Le vase magique
On connaît ces bouteilles magiques desquelles on verse toutes sortes de liquides au gré des curieux, pourvu toutefois que cette curiosité ne dépasse pas certaines limites. L'homme est un vase magique plus merveilleux encore, quoique d'un mécanisme différent. On peut verser dans son esprit les doctrines les plus diverses, les religions les plus opposées, il les absorbe également et se les assimile si bien qu'elles y deviennent uniformément un seul et même liquide. Versez-y de l'eau, du vin, du vitriol, du vinaigre ou du sirop, ensemble ou séparément, peu importe, tout cela se transforme aussitôt en un liquide vital, c'est-à-dire très propre à entretenir les illusions agissantes de l'humanité. On n'y verserait rien du tout d'ailleurs, que le résultat serait le même : le liquide vital sourdrait de lui-même et ferait sa besogne. En d'autres termes, l'humanité, ou des parties d'humanité, ont été jehovistes, molochistes, bouddhistes, païennes, selon toutes ses nuances, chrétiennes selon toutes ses couleurs, et il est arrivé qu'en prenant contact avec
l'âme humaine, toutes ces doctrines se sont magiquement transformées en adjuvants de vie, en une sorte de cordial. Voyez le christianisme, aujourd'hui associé avec l'idée même de conservation sociale. Ses premières manifestations furent d'anarchie : assaut des temples, renversement des simulacres de la religion officielle, révoltes contre les lois, mépris des magistrats et du magistrat suprême, l'empereur, enfin tout ce que font ou dont se vantent les anarchistes d'aujourd'hui. Ce fut une doctrine de plèbe, une doctrine d'ignominie, de négation de toute grandeur et de toute beauté. Mais elle a persévéré, elle était forte, elle a vaincu et voilà des siècles qu'elle protège l'ordre qu'elle croyait vouloir détruire. Un anarchiste lisant la Vie de Jésus dans sa prison m'a fait songer à tout cela. L'ironie des choses n'est que la nécessité.