‹ Le Vathek de BeckfordChapitre 12 sur 15 · CONTE ARABE · texte numérisé non relu

CONTE ARABE

Vathek, neuvième Calife(i) de la race des Abbaflldes, écoit fils de MoralTem, & petitfils d'Haroun Al-Rachid. 11 monta fur le trône à la fleur de fon âge. Les grandes qualités qu'il pofl^édoit déjàj faifoient efpérer à les peuples que fon règne leroit long & heureux. Sa figure étoit agréable & majeftueufe; mais quand il étoit en colère, un de fes yeux devenoit fi terrible qu'on n'en pouvoit pas loutenir les regards : le malheureux fur lequel il le fixoit tomboit à la renverfe, & quelquefois même expiroit à l'inltant (2). Aufli, dans la crainte de dépeupler fes états, 6c de faire un défert de fon palais, ce prince ne le mettoit en colère que très-rarement. Il étoit fort adonné aux femmes & aux plaifirs

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de la table. Sa généroficé étoic i'ans bornes, & fes débauches fans retenue. Il ne croyoit pas commeOmar Ben Abdalaziz(5)^qu il fallûtfe faire un enfer de ce monde, pour avoir le paradis dans l'autre.

Il furpaiïa en magnificence tous fes prédéceffeurs. Le palais d'Alkorremi bâti par fon père Motaffem fur la colline des chevaux pies, & qui commandoit toute la ville de Samarah (4), ne lui parut pas aiïez vafte. Il y ajouta cinq ailes, ou plutôt cinq autres palais, & il deftina chacun à la fatisfadl:ion d'un des fens.

Dans le premier de ces palais, les tables étoient toujours couvertes des mets les plus exquis. On les renouvelloit nuit & jour, à mefure qu'ils fe refroidiiïbient. Les vins les plus délicats & les meilleures liqueurs, couloient à grands flots de cent fontaines qui ne tariiToient jamais. Ce palais s'appelloit le Fejîin éternel ou Vinfanable.

On nommoit le fécond palais le Temple de la mélodie^ ou le tNjélar de Vàme. Il étoit habité par les premiers muficiens & poètes de ce temps. Après qu'ils avoient exercé leurs talens dans ce lieu, ils fe difperfoient par bandes, & faifoient retentir tous ceux d'alentour de leurs chants (y).

Le palais nommé les Vélices des yeux, ou le

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Support de la mémoire, étoïc un enchantement continuel. Des raretés ralTemblées de tous les coins du monde, s'y trouvoient en profufion & dans le plus bel ordre. On y voyoit une galerie de tableaux du célèbre Mani(6), 6c des ilatues qui paroifîbient animées. Là, une perfpedive bien ménagée charmoit la vue :; ici, la magie de l'optique la trompoit agréablement : autre part, on trouvoit tous les trélors de la nature. En un mot, Vathek , le plus curieux des hommes, n'avoit rien omis dans ce palais de ce qui pouvoit contenter la curiofité de ceux qui le vifitoient.

Le palais des Tarfums, qu'on appelloit auffi ïcAiguillon de la volupté, étoit divilé en plufieurs lalles. Des flambeaux 6c des lampes aromatiques y étoient allumés, même en plein jour. Pour dilTiper l'agréable ivrefle que donnoit ce lieu, on delcendoit dans un vafle jardin, où l'afl^emblage de toutes les fleurs failoit relpirer un air luave 6c refl:aurant.

Dans le cinquième palais, nommé le T^'duit de la joie, ou le "Dangereux, fe trouvoient plufieurs troupes de jeunes filles. Elles étoient belles 6c prévenantes comme les Houris, 6c jamais elles ne fe lafloient de bien recevoir ceux que le CaUfe

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vouloir admettre en leur compagnie.

Malgré toutes les voluptés où Vathek fe plongeoit, ce prince n'en étoit pas moins aimé de fes peuples. On croyoit qu'un Souverain qui Te livre au plaifir, eft pour le moins auffi propre à gouverner que celui qui s'en déclare l'ennemi. Mais fon caradère ardent & inquiet ne lui permit pas d'en refter là. Du vivant de l'on père il avoit tant étudié pour fe défennuyer, qu'il favoit beaucoup; il voulut enfin tout favoir, même les fciences qui n'exiftent pas. Il aimoit à difputer avec les favans 5 mais il ne falloit pas qu'ils poulTafTent trop loin la contradiction. Aux uns il fermoit la bouche par des préfens 5 ceux dont l'opiniâtreté réfifloit à fa libéralité, étoient envoyés en prifon pour calmer leur fang : remède qui fouvent réuffilToit.

Vathek voulut aufîî fe mêler des querelles théologiques, ôc cène fut pas pour le parti généralement regardé comme orthodoxe qu'il fe déclara. 11 mit par-là tous les dévots contre lui : alors il les perfécuta ; car à quelque prix que ce fût, il vouloit toujours avoir raifon.

Le grand Prophète Mahomet, dont les Califes font les Vicaires, étoit indigné dans le feptième Ciel (7) de la conduite irréligieufe d'un de fes

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fuccelTeurs. LaifTons-le faire, dilbit-il aux génies (8) qui font toujours prêts à recevoir les ordres: voyons où ira la folie & Ion impiété; s'il en fait trop , nous faurons bien le châtier. Aidez-lui à bâtir cette tour (9) qu'à limitation de Nimrod, il a commencé d'élever ; non comme ce grand guerrier pour fe fauver d'un nouveau déluge, mais par l'infolente curiofité de pénétrer dans les fecrets du Ciel. Il a beau faire , il ne devinera jamais le fort qui l'attend.

Les génies obéirent; <Sc quand les ouvriers élevoient durant le jour la tour d'une coudée, ils y en ajoutoient deux pendant la nuit. La rapidité avec laquelle cet édifice fut conftruit, flatta la vanité de Vathek. Il penfoit que même la matière infenfible fe prêtoit à fes deflfeins. Ce prince ne confidéroit pas, malgré toute fa fcience, que les fuccès de l'infenfé & du méchant, font les premières verges dont ils font frappés.

