C IV
à fes fervices. Je ne doute point qu'il ne faille faire un facrifice aux génies fouterreins, & c'eft à quoi il nous faudra penfer lorfque l'émeute fera appaifée ; je vais rétablir le calme, ôc je ne craindrai pas d'épuifer vos tréfors, puifque nous en aurons bien d'autres. Cette princefTe qui poffédoit merveilleufement l'art de perl'uader, repaiïa par le fouterrein, & s' étant rendue au palais, fe montra au peuple par la fenêtre. EUe le harangua, tandis que Bababalouk jettoit de l'or à pleines mains. Ces deux moyens réuifirent; l'émeute fut appaifée: chacun retourna chez foi, & Carathis reprit le chemin de la tour.
On annonçoit la prière du point du jour (12), lorfque Carathis & Vathek montèrent les innombrables degrés qui conduifent au fommet de la tour, & quoique la matinée fût trifte 6c pluvieufe, ils y relièrent quelque tems. Cette fombre lueur plaiibit à leurs cœurs méchans. Quand ils virent que le foleil alloit percer les nuages, ils firent tendre un pavillon pour fe mettre à l'abri de fes rayons. Le CaHfe, haraiïé de fatigue, ne fongea d'abord qu'à fe repofer, & dans l'efpérance d'avoir des vifions fignifîcatives, il fe livra au fommeil. De fon côté l'adive Carathis, fuivie d'une partie de fes muets, defcendit pour pré-
ConteArabe. 41
parer le facrifice qui devoit fe faire la nuit prochaine.
Par de petits degrés pratiqués dans TépaifTcur du mur, & qui n'étoicnt connus que d'elle ôc de fon fils, elle defcendit d'abord dans des puits myftérieux qui receloicnt les momies des anciens Pharaons, arrachées de leurs tombeaux; elle en fit prendre un bon nombre. De là, elle le rendit à une galerie, où fous la garde de cinquante négreiïcs muettes & borgnes de l'œil droit, on conlervoit l'huile des lerpens les plus venimeux, des cornes de rhinocéros (i^), & des bois d'une odeur fuffocante, coupés par des magiciens dans l'intérieur des Indes ; fans parler de mille autres raretés horribles : Carathis elle-même avoit fait cette coUeélion; dans l'elpérance d'avoir, un jour ou l'autre, quelque commerce avec les puiffances infernales qu'elle aimoitpaffionnément, & dont elle connoiffoit le goût. Pour s'accoutumer aux horreurs qu'elle méditoit, elle rell:a quelque tems avec les négreiïcs qui louchoient d'une manière féduifante du feul œil qu'elles avoient, ôc lorgnoient avec délices les têtes de morts & les Iquelettes: à melure qu'on les tiroit des armoires, elles faifoient des contorlions épouvantables; ôc, tout en admirant la princefîe, elles glapiifoient à
l'étourdir. Enfin, étouffée par la mauvaife odeur, Carathis fut forcée de quitter la galerie, après l'avoir dépouillée d'une partie de fes monflrueux tréfors.
Cependant, le Calife n'avoit pas eu les vifions qu'U attendoit j mais il avoit gagné dans ces régions exhauffées un appétit dévorant. Il avoit demandé à manger aux muets, & ayant totalement oublié qu'ils étoient fourds, il les battoir, les mordoit & les pinçoit de ce qu'ils ne bougeoient pas. Heureufement pour ces miférables créatures, Carathis vint mettre le holà à une fcène fi indécente. Qu'eft-ce donc, mon fils.^ dit-elle, toute elfoufflée; j'ai cru entendre les cris de mille chauve-fouris qu'on déniche d'un antre, & ce ne font que ceux de ces pauvres muets que vous maltraitez: en vérité, vous ne méritez pas l'excellente provifion que je vous apporte. Donnez, donnez ! s'écria le Calife 5 je meurs de faim. Ma foi, vous auriez un bon eftomac, dit-elle, fi vous pouviez digérer tout ce que j'ai ici. Dépêchez-vous, repartit le Calife. Mais, ô ciel ! quelles horreurs ! que voulez-vous faire? je fuis prêt à vomir. Allons, allons, répliqua Carathis, ne foyez pas fi délicat, aidez-moi à mettre tout ceci en ordre 5 vous verrez que les mêmes objets que vous re-
butez vous rendront heureux. Préparons le bûcher pour le lacrifîcc de cette nuit, & ne Ibngez point à manger qu'il ne Toit drelTé. Ne favezvous pas que tous les rites folemnels doivent être précédés d'un jeûne rigoureux ?
Le Calife, n'olant rien répliquer, s'abandonna à la douleur 6c aux vents qui commençoient à défoler les entrailles, tandis que la mère alloit toujours fon train. On eut bientôt arrangé fur les baluftrades de la tour les phiolcs d'huile de ferpens, les momies & les odemens. Le bûcher s'élevoit, & en trois heures il eut vingt coudées de haut. Enfin , les ténèbres arrivèrent , & Carathis toute joycufe, fc dépouilla de fcs vêtemens : elle battoit des mains 6c brandilToit un flambeau de graille humaine j les muets l'imitoient; mais Vathek exténué de faim, ne put y tenir plus long-tcms, 6c tomba évanoui.
Déjà les gouttes brûlantes des flambeaux allumoient le bois magique, l'huile empoilonnée jettoit mille feux bleuâtres, les momies fe confumoient 6c lançoient des tourbillons d'une fumée jioire 6c opaque; enfin les flammes gagnant les cornes de rhinocéros, il fe répandit une odeur fi infeéle que le CaUfe revint à lui en furfaut, 6c parcourut d'un œil égaré la Icène flamboyante,
L'huile enflammée découloit à grands flots, & les négrefl!es, qui ne ceflxîient d'en apporter, joignoient leurs hurlemens aux cris de Carathis. Les flammes devinrent fi violentes, & le poli de l'acier les réfléchifl^oit avec tant de vivacité, que le Calife ne pouvant plus en lupporter l'ardeur ni l'éclat, le réfugia fous l'étendard impérial.
Frappés de la lumière qui éclairoit toute la ville, les habitans de Samarah fe levèrent à la hâte, montèrent fur leurs toîts, virent la tour en feu, ôc defcendirent à moitié nuds fur la place. Leur amour pour leur Souverain fe réveilla encore dans ce moment, & croyant qu'il alloit être brûlé dans fa tour, ils ne fongèrent plus qu'à le fauver. Morakanabad fortit de fa retraite en efl^uyant fes larmes; il crioit au feu, comme les autres. Bababalouk, dont le nez étoit plus accoutumé aux odeurs magiques, fe doutoit que Carathis travailloit à les opérations, & confeilloit à tous de relier tranquilles. On le traita de vieux poltron & d'infigne traître, on fit avancer les chameaux 6c les dromadaires chargés d'eau; mais comment entrer dans la tour ?
Pendant qu'on s'obflinoit à en forcer les portes, un vent furieux s'éleva du nord-efl, & répandit au loin la flamme. D'abord, le peuple recula,
Conte Arabe. 4.^
enfuite il redoubla de zèle. Les odeurs infernales des cornes & des momies le répandant de cous côtés , empeftèrent Tair , & plufieurs perf onnes pre(que luffoquées , tombèrent à la renverle. Ceux qui étoient reftés debout, dilbient à leurs voillns: éloignez-vous, vous empoilonnez. Morakanabad , plus malade que les autres, faifoit pitié; par-tout on lé bouchoit le nez : mais rien n'arrêta ceux qui enfonçoient les portes. Cent quarante des plus robulles & des plus déterminés en vinrent à bout. Us gagnèrent Telcalier, & firent bien du chemin dans un quart-dheure.
Carathis, que les fignes de lés muets & de lés négrefles alarmoient, s'avance lur lelcalier, en delcend quelques marches, & entend plufieurs voix qui crient : voici de l'eau ! Comme elle n'étoit pas mal lelte pour l'on âge, elle regagna vite la plate-torme, & dit à Ion fils: un moment; lufpendez le lacrifice; nous allons avoir de quoi le rendre encore plus beau. Certaines bêtes s'imaginant, fans doute, que le feu étoit à la tour, ont eu la témérité d'en brilér les portes, julqu'à préfent inviolables, & viennent avec de l'eau. Il faut avouer qu'ils lont bien bons d'avoir oublié tous vos torts ; mais n'importe. Laiflbns-les monter, nous les facrifierons au Giaour; nos muets
ne manquent ni de force ni d'expérience : ils auront bientôt dépêché des gens fatigués. Soit, répondit le Calife, pourvu qu'on finilîe & que je dîne.
Ces malheureux ne tardèrent pas à paroître. Effbufflés d'avoir monté fi vite onze mille degrés, au défefpoir que leurs féaux étoient prefque vuides, ils ne fiirent pas plutôt arrivés que l'éclat des flammes & l'odeur des momies oflfufquèrent tous leurs fens à la fois : c'étoit dommage, car ils ne voyoient pas le fourire agréable avec lequel les muets & les négrelTes leur paiïbient la corde au col ; mais tout n'étoit pas perdu, car ces aimables personnes ne fe réjouifToient pas moins d'une telle fcène. Jamais on n'étrangla avec plus de facilité; chacun tomboit fans réfiftance 6c expiroit fans pouffer un cri; de forte que Vathek fe trouva bientôt environné des corps de fes plus fidèles fujets, qu'on jetta fur le bûcher. Carathis qui penfoit à tout, crut en avoir aifez; elle fit tendre les chaînes & fermer les portes d'acier qui fe trouvoient fur le paifage.
On avoir à peine exécuté ces ordres que la tour trembla; les cadavres difparurent, & les flammes de fombre cramoifi qu'elles étoient, devinrent d'un beau couleur de rofe. Une vapeur
Conte Arabe. 47
fuave fe fit délicieufement fentir ; les colonnes de marbre jettèrent des Ions harmonieux, & les cornes liquéfiées exhalèrent un parfiim raviflTant. Carathis, en extalé, jouifToit d'avance du l'uccès de les conjurations ; tandis que les muets & les négreiïes, à qui les bonnes odeurs donnoicnt la cohque, lé retirèrent dans leurs tanières en grommelant.
Dès qu'ils fiirent partis la fcène changea. Le bûcher, les cornes 6c les momies firent place à une table magnifiquement lérvie. On y voyoit au milieu d'une foule de mets exquis des flacons de vin, & des valés de Fagfouri où un lorbet excellent rcpoloit lur la neige ( 1 4). Le Calife fondit fur tout cela comme un vautour, & dévoroit un agneau aux pillaches ; mais Carathis, occupée de tous autres foins, tiroit d'une urne de filigrammc un parchemin (i ^) roulé dont on ne voyoit pas la fin, 6c que Ion fils navoit pas même apperçu. FiniflTez donc, glouton, lui dit-elle d'un ton impolant, 6c écoutez les promeflTes magnifiques qui vous font faites; alors elle lut tout haut ce qui fuit. « Vathek, mon bien-aimé, tu as iurpalTé .) mes efpérances; mes narines ont lavouré le '> fumet de tes momies, de tes excellentes cornes, o ôc iur-tout de ce fang mululman que tu as ré-
'y pandu fur le bûcher. Lorfque la lune fera dans )> fon plein, fors de ton palais, environné de » toutes les marques de ta puiffance; que les '> chœurs de tes mufïciens te précèdent au fon >} des clairons & au bruit des timbales. Fais-toi '> fuivre de l'élite de tes efclaves, de tes femmes » les plus chéries, de mille chameaux fomptueu- >i fement chargés, ôc prends la route d'Iflakhar » (i6). C'eft-là que je t'attends; là, ceint du » diadème de Gian Ben Gian (17), & nageant » dans toutes fortes de délices, les talilmans des » Suleïman ( 1 8), les tréfors des Sultans préada- 'i mites (19) te feront livrés ; mais malheur à toi '} fi dans ta route tu acceptes quelque afyle. o
Le Calife, nonobflant fon luxe ordinaire, n'avoit jamais fi bien dîné. Il le laiiïa aller à la joie que lui infpiroient de fi bonnes nouvelles, & but de nouveau. Carathis ne haïiïoit pas le vin , & faifoit railon à toutes les rafades qu'il portoit par ironie à la fanté(2o) de Mahomet. Cette perfide liqueur acheva de les remplir d'une confiance impie. Us blafphémoient; l'âne de Balaam, le chien des fept Dormans, & les autres animaux qui font dans le paradis du faint Prophète (21), devinrent le fujet de leurs fcandaleufes plaifanteries. En ce bel état, ils defcendirent gaîment les
onze
Conte Arabe. 49
onze mille degrés, fe moquant des faces inquiètes qu'ils voyoient fur la place, à travers les foupiraux de la tour, gagnèrent le fouterrein, & arrivèrent dans les appartemens royaux. Babahalouk s'y promcnoit d'un air tranquille en donnant fes ordres aux eunuques qui mouchoient les bougies & peignoient les beaux yeux des Circafficnnes (22). Il n'eut pas plutôt apperçu le Calife qu'il dit: Ah! je vois bien que vous n'êtes pas brûlés ; je m'en doutois. Que nous importe ce que tu as penlé, ou ce que tu penlés, s'écria Carathis! Vas, cours dire à Morakanabad que nous voulons lui parler, & fur-tout ne t'arrête pas pour faire tes infipidcs réflexions.
Le grand vifir arriva lans délai : Vathek & fa mère le reçurent avec beaucoup de gravité, lui dirent d'un ton plaintif que le feu du ibmmet de la tour étoit éteint ; mais que par malheur il en avoit coûté la vie aux braves gens qui étoient venus à leur fecours.
