SUPPRESSION DE L ACADEMIE DE PEINTURE ET DE SCULPTURE
Si les artistes connaissaient les obligations qu'ils ont, non comme citoyens seulement, mais comme artistes, à la Révolution française, j'ose penser que beaucoup d'entre eux se croiraient tenus envers elle à une reconnaissance dont ils se dispensent trop souvent, et qu'on n'en verrait point prostituer leurs talents à exalter les traditions contre-révolutionnaires, à iioircir la Révolution.
Un éci'ivain, dont l'érudition spéciale peut ici faire autorité, M. Frédéric Villot, conservateur au Musée du Louvre, a écrit :
" La Révolution éclate : l'aristocratie est détruite, la civilisation monarchique est dissoute ; une nouvelle société doit s'élever sur les ruines de l'ancienne. La France à l'intérieur lutte contre le désordre ; à l'extérieur, elle combat pour la défense do ses droits et de son honneur;
seule elle soutient le choc des armées de l'Europe coalisée contre elle, et chaque l'ois que le combat s'engage, elle remporte une victoire. Chose merveilleuse et unique dans l'histoire des nations, les finances sont épuisées, l'ennemi assiège nos frontières, partout des armées sont sur pied pour les repousser, la vie et la fortune des citoyens sont en péril à chaque minute ; et le culte des beaux-arts, loin de s'éteindre, est plus en honneur que jamais ! Ici les événements se succèdent si rapidement, les faits s'amoncellent en telle quantité, qu'il faudrait un volume pour enregistrer seulement les décrets rendus sur les sciences et les arts ; pour énumérer les discours de la tribune, où l'on discute les projets de monuments, d'embellissements, d'organisation de musées, de commandes aux artistes ; pour analyser les ti^avaux des nom- Itreuses commissions spéciales chargées de rassembler, conserver, classer les œuvres éparses dans les maisons royales et dans les temples supprimés. »
Ce volume, nous n'essayerons pas de l'écrire; mais nous résumerons en un petit nombre de pages quelques-uns des bienfaits de la Révolution envers les arts.
Pour chacune des d'uvres spéciales qu'elle devait accomplir, la Révolution, plus heureuse que l'ancien régime, trouva au moins l'homme éniinent et dévoué qui devait traduire sa pensée dans les faits ; souvent elle en trouva plusieurs : pour la guerre, elle eut Carnet; pour les iinancos, Cambon ; i)our la rédaction de notre Code civil, Cambacérès (1); pour l'instruction publi<|ue (ici les
(1) Le Code civil de la Convention laissait peu de chose ù l'aire à celui (jiii en recueillit jjIus tard tout l'Iioiincur, et, de plus, il conserve encore sur plusieurs points un caractère libéral ijue Ton tâchera peutêtre un jour de ressaisir. C'est une justice (|u'un jujre cniiuont — et trop sévère — lui a rendue (\ oyez M. lùlgard Quinct, Rrvùludon, t. II, p. 107) : « Conii)arez le Code civil de 1793 et celui île 1S03 : vous verrez <|ue toutes les grandes lormules, celles ijui détenuiueut une législation, ont passé ijresijue littéralement du code de la Convention dans le code de l'an XII. La substance de la loi est la même. Et ])ouvait-il en être aiitreuient, quand c'étaient les jurisconsultes de la Convention, Cam-
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noms abondent), Lakanal, Daunou, Grégoire; pour les sciences, elle eut Monge, Fourcroy, Berthollet, Guyton (le Morveau ; pour les arts, elle eut David.
Qu'on juge comme on voudra sa conduite politique; qu'on ait peu de sympathie même pour son genre de talent; que chez lui, comme chez tous les réformateurs illustres, on méconnaisse trop aisément son immense valeur négative, c'est-à-dire les tristes choses qu'il a détruites, aussi bien que les principes féconds qu'il a établis, principes qui ne devaient pas tarder à porter leurs fruits : toutes ces sévérités, je les conçois, quoique des juges autorisés, M. Charles Blanc, dans son Histoire des peintres; MM. Louis et René Mesnard, dans leur Tableau historique des beaux-arts, aient rendu à l'auteur de Socrate une plus exacte justice. Quoi qu'il en soit, on admettra peut-être que, comme compétence artistique, il valait bien les surintendants de l'ancien régime, et qu'à cet égard, il peut, sans trop souffrir de la comparaison, être rapproché do MM. de Marigny et d'Angiviller.