Son orgueil parvint à fon comble lorfqu'ayant monté, pour la première fois, les onze mille degrés de fa tour, il regarda en bas. Les hommes lui paroiiToient des fourmis , les montagnes des coquilles, & les villes des ruches d'abeilles. L'idée que cette élévation lui donna de i'a propre grandeur, acheva de lui tourner la tête. Il alloit s'a-

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dorer lui-même, lorfqu'en levant les yeux il s'apperçut que les aftres étoient auffi éloignés de lui, qu'au niveau de la terre. Il fe confola cependant du fentiment involontaire de fa petiteiïe, par l'idée de paroître grand aux yeux des autres, d'ailleurs il fe flatta que les lumières de Ion efprit furpafferoient la portée de fes yeux, & qu'il feroit rendre compte aux étoiles des arrêts de fa deflinée.

Pour cet effet, il pafToit la plupart des nuits fur le. fommet de fa tour, & fe croyant initié dans les myflères aflrologiques, il s'imagina que les planètes lui annonçoient de merveilleufes aventures. Un homme extraordinaire devoit venir d'un pays dont on n'avoit jamais entendu parler, & en être le héraut. Alors, il redoubla d'attention pour les étrangers, & fit publier à fon de trompe dans les rues de Samarah, qu'aucun de fes fujets n'eût à retenir ni à loger les voyageurs 5 il vouloit qu'on les amenât tous dans fon palais.

Quelque tems après cette proclamation, parut un homme dont la figure étoit fi effroyable, que les gardes qui s'en emparèrent furent obligés de fermer les yeux en le conduifant au palais. Le Calife lui-même parut étonné à fon horrible afped; mais la joie fuccéda bientôt à cet effroi involon-

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taire. L'inconnu étala devant le prince des raretés telles qu'il n'en avoit jamais vucs^ & dont il n'avoit pas même conçu la poffibilité.

Rien, en effet, n'étoit plus extraordinaire que les marchandiles de l'étranger. La plupart de Tes bijoux étoicnt auflî bien travaillés que magnifiques. Us avoient outre cela une vertu particulière, décrite fur un rouleau de parchemin attaché à chaque pièce. On voyoit des pantoufles qui aidoicnt aux pieds à marcher ; des couteaux qui coupoient lans le mouvement de la main ; des labres qui portoient le coup au moindre gefle : le tout étoit enrichi de pierres précieufes que pcrlonne ne connoilîbit.

Parmi toutes ces curiofités fe trouvoient des fabres, dont les lames jettoient un feu éblouilfant. Le Calife voulut les avoir, & fe promettoit de déchiffrer à loifir des caracflères inconnus qu'on y avoit gravés. Sans demander au marchand quel en étoit le prix, il fit apporter devant lui tout l'or monnoyé du tréfor, & lui dit de prendre ce qu'il voudroit. Celui-ci prit peu de choie, & en gardant un profond filence.

Vathek ne douta point que le filence de l'inconnu ne fût caufé par le refpeél que lui infpiroit fa préfence. il le fit avancer avec bonté, & lui

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demanda d'un air affable qui il étoit, d'où il venoit, <5c où il avoir acquis de fi belles chofes ? L'homme, ou plutôt le monflre, au lieu de répondre à ces queftions, frotta trois fois fon front plus noir que l'ébène, frappa quatre fois fur fon ventre dont la circonférence étoit énorme, ouvrit de gros yeux qui paroilToient deux charbons ardens, & fe mit à rire avec un bruit affreux en montrant de larges dents couleur d'ambre rayée de verd.

Le Calife, un peu ému, répéta fa demande ; mais il ne reçut pas d'autre réponfe. Alors, ce prince commença à s'impatienter, 6c s'écria : faistu bien, malheureux, qui je fuis ? & penfes-tu de qui tu te joues ? Et s'adreffant à fes gardes, il leur demanda s'ils l'avoient entendu parler ? Us répondirent qu'il avoit parlé, mais que ce qu'il avoit dit n'étoit pas grand' chofe. Qu'il parle donc encore, reprit Vathek, qu'il parle comme il pourra, & qu'il me dife qui il eft, d'où il vient, ôc d'où il a apporté les étranges curiofités qu'il m'a offertes ? Je jure par l'âne de Balaam que s'il fe tait davantage, je le ferai repentir de fon obflination. En difant ces mots, le Calife ne put s'empêcher de lancer fur l'inconnu un de fes regards dangereux : celui-ci n'en perdit pas feulement

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contenance; Toeil terrible & meurtrier ne fit aucun effet fur lui.

On ne fauroit exprimer letonnement des courtifans, quand ils s'apperçurent que l'incivil marchand l'outenoit une telle épreuve. Us s'étoient tous jettes la face contre terre, & y feroient reftés, fi le Calife ne leur eût dit d'un ton furieux : levez-vous, poltrons, & faififTez ce miférable ! qu'il foit traîné en prifon & gardé à vue par mes meilleurs foldats ! Il peut emporter avec lui l'argent que je viens de lui donner ; qu'il le garde, mais qu'il parle. A ces mots, on tomba de tous côtés fur l'étranger; on le garrotta de fortes chaînes, & on le conduifit dans la prilbn de la grande tour. Sept enceintes de barreaux de fer, garnis de pointes auffi longues & auffi acérées que des broches, l'environnoient de tous côtés.

Le Calife demeura cependant dans la plus violente agitation. Il ne parloir point ; à peine voulut-il fe mettre à table, & ne mangea que de trente-deux plats fur les trois cents qu'on lui fcrvoit tous les jours. Cette diète, à laquelle il n'étoit pas accoutumé, l'auroit i'eule empêché de dormir. Quel effet ne dut-elle pas avoir, étant jointe à l'inquiétude qui le poffédoit! Auffi,

dès qu'il fut jour, il courut à la priion pour faire de nouveaux efforts auprès de l'opiniâtre inconnu. Mais fa rage ne fauroit fe décrire quand il vit qu'il n'y étoit plus, que les grilles de fer étoient brifées, & les gardes fans vie. Le plus étrange délire s'empara de lui. Il fe mit à donner de grands coups de pied aux cadavres qui l'entouroient, ôc continua tout le jour à les frapper de la même manière. Ses courtifans 6c fes vifirs firent tout ce qu'ils purent pour le calmer ; mais voyant qu'ils n'en pouvoient pas venir à bout, ils s'écrièrent tous enfemble : le Calife eft devenu fou ! le Calife efl: devenu fou !