Encore des malheurs ! s'écria Morakanabad en gémiflant ; ah ! Commandeur des Fidèles ; notre faint Prophète ert; lans doute irrité contre nous 5 c'ell; à vous à l'appaifer. Nous l'appaiferons de refte, répondit le Calife, avec un fourire qui n'annonçoit rien de bon. Vous aurez afl^ez de
loifir pour vaquer à vos prières; ce pays m'abîme la fanté, je veux changer d'air; la montagne aux quatre fources m'ennuie^ il faut que je boive du ruiiïeau de Rocnabad (25), & me rafraîchiflfe dans les beaux vallons qu'il arrofe. En mon abfence vous gouvernerez mes états, d'après les confeils de ma mère (24), & aurez foin de lui fournir tout ce qu'elle defirera pour fes expériences; car vous favez bien que notre tour eft remplie de chofes précieufes pour les fciences.
La tour n'étoitguères du goûtdeMorakanabad; fa conflrudlion avoir épuifé des tréfors prodigieux, & il n'y avoir vu porter que des négreffes, des muets & de vilaines drogues. Il ne favoit non plus que penfer de Carathis, qui prenoit toutes les couleurs comme le caméléon. Sa maudite éloquence avoit fouvent mis le pauvre Mufulman aux abois ; mais fi elle ne valoir pas grand'chofe, fon fils étoit encore pire, 6c il fe réjouiiïbit d'en être délivré. Il alla donc calmer le peuple, & préparer tout pour le voyage de fon maître.
Vathek, dans l'efpoir de plaire davantage aux efprits du palais fouterrein, vouloir que fon voyage fût d'une magnificence inouie. Pour cet effet il confifqua à droite & à gauche les biens de fes fujets, pendant que fa digne mère vifitoit les
harems, & les dépouilloit de leurs pierreries. Toutes les couturières, toutes les brodeufes de Samarah & des autres grandes villes à cinquante lieues à la ronde, travailloient fans relâche aux palanquins, aux Ibphas, aux canapés & aux htières qui dévoient embellir le train du Monarque. On enleva toutes les belles toiles de Malulipatan, & on employa tant de moufTeline pour enjoHver Bababalouk & les autres eunuques noirs, qu'il n'en reftoit pas une aune dans tout Tlraque Babylonien.
Pendant que ces préparatifs fe faifoient, Carathis donnoit de petits foupers pour fe rendre agréable aux puifTances ténébreufes. Les dames les plus fameules par leur beauté y étoient invitées. Elle recherchoit fur-tout les plus blanches &les plus délicates. Rien n'étoit aufli élégant que ces foupers ; mais lorfque la gaîté devenoit générale, fes eunuques faifoient couler fous la table des vipères, & y vuidoient des pots remplis de fcorpions (2f ). On penfe bien que tout cela mordoit à merveille. Carathis faifoit femblant de ne pas s'en apercevoir, & perfonne n'ofoit bouger. Lorfqu'elle voyoit que les convives alloient expirer, elle s'amufoit à panfer quelques plaies avec une excellente thériaque de
Dij
fl V A T H E K ,
ia compofition; car cette bonne PrincefTe avoit en horreur l'oifiveté.
Vathek n'étoit pas auffi laborieux que fa mère. Il paiïbit fon tems à tirer parti des fens dans les palais qui leur étoient dédiés. On ne le voyoit plus ni au Divan, ni à la Mol'quée; & pendant qu'une moitié de Samarah fuivoit Ion exemple, l'autre gémiffoit des progrès de la corruption.
Sur ces entrefaites revint l'ambaflade qu'on avoit envoyée à la Mecque, dans des tems plus pieux. Elle étoit compofée des plus révérends Moullahs (26). Leur miflion étoit parfaitement remplie, & ils apportoient un de ces précieux balais, qui avoit nettoyé le facré Cahaba (27) : c'étoit un préfent vraiment digne du plus grand prince de la terre.
Le Calife fe trouvoit dans ce moment retenu en un lieu peu convenable pour recevoir des ambaiïadeurs. Il entendit la voix de Bababalouk qui crioit derrière les portières: voici l'excellent Edris Al Shafei ôc le féraphique Mouhateddin, qui apportent le balai de la Mecque, & qui avec des larmes de joie défirent ardemment de le préfenter à votre Majefté. Qu'on porte ce balai ici, dit Vathekj il peut y être de quelque utilité. Comment ? répondit Bababalouk, hors de lui
ConteArabe. ^3
(28). Obéis! reprit le Calife, car c'eil ma volonté luprême ; c'efl: ici, 6c nulle autre part que je veux recevoir ces bonnes gens qui te mettent en extafe.
L'eunuque s'en alla en murmurant, & dit au vénérable cortège de le luivrc. Une (ainte joie fe répandit parmi ces refpedables vieillards, & quoique fatigués de leur long voyage, ils fuivirent Bababalouk avec une agilité qui tenoit du miracle. Ils enfilèrent les augufles portiques, 5c trouvoient bien flatteur que le Calife ne les reçût pas, comme des gens ordinaires, dans la falle d'audience. Bientôt ils parvinrent dans l'intérieur du férail, où à travers de riches portières de Ibie, ils crurent apercevoir de grands beaux yeux bleus & noirs qui alloient & venoient comme des éclairs. Pénétrés de refpedt & d'étonnement, & pleins de leur miflîon célefte, ils s'avançoient en proceffion vers de petits corridors qui fembloient n'aboutir à rien, & les conduifoient à cette petite cellule, où le Calife les attendoit.
Le Commandeur des Fidèles feroit-il malade, difoit tout bas Edris Al Shafei à fon compagnon ? Il ed, fans doute, à fon oratoire, répondit Al Mouhateddin. Vathek, qui cntendoit ce dialogue, leur cria : que vous importe où je fuis ?
D iij
avancez toujours. Alors il fortit la main à travers la portière, & demanda le facré balai. Chacun fe profterna avec refpedl:, aufli bien que le corridor le permit, & même dans un affez beau demicercle. Le refpediable Edris Al Shafei tira le balai des linges brochés & parfumés qui en défendoient la vue aux yeux du vulgaire , fe détacha de fes confrères, & s'avança pompeufement vers le prétendu oratoire. De quelle furprife, de quelle horreur ne fut-il pas faifi ! Vathek, avec un rire moqueur, lui ôta le balai qu'il tenoit d'une main tremblante, & fixant quelques toiles d'araignée fufpendues au plancher azuré, il les balaya & n'en laiiTa pas une feule.
Les vieillards pétrifiés n'ofoient lever leur barbe de définis la terre. Ils voyoient tout; car Vathek avoit négligemment tiré le rideau qui les féparoit de lui. Leurs larmes mouilloient le marbre. Al Mouhateddin s'évanouit de dépit & de fatigue, pendant que le Calife, fe laiiïant aller à la renverfe, rioit & battoit des mains fans miféricorde. Mon cher noiraut, dit-il enfin à Bababalouk, vas régaler ces bonnes gens de mon vin de Shiraz (29). Puifqu'ils peuvent fe vanter de mieux connoître mon palais que perfonne, on ne fauroit leur faire trop d'honneur. En difant ces mots, il
ConteArabe. ^^
leur jetta le balai au nez , & s'en alla rire avec Carathis. Bababalouk fit fon poffible pour conibler les vieillards, mais deux des plus foibles en moururent fur le champ; les autres, ne voulant plus voir la lumière, fe firent porter dans leurs lits, d'où ils ne lortirent jamais.
La nuit fuivanre, Vathek <5c la mère montèrent au haut de la tour pour conlulter les aflres fur le voyage. Les conflellanons étant dans un afpecl des plus favorables, le Calife voulut jouir d'un Ipeclaclc aulTi flatteur, il loupa gaîment fur la plate-forme, encore noircie de l'affreux facrifice. Pendant le repas on entendit de grands éclats de rire qui rerenrifl^nient dans l'atmofphère, 6c il en tira le plus favorable augure.
Tout étoit en mouvement dans le palais. Les lumières ne s'étcignoient pas de toute la nuit ; le bruit des enclumes 5c des marteaux, la voix des femmes & de leurs gardiens qui chantoient en brodant; tout cela interrompoit le filence de la nature 6c plaifoit infiniment à Vathek, qui croyoit déjà monter en triomphe furie trône deSuleïman.
Le peuple n'étoit pas moins content que lui. Chacun mettoit la main à l'œuvre, pour hâter le moment qui devoit le délivrer de la tyrannie d'un maître fi bizarre.
D iv
Le jour qui précéda le départ de ce prince infenfé, Carathis crut devoir lui renouveller fes confeils. Elle ne cefifoit de répéter les décrets du parchemin myftérieux qu'elle avoit appris par cœur, & recommandoit fur-tout de n'entrer chez qui que ce fût pendant le voyage. Je fais bien^ lui difoit-eUe, que tu es friand de bons plats & de jeunes filles; mais contente-toi de tes anciens cuifinierSj qui font les meilleurs du monde, & fouviens-toi que dans ton férail ambulant, il y a pour le moins trois douzaines de jolis vifages auxquels Bababalouk n'a pas encore levé le voile. Si ma préfence n'étoit pas nécelTaire ici, je veillerois moi-même à ta conduite. J'aurois grande envie de voir ce palais fouterrein, rempli d'objets intéreffans pour les gens de notre efpèce ; il n'eft rien que j'aime autant que les cavernes ; mon goût pour les cadavres & les momies eft décidé, & je gage que tu trouveras la quinteffence de ce genre. Ne m'oublie donc pas, & dès le moment que tu feras en pofTeffion des talifmans qui doivent te donner le royaume des métaux parfaits , & t'ouvrir le centre de la terre, ne manque pas d'envoyer ici quelque génie de confiance pour me prendre avec mon cabinet. L'huile de ces ferpens que j'ai pinces jufqu'à la
C O N T E A R A B E. fy
mort, fera un fort joli préfent pour notre Giaour, qui doit aimer ces fortes de friandifes.
Lorfque Carathis eut fini ce beau difcours, le foleil fe coucha derrière la montagne aux quatre fources , & fit place à la lune. Cet aftre, alors dans fon plein, paroiffoit d'une beauté & d'une circonférence extraordinaire aux yeux des femmes, des eunuques & des pages qui brûloient de voyager. La ville retentiiïoit de cris de joie & de fanfares. On ne voyoit que plumes flottantes fur tous les pavillons , & qu'aigrettes brillant à la douce clarté de la lune. La grande place ne ref- (embloit pas mal à un parterre émaillé des plus belles tulipes de l'Orient.
Le Calife en habits de cérémonie, s'appuyant fur fon vifir & fur Bababalouk, defcendit la grande rampe de la tour. La multitude entière étoit profternée, & les chameaux magnifiquement chargés s'agenouilloient devant lui. Ce fpedacle étoit iuperbe, & le Calife lui-même s'arrêta pour l'admirer. Tout étoit dans un filence refpedueux : il fut pourtant un peu troublé par les cris des eunuques de l'arrière-garde (30). Ces vigilans lerviteurs avoient remarqué que quelques cages à dame (51) penchoient trop d'un côté : certains gaillards s'y étoient adroitement glifles 5 mais on
les en dénicha bien vî:e, avec de bonnes recommandations aux chirurgiens du férail.
D'aufîî petits évènemens n'interrompirent pas la majeflé de cette augufle icène. Vathek falua la lune d'un air d'intelligence; & les dodeurs delà loi furent icandalifés de cette idolâtrie, ainfi que les vifirs & les grands raiïemblés pour jouir des derniers regards de leur Souverain. Enfin^ les clairons & les trompettes donnèrent, du fommet de la tour, le fignal du départ. Quoique parfaitement d'accord, on ci-ut pourtant y remarquer quelque diiïbnnance; c'étoitCarathis quichantoit des hymnes au Giaour, & dont les négreiïes & les muets faifoient la baife-continue. Les bons Mufulmans croyant entendre le bourdonnement de ces inledes nodurnes qui font de mauvais préfage, fupplièrent Vathek d'avoir foin de fa perfonne facrée.
On arbore le grand étendard du Califat ; vingt mille lances brillent à fa luite; & le Calife, foulant majeftueufement aux pieds les tiffus d'or étendus fur fon paffage, monte en litière aux acclamations de fes fujets. Alors, la marche s'ouvrit dans le plus bel ordre, & avec un fi grand filence, qu'on entendoit chanter les cigales dans les builfons de la plaine de Catoul. On fit fix
ConteArabe. ^9
bonnes lieues avant l'aurore, & letoile du matin étinceloit encore dans le firmament, quand ce nombreux cortège arriva au bord du Tygre, où l'on dreffa les rentes pour le repofer le refte de la journée.
Trois jours s'écoulèrent de la même manière. Le quatrième, le ciel en courroux éclata de mille feux : la foudre faifoit un fracas épouvantable, & les Circaflîcnnes Tremblantes embrafToient leurs vilains garJicns. Le Calife commcnçoit à regretter les palais des lens ; il avoit grande envie de fe réfugier dans le gros bourg de Ghulchiiïar, dont le Gouverneur étoit venu lui offrir des rafraîchiffemens. Mais ayant regardé fes labletres, il le laifTa intrépidement mouiller jufqu'aux os, malgré les indances de fes favorires. Son enrreprife lui tenoit trop à cœur, & fes grandes efpérances Ibutenoient fon courage. Bientôt le cortège s'égara ; on fit venir les géographes pour lavoir où l'on étoit; mais leurs cartes trempées étoient dans un état auffi piteux que leurs perfonnes ; d'adleurs, on n'avoir point fait de long voyage depuis Haroun Al-Rachid: on ne favoit donc plus de quel côté fe diriger. Vathek, qui avoit de grandes connoiffances de la fituation des corps célefles, ne favoit où il en étoit fur la terre.
Il grondoit plus fort encore que le tonnerre, & lâchoit quelquefois le mot de potence, qui ne flantoit pas bien agréablement les oreilles littéraires. Enfin, ne voulant plus fuivre que fes idées, il ordonna de traverfer des rochers efcarpés, & de prendre un chemin qu'il croyoit devoir le conduire en quatre jours à Rocnabad : on eut beau faire des remontrances, fon parti étoit pris.
