‹ Le vandalisme révolutionnaireChapitre 63 sur 76 · PAR LES ÉVÉNEMENTS · texte numérisé non relu

PAR LES ÉVÉNEMENTS

Une grande partie de la population parisienne n'en eut pu dire autant. Rien ne vint interrompre ses habitudes frivoles, et, même après le 10 août, môme après le 21 janvier, jusque dans les moments les plus sombres de la terreur, les théâtres, les lieux de plaisir, toujours remplis d'une foule empressée, semblaient témoigner que rien n'était changé en France : la frivolité de l'ancien régime avait survécu à ce régime même.

UAlmanach des Muses, VAUnanach des Grâces, paraissaient comme ci-devant, toujours bouri'és de petits vers badins

(1) Reçue rélrospecticc, t. V, i>. 128.

DESPOIS n

et pimpants. Ce dernier recueil nous donne, par exemple, la récolte des pièces galantes ccloses pendant l'année IT'Jiî, et commence V Annuaire des Grâces pour IT'Jl par le couplet suivant, où le contraste caractéristique du passé et du présent se marque même entre le titre de la chanson et l'indication de l'air •

A la ciéo'/cnnc '" (air de la Baronne],

A la plus belle L'amour destine ce recueil.

A ses ordres je suis fidèle, Et je le porte avec orgueil

A la plus belle.

De son cùté, V.Umanach des Muses se croit obligé de joindre aux fadeurs obligées de ces sortes de recueils, soit la Marseillaise, soit ï Hymne à la Liberté, récité au lycée par le citoyen La Harpe.

Mais malgré ces légers sacrifices aux graves préoccupations du moment, il n'en est pas moins vrai que le fond du recueil se compose du bagage ordinaire : madrigaux, épigrammes , impromptus et autres délassements des temps les plus paisibles. Rien n'a pu effaroucher la muse légère ou la déterminer à changer de ton.

Quant à la littérature dramatique, c'est de 1793 que date surtout le développement extraordinaire du vaudeville (1).

Cet enfant du jilaisir veut naître dans la joie !

Qui donc alors s'abandonnait à cette joie égoïste et à cette inditïcrence, plus féroce peut-être en des temps si graves que les frénésies les plus extrêmes du fanatisme?

(1) M. Eug. Maron, Histoire littéraire de la Convenlion, p; 313. Pour riiistoire des lettres à cette é|)Oiiuo je renvoie à ce renianiuable travail, ainsi «jii'à l'ouvraye Je M. Gérusez (La Littérature pendant la Révolution). Ce dernier livre est du reste assez bref pour tout ce qui concerne la période conventionnelle.

LES LETTRES SOUS LA CONVENTION 2*Jl

Hélas! c'était au moins une notable partie de la population de Paris, puisque vinyt théâtres ne suffisaient point à satisfaire la curiosité du puljlic. Sans doute les pièces de circonstance abondaient alors, beaucoup moins pourtant qu'on ne semble le croire. Sur le théâtre du Vaudeville, par exemple, récemment ouvert, on ne compte pas moins de quarante pièces représentées pendant l'année 1793, et si j'en juge par les titres donnés dans VAlmanach des Spectacles pour 1794, je ne vois guère qu'une dizaine de pièces à intentions républicaines. Néanmoins, VAlmnnach des Spectacles vante le caractère patriotique de ce théâtre et des pièces que l'on y joue. « C'est, ajoutet-il, surtout depuis la Révolution que le Vaudeville a repris sa force et son véritable cai^actère. » Le répertoire des autres théâtres ne semble pas en général annoncer des préoccupations plus élevées.

Ce singulier phénomène a frappé les contemporains. Saint-Just, qui a passé sa courte et sombre jeunesse à s'étonner de ne point vivre à Lacédémone, se demande la cause de cette assiduité aux théâtres les plus vulgaires, et il la trouve surtout dans les facilités accordées aux membi'es des sections et dans le grand nombre d'agents que le gouvernement centralisé à Paris était contraint d'y entretenir. « La Feuille villageoise et la Décade philosophique, dit M. Maron, donnent une explication en plusieurs points conforme à celle de Saint-Just. Elles y ajoutent les fortunes créées par l'agiotage sur les assignats et par les spéculations sur les biens nationaux. > Tout cela explique bien comment il se trouvait un public nombreux pouvant aller au théâtre, mais n'explique nullement ni l'intérêt léger qii'ily portait, ni le cax'actère frivole des pièces qu'on lui servait au milieu d'événements dont le tragique spectacle semblait de nature à absorber, non pas seulement les convictions sincères, mais la plus égoïste curiosité. Peut-être l'explication la plus simple

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de 00 fait étrange est-elle dans l'invincible force des liabitiidcs, et dans cette Icgcretc d'esprit dont tant d'épreuves diverses ont queUjue peu corrigé notre race, sans la modilier autant qu'il le faudrait.