Ce cri fut bientôt répété dans toutes les rues de Samarah. Il parvint enfin aux oreilles de la princelTe Carathis, mère de Vathek. Elle accourut toute alarmée, pour effayer le pouvoir qu'elle avoit fur l'efprit de fon fils. Ses pleurs & fes embrajffemens réuffirent à fixer le Calife dans une même place ; & cédant bientôt à fes infiances, il fe laiffa ramener dans Ion palais.

Carathis n'eut garde d'abandonner fon fils à lui-même. Après qu'elle l'eut fait mettre au lit, elle s'afTit auprès de lui, & tâcha par fes difcours de le confoler & de le tranquillifer. Perfonne ne pouvoit mieux y parvenir. Vathek l'aimoit

& la relpedoir, non-Ieulemenc comme une mère, mais encore comme une femme douée d'un génie lupérieur. Elle étoic Grecque, & lui avoit fait adopter tous les fynémes & les fciences de ce peuple, en horreur parmi les bons Mululmans.

L'aftrologie judiciaire étoit une de ces fciences, & Carathis la polTédoit parfaitement. Son premier foin fut donc de faire refTou venir fon fils de ce que les étoiles lui avoient promis, & elle propofa de les confulter encore. Hélas ! lui dit le Calife, dès qu'il put parler, je fuis un iiilénfé, non d'avoir donné quarante mille coups de pied à mes gardes, qui fe font fottement laiflé mourir; mais parce que je n'ai pas réfléchi que cet homme extraordinaire étoit celui que les planètes m'avoient annoncé. Au lieu de le maltraiter, j'aurois dii effayer de le gagner par la douceur & les carefl^es. Le palTénepeut lerappeller,réponditCarathis; il faut longer à l'avenir. Peut-être verrezvous encore celui que vous regrettez; peut-être ces écritures qui font fur les lames des fabres, vous en apprendront des nouvelles. Mangez & dormez, mon cher fils ; nous verrons demain ce qu'il y faudra faire.

Vathek fuivit ce lage confeil, du mieux qu'il put. Le lendemain, il fe leva dans une meilleure

ficuation d'efprit, & fe fit aufïï-tôt apporter les fabres merveilleux. Afin de n'être pas ébloui par leur éclat, il les regarda au travers d'un verre coloré, & s'efforça d'en déchiffrer les caracflères; mais ce fiit en vain : il eut beau fe firapper le fi'ont, il ne connut pas une feule lettre. Ce contretems l'auroit fait retomber dans fes premières fureurs, fi Carathis n'étoit entrée à propos.

Prenez patience, mon fils, lui dit-elle; vous poffédez affurément toutes les fciences.Connoître les langues efl; une bagatelle du reffort des pédans. Promettez des récompenfes dignes de vous à ceux qui expliqueront ces mots barbares que vous n'entendez pas, & qu'il eft au-defibus de vous d'entendre 5 bientôt vous ferez fatisfait. Cela peut être, dit le Calife; mais en attendant je ferai excédé par une foule de demi-favans, qui feront cet effai autant pour avoir le plaifir de bavarder, que pour obtenir la récompenfe. Après un moment de réflexion, il ajouta: je veux éviter cet inconvénient. Je ferai mourir tous ceux qui ne me fatisferont pas ; car, grâces au Ciel, j'ai affez de jugement pour voir f\ l'on traduit, ou fi l'on invente.

Oh ! pour cela, je n'en doute pas, répondit Carathis. Mais faire mourir les ignorans efi; une

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punition un peu févère, & qui peut avoir de dangereuses conféquences. Contentez- vous de leur faire brûler la barbe ; les barbes ne font pas auflî néceiïaires dans un état que les hommes. Le Calife fe rendit encore aux raifons de la mère, & lit appeller fon premier Vilir. Morakanabad, lui dit-il, fais annoncer par un crieur public, dans Samarah, ôc dans toutes les villes de mon empire, que celui qui déchiffrera des caracflères qui paroiffent indéchiffrables, aura des preuves de cette libéraUté connue de tout le monde ; mais qu'au défaut de fuccès, on lui brûlera la barbe julqu'au moindre poil. Qu'on publie aufli que je donnerai cinquante belles efclaves, <Sc cinquante caiiTes d'abricots de Tifle de Kirmith, à qui m'apprendra des nouvelles de cet homme étrange que je veux revoir.

Les fujets du CaHfe, à l'exemple de leur maître, aimoient beaucoup les femmes & les caiiïes d'abricots de l'ille de Kirmith. Ces promelfes leur firent venir l'eau à la bouche, mais ils n'en ratèrent pas; car perfonne ne favoit ce qu'étoit devenu l'étranger. Il n'en futpas de même de la première demande du Calife. Les fa vans, les demi-favans, & tous ceux qui n'étoient ni l'un ni l'autre, mais qui croyoient être tout, vinrent courageu-

fement hafarder leur barbe, & cous la perdirent. Les eunuques ne faifoient autre chofe que de brûler des barbes ; ce qui leur donnoit une odeur de rouffi, dont les femmes du férail Te trouvèrent fi incommodées, qu il fallut donner cet emploi à d'autres.

Enfin, un jour il fe préfenta un vieillard dont la barbe furpalToit d'une coudée & demie toutes celles qu'on avoir vues. Les oflficiers du palais, en l'introduifant, fe difoient l'un à l'autre : quel dommage ! quel grand dommage de brûler une aufli belle barbe! Le Calife penfoit de mêmej mais il n'en eut pas le chagrin. Le vieillard lut fans peine les caradères, & les expliqua mot-àmot de la manière fuivante : a Nous avons été ') faits là où l'on fait tout bien ; nous fommes la 5j moindre des merveilles d'une région où tout >y eft merveilleux & digne du plus grand Prince 'i de la terre. »

Oh ! tu as parfaitement bien traduit, s'écria Vathek ; je connois celui que ces caraélères veulent défigner. Qu'on donne à ce vieillard autant de robes d'honneur <Sc autant de mille fequins qu'il a prononcé de mots : il a nettoyé mon cœur d'une partie du furmé qui l'enveloppoit. Après

ces

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ces paroles, Vathek Tinvita à dîner, & même à paflTer quelques jours dans fon palais.