Les femmes & les eunuques, qui n'avoient jamais rien vu de pareil, fi-émiiïbient à rafpecfl des gorges des montagnes, & faifoient des cris pitoyables en voyant les horribles précipices qui bordoient le fentier rapide où l'on étoit. La nuit tomba avant que le cortège eût atteint le fommet du plus haut rocher. Alors, un vent impétueux mit en pièces les rideaux des palanquins & des cages, 6c laifTa les pauvres dames expofées à toutes les fureurs de l'orage. L'obfcurité du ciel augmentoit la terreur de cette nuit défaftreufej aulTi n'étoitce que miaulement des pages & pleurs des demoifeUes.
Pour lurcroît de malheur, on entendit des rugiiïemens effroyables, & bientôt on aperçut dans répaiffeur des forêts des yeux flamboyans, qui ne pouvoient être que ceux de diables ou de
ConteArabe. 6i
tigres. Les pionniers qui préparoient le chemin du mieux qu'ils pouvoient, & une partie de lavantgarde, furent dévorés avant que de pouvoir fe rcconnoître. La confufion étoit extrême ; les loups, les tigres & les autres animaux carnaflîers, invités par leurs compagnons , accouroient de toutes parts. On entendoit par-tout croquer des os, ôc dans l'air, un épouvantable battement d'ailes ; car les vautours commençoient à fe mettre de la partie.
L'effroi parvint enfin au grand corps de troupes qui entouroit le Monarque & fon lérail, & qui étoit à deux lieues de diftance. Vathek, choyé par fes eunuques, ne s'étoit encore aperçu de rien; il étoit mollement couché fur des coufîîns de ibie dans fon ample litière; & pendant que deux petits pages, plus blancs que l'émail de Franguiftan, lui chaiïoient les mouches, il dormoit d'un profond fommeil, & voyoit briller les tréfors de Suleïman dans fes rêves. Les clameurs de fes femmes le réveillèrent en furfaut, & au lieu du Giaour avec fa clef d'or, il vit Bababalouk tout tranfi & concerné: Sire, s'écria ce fidèle ferviteur du plus puilTant des Monarques, le malheur eft à fon comble; les bêtes féroces, qui ne vous refpederoient pas plus qu'un âne
mor:, font tombées fur vos chameaux. Trente des plus richement chargés ont été dévorés avec leurs condudleurs: vos boulansfers, vos cuifiniers, & ceux qui portoient vos provifîons de bouche ont éprouvé le même fort, & fi notre faint Prophète ne nous protège pas, nous ne mangerons plus de notre vie. A ce mot de manger, le Cal'fe perdit toute contenance; il hurla & fe donna de grands coups. Bababalouk voyant que fon maÎLre avoit tout-à-fait perdu la tê:e, fe boucha les oreilles pour s'éviter au moins le tintamarre du férail. Et comme les ténèbres augmentoient, & que la rumeur devenoit toujours plus grande, il prit un parri héroïque. Allons, mefdames & mes confrères, cria-t-il de toutes fes forces, mettons la main à Tœuvre, battons le briquet au plus vite ! 11 ne fera pas dit que le Commandeur des vrais Croyans ferve de pâture à des animaux infidèles.
Quoiqu'il n'y eût pas mal de capricieufes & de revêches parmi ces belles, toutes furent foumifes dans cette occafion. En un clin-d'œil, on vit paroîcre des feux dans toutes les cages. Dix mille flambeaux (32) furent allumés fur le champ, tout le monde s'arme de gros cierges, & le Calife luimême en fait autant. Des étoupes trempées dans
ConteArabe. 63
l'huile & allumées au bout de longues perches, jettoient tant d'éclat que les rochers paroiflbient éclairés comme en plein jour. L'air étoit rempli de tourbillons d'étincelles, & le vent les chaflant par-tout, le feu prit à la fougère & aux broullailles. Dans peu, l'incendie fit des progrès rapides; on vit ramper de toutes parts des lerpens au défefpoir & qui abandonnoient leur demeure avec des (ifflemens effroyables. Les chevaux, le nez au vent, hennilToient, battoient du pied, & ruoient fans quartier.
Une des forêts de cèdre qu'on côtoyoit alors s'embrafa, & les branches qui pendoient fur le chemin communiquèrent les flammes aux fines moufl"ehnes 6c aux belles toiles qui couvroient les cages des dames, & elles furent obhgées d'en fortir, au hafard de fe rompre le col. Vathek, vomiiTant mille blalphèmes, fut forcé tout comme les autres de mettre les pieds facrés à terre.
Jamais rien de pareil n'étoit arrivé : les dames qui ne favoient pas fe tirer d'affaire, tomboient dans la fange, pleines de dépit, de honte & de rage. Moi, marcher! difoit l'une; moi, mouiller mes pieds! difoit l'autre; moi, falir mes robes! s'écrioit une troifième : exécrable Bababalouk ! difoient-elles toutes à la fois, ordure d'enfer!
Qu'avois-tu befoin de flambeaux ? Plutôt que les tigres nous euffent dévorées, que d'être vues dans rétat où nous fommes ! Nous voilà perdues pour jamais. Il n'y aura pas de porte-faix dans l'armée , ni de décrotteur de chameaux qui ne puifle fe vanter d'avoir vu une partie de notre corps, &, qui pis efl, nos vifages (33). En diiant ces mots, les plus modefles fe jettèrent la face dans les ornières. Celles qui avoient un peu plus de courage en voulurent à Bababalouk ; mais lui, qui les connoiiToit ôc qui étoit fin, s'enfuit à toutes jambes avec les confrères, en iecouant leurs torches & battant des tymbales.
L'incendie répandit une lumière aufll vive que le foleil au plus beau jour de la canicule, & il faifoit chaud à proportion. Oh comble d'horreur ! On voyoit le Calife embourbé comme un fimple mortel! Ses fens commencèrent à s'engourdir; il ne pouvoit plus avancer. Une de fes femmes Ethiopiennes (car il en avoit une grande variété) eut pitié de lui, le prit à braife-corps , le chargea fur fes épaules, & voyant que le feu gagnoit de tous côtés, elle partit comme un trait, malgré le poids de fon fardeau. Les autres dames, auxquelles le danger avoit rendu l'ufage de leurs jambes, la fuivirent de toutes leurs forces ^ les
gardes
ConteArabe. 6f
gardes Te mirent à galoper après, &les palefreniers fail'oient courir les chameaux en fe culbutant les uns iur les autres.
On arriva enfin au lieu où les bêtes féroces avoient commencé le carnage; mais elles avoicnt trop d'elprit pour ne s'être pas retirées au bruit d'un fi horrible vacarme, ayant, du rcfle, loupé à merveille. Bababalouk le laifit pourtant de deux ou trois des plus grafTes, & qui s'étoient tant remplies qu'elles ne pouvoicnt plus bouger : il le mit à les écorcher proprement ; & comme on étoit déjà aiïez éloigné de l'embraf ement pour que la chaleur n'en fût que médiocre & agréable, on fe détermina à s'arrêter dans l'endroit où l'on étoit. On ramalTa les lambeaux des toiles peintes ; on enterra les débris du repas des loups & des tigres; on le vengea fur quelques douzaines de vautours qui en avoient leur faoul; & après avoir fait le dénombrement des chameaux qui préparoient tranquillement du fel ammoniac, on encagea tant bien que mal les dames, & on dreffa la tente impériale fur le terrein le moins raboteux.
Vathek s'étendit fur les matelas de duvet, & commençoit à ié refaire des fecouflTes de l'Ethiopienne ; c'étoit une rude monture ! Le repos ra-
mena fon appétit accoutumé ; il demanda à manger : maiSj hélas ! ces pains délicats qu'on cuifoit dans des fours d'argent (34) pour fa bouche royale, ces gâteaux friands, ces confitures ambrées, ces flacons de vin dç Shiraz, ces porcelaines remplies de neige (^f), ces excellens raifins qui croiflent fur les bords du Tygre; tout avoit difparu ! Bababalouk n'avoit à offrir qu'un gros loup rôti , des vautours à la daube , des herbes amères, des champignons vénéneux, des chardons & des racines de mandragore qui ulcéroient la gorge & mettoient la langue en pièces. Pour toutes liqueurs, il ne poffedoit que quelques phioles de méchante eau-de-vie, que les marmitons avoient cachées dans leurs pabouches. On conçoit qu'un repas auifi déteftable dut mettre Vathek au défefpoir; il fe bouchoit le nez & mâchoit avec des grimaces affreufes. Cependant, il ne mangea pas mal, & s'endormit pour mieux digérer.
Pendant ce tems tous les nuages avoient difparu de deflfus l'horifon. Le foleU étoit ardent, & fes rayons, réfléchis par les rochers, rôtiffoient le Calife, malgré les rideaux qui l'enveloppoient. Un efl^aim de moucherons puans & couleur d'abfynthe, le piquoient jufqu'au fang.
Conte Arabe. 67
N'en pouvant plus, il le réveille en furfaut, & hors de lui; il ne iavoic que devenir, & le débattoit de toutes fes forces, tandis que Bababalouk continuoit de ronfler, couvert de ces vilains infecfles qui lui courtiloient le nez. Les petits pages avoient jette leurs éventails par terre. Us étoient à moitié morts, & employoient leurs voix expirantes à faire des reproches amers au Cahfe, qui, pour la première fois de fa vie, entendit la vérité.
Alors, il renouvella fes imprécations contre le Giaour, & commença même à dire quelques douceurs à Mahomet. Où fuis-je? s'écrioit-il : quels font ces affreux rochers! ces vallées de ténèbres ! fommes-nous arrivés à l'épouvantable Caf (^6)! la Simorgue (37) va-t-elle venir me crever les yeux pour venger mon expédition impie! En parlant ainfi, il mit la tête à une ouverture du pavillon; mais hélas! quels objets fe préientèrent à fa vue ! D'un coté, une plaine de fable noir dont on ne voyoit point l'extrémité; de l'autre, des rochers perpendiculaires tout couverts de ces abominables chardons qui lui faifoient encore cuire la langue. 11 crut pourtant découvrir parmi les ronces & les épines, quelques fleurs gigantefques ; il fe trompoit : ce n'é-
Eij
toit que des morceaux de toiles peintes (38), & des lambeaux de fon magnifique cortège. Comme il y avoit plufieurs crevaffes dans le roc, Vathek prêta l'oreille, dans l'efpoir d'y entendre le bruit de quelque torrent; mais il n'entendit que le fourd murmure de gens, qui, en maudifTant leur voyage, demandoient de l'eau. Il y en avoit même qui crioient auprès de lui: pourquoi avons-nous été conduits ici ? Notre Calife a-t-il quelqu'autre tour à bâtir? Ou eft-ce que les Afi-ites (3g) impitoyables que Carathis aime tant, font ici leur demeure ?
A ce nom de Carathis, Vathek fe reiïbuvint de certaines tablettes qu'elle lui avoit données, en lui confeillant d'y avoir recours dans les cas défefpérés. Pendant qu'il les feuilletoit, il entendit un cri de joie & des battemens de mains ; les rideaux du pavillon s'ouvrirent, & il vit Bababalouk fuivi d'une troupe de fes favorites. Us lui amenoient deux nains d'une coudée de haut, portant une grande corbeille remplie de melons, d'oranges & de grenades, êc qui chantoient d'une voix argentine les paroles fuivantes : « Nous » habitons fur la cime de ces rochers, une cabane » tilTue de cannes & de joncs; les aigles nous >i envient notre léjour; une petite fource nous y
ConteArabe. 69
>y fournit de quoi faire TAbdefle (40), & jamais >i un jour ne fe paffe fans que nous récitions les 5} prières prefcrires par notre faint Prophète. ■i Nous vous chériflons , ô Commandeur des >i Fidèles ! Notre maître, le bon Emir Fakreddin >i vous chérit auffi ; il révère en vous le Vicaire >i de Mahomet. Tout petits que nous fommes, il >y a de la confiance en nous ; il fait que nos cœurs >i font aufli bons que nos corps font méprifables ; >i & il nous a placés ici pour fecourir ceux qui » s'égarent dans ces triftes montagnes. Nous ') étions, la nuit dernière, occupés dans notre jj petite cellule de la ledure du faint Coran, 3j lorlque les vents impétueux ont éteint tout-à- >y coup nos lumières, & fait trembler notre habi- » tation. Deux heures fe font écoulées dans les >i plus profondes ténèbres; alors, nous enten- >i dîmes au loin des fons que nous avons pris pour >y ceux des clochettes d'un Cafila (41) qui tra- » verfoit les rocs. Bientôt des cris, des rugilTe- 5j mens ôc le fon des tymbales ont frappé nos » oreilles. Glacés d'effroi, nous avons penfé que 3} le Deggial (42) avec fes anges exterminateurs, >i venoit répandre fes fléaux fur la terre. Au miij lieu de ces réflexions, des flammes couleur de » fang le Ibnt élevées fur l'horifon, & quelques
E iij
momens après, nous fûmes tout couverts d'étincelles. Hors de nous-mêmes par ce fpedacle effrayant, nous nous fommes agenouillés, nous avons ouvert le livre diélé par les bienheureufes Intelligences, & à la clarté des feux qui nous entouroient , nous avons lu le verfet qui dit : On ne doit meure fa confiance qu'en la miférîcorde du Ciel; il n'y a de rejfource que dans le faim Trophète; la montagne de Caf elle-même peut vemhler, la puijfance d'cAllah ejl feule inébranlable. Après avoir prononcé ces paroles , un calme célefte s'eft emparé de nos âmes 5 il s'efl: fait un profond filence, & nos oreilles ont diftincflement ouï dans l'air une voix qui diloit : Serviteurs de mon Serviteur fidèle, mettez vos fandales, & defcendez dans l'heureufe vallée qu'habite Fakreddin ; dites-lui qu'une occafion illuftre fe préfente pour fatisfaire la foif de fon cœur hofpitalier: c'eft le Commandeur des vrais Croyans qui erre lui-même dans ces montagnes 5 il faut le fecourir. Joyeufement, nous avons obéi à l'angélique miflîon; & notre maître plein d'un zèle pieux, a cueilli de fes propres mains ces melons, ces oranges, ces grenades 5 il nous fuit avec cent dromadaires chargés des eaux les plus limpides de fes fontaines j
>i il vient haiicr la frange de votre robe facrée, )j & vous fupplier d'entrer dans Ton humble de- » meure, qui eft cnchâiïee dans ces délerts arides M comme une émeraude dans le plomb >y. Les nains, après avoir parlé ainfi, reftèrent debout les mains croilées lur Teftomac, & dans un profond filence.