Voltaire écrivait le 2 août 17G1 : « Je m'imagine toujours, quand il arrive quelque grand désastre, que les Français seront sérieux pendant six semaines. Je n'ai pu encore me corriger de cette idée. » Voltaire eût pu ici faire un retour sur lui-même. Quelle que soit son incontestable et sérieuse persévérance que dissimulait en partie la légèreté de ses propos et quelquefois de sa conduite, lui-même était très Français en ce point, et c'est ce qui explique son influence énorme et sur ses contemporains et sur la France actuelle. Sa puissance a été surtout de rester une conviction sérieuse servie par des défauts qui sont les nôtres.

On n'imagine point d'ailleurs comijion, dans une nation habituée à demeurer étrangère aux événements l)ublics, il restait de gens se tenant à l'écart, à l'heure même où les événements publics semblaient toucher à toutes les existences et intéresser par force les esprits les i)lus rebelles à toute préoccupation patriotique. En temps ordinaire, ce qu'on appelle l'oitinion publique est toujours celle d'une infime minorité. C'est l'erreur incurable des esprits convaincus ou tout au moins al>sorbés par une préoccupation constante, d'attribuer à. tout le monde les idées qui les intéressent, et de diviser leurs contemporains en trois ou quatre catégories, parmi lesquelles ils oublient toujours de compter la plus nombreuse, celle qui, à un moment donné, déjoue tous les calculs des politiques et fait pencher la balance dans un sens inattendu, je veux dire le parti des indift'érents. Cette classe de gens, qui n'assiste parfois aux plus terribles événements que comme à un spectacle, et qui, môme aux jours les plus navrants de 1814 et 1815 n'a

guère vu qu'un défilé d'uniformes inaei'outumés, était sans doute moins nombreuse en 171)3 qu'à toute autre époque : elle n'en existait pas moins. Elle devait triompher plus tard, au temps du Directoire : mais, en attendant, elle suljsistait en dehors du grand couinant qui semblait emporter la société tout entière. Le mouvement des grands ilcuves d'Amérique n'est sensible et violent qu'à leur centre ; mais le long de leurs rives indécises ils laissent, à moitié cachés sôus une végétation abondante et parée de fleurs , d'inertes marécages et des étangs immobiles, au milieu desquels l'énorme masse passe sans les remuer.

Si de la littérature légère on passe à des pièces d'un ordre en apparence plus élevé, on trouve d'abord sur les principales scènes d'incroyables fadeurs, des bergeries à faire envie à Berquin, ou des tragédies toujours scrupuleusement conformes aux règles classiques. L'Eglise et le trône sont renversés ; mais le dogme des trois unités n'a guère trouvé d'incrédules, et le pseudo-Aristote règne encore, quand Louis XVI est détrôné. Des tragédies de l'ancien répertoire , mises en oubli , sont reprises avec succès, et les circonstances leur rendent une sorte d'à-propos. L'esprit public leur devait bien cela ; car c'est à l'école de la tragédie, comme à celle de Rome ou de Sparte, assez mal comprise par Rollin ou par iNIaljly, que s'est formée cette génération. Les plus indépendants même en gardent quelque chose au moins dans la forme, et il est difficile de concevoir comment tant d'idées nouvelles ont pu apparaître, sans que le vêtement, dont elles se couvrent, ait notablement changé. Loin d'accuser la Convention, comme on l'a fait, d'avoir

rôvolntionno la langue littéraire, on pourrait lui reprocher, au contraire, d'être restée trop fidèle aux habitudes de langage solennel emprunté aux traditions académiques : jamais l'esprit classique n'a plus universellement dominé. Les discours de cette époque, remplis de métaphores mythologiques , de réminiscences de l'histoire ancienne, d'allusions à l'histoire de Rome (telle qu'on la savait alors), nous étonnent, nous déroutent; les harangues des Girondins surtout ne peuvent parfois se comprendre qu'à l'aide du dictionnaire de Chompré. « La Révolution est comme Saturne, dira Vcrgniaud, elle dévore ses enfants! » Je doute qu'une assemblée moderne saisit aussi couramment que la Convention ce que cela voulait dire. Ailleurs, Vcrgniaud dira : « Lorsque Guillaume Tell ajustait la pomme fatale placée sjir la tète de son fils, il s'écriait : « Pi'rissent mon nom et ma mémoire , pourvu que la Suisse soit libre ; et nous aussi, etc. » Et nous aussi, nous nous demandons où Guillaume Tell, personnage plus légendaire qu'historique, a pu prononcer ces paroles, et nous arrivons enfin à découvrir dans une tragédie de Lemierre, reprise alors avec succès, ces mots qui, do la fiction, sont passés dans l'histoire:

On a troj) préféré la gloire à la vertu. Que de si grands projets par nos mains s'accomplissent, Que la Suisse soit libre, et que nos noms périssent !

