses fractions de la France territoriale, la Convention voulait l'étendre aux spécialités diverses de la Franco intellectuelle. Cette pensée était digne du siècle qui avait créé V Encyclopédie. « L'Institut naquit, dit plus tard Lémontey, et V Encyclopédie fut vivante ! »
L'Institut se composait de cent quarante-quatre membres résidant à Paris, et d'un égal nombre d'associés répandus dans les différentes parties de la République : les associés étrangers étaient au nombre de vingt-quatre (2).
Il se divisait en trois classes :
1° Sciences physiques et mathématiques ;
2° Sciences morales et politiques ;
3° Littérature et beaux-arts.
On se rappelle que cette division était a[)pli(juéc à tout le vaste ensemble d'enseignement créé par la Convention.
L'unité de l'Institut reposait surtout sur son mode de recrutement (3) ; il était couru en ces termes :
(1) Histoire de l'Académie française, p. 177.
(2) Huit par classe.
(3) L'article du décret i)roposc par Mirabeau à la suite de son travail sur l'Education puhlique était à cet égard beaucoup plus révolutionnaire. Il demande (art. 3) la sujtpression de toutes les Académies, et leur remplacement jjar une Acuiléinie nntionule. divisée en trois seclions (pliilosophie, lettres, sciences), dont « les memlires seront élus, pour cl)a(pie s(,'ction, par les trois réunies, et sur la pré.sentation de tjuatre commissaires noianiés par le département de tous les membres
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« L'Institut une fois organisé, les nominations aux places vacantes seront faites par l'Institut, sur une liste au moins triple présentée par la classe où une place aura vaqué. »
On a souvent critiqué depuis cette disposition : on a trouvé fort n'djcu/e que des gens de lettres fussent appelés à décider du mérite des savants. On a oublié que chaque section conservait une influence prépondérante dans l'élection en choisissant trois noms, sur lesquels prononçait l'Institut tout entier ; que, dans les nominations pour les deux classes des beaux-arts et des sciences morales, les savants avaient au moins la compétence accordée à quiconque s'est livré aux travaux de l'esprit, et que de plus, quand il s'agit de désigner un poète ou un peintre, on peut se laisser guider par l'opinion publique, assez bon juge en ces matières; enfin, que pour les nominations de la classe des sciences physiques et mathématiques, où naturellement les hommes spéciaux sont seuls compétents, tout écart était prévenu, d'abord par la désignation provisoire faite par les hommes spéciaux, ensuite par le nombre mémo des membres composant la section des sciences, soixante (c'est-à-dire plus des deux cinquièmes du nombre total, les deux autres sections ne comptant, celle des sciences morales que trente-six membres, celle des beaux-arts que quarantehuit membres). La classe des sciences proprement dites
composant le comité d'éducation (choisi dans le Corps législatif), et d'un certain nomlire de gens de lettres qu'ils s'adjoindront à cet effet, (|ui proposeront quatre personnes pour chaque place vacante » (p. 14). Le môme mode d'élection devait être appliqué à VAcadémie des ai'ls (cinq sections : peinture, sculpture, architecture, musique, art dramatique). C'était, comme on le voit, une élection à deux degrés, où l'Académie n'avait que le choix entre un nombre limité de candidats. « Je propose, disait précédemment Mirabeau, de faire tout le contraire de ce rju'on faisait sous notre ancien régime : les Académies présentaient les candidats, et le roi les agréait; dans mon système, ils seraient présentés par la véritable puissance publique, et choisis par les académiciens fil. 16). 1)
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avait donc lo moyen do faire prévaloir ses clioix, sans les imposer pourtant ; et l'on y trouvait l'avantage de neutraliser l'esprit de coterie et d'exclusion, qui a trop souvent présidé aux élections académiques. Les deux classes, moins compétentes, devenaient ainsi les organes de l'opinion publique, qui est bien aussi quelque chose dans la républi(juo des lettres comme ailleurs. Pour citer un exemple qui frappera tout le monde, croit-on que dans une élection récente, l'Institut, votant tout entier, comme par lo passé, n'eût pas épargné à l'Académie française le ridicule de refuser M. Liitré"?
