EPILOGUE
foules moraloment abandonnées savent qu'un oracle réputé infaillible prend la défense de leurs intérêts. Jl sera désormais moins suspect à leurs yeux, puisqu'il est dépouillé de sa souveraineté et de sa propriété; il en est dépouillé, fait remarquable, à l'heure môme où toutes les souverainetés sont furieusement battues en brèche, où plusieurs changent de nature et d'origine; à l'heure où la notion de la propriété, soumise à un examen attentif, risque d'y laisser quelque chose de son caractère absolu. Soit que la crise sociale empire sans aboutir, soit qu'elle se résolve par (les catastrophes après lesquelles il ne restera plus que des chimères impuissantes sur des décombres, le moment peut venir où une partie du monde ouvrier s'avisera, malgré ses préventions enracinées, qu'il y a au Vatican un arbitre pour juger ses conflits, un avocat pour plaider sa cause, un architecte pour l'aider à reconstruire les sociétés détruites. - La coufiuête inattendue de nouveaux domaines n'a pas moins contribué à grandir et à rajeunir la Papauté. Le catholicisme, pèlerin éternel, a franchi les Océans. Je ne m'étendrai pas ici sur les espérances que lui donne la constitution rapide de cette Église américaine, qui frappe si vivement les imaginations. Chacun est renseigné sur les particularités de celte jeune armée, où il n'y a pas de non-valeurs, où dix millions d'inscrits sont dix millions de soldats actifs, exaltés par leur conOance dans le succès; chacun sait quels admirables chefs les conduisent, et comment ils approprient l'institution calholi(|no aux mœurs d'une démocratie, avec l'allégresse, la hardiesse des premiers apôtres. D'autre part, le Pontife romain médite de ramener au bercail l'Orient séparé; si difficile que paraisse une entreprise qui a toujours échoué, il ne désespère pas dune meilleure réussite, il a déjà commencé les travaux d'approche, i-^llle n'est [)oint paralysée, la puissance prévoyante qui s'attaque aux
grandes masses humaines, désignées par la fatalité du nombre comme les futures maîtresses de la planète.
La recrudescence de vie du Pontificat lient encore au phénomène le plus saillant de notre époque, ù l'expansion de notre activité sur tout le globe. La mission accomplie actuellement par l'Europe eu Afrique, en Asie, en Océanie, offre une ressemblance frappante avec celle qui fut dévolue à l'Empire romain dans le monde barbare : conquérir, unifier, préparer des terrains neufs pour une semence spirituelle. Toutes ces familles jaunes ou noires que guette la Propagande, l'Église est fondée à les consic dérer comme des recrues probables ; elles seront catéchisées par quelque Boniface, comme le furent les tribus des forêts saxonnes; elles fourniront peut-être dans la suite des temps les moissons opulentes que nous avons fournies dans le passé. Qui sait si la Papauté n'aura pas la joie de voir refleurir un jour, chez des races naïves et dociles, entre le Zambése et le Niger, une civilisation façonnée par elle pour un autre moyen âge?
Ainsi, dans toutes les directions où s'emploient les énergies de l'Église, on constate une évolution formelle de cette institution permanente, en rapport avec l'évolution des idées et des faits dans le monde contemporain. Nul n'est fondé à dire qu'il y ait rien de changé dans l'essence de ce pouvoir immuable, alors que ses applications décèlent des changements considérables. Avec la force plastique qui est par excellence le signe de sa vitalité, l'Église s'adapte de nos jours au service de sociétés formées en dehors d'elle, souvent contre elle, comme elle s'était adaptée à la cité antique, à la féodalité, à la Renaissance, à toutes les métamorphoses de ses ouailles. Ce travail échappe parfois aux regards inattentifs, parce qu'il s'opère lentement, insensiblement, par des procédés contraires à ceux de la société laïque, semblables
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aux procédés mystérieux de la vie dans la réfection et l'accroissement des organismes supérieurs. La vie répare et renouvelle incessamment tous les atomes de notre être; notre forme et notre personnalité ne sont pas modifiées par ces substitutions perpétuelles. C'est dans ce sens qu'il faut entendre le renouvellement de l'Eglise. Ce souci constant d'introduire l'esprit de rénovation sous d'anciens délions pieusement conservés, n'est-ce point la sage méthode par où le civilisé difl'jre du barbare, l'homme qui améliore son outil de l'enfant qui brise le sien pour en réclamer un autre?
