LES SECUÉTAIRERIES DES BREFS AUX PRINCES
pourrait même dire depuis Pie II — n'avait manié le vers latin avec une aussi noble aisance. Dans ses encycliques, la langue de Cicéron est le vêtement naturel de sa pensée ; toute traduction les déforme et les mutile. Écrire en un idiome disparu avec un style vraiment personnel : cela fait l'effet d'une impossibilité. Léon XIII la réalise; il ne remplit pas l'office d'un rédacteur en latin; dix-neuf siècles après l'Incarnation, le pape actuel est un auteur latin. Son éducation première commença ce miracle; son avènement au trO>ne pontifical l'acheva. Avant la tiare, il avait la science et l'impeccable élégance de l'humaniste; mais sur les tablettes d'un lettré, si savant qu'il soit, le latin demeure une langue morte ; elle se prête à de jolis étalages, curieusement aménagés; avec elle, on s'exerce ou l'on s'amuse; elle est prétexte à gymnastiqueoubienà dilettantisme ;maisenfin, elle estmorte. Léon XIII, devenant pape, s'installait au seul endroit du monde oii cette langue fût demeurée vivante. Partout ailleurs, on travaille de moins en moins en latin, et l'on joue de moins en moins aux compositions latines ; le Saint-Siège prolonge l'existence posthume du vieil idiome in ssecula sœculoruni. Le latin, par son histoire, est une langue de gouvernement; il conquit et civilisa le monde ; il seconda, quelques siècles durant, les ambitions universelles de la Rome païenne, dont hérita l'Église chrétienne pour l'éternité. Lorsque Léon XIII, dépositaire de ces ambitions, les traduit en un tel langage, une sorte de complicité s'établit entre l'outil et l'ouvrier; les prodiges accomplis -jadis par cette langue dominatrice repassent dans la pensée du pape, qui l'emploie pour invoquer d'autres prodiges; dans ces pages latines, Léon XIII met tout
son être; sa science dliumaniste le guide, et son imagination l'entraîne; il pense en latin, il voit en latin. Démembrez une encyclique de Léon XIII en la dépouillant de sa forme; je ne sais quelle impression de grandiose s'en évapore; c'est comme une moitié de la signature papale qui va s'elTacant. Oh trahit Léon XIII en disloquant son ample et longue période, comme on aurait trahi Napoléon en refondant sur le moule de la période ses nerveuses proclamations; de part et d'autre, avec l'habit primitif, on arrache quelque chose de l'âme. Malgré l'assiduité de ses secrétaires, Léon XIII, écrivant une encyclique, ne commande guère à d'autres plumes que la sienne un habillement pour sa pensée ; et lorsque au terme de l'œuvre il les signe : Léo, il se peut rendre ce témoignage que dans le travail qui les a mûries il a réellement pris la part du lion.