On a objecté aussi que le littérateur Daunou avait fait ^a part trop petite ù la littérature proprement dite, en Jie lui réservant que trois sections do la troisième classe, grammaire, langues anciennes, poc'fiie. On oublie que Daunou était un esprit sérieux, et que la littérature lui paraissait sans doute peu de chose, si elle n'était consacrée à revêtir d'une belle forme des idées importantes et utiles, et en ce cas les littérateurs comme Bernardin de Saint- Pierre, Volney, Cabanis et Daunou lui-même, trouvaient naturellement leur place dans une autre section que celle de littérature, dans les sections de morale, d'histoire, de philosophie (de la classe des sciences morales et politiques). Quant au chiffi'e de six membres seulement consacrés à la section de poésie, je me bornerai à demander aux censeurs si aujourd'hui l'Académie française ne serait pas un peu embarrassée pour compléter ce chiffre, que l'on trouve trop modeste : le xvii" siècle tout entier n'aurait guère trouvé à nommer que Corneille, Molièi'e, la Fontaine, Boileau et Racine, et je ne pense pas que nous soyons à cet égard beaucoup plus favorisés. Avons-nous aujourd'hui six poètes à l'Académie franr-aise? La question seule semblera une épigramme.
Tout compensé, je crois que l'Institut ainsi organisé
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présentait assez d'avantages pour que Daunou pût dire :
<' On ne peut calculer les heureux résultats d'un système qui doit tenir les sciences et les arts dans un perpétuel rapprochement, et les soumettre à une réaction habituellement réciproque de progrès et d'utilité... Ce sera en quelque sorte ral)régé du monde savant, le corps représentatif de la république des lettres, l'honorable but de toutes les ambitions de la science et du talent, la plus magnifique récompense des grands efforts et des grands succès ; ce sera en quelque sorte un temple national, dont les portes toujours fermées à l'intrigue, ne s'ouvriront qu'au bruit d'une juste renommée. »
L'application vint justifier ces belles paroles; il eût été diflicile de concevoir un corps savant plus équitablemont composé que le premier Institut. La loi votée par la commission portait que pour la formation de l'Institut, le Directoire exécutif nommerait un tiers du nombre total, c'est-à-dire quarante-huit membres, qui nommeraient les quatre-vingt-seize autres.
Néanmoins la Convention attachait, avec raison, tant d'importance à ce premier choix, qu'elle voulut nommer elle-même le tiers électeur sur la présentation de son comité d'instmiction pul>lique. Ce choix fait et ratifié avec quelques remaniements par le Directoire, l'Institut existait et n'avait plus qu'à se compléter. C'est ce qu'il fit assez rapidement, pour que le 22 nivùse an IV (12 janvier 1796) eût lieu la première séance particulière de l'Institut complet^ et le 15 germinal (4 avril) de la même année, la première séance publique, présidée par Daunou.
Certes, aux plus célèbres époques des Académies on ti^ouverait rarement une liste laissant en dehors d'elle moins de noms connus que l'Institut à sa naissance. La classe des sciences physiques et mathématiques comptait les noms suivants : Lagrange, Laplace, Borda, Le-
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gendre, Delambre, Prony, Cassini (1), Bertliollet, Guvtou de Morveau, Fouirroy, Vauquelin, Darcet, Haiiy, Dolomieu, Lainarck, Adansou, Jussieu, Daubenton, Lacépède, Cuvier, Portai, Tliouin, Parmentier, etc. La classe des sciences inoi^ales et politiques : Voliiey, Garât, Ginguené, Deleyre, Cabanis, Bernardin de Saint-Piorro, Mercier, Grégoire, Lakanal, Daiinou, Cambacérès, Merlin (de Douay), Pastoret, Sieyés, Anquetil, Dacier, etc.
T.a classe de littérature et des beaux-aris : Cliénier, Lebrun, Delillo, Ducis, CoUin d'Harlovillo, Fontanes, Andrieux, Sicard, Dusaulx, Silvestre de Sacy, Laporte-Dutheil, Langlcs, Dupuis ; — Vicn, David, Pajou, Houdon, Poyre, Mélnil, Mole, Gossec, Grétry, Préville, Monvel, etc.