Pendant cette belle harangue, Vathek setoit faifi de la corbeille, &long-tems avant qu'elle fût finie, les fruits s'étoient fondus dans fa bouche. A meiure qu'il les mangeoit, il devenoit pieux, récitoit fes prières, & demandoit en même tems l'Alcoran ôc du lucre.
Il étoit dans ces difpofitions, quand les tablettes, qu'il avoit pofées à l'apparition des nains, lui donnèrent dans la vue; il les reprit: mais il penfa tomber de fon haut, en y voyant en grands caractères rouges, tracés par la main de Carathis, ces paroles qui étoient d'un à - propos à faire trembler : « Garde-toi bien des vieux dodeurs & de >y leurs petits mejfagers qui n'ont qu'une coudée ; » méfie-toi de leurs fupercheries pieu/es; au lieu de >:> manger leurs melons, il faut les mettre eux-mêmes » à la broche. Si tu es ajfeifoible pour entrer che^ >i eux, la porte du palais Jouter rein fe fermera, & >i fon mouvement te mettra en lambeaux. On cra-
E iv
jj cher a fur ton corps, & les chauve-fouris feront leur >i nid de ton ventre 'K
Que fignifie ce galimathias épouvantable? s'écria le Calife: faut-il que j'expire de foif dans ces déferts de fable, pendant que je puis me rafraîchir dans l'heureufe vallée des melons ôc des concombres? Que maudit foit le Giaour avec fon portail d'ébène ! Il m'a fait aflez morfondre ; d'ailleurs, qui me donnera des loix? Je ne dois entrer chez perfonne, dit-on; eh! puis-je entrer dans quelque lieu qui ne m'appartienne? Bababalouk, qui ne perdoit pas une parole de ce foliloque, y applaudilToit de tout fon cœur, & toutes les dames furent de fon avis ; ce qui jufqu'alors n'étoit pas arrivé.
On fêta les nains, on les carelfa, on les mit bien proprement fur de petits carreaux de fatin, on admira la fymmétrie de leurs petits corps, on vouloit tout voir, on leur préfenta des breloques & du bonbon ; mais ils refusèrent tout avec une gravité admirable. Us grimpèrent fur l'eftrade du Calife, & fe plaçant fur fes épaules, ils lui bourdonnèrent des prières dans les deux oreilles. Leurs petites langues alloient comme les feuilles du tremble, & la patience de Vathek touchoit à fa fin, quand les acclamations des troupes an-
Conte Arabe. 75
noncèrent l'arrivée deFakreddin, avec cent barbons, autant d'Alcorans, & autant de dromadaires. On ie mit vite aux ablutions 6c à réciter le Bilinillah (43). Vathek fe débarraiïa de fes importuns moniteurs, & en fit de même; car il avoit les mains brûlantes.
Le bon Emir, qui étoit religieux à toute outrance, & grand complimenteur, fit une harangue cinq fois plus longue, & cinq fois moins intéreffante, que celle de fes petits précurleurs. Le Calife n'y pouvant plus tenir, s'écria : pour l'amour de Mahomet ! finiiïbns, mon cher Fakreddin, & allons dans votre verte vallée, manger les beaux fruits dont le ciel vous a fait préfent. Sur ce mot dallons, on fe mit en marche ; les vieillards alloient un peu lentement; mais Vathek, fousmain, avoit ordonné aux petits pages d'éperonner les dromadaires. Les cabrioles que ces animaux faifoicnt, & l'embarras de leurs cavaliers o(flogénaires, étoient fi plaifans, qu'on n'entendoit qu'éclats de rire dans toutes les cages.
On defcendit pourtant heureufement dans la vallée par de grands efcaliers que l'Emir avoit fait pratiquer dans le roc ; 6c déjà on commençoit à entendre le murmure des ruiffeaux ôc le frémiflement des feuilles. Le cortège enfila bientôt
un fentier bordé d arbuftes fleuris, qui aboutiiibic à un grand bois de palmier, dont les branches ombrageoient un vafte bâtiment de pierre de taille. Cet édifice étoit couronné de neuf dômes, & orné d'autant de portails de bronze, fur lefquels les mots fuivans étoient gravés en émail. C'ejl ici Vafyle des péleiim, le refuge des voyageurs & le dépôt des Jecrets de tous les pays du monde.
Neuf pages, beaux comme le jour, & décemment vêtus de longues robes de lin d'Egypte, fe tenoient à chaque porte. Us reçurent la procelïïon d'un air ouvert & carefTant. Quatre des plus aimables placèrent le Calife fur un tedhravan (44) magnifique; quatre autres un peu moins gracieux fe chargèrent de Bababalouk, qui treffailloit de joie en voyant l'heureux gîte qu'il devoit avoir: le refte du train fut foigné par les autres pages.
Quand tout ce qui étoit mâle eut difparu, la porte d'une grande enceinte qu'on voyoit à droite, tourna fur fes gonds harmonieux, & il en fortit une jeune perfonne d'une taille légère, & dont la chevelure d'un blond cendré flottoit au gré des zéphirs du crépufcule. Une troupe de jeunes filles, femblables aux pléiades, la fuivoit fur la pointe des pieds. Elles accoururent toutes aux pavillons où étoient les fultanes, & la jeune dame
GonteArabe. 7f
s'inclinant avec grâce leur die : mes charmantes princeiïes, on vous attend; nous avons dreflTé les lits de repos, & jonché vos appartemens de jalmin : nul infeéle n'écartera le lommeil de vos paupières, nous les chaflerons avec un million de plumes. Venez donc, aimables dames, rafraîchir vos pieds délicats, & vos membres d'ivoire dans des bains d'eau de rôle (45") ; &à la douce lueur des lampes parfumées, nos fervantes vous feront des contes. Les fultanes acceptèrent avec grand plaifir ces offres obhgeantes , & fuivirent la jeune dame dans le harem de l'Emir ; mais il faut les quitter un moment pour retourner au Calife.
Ce prince avoir été conduit fous un grand dôme, éclairé de mille lampes de cryftal de roche. Autant de valés de la même matière, remplis d'un forbet délicieux, étinceloient fur une grande table où fe trou voit une profufîon de mets délicats. Il y avoit entr'autres du riz au lait d'amandes, des potages au lafran, & de l'agneau à la crème, que le Calife aimoit beaucoup. Il en mangea avec excès, témoigna bien de l'amitié à l'Emir dans la gaîté de fon cœur, & fit danfer les nains malgré eux; car ces petits dévots n'ofoient défobéir au Commandeur des Fidèles. Enfin
il s'étendit fur le Ibpha, & dormit plus tranquillement qu'il n'avoir fait de fa vie.
Il régnoit fous ce dôme un filence paifible que rien n'interrompoit que le bruit des mâchoires de Bababalouk, qui fe refaifoit du trifte jeûne auquel il avoit été forcé dans les montagnes. Comme il étoit de trop bonne humeur pour dormir , & qu'il n'aimoit pas à être défœuvré, il voulut aller tout de fuite au harem pour foigner fes dames, voir fi elles s'étoient frottées à propos de baume de la Mecque, fi leurs fourcils & toutes les autres chofes étoient en ordre chez elles j en un mot, pour leur rendre tous les menus fervices dont elles avoient befoin.
Il chercha long-rems, mais fans fuccès, la porte qui conduifoir au harem. De peur d'éveiller le Calife, il n'ofoit crier, & perfonne ne bougeoit dans le palais. Il commençoit à défefpérer de venir à bout de fon deiïein, lorfqu'U entendit un petirchuchotement;c'éroient les nains qui étoient retournés à leur ancienne occupation, & qui, pour la neuf cent-neuvième fois de leur vie, relifoient l'Alcoran. Us invitèrent très-poliment Bababalouk à les entendre; mais il avoit bien d'autres chofes à faire. Les nains, quoiqu'un peu fcandaliiés, lui indiquèrent le chemin des appar-
Conte Arabe. 77
cemcns qu'il cherchoit. 11 falloir, pour y arriver, pafler par cent corridors fort obfcurs. Il les enfila en tâtonnant , & à la fin au bout d'une longue allée, il commença à entendre l'agréable caquet des femmes, & fon cœur en fut tout réjoui. Ah ! ah! vous n'êtes pas encore endormies, s'écria-til, en faifant de grandes enjambées 5 ne croyez pas que j'aie abdiqué ma charge; je m'étois feulement arrêté pour manger les relies de notre maître. Deux eunuques noirs, entendant parler fi haut, fe détachèrent des autres à la hâte, le fabre à la main; mais bientôt on répéta de tous cotés: ce n'eft queBababalouk, ce n'eft que Bababalouk. En effet, ce vigilant gardien s'avança vers une portière de ibie incarnat, à travers de laquelle luifoit une clarté agréable, qui lui fit diflinguer un grand bain de porphyre foncé, 6c d'une forme ovale. D'amples rideaux tombant en grands replis, entouroient ce bain; ils étoient à demi-ouverts, & laiffoient entrevoir des groupes de jeunes eiclaves, parmi lefquellcs Bababalouk reconnut fes anciennes pupilles étendant mollement les bras, comme pour embrafîer l'eau parfumée, & fe refaire de leurs fatigues. Les regards langoureux & tendres, les mots à l'oreille, les fourircs enchanteurs qui accompagnoient les petites con-
fidences, la douce odeur des rofes, tout infpiroit une volupté, contre laquelle Bababalouk luimême avoit de la peine à fe défendre.
Il garda pourtant un grand lérieux, & commanda d'un ton magiftral de faire fortir ces belles de l'eau, & de les peigner d'importance. Tandis qu'il donnoit ces ordres, la jeune Nouronihar, fille de l'Emir, gentille comme une gazelle, & pleine d'efpiéglerie, fit figne à une de fes efclaves de defcendre tout doucement la grande efcarpolette qui étoit attachée au plancher avec des cordons de foie. Pendant qu'on faifoit cette manœuvre, elle parla des doigts aux femmes qui étoient dans le bain, & qui bien fâchées d'être obligées de fortir de ce féjour de moUefife, emmêlèrent leurs cheveux pour donner de l'occupation à Bababalouk, & lui failbient mille autres niches.
Quand Nouronihar le vit prêt à perdre patience, elle s'approcha de lui avec un refped affedé, 5c lui dit : (' Seigneur, il n'efl pas décent que le » chef des eunuques du Calife, notre Souverain, >y fe tienne ainfi deboutj daignez repofer votre >i gentille perfonne fur ce fopha, qui fe rompra jj de dépit s'il n'a pas l'honneur de vous rece- >i voir o. Charmé de ces accens flatteurs. Baba-
Conte Arabe. 79
balouk répondit galamment: c Délices de mes " prunelles, j'accepte la propofition qui découle 'i de vos lèvres lucrées; &, à dire vrai, mes jj fens font affoiblis par ladmiration que m'a caufé 'i la fplendeur rayonnante de vos charmes o. Repofez-vous donc, reprit la belle, en le plaçant fur le prétendu fopha. Tout-à-coup, la machine partit comme un éclair. Toutes les femmes voyant alors de quoi il s'agiffoit, fordrent nues du bain, 6c fe iTÙrcnt follement à donner le branle à l'efcarpolette. Dans peu elle parcourut tout Tefpace d'un dôme fort élevé, 6c failoit perdre la refpiration à l'infortuné Bababalouk. Quelquefois il rafoit l'eau, 6c quelquefois il alloit donner du nez contre les vitres; en vain, il rempliffoit l'air de fes cris avec une voix qui relTembloit au fon d'un pot cafTé, les éclats de rire ne permettoient pas de les entendre.
Nouronihar, ivre de jeunefle 6c de gaieté, étoit bien accoutumée aux eunuques des harems ordinaires; mais elle n'en avoit jamais vu d'auffi dégoûtant ni d'auffi royal: aufll fe divertiflbitelle plus que toutes les autres. Enfin, elle le mit à parodier des vers Perfans, 6c chanta : « Douce 'i 6c blanche colombe qui vole dans les airs, » donne quelque oeillade à ta fidèle compagne.
>•> Gazouillant roffignol, je fuis ta rofe (46); » chante-moi donc quelques couplets agréables ■>■>.
Les fultanes & les efclaves, animées par ces plaifanterieSj firent tant jouer l'efcarpolette que la corde fe caiTa, & que le pauvre Bababalouk tomba comme une tortue au milieu du bain. Il le fit un cri général; douze petites portes qu'on n'apercevoit pas s'ouvrirent^ & l'on s'échappa bien vite après lui avoir jette tous les linges fiir la tête, & avoir éteint les lumières.