Ce n'est pas là, sans doute, ce que l'on conteste. Mais on a dit que David avait abusé de sa situation politique pour exercer sur les arts de son époque la même dictature que Lebrun s'était arrogée au temps de Louis XIV. (Jn en jugera : singulière dictature, qui aboutit à donner aux artistes ce bien inappréciable, et peu apprécié, hélas ! de beaucoup d'entre eux, la liljcrté !
bacci-ùs, Treilliard, Berlier, Merlin lU; Duiiui, Tliiliaudeau, c]ui reiiro- (Uiiuaiont leur œuvre sous le masque du premier consul? Mais, chose incro vaille, s'il n'était si aisé de la vérifier, l'ordre avait été donné d'oul)lier. Il lut exécuté par ceux-là mêmes qui y perdaient leur meilleur titre d'iionneur. Relisez les discours des conseillers d'État, des triluins. qui. pour le premier consul, exjjosent les bases du Code civil. Jamais, ou presque jamais ils ne ra])pellent le premier code de 1793, dont ils empruntent la substance et l'àmc. Qui aurait ose, en 1803, invoquer l'autorité, le témoignairo, la science, la sagesse du législateur do 1 793 ' On aima mieux elïaccr une nation pour ne laisser subsister qu'un homme. » M. Emile Accolas prépare un travail spécial sur la comparaison des deux codes.
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La liberté!... Oui, le cadeau semblera mince à ceux qui rêvent uniquement pour les arts la protection intéressée, souvent dégradante, des princes, et les sourires augustes, et les faveurs qui en découlent. A ce mot, raalsonnant pour quelques oreilles, substituons un mot plus modeste, plus pi'écis, qui n'effarouchera personne et qui dira quelque chose à tous les artistes : la publicité.
Veut-on savoir quels moyens les artistes avaient sous l'ancien régime pour se faire connaître? Qu'on étudie l'organisation de l'Académie de peinture et de sculpture, celle de l'Académie d'architecture.
Ces doux Académies, la première au moins, ont trouvé un apologiste dans un écrivain habile de notre temps, M. Vitet. Il a montré qu'au temps où l'Académie de peinture s'installa, eu 1648, en pleine Fronde, sous Mazarin, elle fut une innovation véritablement libérale, et, sans doute, ici il a raison ; mais, ce qu'elle était devenue aux approches de la Révolution, doit-on l'onljUcr, quand il s'agit de juger ceux qui rompirent avec elle à cette époque et qui en provoquèrent l'anéantissement '?
C'était une corporation qui ne ressemblait nullement ù notre Académie des beaux-arts : corporation non point fermée sans doute, puisque le nombre de ses membres était illimité, mais qui s'était imposé peu à peu l'usage de ne point dépasser le chiffre de soixante (peintres, sculpteurs, graveurs, etc,); corporation assujettie à une hiérarchie, où le mérite ne fixait pas toujours les rangs, et soumise, comme toutes les corporations possibles, à des idées étroites, à des préjugés incompatibles avec l'esprit nouveau. M. Vitet nous en fournirait un exemple : nous voyons en plein xvin" siècle cette Académie, pour qui la protection des grands semblait une faveur, non pas seulement lucrative, mais honorable, montrer on revanche une délicatesse extrême et une aversion absolue à l'égard do la seule puissance dont la protection n'avi-
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lisse point, — le public. Ces gens, qui ne se faisaient aucun sorupulo do mendier et de recevoir des pensions, exclurent de leur sein l'un d'entre eux, Serres, « à cause d'un tableau de lui, la Peste de Marseille, montré au public pour do l'argent ». Il est vrai qu'il fut réintégré plus tard, après soumission (1).
Mais, quand on n'aurait eu contre l'Académie que les deux griefs suivants, oubliés par M. Vitet, il était permis sans doute de s'attendrir modérément sur sa suppression : 1° les artistes de l'Académie avaient seuls le droit de prétendre aux travaux du gouvernement ; 2° les honneurs de l'exposition étaient exclusivement réservés aux membres de l'Académie (2). Ainsi, prérogatives d'argent, prérogatives d'honneur, de notoriété môme, l'Académie s'était tout réserve.
Elle avait fait son temps, et, comme compagnie privilégiée, fut supprimée avec les autres. Ce n'est pas que ses membres n'eussent pu s'associer, se réunir, comme l)on leur semblait. Seulement, ils n'avaient plus ni droits exclusifs, ni attache gouvernementale. Voilà en quoi consiste encore une des destructions le plus amèrement reprochées à la Révolution. Que cela ne nous étonne pas trop : il y a des gens qui se croient morts du moment qu'ils se sentent libres.
(1) Vitet, l'Académie do. peinture, \i. 352.
(2) J'emprunte ces détails à une liistoire apologétique de l'Académie par un de ses membres, Deseine, qui, en 1811, en demandait le rétablissement (Notices Itistoriques sur les anciennes Académies royales de peinture, sculpture et archilecture. Paris, Lenormant, 181 1\