LES DÉBUTS DE L'HUMANISME
leur retour à Rome, ils ne paraissent pas avoir été bien nombreux, et la détresse financière était telle, qu'on voit, en 1407, le pape Grégoire XII autoriser la vente d'un certain nombre de livres, dont on tira cinq cents florins.
Il faut donc considérer la biljliolhèque réunie au Vatican par les papes du quinzième siècle comme une création entièrement nouvelle. Sans doute quelques éléments furent empruntés à la bibliothèque d'Avignon la collection des registres pontificaux d'Innocent III à Grégoire XI y entra tout entière, et avec elle un certain nombre de documents d'archives) ; d'autres (en particulier les registres pontificaux depuis Urbain VI y vinrent du couvent de la Minerve et du palais construit par Martin V auprès de l'église des Saints-Apùtres. Mais ce qui constitue son originalité et lui donne son vrai caractère, c'est la physionomie des temps qui la virent se former.
Lorsque Martin V rentra dans Rome en 1 4^0, les esprits étaient en travail. Un monde nouveau se préparait, qui, brisant avec les formes de la pensée du moyen âge, reconnaissait les anciens pour ancêtres directs et saluait dans la civilisation gréco-latine le plus bel épanouissement de l'humanité. On en était à l'aurore de ce grand mouvement de la Renaissance, qui allait modifier si profondément les conditions de la vie et de la pensée dans tout l'Occident.
Au début du quinzième siècle, en dépit des difficultés au sein desquelles il se débattait, le pape Innocent VII avait manifesté la volonté de restaurer l'Université fondée à Rome par Boniface VIII, et, dans une bulle publiée à cet efîet, il prévoyait la création d'enseignements nouveaux, tels que ceux
de la littérature grecque et latine. Le style même de cette bulle, d'une belle latinité classique, toute pleine d'un sentiment de vénération profonde pour la Rome antique, décèle la plume d'un humaniste. Et, en effet, des humanistes de marque se trouvaient alors parmi les secrétaires apostoliques. Pogge, dont le nom est si intimement lié à la première renaissance des lettres, était entré à la chancellerie pontificale sous Boniface IX, et Innocent YII lui-même venait d'y appeler le célèbre Lionardo Bruni d'Ârezzo. On sait quelle action le concile de Constance exerça sur le développement de l'humanisme. Il fut l'occasion des plus retentissantes « découvertes » littéraires de Pogge, et tandis qu'on transmettait en Italie les classiques latins retrouvés dans les bibliothèques ultramontaines, les Pères du Concile recevaient en échange de l'Italie lettrée la première étincelle d'un feu qui allait se propager à travers l'Europe.
Martin V, bien qu'entouré d'humanistes, demeura personnellement étranger au mouvement; un an après sa mort, Ambroise le Camaldule, visitant Rome, ne trouvait dans la bibliothèque du pape aucun manuscrit intéressant, u si ce n'est un traité de la perfection religieuse d'Isaac le Syrien ».
Mais déjà Eugène IV croit nécessaire d'introduire parmi ses livres les classiques grecs et latins. Il faut se représenter son long séjour à Florence, qui était alors le vrai foyer de la Renaissance, et on comprendra combien il lui était difficile de se défendre contre l'infiuence d'un pareil milieu. Au reste, son entourage le poussait vers les études alors en faveur; Flavio Biondo, qui est le premier en date des archéologues, fut nommé par lui secrétaire apostolique
et lui dédia sa Borna inslnurala ; les meilleurs cardinaux de la curie se faisaient les protecteurs des humanistes.
Cn peu avant li43, la bibliothèque pontificale comprenait environ .340 volumes, dont la composition est à noter. Les tendances nouvelles se manifestent par la présence des œuvres de Tite-Live, de Cicéron, d'Ovide, de Sénèque, de Galien, d'Aristote, de Xénophon, dEschine et de Démosthène; mais la collection demeure avant tout, ainsi qu'il convient, théologique et scolastique : TÉcriture est bien représentée, les Pères sont nombreux, les textes et commentaires de droit canon abondent. D'ailleurs, chose étrange, au lendemain du concile de Florence, les classiques grecs ne sont là qu'en traduction ; en fait de manuscrits grecs, il n'y a qu'un Boèce et un psautier; encore ne sont-ils pas franchement grecs, puisque le Boèce est accompagné du texte latin, et que le psautier est moitié grec, moitié latin.
C'est Nicolas V qui est le véritable fondateur de la Bibliothèque Vaticane. On a eu raison de dire qu'avec lui l'humanisme s'était assis sur la chaire de saint Pierre : Rome s'en aperçut bientôt. Si Eugène IV n'avait pu séjourner à Florence sans se laisser gagner par les idées nouvelles, c'était bien autre chose pour iS'icolas V. 11 était le produit accompli, le représentant parfait de cette libre académie florentine de San
■liY2 LA. BIBLIOTHEQUE VATICANE.
Spirito. dont les échos avaient éveillé le palais tout voisin qui abritait Eugène IV. « Depuis sa jeunesse, écrivait de lui le futur Pie II, il est initié à tous les arts libéraux, il connaît tous les philosophes, les historiens, les poètes, les cosmographes et les théologiens ; le droit civil et le droit canon . la médecine ellemême ne sont pas pour lui des sciences étrangères ».
LÉglise avait fortement marqué son empreinte sur le moyen âge; mais ce n'est pas à dire que le moyen âge dût être considéré par elle comme un état idéal. Elle n'avait pas systématiquement détruit la civilisation romaine, ni proscrit l'œuvre séculaire de l'intelligence humaine chez les peuples païens. Le jour oii la curiosité naturelle des esprits seportaverslemonde antique, elle n'eut aucun scrupule à encourager des études destinées à reprendre ce qu'elle considérait comme le patrimoine commun de l'humanité, et elle choisit pour chef un « humaniste ».
