‹ Le vandalisme révolutionnaireChapitre 28 sur 76 · LE JURY DES ARTS · texte numérisé non relu

LE JURY DES ARTS

coniiaitro leurs œuvres dans une expojjitioia puljliijue que s'ils étaient membres de l'Académie de peinture et de sculptuce. Les non-privilégiés avaient bien institué au xvni® siècle une sorte d'exposition qui se faisait en plein air, place Daupliinc, le jour de la Fête-Dieu, et qui durait deux lieures, un peu moins de temps qu'un reposoir. C'était là seulement, et au milieu des conditions les plus mauvaises, on en conviendra, que l'artiste qui n'était pas académicien pouvait parvenir à la notoriété.

La liberté d'exposer ses œuvres et de les soumettre au jugement de tous est pour l'artiste ce que l'impression d'un livre est pour un écrivain. Or, se fîgure-t-on ce que serait notre littérature, si les membres de l'Académie française avaient eu seuls le privilège de l'impression? Nous n'aurions ni Pascal, ni Molière, ni Lesage, ni Regnard, ni Beaumarchais, ni Diderot, ni Ijien d'autres qui ne furent pas de l'Académie, sans compter les œuvres des académiciens antérieures à leur réception, œuvres beaucoup plus nombreuses assurément, et le plus souvent bien plus remarquables que celles qu'ils ont produites après s'être assis au fauteuil académique. La supposition même que nous hasardons ici parait absurde : c'était là pourtant la condition des artistes avant

Pour excuser ce monstrueux régime (que n'excuset-on pas'?), on a dit que l'Académie de peinture n'ayant, en réalité, laissé hors de son sein aucun des artistes distingués de la France, tous avaient joui à leur tour de cette notoriété privilégiée. Mais qui vous dit qu'elle n'en ait étouffé aucun, puisque sans elle, sans son agrément, ils n'auraient pu arriver à se produire? Qui vous dit au moins qu'elle n'ait pas faussé, rabaissé, par des préjugés de toute espèce, plus d'un esprit libre et original, et qui, pour être admis par elle et arriver à la gloire, s'est condamné à des concessions déplorables, à des sacrifices

funestes au caractère comme au talent? Ces préjugés n'existaient-ils pas? Le goût dominant depuis Lebrun a-t-il donc été si pur? Et, d'ailleurs, en supposant les académiciens juges infaillibles, comme le noviciat imposé aux candidats était assez long (1), l'inconvénient seul d'être condamné à l'obscurité pendant plusieurs années, ne privait-il pas les jeunes artistes du stimulant qui leur était le plus nécessaire?

Ce fut donc avec pleine raison que la Constituante ouvrit à tous les artistes indistinctement, académiciens ou non, les salons du Louvre. « Le 21 août 1791, l'Assemi)lée nationale, considérant que, par la constitution

(1) On en jugera par ce passage de l'apologiste déjà cité plus haut Deseine. « l'renons le jeune artiste au moment où il venait de remporter le grand prix. C'était là, comme élève, son plus beau triomphe", et au(iucl un grand nombre de jeunes gens n'arrivaient pas toujours. Conuucnt l'Académie considérait-elle le mérite de l'élève qu'elle venait de couronner? comme l'aurore d'un talent ijui avait besoin, pour son plus grand déveloi>i)ement, d'un séjour tle plusieurs années en Italie, poui- y étudier les grands maîtres et la nature. Mais, quelle que lut la Ijonne ojjinion qu'on avait de l'élève, cela ne servait en rien son avancement futur. Il ne suffisait jias, comme aujourd'hui (1814), de dire : j'ai gagné le prix et j'arrive de Rome, — pour prétendre à tout. 11 fallait, pour entrer à l'Académie et obtenir par là l'honneur de travailler pour le gouvernement (et aussi celui de jwuvoir exposer sps ouvriiçics), faire de nouvelles preuves de talent; il -fallait présenter ses productions au tribunal de l'Académie, seule compétente jiour en décider. » {Xolicns liisloriqucs, etc., ]>. 28.) On voit (jue Deseine compte comme un des mérites de l'Académie le soin qu'elle jjrcnait de ne pas semer trop de roses sur le chemin du candidat; et notez qu'il ne parle cpie des prix de Rome : (pie dire des autres, j)armi lesquels il jjouvait s'en trouver un bon nomljre (pii eussent autant et plus de mérite que les lauréats? — Notez encore que les académiciens (et c'est Deseine qui nous le dit) n'étaient pas même égaux entre eux, (pi'une partie seulement, ?c co(73S odministnili f. u a\aitlo droit de prononcer, lorsqu'il s'agissait d'un aspirant à l'Académie » [p. 33), et il se composait de trente à trente-six votants ([). 3()}; enfin, (jue « les ouvrages de peinture et de sculpture, envoyés aux expositions, étaient [ilacés selon le rang d'ancienneté de réception à l'Académie, en sorte que les académiciens, témoins eux-mêmes de l'arrangement du salon, n'avaient jamais le droit d'élever la voix pour demander une place à latiuelle ils ne devaient pas jjrétendre » (p. 50). Deseine trouve tout cela superbe; — lieureusement, car, sans son na'if enthousiasme pour toutes ces imijécilités, comment les saurions-nous? On voit que, même lians les arts, 1814 avait ramené des ci-devunt. (pii, pav leurs préjugés, faisaient, sans le vouloir, l'apologie la moins suspecte de la Révolution.

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