Le lendemain le Calife le fit appeller, & lui dit: relis-moi encore ce que tu m'as lu; je ne faurois trop entendre ces paroles qui lemblent me promettre le bien après lequel je foupire. Auffi-tôt le vieillard mit les lunettes vertes. Mais elles lui tombèrent du nez, lorlqu'il aperçut que les caradèrcs de la veille avoient fait place à d'autres. Qu 'as-tu .^^ lui demanda le Calife; que fignifient ces marques d'étonnement ? Souverain du monde, les caradèrcs de ces fabres ne ibnt plus les mêmes. Que me dis-tu.^ reprit Vathek; mais n'importe; fi tu peux, explique-m'en la fignification. La voici, Seigneur, dit le vieillard : « Malheur au téméraire qui veut favoir ce qu'il » devroit ignorer, & entreprendre ce qui furpaflTe )j fon pouvoir. » Malheur à toi-même! s'écria le Calife, tout hors de lui. Sors de ma préfence! On ne te brûlera que la moitié de la barbe, parce qu'hier tu devinas bien; quant à mes préfens, je ne reprends jamais ce que j'ai donné. Le vieillard, afl"ez fage pour penfer qu'il étoit quitte à bon marché de la fottife qu'il avoit faite en difant à fon Maître une vérité défagréable, fe retira aulfi-tôt, & ne reparut plus.

Vathek ne tarda point à le repentir de Ton impétuofité. Comme il ne ceflbit d'examiner ces caracftères, il s'aperçut bien qu'ils changeoient tous les jours; & perlonne ne fe prélentoit pour les expliquer. Cette inquiète occupation enflamma fon fang, lui caula des vertiges, des éblouiffemens, & une li grande foibleflTe qu'à peine il pouvoit le foutenir 5 dans cet état, il ne laiflbit pas que de le faire porter à la tour, elpérant de lire quelque chofe d'agréable dans les aftres; mais il fe trompa dans cet eipoir. Ses yeux offufqués par les vapeurs de fa tête le fervoient mal : il ne voyoit plus qu'un nuage noir & épais; augure qui lui fembloit des plus funefles.

Haraffé de tant de foucis, le Calife perdit entièrement courage; il prit la fièvre, l'appétit lui manqua, <Sc au lieu d'être toujours le plus grand mangeur de la terre, il en devint le plus déterminé buveur. Une foif furnaturelle le confuma; & fa bouche, ouverte comme un entonnoir, recevoit jour & nuit des torrens de liquides. Alors ce malheureux prince ne pouvant goûter aucun plaifir, fit fermer les palais des cinq fens, ceflfa de paroître en public, d'y étaler fa magnificence, de rendre juftice à les peuples, & fe

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retira dans l'intérieur du lérail. Il avoit toujours été bon mari 5 fes femmes fe déiolèrent de Ion état, ne fe lafsèrent point de faire des vœux pour fa fanté, & de lui donner à boire.

Cependant la princcfle Carathis étoit dans la plus vive douleur. Elle fe renfennoit tous les jours avec le vifir Morakanabad, pour chercher les moyens de guérir, ou du moins de foulager le malade. Perluadés qu'il y avoit de l'enchantementj ils feuilletoient enfemble tous les livres de magie, & failbicnt chercher par-tout l'horrible étranger qu'ils accufoient d'être l'auteur du charme.

A quelques mUles de Samarah, étoit une haute montagne couverte de thim & de ferpolet; une plaine délicieufe en couronnoit le lommet; on l'auroit prilc pour le paradis deftiné aux fidèles Mululmans. Cent bofquets d'arbuftes odoriférans, & autant de bocages où l'oranger, le cèdre & le citronnier, offroient en s'cntrelaçant avec le palinier, la vigne & le grenadier, de quoi fatisfairc également le goût & l'odorat. La terre y étoit jonchée de violettes; des touffes de giroflées embaumoient l'air de leurs doux parfums. Quatre fources claires, & fi abondantes qu'elles auroient pu défaltérer dix armées, ne fembloient

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couler en ce lieu que pour mieux imiter le jardin d'Eden arrofé des fleuves lacrés. Sur leurs bords verdoyants, le roffignol chantoit la naiiïance de la rofe, fa bien-aimée, & fe plaignoit du peu de durée de les charmes j la tourterelle déploroit la perte de plaiiirs plus réels, tandis que l'alouette ialuoit par fes chants la lumière qui ranime la nature : là, plus qu'en aucun lieu du monde, le gazouillement des oifeaux exprimoit leurs diverl'es pallions 5 les fruits délicieux qu'ils béquetoient à plaifir, fembloient leur donner une double énergie.

On portoit quelquefois Vathek fur cette montagne, afin qu'il pût y refpirer un air pur, & boire à fon gré des quatre fources. Sa mère, fes femmes & quelques eunuques étoient les feules perfonnes qui l'accompagnoient. Chacun s'emprelToit à remplir de grandes coupes de cryftal de roche, & les lui préfentoit à l'envi ; mais leur zèle ne répondoit pas à fon avidité 5 fouvent il fe couchoit par terre, pour lapper l'eau.

Un jour que le déplorable prince étoit relié long-temps dans une pofture auffi vile^ une voix rauque, mais forte, fe fit entendre, & l'apoftrophaainfi: « Pourquoi fais-tu l'exercice d'un chien?

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o 6 Calife f\ fier de ta dignité & de ta puiiïance! »j A ces mots, Vathek lève la tête, & voit l'étranger, caufe de tant de peines. A cette vue il fe trouble, la colère enflamme l'on cœur; il s'écrie: & toi, maudit Giaour! que viens-tu faire ici? N'es-tu pas content d'avoir rendu un prince agile & difpos, femblable à une outre? Ne vois-tu pas que je meurs autant pour avoir trop bu, que du bcfoin de boire?

Bois donc encore ce trait, lui dit l'étranger, en lui préfentant un flacon rempli d'une liqueur rougeâtrcj & fâche pour tarir la foif de ton amc, après celle du corps, que je luis Indien, mais d'une région qui ncfl connue de perfonne.