Le déplorable animal dans l'eau jufqu'au col ôc dans robfcurité, ne pouvoit le débarraiïer du fatras qu'on lui avoit jette, 6c entendoit, à fa grande douleur, des éclats de rire de tous côtés. C'étoit en vain qu'il fe débattoit pour fortir du bain; le bord tout imbibé de l'huile qui avoit coulé des lampes caffées, le faifoit gliffer & retomber avec un bruit fourd qui réfonnoit dans le dôme. A chaque chute, les maudits éclats de rire redoubloient. Croyant ce lieu habité par des démons plutôt que par des femmes, il prit le parti de ne plus tâtonner, & de refter triftement dans le bain. Son humeur s'exhala en foliloques remplis d'imprécations, dont fes malicieufes voifines, nonchalamment couchées enfemble, neperdoient pas un mot. Le matin le furprit dans ce bel état;
on
Conte Arabe. Si
on le tira enfin de deflbus le monceau de linge à demi étouffé, & trempé jufqu'aux os. Le Calife l'avoir fait chercher par-tout, & il fe prélenta devant (on maître en boitant & en claquant des dents. Vathek s écria en le voyant dans cet état : Qu'as-tu donc ? Qui eft-ce qui t'a mis à la marinade? Et vous-même, qui vous a fait entrer dans ce maudit gîte, demanda Bababalouk à f on tour ? Eft-ce qu'un Monarque, tel que vous, doit venir le fourrer avec fon harem, chez un barbon d'Emir qui ne fait pas vivre ? Les gracieules demoilélles qu'il tient ici! Imaginez-vous qu'elles m'ont trempé comme une croûte de pain, & m'ont fait danfer toute la nuit fur leur maudite elcarpolette comme un laltimbanque. Voilà un bel exemple pour vos fultanes, à qui j'avois infpiré tant de bienféance !
Vathek, ne comprenant rien à ce dil'cours, fe fit expliquer toute Thidoire. Mais au lieu de plaindre le pauvre hère, il fe mit à rire de toute la force, de la figure qu'il devoit faire fur l'elcarpolette. Bababalouk en fut outré, & peu s'en fallût qu'il ne perdît tout relpeél. Riez, riez, Seigneur, difoit-il 5 je voudrois que cette Nouronihar vous jouât aulTi quelque tour; elle efl: alTez méchante pour ne pas vous épargner vous-
même. Ces mors ne firent pas d'abord une grande impreffion fur le Calife; mais il s'en relTouvint dans la fuite.
Au milieu de cette converfation arriva Fakreddin, pour inviter Vathek à des prières fblemnelles, & aux ablutions qui fe faifoient dans une vafte prairie, arrolee par une infinité de ruiiïeaux. Le Calife trouva l'eau fraîche, mais les prières ennuyeufes à la mort. Il fe divertifloit pourtant de la multitude de calenders , de fantons & de derviches, qui alloient & venoient dans la prairie. Les bramanes, les faquirs & autres cagots venus des grandes Indes , & qui en voyageant s'étoient arrêtés chez l'Emir, l'amuloient lur-tout beaucoup. Us avoient tous quelque momerie favorite: les uns traînoient une grande chaîne -, les autres un ourang-outang; d'autres étoient armés de difciplines; tous réuffiiïbient à merveille dans leurs différens exercices. On en voyoit qui grimpoient fur les arbres, tenoient un pied en l'air, fe balançoient fur un petit feu, & fe donnoient des nazardes fans pitié. Il y en avoit auffi qui chériiïbient la vermine, <5c celle-ci ne répondoit pas mal à leurs carefTes. Ces cagots ambulans foulevoient le cœur des derviches, des calenders & des fantons. On les avoit ralTemblés, dans Tel-
ConteArabe. 8^
poir que la préfence du Calife les guériroit de leur folie, & les convertiroit à la foi mufulmane : mais hélas ! on fe trompa beaucoup. Au lieu de les prêcher, Vathek les traira comme des bouffons, leur dit de faire fes complimens à Vilnou & à Ixhora (47), & fe prit de fantaifie pour un gros vieillard de lifle de Sercndib, qui étoit le plus ridicule de tous. Ah çà, lui dit-il, pour Tamour de tes Dieux , fais quelque gambade qui m'amufe. Le vieillard ofTenfé fe mit à pleurer ; & comme il étoit un vilain pleureur, Vathek lui tourna le dos. Bababalouk, qui fuivoit le Calife avec un paralol, lui dit alors: que votre Majellé prenne garde à cette canaille. Quelle diable d'idée de la raffembler ici ! Faut-il qu'un grand Monarque (oit régalé d'un tel IpetTlacle, avec des intermèdes de talapoins plus galeux que des chiens ? Si j'étois vous, j'ordonnerois un grand feu, & je purgerois la terre de l'Emir, de l'on harem & de toute la ménagerie. Tais-toi, répondit "Vathek. Tout ceci m'amule infiniment, & je ne quitterai pas la prairie que je n'aie vilité tous les animaux qui l'habitent.
A mefure que leCaUfe ailoit en avant, on lui prélentoit toutes lortes d'objets pitoyables (48); des aveugles, des demi-aveugles, des meflîeurs
fans nez, des dames fans oreilles, & le tout pour relever la grande charité de Fakreddin qui, avec fes barbons, diftribuoit à la ronde les cataplaimes & les emplâtres. A midi, il fe fit une fuperbe entrée d'eftropiés, & bientôt on vit dans la plaine les plus jolies fociétés d'infirmes. Les aveugles, en tâtonnant, alloient avec les aveugles; les boiteux clochoient enfemble , & les manchots gefliculoient du leul bras qui leur reftoit. Aux bords d'une grande chute d'eau le trouvoient les fourds; ceux de Pégu avoient les oreilles les plus belles & les plus larges, & jouilToient de l'agrément d'entendre encore moins que les autres. Ce lieu étoit auffi le rendez-vous des fuperfluités en tout genre, comme des goitres, des boflTes, & même des cornes, dont plufieurs avoient un poli admirable.
L'Emir voulut rendre la fête folemnelle, & faire tous les honneurs poffibles k fon illuflre convive; en conféquence, il fit étendre fur le gazon une multitude de peaux & de nappes. On fervit des pilans de toutes les couleurs, & autres mets orthodoxes pour les bons mufulmans. Vathek, qui étoit honteufement tolérant, avoit eu le foin d'ordonner des petits plats d'abomination (49) qui fcandalifoient les fidèles. Bientôt, toute
C O N T E A R A B E. Sf
la {gante aiïemblée fe mit à manger de fon mieux. Le Calife eut envie d'en faire autant; & malgré toutes les remontrances du chef des eunuques, il voulut dîner fur le lieu même. Auflî-tôt TEmir fit dreiïcr une table à l'ombre des faules. Au premier fervice on donna du poiiïbn tiré d'une rivière (yo) qui couloit lur un fable doré au pied d'une colline fort haute. On rotiiïbit ce poiiïbn à mefure qu'on le prenoit , 6c on l'aiïailbnnoit enfuite avec des fines herbes du mont Sina (f 1)5 car chez l'Emir tout étoitaulfi pieux qu'excellent. On étoit aux entremets du feflin, quand toutà-coup un fon mélodieux de luths que répétoient les échos, fe fit entendre fur la colline. Le Calife, faifi d'étonncment & de plaifir, leva la tête, & il lui tomba lur le vilage un bouquet de jafmin. Mille éclats de rire fuccédèrent à cette petite niche, & à travers les buiiïbns on aperçut les formes élégantes de pluficurs jeunes filles qui fautilloient comme des chevreuils. L'odeur de leurs chevelures parfumées parvint jufqu'à Vathek ; il fufpendit Ion repas , 6c comme enchanté il dit à Bababalouk: les Périfes ()2) font-elles defcendues de leurs fphères ? Vois-tu celle dont la taille eft fi déliée, qui court avec tant d'intrépidité fur les bords des précipices, 6c qui en tournant fa
F iij
tête, femble ne faire attention qu'aux gracieux replis de fa robe? Avec quelle joUe petite impatience elle dilpute fon voile aux buifîbns ! Seroitce elle qui m'a jette les jafmins ? Oh ! c'ell bien elle , répondit Bababalouk, & elle feroit fille à vous jetter vous-même du rocher en bas ; je la reconnois: c'efl ma bonne amie Nouronihar, qui m'a fi joliment prêté fon efcarpolette. Allons, mon cher feigneur & maître, continua-t-il, en rompant une branche de faule, permettez-moi de l'aller fuftiger pour vous avoir manqué de refpeél. L'Emir ne fauroit s'en plaindre ; car, fauf ce que je dois à fa piété, il a grand tort de tenir un troupeau de demoifelles fur les montagnes 5 l'air vif donne trop d'adivité aux penfées.
Paix, blafphémateur, dit le Calife; ne parle pas ainfi de celle qui entraîne mon cœur fur ces montagnes. Fais plutôt que mes yeux fe fixent fur les fiens, & que je puiffe refpirer fa douce haleine. Avec quelle grâce & quelle légèreté elle court palpitant dans ces lieux champêtres ! En difant ces mots , Vathek étendit fes bras vers la colUne , & levant les yeux avec une agitation qu'il n'avoit jamais fentie, il cherchoit à ne pas perdre de vue celle qui l'avoit déjà captivé. Mais fa courfe étoit auffi difficile à fuivre que le vol
Conte Arabe. 87
d'un de ces beaux papillons azurés de Cachemire, fi rares 6c (\ iemillans.
Vathek, non content de voir Nouronihar, vouloit aufTi l'entendre, & prêtoit avidement l'oreille pour diflinguer Tes accens. Enfin il entendit qu'elle diloit à une de les compagnes, en chuchotant derrière le petit buiiïbn d'où elle avoit jette le bouquet; il faut avouer qu'un Calife ell une belle chofe à voir: mais mon petit Gulchenrouz eft bien plus aimable; une trelTc de fa douce chevelure vaut mieux que toute la riche broderie des Indes; j'aime mieux que fes dents me ferrent malicieufement le doigt que la plus belle bague du tréfor impérial. Où l'as-tu laiflé, Sudemémé .^ Pourquoi n'ell-il pas ici ?
Le Calife inquiet auroit bien voulu en entendre davantage ; mais elle s'éloigna avec toutes fes efclaves. L'amoureux Monarque la fuivit des yeux juiqu'à ce qu'il l'eût perdue de vue, & demeura tel qu'un voyageur égaré pendant la nuit, à qui les nuages dérobent la confiellation qui le dirige. Un rideau de ténèbres fembloit s'être abaifie devant lui; tout lui paroilToit décoloré, tout avoit pour lui changé de face. Le bruit du ruiffeau portoit la mélancolie dans fon ame, & fes larmes tomboient lùr les jalmins qu'il avoit
F iv
recueillis dans fon fein brûlant. 11 ramalTa même quelques cailloux pour fereiïbuvenir de l'endroit ou il avoit lenti les premiers élans d'une pafïïon, qui jufqu'alors lui avoit été inconnue. Mille fois il avoit tâché de s'en éloigner, mais c'étoit en vain. Une douce langueur abforboit fon ame. Etendu au bord du ruiifeau, il ne ceiïbit de tourner fes regards vers la cîme bleuâtre de la montagne. Que me caches-tu , rocher impitoyable ! s'écrioit-il : qu'eft-elle devenue? Qu'efl-ce quife palTe dans tes folitudes ? Ciel ! peut-être en ce moment elle erre dans tes grottes avec fon heureux Gulchenrouz !
Cependant le ferein commençoit à tomber, L'Emir, inquiet pour la fanté du Calife, fit avancer la litière impériale 5 Vathek s'y laiiïa porter fans s'en apercevoir, & fut ramené dans le fuperbe fallon où il avoit été reçu la veille.
Mais laiiTons le Calife livré à fa nouvelle paffion, & fuivons fur les rochers Nouronihar, qui avoit enfin rejoint fon cher petit Gulchenrouz. Ce Gulchenrouz étoitle feul enfant d'Ali Haiïan, frère de l'Emir, & la créature de l'univers la plus délicate, la plus aimable. Depuis dix ans fon père étoit parti pour voyager fur des mers inconnues, & l'avoit confié aux foins de Fakreddin. Gui-
ConteArabe. 89
chenroiiz favoic écrire en differens caradlères avec une précifion mervciUeulc, & peignoir fur le vélin les plus jolis arabefques du monde. Sa voix éroit douce, & il Taccordoit avec le luth de la manière la plus attendrifTante. Quand il chantoit les amours de Mcignoun &; de Leilah (f 3), ou de quelqu'aucres amans infortunés de ces fiècles antiques, les larmes baignoient les yeux de fes auditeurs. Ses vers (car comme Meignoun il étoit poète) infpiroient une langueur & une mollefle bien dangereufes pour les feimnes. Toutes l'aimoient à la folie ; & quoiqu'il eût treize ans, on n'avoit pas encore pu l'arracher du harem. Sa danfe étoit légère comme celle de ces duvets que font voltiger dans Tair les zéphirs du printems. Mais fes bras qui s'entrelaçoient fi gracieufement avec ceux des jeunes filles, lorfqu'il danfoit , ne pouvoient pas lancer les dards à la chaiïe , ni dompter les chevaux fougueux que fon oncle nourriffoit dans fes pâturages. Il tiroit pourtant de Tare d'une main sûre, & il auroit devancé tous les jeunes gens à la courfe, C\ on avoir ofé rompre les liens de foie qui l'attachoient à Nouronihar.
Les deux frères avoient mutuellement engagé leurs enfans l'un à l'autre, ôcNouroniharaimoit
fon coufin encore plus que fes propres yeux, tout beaux qu'ils écoient. Us avoient tous deux les mêmes goûts & les mêmes occupations, les mêmes regards longs & languiiïans , la même chevelure, la même blancheur; & quand Gulchenrouz fe paroit des robes de la coufine, il fembloit être plus femme qu'elle. Si par hafard il fortoit un moment du harem pour aller chez Fakreddin, c'étoit avec la timidité du faon qui s'eil: réparé de la biche. Avec tout cela il avoir affez d'elpiéglerie pour fe moquer des barbons folemnels ; aufli le tançoient-ils quelquefois fans pitié. Alors, il fe plongeoir avec tranfport dans l'intérieur du harem , tiroit toutes les portières fur lui , & fe réfugioit en fanglotant dans les bras de Nouronihar. Elle aimoit l'es fautes plus qu'on n'a jamais aimé les vertus.