Lorsqu'elle fait, suivant le précepte du poète, « des vers antiques sur des pensers nouveaux », l'Église ne se hâte jamais. Dans tout ce qui n'a pas trait aux choses éternelles, dans le domaine du contingent et du relatif, son rôle n'est point de devancer, mais de régulariser, de consacrer les progrès définitivement acquis. Quelques penseurs objectent, comme un exemple de variations inexplicables pour eux, les mésaventures des esprits hardis qui furent blâmés dans le passé pour avoir soutenu des doctrines politiques et sociales bien accueillies par la suite au Vatican. Ces pionniers étaient partis trop tôt. Les vérités essentiellement relatives de la politique ne deviennent des vérités compilâtes, acceptables par l'Eglise, qu'au moment où elles apparaissent pratiques, où les circonstances historiques démontrent que le fruit mûr peut être cueilli. L'Église est seule juge de ce moment, en ce qui la concerne; elle ne donne son estampille qu'aux vérités dont le besoin se fait sentir. Fâcheux o[iportunisnie, diront les irréfléchis. Sagesse profonde, si l'on veut bien y appliquer la réflexion. Pour tout ce qui ne tombe pas sub specieciilerniialis, une vérité inopportune n'est pas encore une vérité. Le fiuit de:«liné à nous alimenter se forme, il sera bon et ulib; ; il n'est qu'indigeste t;t nuisible, si
nous y goûtons avant sa maturité. Libre à nous tous de défendre, à nos risques et périls, ce que nous croyons être la vérité de l'avenir ; c'est notre rôle; celui de rÉglise est d'ignorer, de réprouver parfois une idée hâtive, dont l'heure n'a pas sonné sur V Horloge où la régulatrice de nos besoins a les yeux toujours fixés.
Nous n'étendrons pas davantage ces considérations. Elles suffisent pour motiver les jugements de l'historien que nous avons laissé dans la Sixtine, méditant sur le destin de la Papauté; de cet historien que nous avons supposé sincère, sans parti pris, uniquement soucieux de se représenter le vrai caractère, la vraie physionomie de l'institution qu'il étudie, dans le passé, dans le présent, dans ce qu'il nous est permis d'entrevoir de l'avenir. Trois questions capitales se poseraient dans son esprit.
La Papauté a-t-elle exercé une grande influence sur le développement de notre civilisation? Celte influence a-t-elle été bonne et utile? — Oui. dirait-il; malgré les faiblesses et les fautes auxquelles toute chair est sujette, malgré les entraînements des convoitises temporelles, malgré les excès inséparables de tout grand pouvoir, la Papauté fut une puissance auxiliatrice des idées généreuses et justes; il faut lui rapporter une très large part de la supériorité morale qui distingue notre civilisation de la civilisation antique.
La Papauté continue-t-elle ce rôle dans le présent? Et avec quel succès? — En dépit des hostilités bruyantes que le respect des peuples étouffait jadis, des scissions qui se sont opérées dans le troupeau, de l'indifférence réelle ou apparente des masses dans quelques États d'Europe, le rôle de la Papauté n'est pas amoindri. La diminution de sa situation matérielle n'a pas atteint son influence; il semble au contraire qu'elle ait retiré de cet accident un surcroît de force morale. Celte influence perd le caractère que les derniers siècles lui avaient donné, elle retrouve celui des périodes
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aniérieuros. La Papauté recommence sa tâche dans les pays nouveaux, sur des terrains favorables, avec une énergie et un succès (|ui nous reportent k ses lilus mémorables époques : nous y sommes également reportés par sa participation active en Kurope aux grands mouvements d'idées, par la place qu'elle lient dans les préoccupations des pouvoirs séculiers et de l'opinion populaire.
L'avenir apparait-il favorable à la continuation de ce rôle? — Les lignes précédentes répondent à cette question, s'il est démontré que les courants qui entraînent notre monde vont dans le sens de la vraie vocation des Papes, que ces courants recréent les conditions historiques oii le Souverain Pontificat a remporté ses plus belles victoires. La nouveauté surprenante, ce serait que le Pape manquât aux circonstances ou que les circonstances lui manquassent.