Une région qui n'ejî connue de perfonne/... Ces mots furent un trait de lumière pour le Calife. C etoit raccompliffement dune partie de les délits; & le flattant qu'ils alloient être tous fatisfaits, il prit la liqueur magique & la but fans héfiter. A l'inftant il fe trouva rétabli, fa foif fut étanchée, ôc fon corps devint plus agile que jamais. Sa joie fut alors extrême; il faute au col de l'effroyable Indien, & baile la vilaine bouche béante & baveule avec autant d'ardeur qu'il auroit pu baifer les lèvres de corail de fes plus belles femmes.

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Ces tranfports n'auroientpasfinijfi l'éloquence de Carathis n'eût ramené le calme, EUe engagea Ton fils à retourner à Samarah, & il s'y fit précéder par un héraut qui crioit de toutes fes forces : le merveilleux étranger a reparu, il a guéri le Calife, il a parlé, il a parlé!

Auffi-tôt, tous les habitans de cette grande ville fortirent de leurs maifons. Grands & petits couroient en foule pour voir pafTer Vathek & l'Indien. Us ne ie lafToient point de répéter : il a guéri notre Souverain, il a parlé, il a parlé! Ces mots devinrent ceux du jour, & ne furent point oubliés dans les fêtes publiques qu'on donna le foir même en figne de réjouilTance; les poètes en firent le refrain de toutes les chanfons qu'ils composèrent fur ce beau fujet.

Alors, le Calife fit rouvrir les palais des fensj & comme il étoit plus prelTé de vifiter celui du goût qu'aucun autre, il ordonna qu'on y fervît un fplendide feftin, auquel fes favoris & tous les grands officiers furent admis. L'Indien, placé à côté du Calife, feignit de croire que pour mériter autant d'honneur, il ne pouvoit trop manger, trop boire, ni trop parler. Les mets difparoiffoient de la table aufîî-tôt qu'ils étoient fervis. Tout le monde fe regardoit avec étonnementj

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mais l'Indien, fans faire femblant de s'en apercevoir, buvoit des rafades à la fanté de chacun, chancoit à tue-tête, contoit des hiftoires dont il rioit à gorge déployée, & failoit des in-promptu qu'on auroit applaudis, s'il ne les eût pas déclamés avec des grimaces affreules : durant tout le repas, il ne cefla de bavarder autant que vingt aflrologues, de manger plus que cent porte-faix, «5c de boire à proportion.

Malgré qu'on eût couvert la table trente-deux fois, le Calife avoit fouffert de la voracité de Ion voifin. Sa préfence lui devenoit infupportable, & il pouvoit à peine cacher fon humeur & fon inquiétude; enfin il trouva le moyen de dire à l'oreille du chef de les eunuques : tu vois, Bababalouk, comme cet homme fait tout en grand; que feroit-ce s'il pouvoit arriver jufqu'à mes femmes ! Va, redouble de vigilance, & furtout prends garde à mes CircafTiennes qui l'accommoderoient plus que toutes les autres.

L'oileau du matin avoit trois fois renouvelle fon chant, lorfque l'heure du Divan fonna:Vathek avoit promis d'y préfider en perfonne. Il fe lève de table, 6c s'appuie fur le bras de fon vifir, plus étourdi du tapage de fon bruyant convive que du vin qu'il avoit bu ; ce pauvre prince pouvoit à peine fe foutenir. B iv

Les vifirs, les officiers de la Couronne, les gens de loi fe rangèrent autour de leur fouverain en demi-cercle^ & dans un refpedueux filencej tandis que l'Indien, avec autant de fang-froid que s'il avoit été à jeun, fe plaça fans façon fur une des marches du trône, & rioit fous cape de l'indignation que fa hardieffe caufoit à tous les fpectateurs.

Cependant le Calife, dont la tête étoit embarraffée, rendoit juflice à tort 6c à travers. Son premier vifir s'en aperçut, & s'avifa tout-àcoup d'un expédient pour interrompre l'audience & fauver l'honneur de fon maître. Il lui dit tout bas : Seigneur, la princefTe Carathis a paiïe la nuit à confulter les planètes; elle vous fait dire que vous êtes menacé d'un danger prefTant. Prenez garde que cet étranger dont vous payez quelques bijoux magiques par tant d'égards, n'ait attenté à votre vie. Sa liqueur a paru vous guérir; ce n'eft peut-être qu'un poifon dont l'effet fera foudain. Ne rejettez pas ce foupçon; demandez-lui du moins comme elle eft compofée, où il l'a prife, & faites mention des fabres que vous femblez avoir oubliés.

Excédé des infolences de l'Indien, Vathek répondit à fon vifir par un figne de tête, & s'a-

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dreffant à ce monflre: lève-toi, lui dit-il, & déclare en plein Divan de quelles drogues efl compofée la liqueur que tu in as fait prendre j débrouille iur-tout rénigme des fabres que tu m'as vendus: & reconnois ainfi les bontés dont je t'ai comblé.

Le Calife fe tut après ces paroles, qu'il prononça d'un ton auffi modéré qu'il lui fut poflible. Mais l'Indien, fans répondre ni quitter fa place, renouvella fes éclats de rire & fes horribles grimaces. Alors Vathek ne put fe contenir; d'un coup de pied il le jette de l'eflrade, le fuit, & le frappe avec une rapidité qui excite tout le Divan à l'imiter. Tous les pieds font en l'air; on ne lui a pas donné un coup qu'on ne fe fente forcé à redoubler.

L'Indien prêtoit beau jeu. Comme il étoit court & gff^s, il s'étoit ramaffé en boule, & rouloit fous les coups de fes aflaillans, qui le fuivoient par-tout avec un acharnement inoui. Roulant ainfi d'appartement en appartement, de chambre en chambre, la boule atdroit après elle tous ceux qu'elle rencontroit. Le palais en confufion retentiiïbit du plus épouvantable bruit. Les fultanes effrayées regardèrent à travers leurs portières ; ôc dès que la boule parut, elles ne

purent fe contenir. En vain pour les arrêter, les eunuques les pinçoient jufqu'au fang; elles s'échappèrent de leurs mains : & ces fidèles gardiens, prefque morts de frayeur, ne pouvoient euxmêmes s'empêcher de fuivre à la pifte la boule fatale.

Après avoir ainfi parcouru les falles, les chambres, les cuifines, les jardins & les écuries du palais, l'Indien prit enfin le chemin des cours. Le Calife, plus acharné que les autres, le fuivoit de près, & lui lançoit autant de coups de pieds qu'il pouvoit : fon zèle fut caufe qu'il reçut luimême quelques ruades adrefTées à la boule.