Or, Nouronihar, après avoir laiiïé le Calife dans la prairie, courut avec Gulchenrouz fur les montagnes tapiffées de gazon, qui protégeoient la vallée où Fakreddin faifoit la réfidence. Le foleil quittoit l'horifon 5 & ces jeunes gens, dont l'imagination étoit vive & exaltée, crurent voir dans les beaux nuages du couchant les dômes de Shaddukian & d'Ambreabad (^4) où les Péris font leur demeure. Nouronihar s'étoit aflife fur
Conte Arabe. 91
le penchant de la colline, & tenoit la tête parfumée de Gukhenrouz fur les genoux. Mais Tarrivée imprévue du Calife, & Téclat qui l'environnoit avoient déjà troublé Ion ame ardente. Entraînée par fa vanité, elle n'avoit pu s'empêcher de le faire remarquer de ce prince. Elle avait bien vu qu'il ramaffbit les jalmins qu'elle lui avoit jettes, & ion amour-propre en étoit flatté. Aufll , fiit-elle toute troublée, lorfquc Gulchenrouz s'avila de lui demander ce qu'étoit devenu le bouquet qu'il lui avoit cueilli. Pour toute réponfe , elle le baifa au front, 6c s'étant levée à la hâte, elle le promena à grands pas dans une agitation & une inquiétude qu'on ne fauroit décrire.
Cependant la nuit avançoit : l'or pur du foleil couchant avoit fait place à un rouge fanguin ; des couleurs comme celles d'une fournaife ardente, donnoient fur les joues enflammées de Nouronihar. Le pauvre petit Gulchenrouz s'en apperçut. Il trelTaiUoit jufqu'au fond de fon ame de ce que fon aimable coufine étoit fi agitée. Retirons-nous , lui dit-il d'une voix timide , il y a quelque choie de funelte dans les cieux. Ces tamarins tremblent plus qu'à l'ordinaire, &ce vent me glace le cœur. Allons, retirons-nous 5 cette
foirée efl bien lugubre. En difant ces mots, il avoir pris Nouronihar par la main^ & l'encraînoit de toutes fes forces. Celle-ci le fuivit fans favoir ce qu'elle faifoit. Mille idées étranges rouloient dans fon efprit. Elle paffa un grand rond de chèvre-feuille qu'elle aimoit beaucoup, fans y faire aucune attention ; Gulchenrouz feul , quoiqu'il couroit comme fi une bête fauvage étoit à fes trouffes, ne put s'empêcher d'en arracher quelques tiges.
Les jeunes iiUes les voyant venir fi vite , crurent que, félon leur coutume, ils vouloient danfer. Aufll-tôt elles s'afTemblèrent en cercle & fe prirent par la main 5 mais Gulchenrouz , hors d'haleine, fe laifTa aller fur la mou (Te. Alors, la conflernation fe répandit parmi cette troupe folâtre; Nouronihar, prefque hors d'elle-même, (Se aufll fatiguée du tumulte de fes penfées, que de la courfe qu'elle venoit de faire, fe jetta fur lui. Elle prit fes petites mains glacées, les réchauffa dans fon fein, & frotta fes tempes d'une pommade odoriférante. Enfin, il revint à lui, & s'enveloppant la tête dans la robe de Nouronihar, la fupplia de ne pas retourner encore au harem. Il craignoit d'être grondé par Shaban, fon gouverneur, vieil eunuque ridé ôc qui n'étoit
ConteArabe. 93
pas des plus doux. Ce gardien rébarbatif auroit trouvé mauvais qu'il eût dérangé la promenade accoutumée de Nouronihar. Toute la bande s'afllt donc en rond lur la peloufe, 6c on commença mille jeux enfantins. Les eunuques fe placèrent à quelque diftance, & s'entretinrent enlémble. Tout le monde étoit joyeux, Nouronihar refta penfive 6c abattue. Sa nourrice s'en aperçut, 6c le mit à faire des contes plailans, auxquels Gulchenrouz, qui avoit déjà oublié toutes fes inquiétudes , prenoit grand plaifir. 11 rioit, il battoit des mains , & faif oit cent petites niches à toute la compagnie, même aux eunuques, qu'il vouloit ablolument faire courir après lui, en dépit de leur âge 6c de leur décrépitude.
Sur ces entrefaites, la lune le leva; la foirée étoit délicieule , 6c on le trouva fi bien, qu'on réfolut de louper au grand air. Un des eunuques courut chercher des melons; les autres firent pleuvoir des amandes fraîches en fecouant les arbres qui ombrageoient l'aimable bande. Sutlemémé, qui excelloit à faire des falades, remplit des grandes jattes de porcelaine d'herbes les plus délicates, d'œufs de petits oilèaux, de lait caillé, de jus de citron 6c de tranches de concombres, 6c en lervit à la ronde, avec une grande cuiller
de Cocknos (f y). Mais Gulchenrouz, niché, à fon ordinaire, dans le fein de Nouronihar, fermoit fes petites lèvres vermeilles lorfque Sudemémé lui préfentoit quelque chofe. Il ne vouloit rien recevoir que de la main de fa coufine, & s'attachoit à fa bouche comme une abeille qui s'enivre du fuc des fleurs.
Pendant l'allégrefTe, qui étoit générale^ on vit une lumière fur la cime de la plus haute montagne. Cette lumière répandoit une clarté douce, & on l'auroit prife pour celle de la lune en fon plein, fi cet aftre n'eût pas été fur Thorifon. Ce fpecflacle caufa une émotion générale; on s'épuiloit en conje61:ures. Ce ne pouvoit pas être l'effet d'un embralément, car la lumière étoit claire & bleuâtre. Jamais on n'avoit vu de météore d'un tel coloris, ni de cette grandeur. Un moment, cette étrange clarté devenoit pâle; un inffant après, elle fe ranimoit. D'abord, on la crut fixée fur le pic du rocher; tout-à-coup, elle le quitta & étincela dans un bois touffu de palmiers; de là, fe portant le long des torrens, elle s'arrêta enfin à l'entrée d'un vallon étroit & ténébreux. Gulchenrouz, dont le cœur frifTonnoit à tout ce qui étoit imprévu & extraordinaire, trembloit de peur. Il tiroit Nouronihar par fa robe, & la
Conte Arabe. g|
rupplioit de retourner au harem. Les femmes en firent de même; mais la curiofité de la fille de TEmir étoit trop forte, elle l'emporta. A roue halard, elle voulut courir après le phénomène.
Pendant qu'on dilputoit ainfi, il partit de la lumière un trait de feu fi éblouiiTant, que tout le monde le lauva en jettant de grands cris. Nouronihar fit aufll quelques pas en arrière ; bientôt elle s'arrêta, <5c s'avança du côté du phénomène. Le globe s'étoit fixé dans le vallon , & y brûloir dans un majellueux filence. Nouronihar croilanc alors les mains fur fa poitrine, héfita quelques momens. La peur de Gulchenrouz, la folitude profonde où elle fe trouvoit pour la première fois de fa vie, le calme impolant delà nuit; tout concouroit à l'épouvanter. Plus de mille fois elle fut furie point de s'en retourner; mais le globe lumineux le retrouvoit toujours devant elle. PoulTée par une impulfion irréhlHble, elle s'en approcha au travers des ronces & des épines, & malgré tous les obllacles qui dévoient naturellement arrêter les pas.
Lorfqu'elle fut à l'entrée du vallon, d'épailfes ténèbres l'environnèrent tout-à-coup, & elle n'aperçut plus qu'une foible étincelle, qui étoit fort éloignée. Le bruit des chûtes d'eau, le froif-
fement des branches de palmier, & les cris funèbres & interrompus des oifeaux qui habitoient les troncs d'arbres ; tout portoit la terreur dans Ion ame. A chaque infiant, elle croyoit fouler aux pieds quelque reptile venimeux. Les hifloires qu'on lui avoit contées des Dives malins & des iombres Goules (f 6), lui revinrent dans l'efprit. Elle s'arrêta pour la féconde fois ; mais fa curiofité l'emporta encore, & elle prit courageufement un fentier tortueux qui conduifoit vers l'étincelle. Juf qu'alors elle avoit fu où elle étoitj elle ne fe fut pas plutôt engagée dans le fentier qu'elle fe perdit. Hélas ! difoit-elle, que ne fuis-je dans ces appartemens sûrs , & fi bien illuminés, où mes ibirées s'écouloient avec Gulchenrouz! Cher enfant 5 comme tu palpiterois fi tu errois comme moi dans ces profondes folitudes ! En parlant ainfi, elle avança toujours. Soudain, des degrés pratiqués dans le roc, fe présentèrent à fes yeux 5 la lumière augmentoit & paroiffoit fur fa tête au plus haut de la montagne. Elle monta audacieufement les degrés. Lorfqu'elle fut parvenue à une certaine hauteur, la lumière lui parut fortir d'une efpèce d'antre; des fons plaintifs & mélodieux s'y faifoient entendre : c'étoit comme des voix qui formoient une forte de chant, fem-
blable
blable aux hymnes qu'on chante fur les tombeaux. Un bruit, comme celui qu'on fait en rempliiTant des bains , frappa en même tems (es oreilles. Elle découvrit de grands cierges flamboyans, plantés çà & là, dans les crevaiïes du rocher. Cet appareil la glaça d'épouvante : cependant elle continua de monter; l'odeur fubtile & violente qu'exhaloient ces cierges la ranima, & elle arriva à l'entrée de la grotte.
Dans cette efpèce d'extafe, elle jctta les yeux dans l'intérieur, & vit une grande cuve d'or, remplie d'une eau dont la luave vapeur diflilloit lur ion vifage une pluie d'elTence de rôles. Une douce fymphonie rélbnnoit dans la caverne; lur les bords de la cuve, fe trouvoient des habillemens royaux , des diadèmes ôc des plumes de héron, toutes étincclantes d'elcarboucles (^7). Pendant qu'elle admiroit cette magnificence, la mufique ceffa, & une voix le fit entendre , dilant : pour quel Monarque a-t-on allumé ces cierges, préparé ce bain & ces habillemens qui ne conviennent qu'aux Souverains, non-leulement de la terre, mais même des puiiïances talil'maniques? — c'eft pour la charmante fille de l'Emir Fakreddin, répondit une féconde voix. — Quoi! repartit la première, pour cette folâtre
qui conrume l'on tems avec un enfant volage, noyé dans la mollelTe, & qui ne Tera jamais qu'un mari pitoyable! — Que me dis-tu ! reprit l'autre voix; pourroit-elle s'amuler à dételles niaiferies, quand le Calife brûle d'amour pour elle, le Souverain du monde, celui qui doit jouir des tréfors des Sultans préadamites, un Prince qui a fix pieds de haut, & dont l'œil pénètre jufqu'à la moelle des jeunes filles ? Non, elle ne lauroit rejetter une paffion qui la comble de gloire, & elle méprifera Ion joujou enfantin : alors, toutes les richeiTes qui font en ce lieu, ainfi que l'efcarboucle de Giamchid (f8), lui appartiendront. — Je crois que tu as raifon, dit la première voix, & je vais à Iftakhar, préparer le palais du feu fouterrein pour recevoir les deux époux.
Les voix cefsèrent, les flambeaux s'éteignirent, l'obfcurité la plus épaiiïe fuccéda à la rayonnante clarté, & Nouronihar fe trouva étendue tout de fon long fur un fopha, dans le harem de fon père. Elle frappa des mains (fg), & auffi-tôt accoururent Gulchenrouz & fes femmes, qui fe défefpéroient de l'avoir perdue , & avoient envoyé les eunuques pour la chercher par-tout. Shaban parut aufli, & la gronda d'importance.
Petite impertinente, diloit-il, ou vous avez de fauiïes clefs, ou vous êtes aimée de quelque Ginn, qui vous donne des paiïe-par-touts. Je vais voir quelle eft votre puifTance; entrez vite dans la chambre aux deux lucarnes, & ne comptez pas que Gulchenrouz vous y accompagne: allons, marchez. Madame, je vais vous y enfermer à double tour. A ces menaces, Nouronihar leva fa rêtc altièrc, & ouvrit (ur Shaban fes yeux noirs, beaucoup agrandis depuis le dialogue de la grotte merveiUeufe ; va, lui dit-elle, parle ainfi à des cfclaves 5 mais refpede celle qui eft née pour donner des loix, & foumcttrc tout à fon empire. Elle alloit continuer fur le même ton, quand on entendit crier : voici le Calife ! voici le Calife! Aufll-tôt toutes les portières furent tirées, les efclaves fe prollernèrent en doubles rangs, & le pauvre petit Gulchenrouz fe cacha fous une cftrade. D'abord, on vit paroître une file d'eunuques noirs, traînant après eux de longues robes de moufleline brochée d'or; ils tenoient dans leurs mains des caiïolettcs, qui répandoient un doux parfum de bois d'aloës, Eniuite marchoit gravement Bababalouk , qui n'étoit pas trop content de la vifite, & branloit la tête. Vathek, habillé magnifiquement , le fuivoit de près. Sa
Gij
lOO V A T H E K ,
démarche étoit noble & ailée; on auroit admiré la bonne mine, quand même il n'eût pas été le Souverain du monde. Il s'approcha de Nouronihar, & lorfqu'il eut fixé fes yeux rayonnans, qu'il avoit feulement entrevus , il fut tout hors de lui. Nouronihar s'en aperçut, & elle les bailTa aufli-tôt; mais fon trouble augmentoit fa beauté, & enflammoit davantage le cœur de Vathek.
