‹ Le Var Supérieur: Étude de Géographie PhysiqueChapitre 15 sur 61 · I. — Les roches dures · texte numérisé non relu

I. — Les roches dures

Peu après la cluse de La Croix, on aperçoit vers le Nord, entre les escarpements grisâtres, d'étranges sommets arrondis, d'un rouge violacé, très sombre, qui rappelle presque la teinte des bruyères à l'automne. Ces « terres rouges », dont les couleurs fantastiques surprennent et effraient un peu les montagnards qui ne sont point du pays, proviennent de la désagrégation des schistes permiens qui forment le noyau du dôme de Barrot. Leur épaisseur prodigieuse (le Cians s’est creusé un cañon de 800 à 900 m. sans atteindre les arkoses de leur base) semble indiquer que le dôme occupe l'emplacement d'un géosynclinal dont le centre s'abaissait à mesure que le comblaient les sédiments arrachés au Mercantour. La trituration des roches cristallophylliennes a fourni les éléments de ces schistes très argileux où les grains de quartz sont petits et rares 1. Tandis que les parties inférieures sont très compactes et à peine litées, la stratification est ensuite beaucoup mieux marquée; il y a une alternance de couches

1. BERTRAND, 3, p. 44. Cf. ibid., p. 160, une coupe suivant le cours supérieur de la Roudoule et, p.177, suivant le cours inférieur de cette

rivière.

ÉPOSÉES

dures et tendres que manifestent, sous l'attaque des intempéries, les cannelures des flancs supérieurs des vallées. C'est aussi vers le haut du Permien que s'intercalent, entre les bancs rouges, des formations verdâtres plus résistantes, tantôt abondantes, tantôt très rares, À ce niveau le Permien semble se laisser décomposer facilement. Une mullitude de fentes divise les rochers en blocs de un ou deux décimètres cubes dont la face supérieure s'écaille tandis que les côtés se hérissent d'arèêles et d'aiguilles tranchantes. Puis les aiguilles se brisent en menus prismes et forment ces argiles dont le manteau sanguinolent recouvre les pentes. Nous traverserons cependant des paysages plus désolés. Les ajoncs et les buis mulliplient leurs taches de verdure autour desquelles se fixent les boues rougeñtres. Surtout les assises inférieures à celles qu'ont corrodées les intempéries ne se prêtent point au ravinement torrentiel. Dans un de ces vallons qui descendent du col de la Roua vers la Roudoule, le flanc Nord est très aplali et couvert d'aiguilles et de limon parce que sa pente suit celle-là même des couches qui plongent vers le Sud ; mais, sur le versant opposé, les bancs dessinent une série d'escarpements qui les découpent en gradins très resserrés. Les cours d'eau ne naissent point dans un bassin de réception dont les parois supérieures s'évident et s'arrondissent, mais ils sourdent du bas d'une paroi presque à pic, véritable muraille rocheuse à peine entaillée de quelques rigoles par les eaux de ruissellement, Cette résistance à l'érosion, nous la retrouverons dans les vallées plus importantes qui entaillent la base plus compacte du Permien. Notons toutefois que le travail des eaux a été facilité par l'existence des plans de stratification et des diaclases, des fentes de retrait qui découpent cette masse schisteuse en un réseau quadrangulaire et y multiplient les formes géométriques. Ces diaclases, soit verticales, soit plus souvent perpendiculaires au plongement des couches, s'élargissent en ravins ; si elles traversent le lit de la rivière, les eaux s’y engouffrent jusqu'aux plans de stratification, landis que le banc supérieur est creusé à sa base, porte à faux, tombe et se brise. Soit par le même processus, soit par la poussée au vide, les éboulements des versants Jonchent quelquefois les thalwegs de roches énormes :

mais, limités par les diaclases, par la verticalité que peuvent

eo

prendre Îles assises compactes, ils ne l'obstruent point par la chute incessante de blocs comme certains étages du Secondaire. Le fleuve peut s'approfondir entre deux murailles à pic, sans devoir constamment arrèler ce travail pour déblayer les blocs tombés de ses versants. Le Permien est la roche d'élection pour le creusement des gorges (phot. I).

Il le cède pourtant en dureté aux assises inférieures du Trias. Une transgression, qui respecta seulement le centre du massif cristallin, a couvert ses abords de dépôts détritiques : galets de quartz, quartziles blancs très compacts, grès très fins, d'abord blancs, puis violacés et verdâtres 1. Le rôle orographique de celle série, épaisse de 40 m., apparaît très nettement sur le chemin de grande communication de la Roua. Une falaise rigide et peu dentelée, d'un blanc rosé, borde le dôme de Barrot ou limile des buttes où quelques arbres se sont juchés sur les assises plus meubles du Trias supérieur. Au dessous de cette corniche, d'épais amas de blocs gréseux s'éboulent sur le Permien jusqu'aux ruisseaux ou s'arrêtent entre les gradins des vallons escarpés, Les schistes permiens, moins perméables sauf sur le trajet des diaclases, arrêtent les eaux ; le contact correspond à une ligne de sources, dont quelques-unes irriguent les prés voisins de ces rares granges d'été que l’on rencontre, de bien loin en bien loin, dans les solitudes du massif de Barrot.

Au dessus des couches très ébouleuses du Rhétien, les calcaires liasiques apparaissent, sur les bords de la Roudoule, près de la Chapelle Saint-Sébastien. D'un noir bleuâtre, ils présentent de nombreuses facettes brillantes qui correspondent aux clivages d'articles d'Encrines. Leurs bancs très compacts rétrécissent la vallée en une cluse jonchée d'énormes blocs. Ils forment une ligne de hauteurs autour du dôme de Barrot.

Plus durs encore et plus étendus sont ceux du Jurassique supérieur (J 8-4), les calcaires tithoniques. Quand on vient de Puget, on voit leurs assises inclinées à 700 se dresser presque d'un seul jet à 300 m. de haut, depuis le thalweg (583 m.) jusqu'à La Croix (883 m.), l'un de ces rudes villages qui resserrent leurs sombres bâtisses au sommet des rochers. La fissure où la

Page 1