Carathis, Morakanabad, & deux ou trois autres vifirs dont la fageiïe avoit jufqu'alors réfifté à l'attradion générale, voulant empêcher le Calife de fe donner en ipedacle, fe jettèrent à fes genoux pour l'arrêter; mais il fauta pardeffus leurs têtes, & continua fa courfe. Alors, ils ordonnèrent aux Muézins d'appeller le peuple à la prière, tant pour l'ôter du chemin, que pour l'engager à détourner par fes vœux une telle calamité; tout fut inutile. Il fuffifoit de voir cette infernale boule pour être attiré après elle. Les Muézins eux-mêmes, quoiqu'ils ne la vifTent que de loin, defcendirent de leurs minarets, ôc fe

ConteArabe. 27

joignirent à la foule. Elle augmenta au point, que bientôt il ne relia dans les mailbns de Samarali que des paralytiques, des culs-de-jattes, des mourans, 6c des enfans à la mamelle dont les nourrices s'étoient débarralTées pour courir plus vite : même Carathis, Morakanabad & les autres s'étoient enfin mis de la partie. Les cris des femmes échappées de leurs lérails; ceux des eunuques s'cfforçant de ne pas les perdre de vue; les juremens des maris, qui, tout en courant, fe menaçoient les uns les autres; les coups de pieds donnés & rendus; les culbutes à chaque pas, tout enfin rendoit Samarah femblablc à une ville prile d'affaut & livrée au pillage. Enfin, le maudit Indien, fous cette forme de boule, après avoir parcouru les rues, les places publiques, laiiïa la ville déferte, prit la route de la plaine de Catoul, & enfila une vallée au pied de la montagne des quatre fources.

L'un des côtés de cette vallée étoit bordé d'une haute colline; de l'autre étoit un gouffre épouvantable formé par la chute des eaux. Le Calife & la multitude qui le fuivoit craignirent que la boule n'allât s'y jetter «5c redoublèrent d'efforts pour fatteindre, mais ce fut en vain; elle roula dans le gouffre, ôc difparut comme un éclair.

Vathek fe feroit fans doute précipité après le perfide Giaour, s'û n'avoit été retenu comme par une main invifible. La foule s'arrêta aufîi; tout devint calme. On fe regardoit d'un air étonné 5 & malgré le ridicule de cette fcène, perfonne ne rit. Chacun^ les yeux baiiTés, l'air confus & taciturne, reprit le chemin de Samarah, & fe cacha dans fa maifon, fans penfer qu'une force irréfiftible pouvoit feule porter à l'extravagance qu'on fe reprochoit- car il eft jufte que les hommes qui fe glorifient du bien dont ils ne font que les inflrumens, s attribuent aulïï les fottifes qu'ils n'ont pu éviter.

Le Calife feul^ ne voulut pas quitter la vallée. Il ordonna qu'on y drefsât fes tentes; ôc, malgré les repréfentations de Carathis & de Morakanabad, il prit fon pofte aux bords du gouffre. On avoit beau lui repréfenter qu'en cet endroit le terrein pouvoit s'ébouler, & que d'ailleurs, il étoit trop près du magicien ; leurs remontrances furent inutiles. Après avoir fait allumer mille flambeaux^ & commandé qu'on ne cefsât d'en allumer, il s'étendit fur les bords fangeux du précipice, ôc tâcha, à la faveur de ces clartés artificielles, de voir au travers des ténèbres, que tous les feux de l'empirée n'auroient pu pé-

nétrer. Tantôt il croyoit entendre des voix qui partoient du fond de l'abyme, tantôt il s'imaginoit y démêler les accens de l'Indien; mais ce n'étoit que le mugiflement des eaux, & le bruit des catarades qui tomboicnt à gros bouillons des montagnes.

Vathek paiïa la nuit dans cette violente fituation. Dès que le jour commença à poindre, il fe retira dans la tente, & là, (ans avoir rien mangé, il sendormit, & ne le réveilla que lorfquc Tobfcurité vint couvrir rhémifphère. Alors, il reprit le polie de la veille, & ne le quitta pas de plufieurs nuits. On le voyoït marcher à grands pas & regarder les étoiles d'un air furieux, comme s'il leur reprochoit de l'avoir trompé. .

Tout-à-coup, depuis la vallée jufqu'au-delà de Samarah, l'azur du Ciel s'entremêla de longues rayes de lang; cet horrible phénomène fembloit toucher à la grande tour. Le Calife voulut y monter; mais fes forces l'abandonnèrent: &, tranfi de frayeur, il fe couvrit la tête du pan de Ta robe.

Tous ces prodiges efFrayans ne failoient qu'exciter fa curiofité. Ainfi, au lieu de rentrer en lui-même, il perfilla dans le delîein de relier où l'Indien a voit dilparu.

Une nuit qu'il faifoit fa promenade folitaire dans la plaine, la lune & les étoiles s'éclipsèrent fubitement; d'épailTes ténèbres fuccédèrent à la lumière, & il entendit fortir de la terre qui trembloit, la voix du Giaour, criant avec un bruit plus fort que le tonnerre : a Veux-tu te donner à moi, adorer les influences terreftres, & renoncer à Mahomet? A ces conditions, je t'ouvrirai le palais du feu fouterrein. Là, fous des voûtes immenfes, tu verras les tréfors que les étoiles t'ont promis ; c'eft de là que j'ai tiré mes fabres ; c'eft là où Suleïman, fils de Daoud, repofe environné des talifmans qui fubjuguent le monde, j^

Le Calife étonné répondit en frémifl^ant, mais pourtant du ton d'un homme qui fe faifoit aux aventures furnaturelles : où es-tu ? parois à mes yeux ! diffipe ces ténèbres dont je fuis las ! Après avoir brûlé tant de flambeaux pour te découvrir, c'eft bien le moins que tu me montres ton effroyable vifage. Abjure donc Mahomet, reprit l'Indien; donne-moi des preuves de ta fincérité, ou jamais tu ne me verras.

Le malheureux Calife promit tout. Auflî-tôt le Ciel s'éclaircit, & à la lueur des planètes qui lémbloient enflammées, Vathek vit la terre entr'ouverte. Au fond paroifl^oit un portail d'é-

ConteArabe. ^i

bène. L'Indien étendu devant, tenoit en fa main une clef d'or, & la faifoit réfonncr contre la ferrure.