Bababalouk, connoifTeur en pareilles affaires, vit qu'à mauvais jeu il falloit faire bonne mine, & fit figne à tout le monde de fe retirer. Il parcourut tous les coins de la falle pour voir fi perfonne ne s'y étoit caché , & il vit des pieds qui fortoient du bas de Feftrade. Bababalouk les tira à lui fans cérémonie , & voyant que c'étoient ceux de Gulchenrouz, il le mit fur fes épaules, & Pemporta en lui faifant mille odieufes careiïes. Le petit crioit & fe débattoit, fes joues devinrent rouges comme la fleur de grenade , & fes yeux humides étinceloient de dépit. Dans ion défefpoir, il jetta un regard fi fignificatif à Nouronihar, que le Calife s'en aperçut, & dit : feroit-ce là votre Gulchenrouz.^ Souverain du monde, répondit-elle, épargnez mon coufin, dont l'innocence & la douceur ne méritent pas
C O N T E A R A B E. lOT
votre colère. RalTurez-vous, reprit Vathek, en louriant; il eft en bonnes mains; Bababalouk aime les enfans, & nel\ jamais lans dragées ni confitures. La fille de Fakreddin, toute confondue, laiflTa emporter Gulchenrouz, fans dire une parole. Cependant le mouvement du fein de Nouronihar dccouvroit l'agitation de fon cœur. Varhek en étoit tranfporté , & fe livroit à tout le délire de fa plus vive pafTion; on ne lui oppofoit plus qu'une foible réfiftance, lorfque TEmir entrant fubitcment, le jctta aux pieds du Calife, le front contre terre. Commandeur des Croyans, lui dit-il, ne vous abaiiïez pas jufqu'à votre efclave. Non, Emir, repartit Vathek, je l'élève plutôt jufqu'à moi. Je la déclare mon époufe, 6c la gloire de votre famille s'étendra de génération en génération. Hélas! Seigneur, répondit Fakreddin en s'arrachant quelques poils de la barbe, abrégez les jours de votre fidèle ferviteur, avant qu'il manque à fa parole. Nouronihar eft folcmnellemcnt promile à Gulchenrouz, le fils de mon frère Ali Haffan; leurs cœurs font unis; la foi efl réciproquement donnée : on ne fauroit violer des engagemcns auffi facrés. Quoi ! répliqua brufquement le Calife, tu veux livrer cette beauté divine à un mari encore plus femme
G iij
qu'elle! Tu crois que je laiiïerai flétrir fes charmes lous des mains fi lâches & fi foibles! non, c'eft dans mes bras qu elle doit pafTer fa vie; tel efl mon plaifir! Retire-toi, & ne trouble pas cette nuit, que je confacre au culte de fes attraits. L'Emir outré tira alors fon fabre, le préfenta à Vathek, & tendant fon col, il lui dit d'un ton ferme: Seigneur, frappez votre hôte infortuné; il a trop vécu puifqu'il a le malheur de voir que le Vicaire du Prophète viole les faintes loix de l'hofpitalité. Nouronihar, qui avoit reflé interdite pendant toute cette icène , ne put foutenir davantage le combat des diverfes paffions qui bouleverfoient fon ame. Elle tomba en défaillance, & Vathek, auffi effrayé pour fa vie, que furieux de trouver de la réfillance, dit à Fakreddin : fecourez votre fille ! & il fe retira en lui lançant fon terrible regard. Le malheureux Emir tomba fur le champ à la renverle, baigné dans une lueur mortelle.
Gulchenrouz, de fon côté, s'étoit échappé des mains de Bababalouk, (5c revenoit en ce moment, lorfqu'il vit Fakreddin 6c fa fille étendus par terre. Il cria au fecours, tant qu'il put. Ce pauvre enfant tâchoit de ranimer Nouronihar par fes carefTes. Pâle & haletant, il ne cefl^oit de baifer la
bouche de fon amante. Enfin, la douce chaleur de f es lèvres la fit revenir , & bientôt elle reprit tous les iens.
Lorlque Fakreddin fut remis de l'œillade du Calife, il le mit iurion léant, & regardant autour de lui pour voir fï ce dangereux prince étoit forti, il fit appcller Shaban & Sutlemémé, & les tirant à part, il leur dit ; mes amis, aux grands maux, il faut des remèdes violens. Le Calife porte l'horreur & la défolation dans ma famille; je ne faurois rcfîllcr à fa puiiïance; un autre de fes regards me mettroit au tombeau. Qu'on me ièrve cette poudre afibupiffante qu'un Derviche apporta del' Arracan. J'en donnerai à ces deux enfans une dofe dont l'effet dure trois jours. Le Calife les croira morts. Alors, feignant de les enterrer, nous les porterons dans la caverne de la vénérable Meimouné, à l'entrée du grand défert de fable, près de la cabane de mes nains ; & quand tout le monde fera retiré, vous Shaban, avec quatre eunuques choifis, vous les tranfporterez près du lac où vous aurez fait porter des provifions pour un mois. Un jour pour la furprilè, cinq pour les pleurs , une quinzaine pour les réflexions , & le relie pour le préparer à le remettre en marche;
G iv
voilà, félon mon calcul, toutletemsqueVathek prendra, & j'en ferai quitte.
L'idée efl: bonne , dit Sutlemémé ; il en faut tirer tout le parti pofTible. Nouronihar me paroît avoir du goût pour le Calife. Soyez sûr qu'aufli long-tems qu'elle le faura ici , malgré tout fon attachement pour Gulchenrouz, nous ne pourrons pas la faire tenir dans ces montagnes. Perfuadons-lui qu'elle efl: réellement morte, ainfi que Gulchenrouz, & que tous deux ont été tranfportés dans ces rochers, pour y expier les petites fautes que l'amour leur a fait commettre. Nous leur dirons que nous nous fommes tués de défefpoir, & vos petits nains, qu'ils n'ont jamais vus, leur paroîrront dés perfonnages extraordinaires. Les fermons qu'ils leur feront produiront un grand effet fur eux , & je gage que tout fe paffera le mieux du monde. J'approuve ton idée, dit Fakreddin; mettons la main à l'œuvre.
Auffi-tôt, on alla chercher la poudre; on la mit dans du forbet, & Nouronihar & Gulchenrouz, fans fe douter de rien, avalèrent le mélange. Une heure après, ils fentirent des angoiffes & des palpitations de cœur. Un engourdiflfement univerfel s'empara d'eux. Us fe levèrent, & montant l'eftrade avec peine, ils s'étendirent fur
Conte Arabe. lof
le fopha. RéchaufFc-moi, ma chère Nouronihar, difoit Gulchenrouz, en la tenant étroitement cmbrafTéc ; mets ta main lur mon cœur : il efl: de glace. Ah ! tu es auflî froide que moi. Le Calife nous auroit-il tué tous les deux avec fon terrible regard? Je meurs, repartit Nouronihar d'une voix éteinte , ferre-moi ; que du moins j'exhale mon ame fur tes lèvres. Le tendre Gulchenrouz pouffa un profond foupir, leurs bras tombèrent & ils n'en dirent pas davantage ; tous les deux relièrent comme morts.
Alors, de grands cris retentirent dans le harem. Shaban &Sutlemémé jouèrent les défefpérés avec beaucoup d adrelTe. L'Emir, fâché d'en venir à ces extrémités, faifoit pour la première fois l'épreuve de la poudre, & n'avoit pas befoin de contrefaire l'affligé. On avoit éteint les lumières. Deux lampes jettoient une trifte lueur fur le vifage de ces belles fleurs , qu'on croyoit fanées dans le printems de leur vie; & les efclaves, qui s'étoient ralTcmblés de toutes parts, reflèrenr immobiles au fpedacle qui s'offroit à leurs yeux. On apporta les vêtemens funèbres ; on lava leurs corps avec de l'eau rôle; on les revêtit de fimarres plus blanches que l'albâtre ; & leurs belles trèfles , nouées enfemble , furent parfumées des odeurs les plus exquifes.
Io6 V A T H E K,
On alloit pofer fur leurs têtes deux couronnes de jafniin, leur fleur favorite, lorfque le Calife, qui venoit d'apprendre cet événement tragique, arriva. Il étoit auffi pâle & hagard, que les Goules qui errent la nuit dans les fépulcres. Dans cette circonftance, il s'oublia lui-même & le monde entier; il fe précipita au milieu des efclaves , fe proflerna au pied de l'eftrade , & fe frappant la poitrine , il fe qualifioit d'atroce meurtrier, & faifoit mille imprécations contre lui-même. Mais lorfque d'une main tremblante, U eut levé le voile qui couvroit le vifage blême de Nouronihar, il jetta un grand cri, & tomba comme mort. Le chef des eunuques fit d'horribles grimaces, & l'emporta fur le champ, en difant: je l'avois bien prévu que Nouronihar lui joueroit quelque mauvais tour.
Dès que le Calife fut éloigné, l'Emir commença les cercueils , & fit défendre l'entrée du harem. On ferma toutes les fenêtres ; on brifa tous les inflrumens de mufique, & les Imans commencèrent à réciter des prières. Les pleurs <5c les lamentations redoublèrent dans la foirée qui fuivit ce jour lugubre. Quant à Vathek, il gémiiïbit en filence. On avoit été obligé d'afibupir les convulfions de fa rage & de fa douleur, en lui donnant des remèdes caïmans.
Conte Arabe. 107
A la pointe du jour fuivant, on ouvrit les grands hatrans des portes du palais, & le convoi le mit en marche pour fe rendre à la montagne. Les triftes cris de Leillah-Illeilah (60) parvinrent jufqu au Calife. Il voulut à toute force fe cicatrifer & fuivre la pompe funèbre; jamais on n'auroit pu Ten dilfuader, fi fa grande foibleffc lui avoir permis de marcher; mais il tomba au premier pas, ôc Ton fut obligé de le mettre au lit, où il rerta plufieurs jours dans un état d'infcnfibilité qui failbit pitié, même à l'Emir.
Quand la proceffion fut arrivée à la grotte de Meimouné, Shaban & Sutlemémé congédièrent tout le monde. Les quatre eunuques afïidés relièrent avec eux ; & après s'être repolés quelques momens auprès des cercueils, auxquels on avoit laiiïe de Tair, ils les firent porter fur les bords d'un petit lac bordé d'une mouffe grisâtre. Ce lieu étoit le rendez-vous des hérons & des cigognes qui y pêchoient continuellement des petits poiiïons bleus. Les nains, inllruits par TEmir, ne tardèrent pas à s'y rendre, & avec l'aide des eunuques, ils conllruifirent des cabanes de cannes & de joncs ; ouvrage dans lequel ils réulfiffoient à merveille. Us élevèrent aulTi un magafin pour les provifions, un petit oratoire pour eux-mê-
loS V A T H E K ,
mes, & une pyramide de bois. Elle écoit faite de bûches arrangées avec beaucoup d'exactitude, & fervoit à Fentretien du feu ; car il faifoit froid dans les creux de ces montagnes.
Vers le foir, on alluma deux grands feux fur le bord du lac 5 on tira les deux jolis corps de leurs cercueils, & ils furent pofés doucement dans la même cabane, fur un lit de feuilles sèches. Les deux nains fe mirent à réciter l'Alcoran avec leurs voix claires & argentines. Shaban & Sutlemémé fe tenoient debout, à quelque diftance, & attendoient avec beaucoup d'inquiétude que la poudre eût fait fon effet. Enfin, Nouronihar & Gulchenrouz étendirent foiblement les bras, & ouvrant les yeux ils regardèrent avec le plus grand étonnement tout ce qui les entouroit. Us elfayèrent même de fe lever; mais les forces leur manquant, ils retombèrent fur leur lit de feuilles. Auflî-tôt , Sutlemémé leur fit avaler d'un cordial dont l'Emir l'avoit munie.
Alors , Gulchenrouz fe réveilla tout-à-fait, éternua bien fort, & fe leva avec un élan qui marquoit toute fa furprife. Lorfqu'il fut hors de la cabane , il huma l'air avec une extrême avidité, & s'écria: je refpire, j'entends des fons, je vois un firmament femé d'étoiles ! j'exifte en-
Conte Arabe. 109
core ! A ces accens chéris, Nouronihar fe débarrafTa des feuilles , & courut lerrer Gulchenrouz dans fes bras. Les longues fimarrcs dont ils étoient revêtus, leurs couronnes de fleurs & leurs pieds nuds, furent les premières choies qui frappèrent fes regards. Elle cacha ion vifage dans fes mains pour réfléchir. La vifion du bain enchanté, le défefpoir de fon père, & fur-tout la figure majertueulb de Vathek lui rouloicnt dans feiprit. Elle fe reflxiuvenoit d'avoir été malade & mourante, auflî bien que Gulchenrouz ; mais toutes ces images étoient confulès dans fa tête. Ce lac fingulier, ces flammes réfléchies dans les eaux paifibles, les pâles couleurs de la terre, ces cabanes bizarres; ces joncs quife balançoient triftement d'eux-mêmes , ces cigognes, dont le cri lugubre le mêloit aux voix des nains; tout la convainquit que fange de la mort lui avoit ouvert le portail de quelque nouvelle exiftence,
Gulchenrouz , de fon côté , dans des tranfes mortelles, s'étoit collé contre la coufîne. 11 fe croyoit auflî dans le pays des fantômes, & s'effrayoit du filence qu'elle gardoit. Parle, lui dit-il enfin, où fommes-nous ? Vois-tu ces fpe<!îlres qui remuent cette braife ardente.-^ Seroient-ce Monkir 6c Nekir (61) qui vont nous y jctter? Le fatal
IIO V A T H E K,
pont (62) traverferoic-il ce lac, dont la tranquillité nous cache peut-être un abîme d'eau, où nous ne cefferons de tomber pendant des fiècles ?
