‹ Le vandalisme révolutionnaireChapitre 5 sur 76 · MIRABEAU. — TALLEYRAND · texte numérisé non relu

MIRABEAU. — TALLEYRAND

L'enseignement comprend trois degrés principaux^ division trop conforme à la nature des choses pour qu'on ne soit pas tenu de l'accepter : Enseignement primaire, — secondaire, — supérieur. Quel doit être ici le rûlo de l'État ?

Une société libre, qui réclame de tous les citoyens l'accomplissement d'obligations souvent fort délicates, et dont la première est le devoir électoral, contracte par cela même l'obligation do mettre chaque citoyen en état de remplir ces devoirs. Elle doit donc veiller à ce que l'enfant puisse acquérir et acquière en effet les connaisj sauces premières indispensables au citoyen. L'enseignement primaire est une obligation sociale.

L'enseignement secondaire a pour but de mettre l'enfant en mesure d'exercer un jour une profession quel-

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conque, utile surtout et à l'individu et aux siens. C'est donc avant tout à l'individu et à la famille qu'il appartient d'y pourvoir : l'initiative privée devrait y suflire. Cela ne veut pas dire (jue là où des préjugés invétérés ont établi des habitudes contraires, l'État ne puisse provisoirement prévenir, autant qu'il dépend de lui, les défaillances de l'initiative privée. Mais, s'il y a là pour l'État un intérêt sérieux sans doute, ce n'est plus un devoir strict et absolu.

Quant aux sciences plus hautes dont l'étude constitue le degré supérieur de l'instruction, il est évident que leurs progrès intéressent et l'État et l'humanité tout entière ; et comme en même temps il est clair que l'initiative individuelle n'est capable ni d'en favoriser les développements, ni même d'en comprendre toujours la nécessité, il est indispensable que la société prenne ces sciences sous son patronage, et quelle fasse en ce cas ce que l'individu ne pourrait faire.

Or, de ces trois espèces d'enseignements, un seul sous l'ancien régime avait attiré l'attention de l'Etat, et c'était précisément celui où son intervention était le moins indispensable. L'instruction donnée dans les collèges, si incomplète qu'elle lut, était relativement dans une situation assez florissante. En revanche, l'instruction primaire était négligée ou abandonnée au clergé ; l'enseignement supérieur présentait d'immenses lacunes, et rien n'y correspondait à l'enseignement actuel des facultés des lettres et des sciences, non plus qu'à l'enseignement spéi-ial de la plupart des grandes écoles, que devait instituer la Révolution.

De toutes les assemblées révolutionnaires, seule la Convention nationale a eu le mérite et de poser nettement les principes, et d'organiser l'enseignement public. C'est une gloire que les deux assemblées précédentes lui ont laissée tout entière.

Dans un ouvrage récent, M. Carnet divise en deux périodes l'iiistoire des assemblées de la Révolution : période de création, représentée par la Constituante et la Législative ; période de conservation, représentée par la Convention. En ce qui concerne l'enseignement public, cette division ne serait pas juste : la Constituante et la Législative ont détruit, la Convention seule a créé.

L'Assemblée constituante avait à peine accordé un coup d'œil à l'instruction. Au moment où elle allait se dissoudre, le 11 septembre ITUl, elle avait renvoyé à l'examen de la prochaine législature le projet présenté par Talleyrand.

L'Assemblée législative avait négligé ce devoir, et n'avait guère donné plus d'attention au projet présenté par Condorcet, le 21 avril 1792, et qui ne fut vraiment étudié que pendant la période conventionnelle.

Aussi la discussion des plans généraux d'éducation appartient uniquement à la Convention, tout aussi bien que les fondations particulières. Si les deux premières assemblées n'ont rien fait pour l'éducation, ce n'est pas assurément qu'elles fussent plus occupées, et surtout plus pressées parles événements : seulement elles avaient de moins que la Convention l'intrépide confiance qui, au milieu dos plus tragiques épreuves, semble compter sur l'éternité ; un écrivain royaliste l'a constaté : « L'histoire, dit-il, n'a pas enregistré sans une sorte d'étonnement mêlé de frayeur l'activité dévorante de la Convention. — Or, parmi les douze comités qui la composaient, le comité de salut public seul peut être comparé pour sa terrible ardeur à celui de l'instruction publique (1). »

Le rapprochement est juste : c'est que la cause de rinsfruction était pour la Révolution une affaire de salut public : de ces deux comités, le premier travaillait pour le présent, le second pour l'avenir. Eu fait d'enseigne-

(1) II. DE RiANCEY, lUsloire de rinslruclion publique, t. II, p. 20.

ment comme en toutes clioscs, la Convention sema. D'autres récolteront, lui laissant avec le mérite trop méconnu de l'initiative les inconvénients et les péi'ils des premiers tâtonnements et de l'inexpérience.