Ah ! s écria Vathek, comment puis-je defcendre jufqu'à toi fans me rompre le col ? Viens me prendre, & ouvre ta porte au plus vite. Tout beau, répondit l'Indien : fâche que j'ai grand'foif, & que je ne puis ouvrir qu'elle ne foit étanchée. 11 me faut le lang de cmquante enfans (il): prends-les parmi ceux de tes vifirs, & des

grands de ta Cour Ni ma foif ni ta curiofité

ne feront fatisfaites. Retourne donc à Samarah ; apporte-moi ce que je defire; jette-le toi-même dans ce goutfre; alors tu verras.

Après ces paroles, l'Indien tourna le dos ; & le Calife, infpiré par les démons, fe réfolut au lacrifice affreux. Il fit donc femblant d'avoir repris fa tranquillité, ôc s'achemina vers Samarah aux acclamations d'un peuple qui l'aimoit encore. Il dilTnnula fi bien le trouble involontaire de fon ame, que Carathis & Morakanabad y furent trompés comme les autres. On ne parla plus que de fêtes & de réjouilTances. On mit même fur le tapis l'hifloire de la boule, dont perfonne n'avoit encore ofé ouvrir la bouche: par-tout on en rioit; cependant tout le monde n'avoit pas fujet

d'en rire. Plufieurs étoient encore entre les mains des chirurgiens à la fuite des blelTures reçues dans cette mémorable aventure.

Vathek étoit très-aile qu'on le prît fur ce ton, parce qu'il voyoit que cela le conduiroit à fes abominables fins. Il avoit un air affable avec tout le monde, fur-tout avec fes vifirs & les grands de fa Cour. Le lendemain, il les invita à un repas fomptueux. Peu-à-peu il fit tomber la converfation fur leurs enfans , & demanda d'un air de bienveillance qui d'entr'eux avoit les plus joHs garçons ? Auffi-tôt, chaque père s'empreffe à mettre les fiens au-deiïus de ceux des autres. La difpute s'échauffa; on en feroit venu aux mains fans la préfence du Calife qui feignit de vouloir en juger par lui-même.

Bientôt on vit arriver une bande de ces pauvres enfans. La tendrelTe maternelle les avoit ornés de tout ce qui pouvoit rehauffer leur beauté. Mais tandis que cette brillante jeunefle attiroit tous les yeux & les cœurs, Vathek l'examina avec une perfide avidité, & en choifit cinquante pour les facrifier au Giaour. Alors, avec un air de bonhommie, il propofa de donner à fes petits favoris une (ète dans la plaine. Ils dévoient, difoit-il, fe réjouir encore plus que tous

les

ConteArabe. 3^

les autres du retour de fa ianté. La bonté du Calife enchante. Elle efl bientôt connue de tout Samarali. On prépare des litières, des chameaux, des chevaux; femmes, en fans, vieillards, jeunes gens, chacun fe place félon fon goût. Le cortège le met en marche, fuivi de tous les confifeurs de la ville & des fauxbourgs ; le peuple fuit à pied en foule 5 tout le monde eft dans la joie, 6c pas un ne fe reflbuvient de ce qu'il en a coûté à plufieurs, la dernière fois qu'on avoit pris ce chemin,

La loirée étoit belle , l'air frais, le ciel ferein ; les fleurs exhaloient leurs parfums. La nature en repos fembloit le réjouir aux rayons du folcil couchant. Leur douce lumière doroit la cime de la montagne aux quatre fources ; elle en embelliflToit la defcente 6c coloroit les troupeaux bondiflans. On n'entendoit que le murmure des fontaines, le fon des chalumeaux 6c la voix des bergers qui s'appelloient fur les collines.

Les malheureufes vidimes qui alloient être immolées dans un inftant, ajoutoient encore à cette touchante Icène. Pleins d'innocence 6c de fécurité, ces cnfans s'avançoient vers la plaine en ne ceifant de folâtrer ; fun couroit après des papillons, l'autre cueilloit des fleurs, ou ramafl^bit de

petites pierres luifantesj plufieurs s'éloignoient d'un pas léger pour avoir le plaifir de s'atteindre & de fe donner mille baifers.

Déjà on découvroit de loin l'horrible gouffre au fond duquel étoit le portail d'ébène. Semblable à une raie noire, il coupoit la plaine par le milieu. Morakanabad ôc fes confrères le prirent pour un de ces bizarres ouvrages que le Calife fe plailoit à faire 5 ces malheureux ! ils ne favoient pas à quoi il étoit deftiné. Vathek, qui ne vouloit point qu'on examinât de trop près le lieu fatal, arrête la marche & fait tracer un grand cercle. La garde des eunuques fe détache pour mefurer la lice dellinée aux courfes de pied, & pour préparer les anneaux que doivent enfiler les flèches. Les cinquante jeunes garçons f e déshabillent à la hâte; on admire la foupleflTe & les agréables contours de leurs membres délicats. Leurs yeux pétillent d'une joie qui fe répète dans ceux de leurs parens. Chacun fait des vœux pour celui des petits combattans qui l'intérefTe le plus : tout le monde eft attentif aux jeux de ces êtres aimables & innocens.

Le Cahfe faifit ce moment pour s'éloigner de la foule. Il s'avance fur le bord du gouffre^ & entend, non fans frémir, l'Indien qui difoit en

Conte Arabe. 3f

grinçant des dents: où font-ils? où font-ils? Impitoyable Giaour ! répondit Vathek tout troublé, n'y a-t-il pas moyen de te contenter fans le facrifice que tu exiges ? Ah ! C\ tu voyois la beauté de ces enfans, leurs grâces, leur naïveté, tu en ferois attendri. La perte de ton attendriffement, bavard que tu es! s'écria l'Indien; donne, donneles vite! ou ma porte te fera fermée à jamais. Ne crie donc pas fi haut, repartit le Calife en rougi (Tant. Oh! pour cela, j'y confens, reprit le Giaour, avec un lourire d'ogre; tu ne manques pas de préfence d'elprit : j'aurai patience encore un moment.