On leinarqucra parmi ces derniers noms ceux de |)lusicurs comédiens; la Convention avait voulu protester contre une prévention encore li'op répandue aujourd'hui, en plaçant, comme disait Daunou, à côté de l'artiste et du poète, « l'acteur célèbre qui recrée les cliels-d'icuvre du théâtre en leur donnant l'âme du geste, du regard et de la voix, et qui achève aussi Corneille ot Voltaire. » Étrangère à de sots préjugés, cette premièi'e création ne le fut pas moins à tout esprit d'exclusion politique ; on a pu remarquer sur cette liste des noms peu sympathiques assurément à la Révolution qui les appelait à profiter d'une de ses fondations les plus grandioses. On oubliait la différence des convictions pour ne se souvenir que de la science et du talent.
L'Institut devait chaque année rendre compte de ses travaux à la représentation nationale. C'est ce qu'il fit régulièrement pendant ses premières années, si actives et si laborieuses. Ces comptes rendus, budget annuel de
(I) La place devint \acante poi/r antse île non-ri-sidonco.
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la science et de l'art, ont plus tard été supprimés. Arago a écrit à ce sujet : « Si cette disposition, dont la grandeur frappera les esprits les plus froids, n'eût pas été abolie, nous posséderions aujourd'liui, j'ose l'assurer, de précieux, d'inappréciables chapitres de l'histoire des sciences. Quel est donc le savant, le littérateur, l'érudit, qui n'aurait pas fait des efforts surhumains pour mettre en relief, en pleine lumière, les découvertes contemporaines, pour tracer un tableau destiné à être déroulé solennellement à la tribune natioiiale devant les mandataires du pays (1) ? »
Sous le Consulat comme sous l'Empire, l'Institut resta généralement fidèle à l'esprit qui avait présidé à sa fondation. L'une de ses trois classes, celle des sciences morales, ne tarda pas à déplaire; elle fut supprimée. Dès 180.3, l'Institut, décomposé et recomposé arbitrairement, vit l'-eparaitre, sous des dénominations différentes, les quatre Académies de l'ancien régime. On n'y introduisit guère qu'une innovation, mais caractéristique, la création du costume, chose grave à laquelle l'ancien régime
{l) yolice sur Monge. — On a retenu, pour la reprocher à Daunou, la réponse f|u'il fit, connue président des Cin(i-Cents, à une dépiitalion de l'Institut venant présenter un de cet; rapports à l'Assemblée. « C'est l'instruction qui rend libres les peuples qui sont opprimés ; mais c'est encore elle qui doit rendre justes, l'orts et heureux ceux ipii sont libres. Il faut le dire : durant ces premières années de la liberté française, la reconnaissance nationale s'attachera spécialement à ce que vous ferez pour la renaissance de l'éducation, pour la culture des jeunes élèves de la patrie, pour le perfectionnement des livres élémentaires, pour la régénération des mœurs, en un mot pour la propagation des idées et des sentiments qui conviennent le plus à des hounnes libres. IL n'y u point de philosopliic suns pulriotisme cl de génie sans une âme républicaine. » Cette pensée n'est pas juste, si l'on i)rend ces mots dans le sens le plus rigoureux, et c'est plutôt l'expression d'un souhait honorable que celle d'une vérité confirmée par l'expérience. Mais ce qui est incontestaljle, c'est que le génie est de sa nature plus indocile et moins souple que la médiocrité, et (jue, (|uand il s'asservit, il diminue. — Daunou ne fait que rci)éter, en l'appliquant à l'intelligence, ce qu'Homère disait lie la vertu : » Zeus aux vastes regards enlève la moitié de sa valeur à l'homme qui se laisse saLsir par le jour de l'esclavage.» (Odyssée.;
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n'avait pas songé : sauf ce détail qui n'avait rien de révolutionnaire, là comme ailleurs le passé reparaissait.
Je ne sais pourquoi on s'est avisé de donner le nom de première Restauration à la péi'iodc qui commence au 31 mars 1814. La Restauration est plus ancienne : elle date du 18 brumaire an VIII.