Et le vers du pauvre Lemierre aura une si belle fortune que d'autres le répéteront encore, après Vcrgniaud.

L'esprit le plus vif et le plus libre du temps, Camille Desmoulins, n'aura garde de manquer en ce point à la tradition; ses exemples historiques seront presque toujours empruntés à rantif|uité; tout au plus forcera-t-il les héros antiques à endosser la carmagnole, et sous ce

léger Iravestissomont il présentera toujours avec eontiance aux Cordclicrs le bon jacobin Aristide, maire d'Athcuos, si traitreusomeut dénoncé par lo contrc-révolutioiniaire Tliémistoclo, cx-feuillant. Tout cela sera aussi bien reçu dans la section de Brutus (rue Fontaine-Molière) , que près de Saint-Sulpico , section de Mitcius Scœvola.

Cette manie de consulter en tout l'antiquité a fourni aux adversaires de la Révolution une anecdote qu'on a souvent citée comme très propre à caractériser l'ignorance des législateurs de la Convention, et que nous citerons, nous, comme plus propre encore à caractériser la légèreté de ceux qui la répètent encore. Voici cette historiette banale, qu'aux premiers mots que nous allons citer, le lecteur reconnaîtra pour l'avoir vue partout :

« Nous ne sommes plus au temps, Dieu merci, a dit M. Mérimée, où certain lundi un législateur écrivait ces lignes célèbres à un bibliothécaire : « Mon cher ami, envoije-imoi les lois de Minos ; j'ai une constitution a faire pour jeudi (1). »

Ces lignes , — célèbres, j'en conviens , mais qui ont un premier tort, c'est d'être inexactes, — sont la traduction libre d'un billet, dont par exception l'authenticité (sinon la date) semble incontestable, car le fac-similé de l'autographe a été reproduit dans Vlsof/raphie des hommes de la Révolution; le voici :

7 iëvrier 1793.

« Cher concitoyen, « Chargé, avec quatre de mes collègues, de préparer pour lundi un plan de constitution, je vous prie, en leur nom et au mien, de nous procurer sur-le-cliamp les lois de Minos, qui doivent se trouver dans un recueil de lois grecques. Nous en avons un besoin urgent. »

(1) Mi-lnnfjcs, p. 148.

Je serai ici de bonne composition.

Je conviendrai d'abord que les lois de Minos étaient parfaitement inutiles à consulter, quand il s'agissait de donner une constitution au peuple français.

J'admettrai même , si l'on veut , que le signataire de cette lettre croyait à l'existence d'un recueil de lois rMUié par Minos (car c'est là tout le sel de l'anecdote), et qu'il ne se bornait pas à demander à la Bibliotlicquo nationale le résumé des lois que la tradition attribuait ù Minos, comme cette même tradition en attribuait d'autres à Solon , à Lvcurgue ou à tout autre législateur do l'antiquité.

J'admettrai enfin, comme concession dernière, que les savants collègues du signataire de ce billet, les Cambacérès, les Merlin do Douai, les Trellhard, — c'est-à-dire les futurs auteurs du Code civil, — étaient capables de s'associer à cette àucrie.

Quand j'aurai fait toutes ces concessions, qu'en résultera-t-il? Rien contre la Convention elle-même. Mais on en pourra conclure, si l'on y tient, que pour l'histoire en général et pour l'histoire du droit en particulier, l'éducation de l'ancienne magistrature française, si grave, si savante^ comme chacun sait, laissait peut-être quelque chose à désirer. Car le signataire de cette lettre n'est autre que Hérault de Sc'clielle, d'une ancienne famille de robe, neveu du maréchal de Contades, ex-avocat général au parlement de Paris...

Si donc ce billet, si souvent cité, avait le sens qu'on veut y voir, il ne prouverait qu'une chose : ce serait l'ignorance et de l'ancienne magistrature d'avant 1780, et celle de la magistrature qui lit plus tard le Code civil. Ce n'est pas là sans doute ce que l'on espère démontrer. Pour moi, je n'y vois qu'une chose, c'est le travers que j'ai signalé plus haut, c'est-à-dire une préoccupation constante de ce qu'a pensé l'antiquité. La Convon-

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