Au jugement de quelques personnes, disposées à exagérer le pouvoir dune action individuelle, la force et l'éclat de la Papauté contemporaine seraient uniquement dus au génie du titulaire actuel. Certes, il en faut attribuer une large part à celui que des témoins désintéressés, adversaires politiques ou adhérents d'autres confessions, ont proclamé de concert 11' plus grand homme de ce temps. Mais il serait le premier à protester, si l'on méconnaissait la vertu efficace de la fonction, indépendamment des talents du fonctionnaire. Un de nos collaborateurs l'a très bien dit : « Il y a un certain nombre de pontifes qu'on est convenu d'appeler « les grands papes » : additionnez toutes ces grandeurs, vous n'obtenez pas encore une imago afb'quate de la Papauté. Cette institution surpasse en hauteur et en ('clat les titulaires passagers rjui la représentent ».
Ces mêmes personnes semblent croire que le choix d'un futur Conclave peut arr^Herou dévier l'évolution ù laquelle nous assistons. Sentiment bien peu con-
forme aux enseignements de l'histoire! Quand elle crée un mouvement irrésistible, tous y sont emportés : les forts le dirigent, les faibles le subissent. Les résistances individuelles, accidents éphémères, ont tout au plus le pouvoir de l'entraver un instant. Le successeur de Léon Xlll n'aura peut-être point le prestige personnel du pontife que nous admirons; mais imaginer qu'il imprimera à l'Église une direction contraire à celle qui est imposée par l'évolution des peuples, acceptée par l'élite de l'Église, cela revient à supposer un capitaine qui conduirait son navire en sens inverse de la destination fixée par l'itinéraire et par les nécessités de la navigation.
Une autre objection est plus grave, au moins chez ceux qui la formulent de bonne foi. Ils aperçoivent les magnifiques perspectives ouvertes à l'action de la Papauté par les conjonctures du temps présent ; et ils craignent qu'une réalisation complète do ces promesses n'amène un retour de la théocratie, incompatible avec les exigences légitimes de l'esprit moderne. C'est faire trop bon marché de la prudence naturelle à l'Église. Elle n'ignore pas que si l'enfance de nos races, au moyen âge, a requis sa vigilance de chaque instant sur tous les détails de la vie, sa protection contre la brutalité des pouvoirs féodaux, protection qui ne pouvait s'exercer que par une mainmise effective sur les protégés, rien de pareil n'est demandé, rien de pareil n'est possible dans nos conditions actuelles d'existence. Nos nations vieillies, nos intelligences formées, émancipées, requièrent encore de la Papauté des secours, des directions générales; maîtresses désormais de leur conduite pour le bien ou pour le mal, elles sont libres de refuser ces secours et ces directions; elles n'ont plus besoin de l'intervention minutieuse, constante, sanctionnée par des pénalités, qui fut à proprement parler le régime théocratique. et qui pourra encore s'employer
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utilomenl dans l'intérêt de telle tribu d'Afrique ou d'Océanie. Mais y a-t-il nécessité, n'y a-t-il point na'iveté à réfuter des objections que le bon sens repousse d'instinct? On n'a pas encore rencontré une mère qui conservât à ses enfants adultes les lisières de leur berceau. Et Joseph do Maistre lui-même s'est chargé de répondre à ces craintes, dans un temps qui n'offrait pas à la liberté humaine toutes les garanties accumulées par le nôtre. — « S'ils m'adressent la question : Qu'est-ce qui arrêtera le Pope? ie leur répondrai : tout; les canons, les lois, les coutumes des nations, les souverainetés, les grands tribunaux, les assemblées nationales, la prescription, les représentations, les négociations, le devoir, la crainte, la prudence, et par-dessus tout l'opinion, reine du monde ».
Oui, le philosophe que nous imaginons, songeant auprès du Pape mort et cherchant les meilleures voies pour la pauvre humanité, quittera la compagnie des Sibylles avec une double confiance dans l'avenir do la Papauti'', dans les bons effets de cet avenir pour l'humanité. S'il a vieilli dans l'étude de l'histoire et dans la contemplation du siècle où le sort l'a jeté, s'il a vu de prés les surprises des événements, la tromperie des prévisions, l'enroyablc désarroi de la raison livrée à ses seules forces, l'incapacité des hommes à décider de leurs véritables intérêts, l'égoi'sme et la sottise de la plupart des entrepreneurs du bonheur public, la douloureuse impuissance des meilleurs pour remédier à l'inguérissable misère du plus grand nombre, ce philosophe sortira de la Si.Kline avec une conviction encore plus affermie; il appréciera mieux encore la nécessité du régulateur dont on croit entendre le sourd balancier, sous les crucifix qui saignent de l'éternelle plaie de l'Homme, dans les salles silencieuses du Vatican.