Pendant cet affreux dialogue, les jeux étoient dans toute leur vivacité. Us finirent enfin, lorfque le crépufcule gagna les montagnes. Alors, le Calife fe tenant debout fur le bord de l'ouverture, cria de toutes fes forces : que mes cinquante petits favoris s'approchent de moi, & qu'ils viennent félon l'ordre du fuccès qu'ils ont eu dans leurs jeux ! Au premier des vainqueurs je donnerai mon bracelet de diamans, au fécond mon collier d'émeraudes, au troifième ma ceinture de topaze, 6c à chacun des autres quelque pièce de mon habillement, juiqu'à mes pantoufles.

A ces paroles, les acclamauons redoublèrent ;

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on portoit aux nues la bonté d'un Prince qui fe mettoit tout nud pour amufer fes fujets^ Ôc encourager la jeuneffe. Cependant le Calife fe déshabillant peu-à-peu, & élevant le bras auffi haut qu'il pouvoit, faifoit briller chacun des prix ; mais tandis que d'une main il le donnoit à l'enfant qui fe hâtoit de le recevoir, de l'autre il le poufioit dans le gouffre, où le Giaour toujours grommelant, répétoit fans ceiïe, encore ! encore !

Cet horrible manège étoit fi rapide, que l'enfant qui accouroit ne pouvoit pas fe douter du fort de ceux qui l'avoient précédé; & quant aux fpedateurs, l'obfcurité & la diflance les empêchoient de voir. Enfin, Vathek ayant ainfi précipité la cinquantième vicflime, crut que le Giaour viendroit le prendre & lui préfenter la clef d'or. Déjà il s'imaginoit être aufli grand que Suleïman, & n'avoir aucun compte à rendre, lorfque la crevaflTe fe ferma à fa grande furprife, & qu'il fentit fous fes pas la terre ferme comme à l'ordinaire. Sa rage ôc fon défefpoir ne peuvent s'exprimer. Il maudiiToit la perfidie de l'Indien; il l'appelloit des noms les plus infâmes, & frappoit du pied comme pour en être entendu. Il fe démena ainfi jufqu'à ce qu'étant épuifé, il tomba par terre comme s'il avoit perdu le fentiment.

ConteArabe. 37

Ses vifirs & les grands de la cour plus près de lui que les autres, crurent d'abord qu'il s'étoit affis fur l'herbe pour jouer avec les enfans; mais une Ibrte d'inquiétude les ayant iaifis, ils s'avancèrent & virent le Calife tout feul, qui leur dit d'un air égaré : que voulez-vous ? Nos enfans ! nos enfans ! s'écrièrent-ils. Vous êtes bien plailans, leur répondit-il, de vouloir me rendre refponlable des accidens de la vie. Vos enfans font tombés en jouant dans le précipice qui étoit ici, & j'y lèrois tombé moi-même, fi je n'avois fait un faut en arrière.

A ces mots, les pères des cinquante enfans pouffent des cris perçans, que les mères répétèrent d'un odave plus haut ; tandis que tous les autres, fans favoir de quoi on crioit, enchérifloient fur eux par des hurlemens. Bientôt on fe dit de tous côtés : c'efl: un tour que le Calife nous a joué pour plaire à fon maudit Giaour ; punif- Ibns-le de fa perfidie, vengeons-nous ! vengeons le fang innocent ! jettons ce cruel Prince dans la cataradte, & que fa mémoire même loit anéantie !

Carathis, effrayée par cette rumeur, s'approcha de Morakanabad. Vifir, lui dit-elle, vous avez perdu deux jolis enfans, vous devez être le plus défolé des pères j mais vous êtes vertueux, fauvez

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votre maître. Oui, Madame, répondit le vifîr • je vais efTayer au péril de ma vie de le tirer du danger oùileft; enluite, je l'abandonnerai à fon funefle deflin. Bababalouk, pourfuivit-elle, mettez-vous à la tête de vos eunuques ; écartons la foulej ramenons, s'il fe peut, ce malheureux Prince dans fon palais. Bababalouk ôc fes compagnons, pour la première fois, fe félicitèrent de ce qu'on les avoir mis hors d'état d'être pères. Ils obéirent au vifir, & celui-ci les fécondant de fon mieux, vint enfin à bout de fa généreufe entreprife. Alors, il fe retira pour pleurer à fon aife.

Dès que le Calife fut rentré, Carathis fit fermer les portes du palais. Mais voyant que l'émeute augmentoit, & que de tous côtés on vomiiïbit des imprécations, elle dit à fon fils : que vous ayez tort ou raiibn, n'importe 5 il faut fauver votre vie. Retirons-nous dans vos appartemensj de là, nous pafTerons dans le fouterrein qui n'efl: connu que de vous & de moi, &: gagnerons la tour, où, avec le fecours des muets qui n'en font jamais fortis, nous tiendrons de refle. Bababalouk nous croira encore dans le palais , & en défendra l'entrée pour fon propre intérêt ; alors, fans nous embarralfer des confeils de ce

pleureur de Morakanabad, nous verrons ce qu'il y aura de mieux à faire.

Varhek ne répondit pas un feul mot à tout ce que fa mère lui dilbit, & le laiflTa conduire comme elle voulut; mais tout en marchant, il répétoit : où es-tu, horrible Giaour? N'as-tu pas encore croqué ces enfans? Où iont tes labres, ta clef d'or, tes talifmans ? Ces paroles firent deviner à Carathis une partie de la vérité. Quand fon fils fe fiit un peu tranquillife dans la tour, elle n'eut pas de peine à la tirer toute entière. Bien loin d'avoir des fcrupules, elle étoit auffi méchante qu'une femme peut l'être, & ce n'efl: pas peu dire; car ce fexe fe pique de furpaflTer en tout celui qui lui difpute la fupériorité. Le récit du Calife ne caufa donc à Carathis ni furprife ni horreur; elle fut feulement frappée des promeffcs du Giaour, & dit à fon fils: il faut avouer que ce Giaour eft un peu fanguinaire; cependant les puiffances terreflres doivent être encore plus terribles; mais les promeffes de l'un 6c les dons des autres valent bien la peine de faire quelques petits efforts; nul crime ne doit coûter quand de tels tréfors en font la récompenfe. Ceffez donc de vous plaindre de 1 Indien; il me femble que vous n'avez pas rempH toutes les conditions qu'il met

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