Non^ mes enfans, leur dit Sutlemémé en s'approchant d'eux, ralTurez-vous ; l'ange exterminateur qui a conduit nos âmes après les vôtres, nous a aiïuré que le châtiment de votre vie molle & voluptueufe fera borné à paiïer une longue luite d'années dans ce trifte lieu , 011 le foleil fe montre à peine, 011 la terre ne produit ni fruits ni fleurs. Voilà nos gardiens, continua-t-elle, en montrant les nains; ils pourvoiront à nos bel'bins: car des âmes auffi profanes que les nôtres tiennent encore un peu à leur groflîère exigence. Pour tous mets vous ne mangerez que du ris; & votre pain fera trempé dans les brouillards qui couvrent fans cefle ce lac.
A cette trifte perfpecflive, les pauvres enfans fondirent en pleurs. Us fe proflernèrent devant les nains, qui foutenant parfaitement bien leur perfonnage, leur firent, félon la coutume, un difcours bien beau & bien long, fur le chameau iacré qui devoit, dans quelques milliers d'années, les porter au paradis des fidèles.
Le fermon fini, on fit des ablutions, on loua Allah & le Prophète, on foupa bien maigrement,
Conte Arabe. m
6c on s'en retourna aux feuilles sèches. Nouronihar & l'on petit coufîn furent bien aifes de trouver que les morts couchoient dans la même cabane. Comme ils avoient aflTcz dormi, ils s'entretinrent le relie de la nuit de ce qui s'étoit palTé, & cela toujours en s'embralTant de peur des efprits.
Le lendemain au matin, qui fut bien fombre & pluvieux, les nains montèrent lur de longues perches plantées en guile de minarets, & appellèrent à la prière. Toute la congrégation s'alTembla; Sutlemémé, Shaban, les quatre eunuques, quelques cigognes qui s'ennuyoient de la pêche, & les deux cnfans. Ceux-ci s'étoient traînés languiflamment hors de leur cabane, & comme leurs efprits étoient montés fur un ton mélancolique & tendre , ils firent leurs dévotions avec ferveur. Après cela, Gulchenrouz demanda à Sudemémé & aux autres, comme ils avoient fait de mourir h à propos, pour eux. Nous nous lommes tués de délelpoir de votre mort, répondit Sudemémé. Nouronihar, qui malgré tout ce qui setoit paiïé, n'avoit pas oubhé fa vifion, s'écria, & le Calife.^ Seroit-il mort de douleur ? Viendra-t-il ici ? Les nains avoient le mot, & répondirent gravement : Vathek ell damné lans
retour. Je le crois bien, s'écria Gulchenrouz, & j'en fuis charmé; car je penle que c'eft fon horrible œillade qui nous a envoyés ici manger du riz, & entendre des fermons.
Une femaine s'écoula à-peu-près de la même manière fur les bords du lac. Nouronihar penfoit aux grandeurs que fon ennuyeufe mort lui avoit fait perdre ; & Gulchenrouz faifoit des prières ôc des paniers de joncs avec les nains, qui lui plaifoient infiniment.
Pendant que cette fcène d'innocence fe paffoit au fein des montagnes, le Calife en donnoit une autre chez l'Emir. Il n'eut pas plutôt repris l'ulage de fes fens, qu'avec une voix qui fit treffaillir Bababalouk, il s'écria: perfide Giaour! c'efl toi qui as tué ma chère Nouronihar ; je renonce à toi, & demande pardon à Mahomet; il me l'auroit conférvée fi j'avois été plus fage. Allons, qu'on me donne de l'eau pour faire mes ablutions , & que le bon Fakreddin vienne ici, pour que je me réconcilie avec lui ôc que nous falTions la prière. Après cela, nous irons enfemble vifiter le fépulcre de l'infortunée Nouronihar. Je veux me faire hermite , & paffer mes jours fur cette montagne pour y expier mes crimes. Et que mangerez-vous là, lui dit Bababalouk }
Conte Arabe. 113
louk? je n'en fais rien, repartit Vathekj je te le dirai quand j'aurai appétit : ce qui ne m'arrivera, je crois, de long-tems.
L'arrivée de Fakreddin interrompit cette converlation. Dès que Vathck le vit, il lui lauta au col, & le baigna de lés larmes, en lui difant des choies fi pieufes, que l'Emir en pleuroit de joie, & lé télicitoit tout bas de l'admirable convcrfion qu'il venoit d'opérer. On comprend qu'il n'oloit pas s'oppoiér au pèlerinage de la montagne; ils le mirent donc chacun dans leur litière & partirent.
Malgré l'attention avec laquelle on veilloit iur le Calife , on ne put empêcher qu'il ne fe fît quelques égratignures fur le lieu où l'on difoit que Nouronihar étoit enterrée. L'on eut grand'peine à l'en arracher, & il jura Iblemnellement qu'il y reviendroit tous les jours, ce qui ne plut pas trop à Fakreddin; mais il lé flattoit que le Calife ne fe hafarderoit pas plus avant, & qu'il (é contenteroit de faire les prières dans la caverne de Meimouné; d'ailleurs, le lac étoit fi caché dans les rochers, qu'il ne croyoit pas pofllble de le trouver. Cette fécurité de l'Emir étoit augmentée par la conduite de Vathek. Il tenoit bien exactement fa réfolution, ôc revenoit
de la montagne fi dévot & fi contrit, que tous les barbons en étoient en extafe.
Nouronihar, de fon côté, n'étoit pas tout-àfait auffi contente. Quoiqu'elle aimât Gulchenrouz, & qu'on la laifsât libre avec lui, afin d'augmenter fa tendrefife, elle le regardoit comme un joujou qui n'empêchoit pas que l'efcarboucle de Giamchid ne (ùt très-defirable. Elle avoit même quelquefois des doutes fur l'on état, ôc ne pouvoit pas comprendre que les morts eulTent tous les befoins & les fantaifies des vivans. Un matin, pour s'en éclaircir, elle fe leva doucement d'auprès de Gulchenrouz, pendant que tout dormoit encore, & après lui avoir donné un baifer, elle fuivit le bord du lac, & vit qu'il fe dégorgeoit fous un rocher dont la cîme ne lui parut pas inacceflible. Aufli-tôt elle y grimpa du mieux qu'elle put, & voyant le ciel à découvert, elle fe mit à courir comme une biche que fuit le chafl"eur. Quoiqu'elle fautât avec la légèreté del'anteloppe, elle fiit pourtant obligée de s'afTeoir fur quelques tamaris pour reprendre haleine. Elle y faifoit fes petites réflexions, & croyoit reconnoître les lieux, quand tout-à-coup Vathek fe préfenta à la vue. Ce prince inquiet & agité avoit devancé l'aurore. Lorfqu'H vit Nouronihar, il relia im-
Conte Arabe. iiy
mobile. Il n'ofoit approcher de cette figure tremhlante & pâle ; mais pourtant encore charmante à voir. Enfin, Nouronihar, d'un air moitié content & moitié affligé, leva les beaux yeux fur lui, 6c lui dit: Seigneur, vous venez donc manger du riz avec moi, & entendre des fermons? Ombre chérie, s'écria Vathek, vous parlez ! vous avez toujours la même forme élégante, le même regard rayonnant! Seriez-vous auflî palpable? En difant ces mots, illembralTe de toute fa force, en répétant fans cefTe; mais voici de la chair, elle efl: animée d'une douce chaleur; que veut dire ce prodige?
Nouronihar répondit modeflement; vous favez, Seigneur, que je mourus la nuit même où vous m'honorâtes de votre vifite. Mon coufin dit que ce fut d'une de vos œillades, mais je n'en crois rien ; elles ne me parurent pas fi terribles. Gulchenrouz mourut avec moi, & nous fûmes tous les deux tranfportés dans un pays bien trille, & où l'on fait très-maigre chère; fi vous êtes mort aufll, ôc que vous veniez nous joindre, je vous plains, car vous ferez étourdi par les nains & les cigognes. D'ailleurs, il efl fâcheux pour vous & pour moi, d'avoir perdu les tréfors du palais louterrein qui nous étoient promis.
Hij
Il6 V A T H E K,
A ce nom de palais foucerrein, le Calife fufpendit fes careiTes , qui avoient déjà été aiïez loin, pour fe faire expliquer ce que Nouronihar vouloir dire. Alors elle lui raconta fa vifion, ce qui l'avoit fuivie, & l'hiftoire de fa prétendue mort 5 elle lui dépeignoit le lieu d'expiation d'où elle s'étoit échappée, d'une manière qui l'auroit fait rire, s'il n'avoit pas été très-férieufement occupé. Elle n'eut pas plutôt cefTé de parler, que Vathek la reprenant dans fes bras, lui dit ; allons, lumière de mes yeux, tout eft dévoilé. Nous fommes tous deux pleins de vie: votre père eft un fripon qui nous a trompés pour nous féparer ; & le Giaour , qui, à ce que je comprends, veut nous faire voyager enfemble, ne vaut guères mieux. Ce ne fera pas du moins de long-tems, qu'il nous tiendra dans fon palais de feu. J'attache plus de valeur à votre belle perfonne, qu'à tous les tréfors des fultans préadamites ; & je veux la polTéder à mon aife, & en plein air pendant bien des lunes, avant que d'aller m'enfouir fous terre. Oubliez ce petit fot de Gulchenrouz, & . . . Ah, Seigneur, ne lui faites point de mal, interrompit Nouronihar. Non, non, reprit Vathek; je vous ai déjà dit de ne rien craindre pour lui; il eft trop pétri de lait & de fucre pour que j'en fois
Conte Arabe. 117
jaloux: nous le laiiïerons avec les nains; (qui par parenthèfe lonr mes anciennes connoijfTan ces) c'eft une compagnie qui lui convient mieux que la vôtre. Au relie , je ne retournerai plus chez votre père; je ne veux pas l'entendre lui & les barbons , me criailler aux oreilles que je viole les loix de rhofpitalité, comme (\ ce n'étoit pas un plus grand honneur pour vous d'épouler le Souverain du monde, qu'une petite fille habillée en garçon,
Nouronihar n'eut garde de défapprouver un dilcours aulfi éloquent. Elle auroit feulement voulu que l'amoureux Monarque eût marqué un peu plus d'ardeur pour Tefcarboucle de Giamchid; mais elle penla que cela viendroit en Ion tems , ôc demeura d'accord de tout, avec la l'oumilTion la plus engageante.
Quand le Calife le jugea à propos, il appcUa Bababalouk qui dormoit dans la caverne de Meimouné, & revoit que le fantôme de Nouronihar Favoit remis fur Tefcarpolette, 6c lui donnoit un tel branle, que tantôt il planoit au-deiïus des montagnes, & tantôt touchoit aux abîmes. A la voix de Ion maître, il s'éveilla en furlaut, courut tout elToufflé, & penla tomber à la renverfe, lorfqu'il crut voir le fpedre auquel il venoit de
H lij
Il8 V A T H E K ,
rêver. Ah! Seigneur, s'écria-t-il en reculant dix pas, & mettant fa main devant fes yeux : eft-ce que vous déterrez les morts? Faites-vous auffi le métier de Goule ? Mais n elpérez pas de manger cette Nouronihar; après ce qu'elle m'a fait fouflfrir, elle fera afTez méchante pour vous manger vous-même.
Ceiïe de faire l'imbécille, dit Vathek ; tu feras bientôt convaincu que celle que je tiens dans mes bras, eft Nouronihar, bien fraîche & trèsvivante. Va faire dreiïer mes tentes dans une vallée que j'ai remarquée ici près; je veux y fixer mon habitation avec cette belle tuhpe dont je ranimerai les couleurs. Fais en forte de nous pourvoir de tout ce qu'il faut pour mener une vie voluptueufe jufqu'à nouvel ordre.
Les nouvelles d'un incident auffi fâcheux parvinrent bientôt aux oreilles de l'Emir. Au défefpoir de ce que fon flratagême n'avoit pas réuffi, il s'abandonna à la douleur, & fe barbouilla duement le vilàge avec de la cendre 5 fes fidèles barbons en firent autant, & fon palais tomba dans un affreux défordre. Tout étoit négligé; on ne recevoit plus les voyageurs, on ne faifoit plus d'emplâtres ; & à la place de l'adivité charitable qui régnoit dans cet afyle, ceux qui Thabitoient
Conte Arabe. iig
n'y montroient plus que des vifages d'une coudée de long; ce n'écoit que gémiiïemens & barbouillages.
Cependant Culchenrouz étoit refté pétrifié, en ne trouvant plus Ta coufine. Les nains n'étoient pas moins iurpris que lui. Surlemémé feule, plus fine qu'eux tous, loupçonna d'abord ce qui étoit arrivé. On amula Culchenrouz avec la belle efpérance qu'il retrouveroit Nouronihar dans quelque endroit des montagnes, où la terre jonchée de fleurs d'orange <5c de jafmin, offriroit des lits plus agréables que ceux des cabanes, où l'on chanteroit au Ion des luths, & où l'on iroit à la chaiïe des papillons.
Sutlemémé étoit dans le fort de lés defcriptions quand un des quatre eunuques la tira à part, lui éclaircit Thiftoire de la fuite de Nouronihar, & lui remit les ordres de l'Emir. Aufli-tôt elle tint confeil avec Shaban & les nains; on plia bagage; on lé mit dans une chaloupe, & on vogua tranquillement. Culchenrouz s'accommodoit de tout; mais lorf qu'on arriva à l'endroit où le lac lé perdoit fous la voûte du rocher, que la barque y fut entrée, & que Culchenrouz fe vit dans une parfaite oblcurité, il fut faifi d'une peur horrible & jetta des cris perçans; car il croyoit qu'on