Et lorsqu'il traversera la cour Saint-Damase, le soir,
lorsqu'il reverra briller au faite du palais la lampe du nouveau Pape, il ne se demandera pas si ce Pape est un génie transcendant ou un obscur et simple frère du premier Pêcheur; quel que soit l'homme, il est TAutorité , le Pouvoir, le seul Pouvoir subsistant dans un monde qui a ruiné tous les autres; il est le pilote qui devient, fùt-il le dernier des matelots et par cela seul qu'il sait lire la boussole, l'unique maître moral dô la barque oii il n'y a plus d'ofïiciers régulièrement commissionnés. Au plein jour, par la mer calme, en vue des côtes, l'équipage peut l'oublier ; ces passagers sont gens d'expérience et qui savent beaucoup; ils n'ont pas trop de peine à se diriger, avec leur connaissance approfondie de la terre, leurs observations scientifiques, leur longue habitude du voyage. Vienne la nuit, vienne la tempête, tous ces recours s'évanouiront; il n'y en aura plus d'autre que l'aiguille mystérieuse, aimantée par une force inconnue. L'instinct de la conservation amènera nos gens à la boussole qui veille sous cetie lampe, au pilote qui la garde, là-haut, qui les attend avec une tranquille certitude, et qui fait son quart depuis tant de siècles dans la solitude active du Vatican.
Eugène-Melchior de VoGiJÉ.
LE GOUVERNEMENT CENTRAL DE L'EGLISE PAR Georges Goyau.
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Chapithe premier. — Le Sacré Collège. — Les con- 3 sistoires
I. Les origines du collège cardinalice. — Les trois ordres des cardinaux. — H. La création des cardinaux. — Les i)Ostes canlinaliccs. — IIL Le consistoire secret. — Proclamation des nouveaux cardinaux. — Les « in petto ». — IV. Second but du consistoire secret : La préconisalion des évc(|ues. — V. Le consistoire public : Remise du chapeau aux nouveaux cardinaux. — Le second consistoire secret : Ouverture de la bouche. — VI. Les insignes et l'étiquette des cardinaux. — VIL Les fonctions réservées aux cardinaux. — Le vicaire du pape. — Le grand pénitencier.
CiiAPiïUE II. — Comment un pape meurt et comment on devient pape 26
1. L'agonie papale. — Mort de Pie IX. — II. La souveraineté de l'Église, jusqu'à l'élection du successeur, est exercée collectivement par le Sacré collège. — lll. Les dépositaires du pouvoir exécutif: cardinal caincilingue (.loacliim Pecci), Triumvirat des cardinaux chefs d'ordres. — IW Les funérailles papales. — Cér(''mouies qui suivirent la mort de Pie IX. — V. L'élévation du l'ape, la législation traditionnelle du conclave. — VI. Changements subisaudix-neuvième siècle parla législatinn traditionnelle du conclave. —Prescriptions nouvelles de Pie IX. — VII. Les dix congrégations <|ui précèdent l'entrée en conclave. — La réception des ambassadeurs. — VIII. La construction du Conclave. — IX. L'entrée en Conclave. — L'organisation des services inté-
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rieurs. — Les alentours du conclave ; Le maréchal. — X. Les opérations du Conclave : Comment le cardinal Pecci devint pape. — XL La première journée du pape Léon \\U,
— Les trois obédiences. — XIL Les cérémonies de l'installatioû pontificale : La prise de possession du Latran. — La messe du couronnement. — La quatrième et la cinquième obédiences. — L'imposition de la tiare.
Ch.\pitre III. — Les congrégations romaines 58
1. Décadence de l'institution des consistoires. — Création des congrégations, leur composition, leur procédure. —IL La défense de la foi : Le Saint-Office, l'Index, les Études. — III. La discipline ecclésiastique. — Congrcgalion des Évêques et Réguliers. — L'approbation des nouveaux instiluts.
— Congrégation sur l'état des Réguliers. — La réforme de la vie religieuse. — Congrégation du concile. — IV. La congrégation des Rites : Comment l'Église déclaré les vénérables, les bienlieureux, les saints. — La Congrégation des indulgences et reliques. — Les insignes basiliques de Saint- Pierre et de Lorette.