11 est nécessaire cependant, pour comprendre les discussions qui suivirent, de connaître au moins le caractère des deux plans antérieurs à celui de Condorcet. Le premier était exposé dans trois discours qu'au moment do sa mort, Mirabeau allait })rononcer à la tribune ; ils furent publiés par son médecin, Cabanis ; le second, celui de Tallcyrand, ne fut suivi que d'une très courte discussion (1). Si nous pouvions entrer dans un examen détaillé de deux ouvrages étrangers à la période où nous devons nous enfermer, nous y noterions, au milieu d'idées tout à la fois neuves et sensées, quelques-unes des idées singulières que d'habitude on attribue exclusivement à l'époque convcutiounelle, et qui semblent uii plus étranges chez deux esprits aussi positifs que Tallcyrand et Mirabeau. Nous citerions par exemple l'importance exagérée attachée par l'un et par l'autre à l'institution des fêtes nationales. On s'étonnerait de voir Mirabeau proposer neuf fêtes, de dénominations parfois assez bizarres : fétc de l'abolition des ordres, fête du serment, fête de la régénération^ etc. ; le décret proposé par lui a soin d'en écarter toute idée religieuse par cet article assez ironique, ce semljle ; « La sévère majesté de la religion chrétienne ne lui permettant pas de se mêler aux spectacles profanes, aux chants, aux danses, aux jeux do nos fêtes nationales, et de pailager leurs bruyants transports, il n'y aura désormais aucune cérémonie religieuse dans ces fêtes. » On verrait l'évèquc

(1) On a souvent (lit et niêii\e iin]irinié ipie le ra|i|iort ssiirné Talleyranil n'était pas tic lui otipie << h; celoliro diiilomatt; n'était que l'éditeur respunsalile d'un spirituel et savant oraturien, Desrenaudes, célèbre clans son temps par son amour îles lielles-letti-es utile la bonne table». (E. Mauok, Ili^tuiru itltcraivc de la Cuncention, p. 91).)

d'Autun reproduire l'idée do ces fêtes et en tracer un programme où l'on ne s'attendrait pas à trouver tant d'enthousiasme : « Toutes ces fêtes auront pour objet direct dos événements anciens ou nouveaux, publics ou privés, les plus clicrs à un peuple libre ; pour accessoii'cs tous les symboles qui parlent de la liberté et rappellent avec plus de force à cette égalité précieuse, dont l'oubli a produit tous les maux des sociétés ; et pour moyens ce que les beaux arts, la musique, les spectacles, les combats, les prix réservés pour ce jour brillant, offriront dans chaque lieu le plus propre à i^endre heureux et meilleurs les vieillards par des souvenirs, les jeunes gens par des triomphes, les enfants par des espérances ! » Mais ce qui frappe surtout dans le remarquable rapport de Talleyrand, c'est la pensée même du siècle réalisée, c'est l'organisation vivante du corps enseignant sur le modèle de l'Encyclopédie, la savante hiérarchie des sciences, des arts, des lettres, couronnée par un institut enseignant ; idée neuve et qui dominera toutes les fondations révolutionnaires en matière d'instruction publique. Chez Mirabeau, au contraire, la pensée principale est une extrême défiance à l'égard du pouvoir exécutif, défiance plus remarquable- encore si l'on songe qu'au moment où ce travail allait être lu à l'assemblée, Mirabeau, semblait rattaché à la cour par de tristes et honteux liens. A ses yeux, les départements seuls doivent être chargés de l'administration dos écoles, obligés seulement d'étaljlir au moins un collège par chef-lieu, une école « de lecture et d'écriture » par paroisse, la rétribution accordée par l'autorité locale tant aux professeurs des collèges qu'aux instituteurs primaires se réduisant au plus strict nécessaire, et leur aisance ne pouvant provenir que d'une rétribution payée par les élèves. C'était faire une part très grande aux efforts individuels, une part médiocre à l'autorité locale, une part enfin à

peu près nulle au pouvoir central. Car Miral)oau disait : « De toutes les vues fondamentales d'après lesquelles on doit se conduire dans cotte réforme, la première et la plus importante est de ne soumettre les collèges et les académies (jn'aux magistrats (pii représentent vôritahlenient le i)cuple, c'est-à-dire qui sont élus et fréquemment renouvelés par lui. Aucun pouvoir permanent ne doit avoir entre les mains des armes aussi redoutables. » Et il remettait, non pas la direction, mais la surveillance des établissements d'instruction à un comité choisi par le Corps législatif et dans son sein.

Cette idée était si bien alors l'idée générale, que ce fut pour ne s'y être pas conformé que Talleyrand vit son i^apport écarté sur-le-champ. Talleyrand faisait nommer par le roi les commissaires chargés de surveiller l'instruction publique : quand, le 11 septembre 17D1, il eut terminé la lecture de son rapport, Buzot prit immédiatement la parole et dit : << Faut-il décréter de confiance un plan qui met entre les mains du pouvoir exécutif la direction de l'instruction par la nomination des personnes qui exerceront sur cette partie une influenco immédiate ? Je demande l'ajournement à la prochaine législature. »

Et en effet, le projet fut ajourné, ou plutôt enterré. Condorcet fut chargé d'y snbstitucr un plan nouveau qu'il lut à la Législative, mais (|ui ne fut discuté que par la Convention.

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