CHAPITRE V
La secrétairerie d'État et la diplomatie papale.
LES CARDINAUX-NEVEUX : DEVELOPPEMENTS DE LA SECRÉTAIRERIE d'ÉTAT.
On peut faire remonter au quinzième siècle l'origine de la secrétairerie d'État. Comme la substitution des congrégations aux consistoires fut l'indice et le résultat des progrès de la monarchie pontificale, ainsi l'institution de la secrétairerie d'État fut suggérée par le changement de politique que le seizième siècle imposait à la Papauté. Ces créations sont des symboles; elles traduisent, par leur nouveauté, un ensemble de circonstances nouvelles. Un pape du moyen âge n'avait nul besoin d'un secrétaire d'État. A l'administration du Territoire Romai n , la Chambre apostolique était préposée; le camerlingue réunissait — qu'on nous passe l'anachronisme — tous les portefeuilles ministériels du petit royaume. Quant au gouvernement de l'Église, il était matière théologique et canonique,
non politique; le Saint-Siège affirmait et commandait; il ne discutait pas, et ne négociait pas. C'est aux quinzième et seizième siècles, seulement, que les papes durent avoir, à proprement parler, une politique. Autour d'eux, les princes italiens avaient chacun la leur; Comines en français, Machiavel en italien, constataient ou enseignaient cet art inédit. L'intérêt des États Romains, d'abord, contraignait le souverain temporel de suivre une politique extérieure, sous peine de mort pour sa souveraineté. Qu'on se rappelle, ensuite, ce que nous avons observé sur l'introduction nécessaire de la diplomatie dans le règlement des affaires ecclésiastiques; le souverain spirituel était sollicité, lui aussi, aux jeux de la politique. Celte fonction nouvelle requérait un organe nouveau. Elle fut en général remplie, cent cinquante ans durant, par le cardinal-neveu. Certains papes de l'âge antérieur enrichissaient leurs neveux; Pie IV, Grégoire XIII, Sixte-Quint, font travailler les leurs. On accuse à tort cette seconde variété de népotisme : ils n'exploitaient pas l'Église au profit de leur famille, mais leur famille pour le service de l'Église : Charles Borromée, neveu de Pie IV, fut un ascète et un saint. Le cardinal-neveu s'appelait aussi cardinal-maître, cardinale Padrone. En 1002, furent imprimées, à Vicence, les instructions de Sixte-Quint à son neveu Montalto. L'authenticité en est contestée ; en tout cas, elles donnent une exacte idée des attributions du carr dinal-neveu; et l'auteur, pape ou faussaire, mérite d'être cru. « La dignité du cardinal, dit-il, apparaît plus élevée et plus éminente dans la personne de ceux qui sont alliés au pape par les liens du sang, puisque, en raison du désir qu'il a de leur grandeur
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et en raison de la confiance qu'il leur accorde de préférence à d'autres, les affaires les plus importantes qu'on soumet au Saint-Siège leur sont communiquées. C'est avec eux que traitent les envoyés des princes, tant ceux qui résident ici que ceux qui sont venus en mission spéciale à cette cour: c'est par leur organe que le pape apprend à connaître les désirs et les besoins de toute la chrétienté; c'est à eux qu'écrivent les nonces et les autres ministres du Saint-Siège; c'est par leur entremise qu'est gouverné l'État ecclésiastique; c'est par leur intervention et à la suite de leur intercession que beaucoup d'emplois et de bénéfices ecclésiastiques sont conférés, et ce qui importe davantage encore, par eux se fait la promotion des cardinaux; enfin, c'est par eux que le pape manifeste sa pensée, et qu'il distribue des grâces : leur assistance, plus que toute autre, l'aide à porter le lourd fardeau du pontificat ». De son cardinal-neveu, Sixte- Quint réclame de nombreuses qualités : le dévouement absolu aux fins que se propose le pape; assez d'opulence pour vivre avec splendeur et dignité; un discernement éprouvé pour le choix des amis, clients et auxiliaires ; une impitoyable défiance à l'égard des indiscrets et des traîtres, « pestilentielle espèce de serviteurs » ; un certain mélange de gravité et de douceur; une attentive surveillance de ses paroles; une connaissance parfaite de l'administration du Saint-Siège, de la noblesse romaine, de toutes les parties de l'histoire; une exacte initiation aux affaires étrangères, puisée dans des lectures, dans des conversations, enfin aux représentations théâtrales où les mo'urs exotiques sont mises sur la scène; une bienveillante facilité d'audience, surtout pour les pauvres,
les femmes, les religieux et les malheureux; un grand souci de la justice, supérieur à l'influence des recommandations; « une élévation de vue qui embrasse d'ensemble l'état du corps tout entier de la république chrétienne » ; une certaine habileté dans Tagencement des conversations qu'il tient avec le pape; le souci d'être bref, de commencer l'entretien par les choses agréables et faciles; une assez franche audace pour répliquer, si le pape inclinait vers une « décision injuste » ; une adresse assez consommée pour insinuer des objections et faire ajourner le décret, si le pape inclinait vers une décision « fâcheuse » ; enfin une pieuse assiduité à invoquer le Saint-Esprit. — D'abord coadjuteur de confiance, le cardinal-neveu se transforma rapidement, par la force des choses, en un haut fonctionnaire de l'administration papale; d'officieux, il devint officiel. Il avait sa bureaucratie. Lunadoro, publiant, en 10:21, sa Relation de la cour de Rome, écrit : « Le secrétaire du Pape est toujours le cardinal-neveu, qui a beaucoup de secrétaires sous ses ordres. Les plus élevés parmi eux, les secrétaires d'État, ont partagé entre eux les nonciatures et les provinces, et parmi eux il y a un secrétaire du chiffre». A cette époque, le titre de secrétaire d'État était réservé aux sous-ordres; « Secrétaire du pape et surintendant général de l'État ecclésiastique », ainsi nommait-on l'Éminentissime ministre. Bientôt la coutume changea, la qualification qui désignait les auxiliaires fut héritée par le maître ; il s'appela cardinal-secrétaire d'État. Cette expression évinça définitivement celle de cardinal-neveu, lorsque Innocent XII, en 1692, eut abrogé l'habitude d'associer le neveu du pape au pouvoir de son oncle.