Thomas Parentucelli, qui prit le nom de Nicolas V, aimait passionnément les livres, oîi était renfermé le précieux héritage des anciens ; si parfois il avait souhaité d'être riche, c'était afin de pouvoir acheter des livres sans compter. Quand il devint pape, et qu'il disposa à son gré de sommes énormes, accrues encore par le Jubilé de 1 450, on devine l'usage qu'il en fit. Mais ce serait méconnaître la portée de son œuvre que d'y voir simplement la satisfaction d'un rêve égoïste de bibliophile. C'est à Florence que la Renaissance était née spontanément, et bien que, depuis un demi-siècle, nombre d'humanistes eussent été appelés aux fonctions de la curie, Rome n'était pas encore entrée dans le courant de vie qui se répandait sur l'Europe. Nicolas V se préoccupa de donner à Rome
la maîtrise des esprits, d'en faire le centre du mouvement intellectuel de la chrétienté, ^«'était-ce pas le meilleur moyen dempècher que ce mouvement ne s'égarât? Les humanistes les plus célèbres furent sollicités de venir à Rome et remplirent tous les emplois de la curie; il se forma autour du pape une véritable académie où brillent des noms comme ceux de Pogge, de Valla, de Manetti, d'Alberti, d'Aurispa, de Tortello, et d'autres encore. Tout ce que Florence comptait de lettrés en renom avait émigré à Rome, et Tortello. qui fut un des amis du pape, lui rappelait dans un de ses traités « qu'il avait fait de Rome l'asile de tous les talents, en y appelant de tous les coins de la terre les savants grecs et latins, en les mettant à même par ses libéralités de cultiver leur génie, d'acquérir de la gloire, et de faire des travaux utiles à'ia Postérité ». Cette réunion temporaire des plus excellents humanistes ne pouvait suffire. Au moyen âge, on avait cru en la parole du maître; la science était toute de tradition; Aristote, entrevu à travers ses commentateurs, avait paru résumer en lui toute la doctrine de l'antiquité, et la spéculation philosophique régnait en maîtresse dans les chaires des universités. C'est là que se créait et se propageait la science. Nicolas V et la Renaissance avaient une tout autre conception. Pour eux, l'antiquité n'était pas tout entière dans ses philosophes et ses grammairiens. Aux yeux de Nicolas V et des humanistes, à qui le monde ancien se révélait dans toute sa grandeur et sa complexité, les vrais maîtres n'étaient point ceux qui enseignaient dans les chaires, c'étaient les anciens eux-mêmes dont le contact direct et immédiat pouvait seul éveiller l'Ame longtemps assoupie de l'humanité. Aussi pen-
saient-ils qu'un foyer de vraie science ne pouvait s'allumer que là où on installerait non point seulement les interprètes de l'antiquité (Théodore Gaza, Laurent Valla, Georges de Trébizonde, Enoch d'Ascoli enseignèrent sous son pontificat à l'Université de Rome), mais les anciens eux-mêmes. Il voulut que Rome devînt pour toujours la dépositaire des monuments laissés parle génie des Grecs et des Latins, persuadé que le trésor de la sagesse et de l'éloquence antique, confié à la sollicitude du Saint-Siège, se transmettrait intact de génération en génération et ne cesserait d'attirer à lui de toutes parts ceux en qui vivrait la flamme divine. Et, comme ce grand humaniste était en même temps un grand chrétien, il prétendait installer dans ce tabernacle la science divine à côté de la science humaine. Dans la part qu'il avait prise autrefois à cette chasse aux manuscrits antiques qui caractérise les débuts du quinzième siècle, il avait montré que l'antiquité chrétienne lui tenait à cœur autant qu'à Pogge l'antiquité profane, et des monastères d'outre-monts, où Pogge avait fait si ample moisson de classiques, il avait rapporté les sermons de Léon le Grand et un exemplaire complet de Tertullien. Aussi la Vaticane, telle qu'il la conçut, fut à la fois chrétienne et classique.
De tous cùtés partirent des émissaires du pape, en quête de manuscrits. Non seulement l'Italie fut battue tout entière, mais des messagers de sa pensée furent mandés « jusqu'aux confins du monde, sans regarder à la difficulté ni à la dépense, pour tâcher de retrouver celles des œuvres des anciens que l'on croyait perdues ». C'est ainsi que, sur le bruit qu'on avait découvert en Danemark un exemplaire complet de
Tite-Live, le pape dépêcha vers la Baltique Enoch dAscoli; le bruit se trouva faux, mais Enoch ne revint pas les mains vides. Du côté de l'Orient, le butin était plus abondant encore : avant et après la prise de Constantinople par les Turcs, Nicolas V sauva une partie des richesses littéraires de Byzance en faisant acheter aux vainqueurs, par l'entremise d'agents secrets, des lots entiers de manuscrits.
»< La Grèce n'est pas morte, écrivait Philelphe; il semble qu'elle ait émigré en Italie, à laquelle l'antiquité donnait le nom de Grande-Grèce. » Nicolas V se préoccupait, en effet, vivement d'introduire et de répandre la littérature grecque en Italie; il rêvait de lui donner ses lettres de grande naturalisation. Et ce n'était pas seulement la langue grecque qu'il avait en vue, c'était surtout l'esprit de la Grèce, le génie grec qu'il voulait infuser à ses contemporains. Aussi il ne se contentait pas de faire rechercher et de faire copier les manuscrits grecs : il voulait les voir traduire. C'est une tâche qu'il distribua aux lettrés qui l'entouraient, et sa cour devint comme un vaste atelier où copistes et traducteurs rivalisaient de zèle pour mériter sa faveur. Georges de Trébizonde, Théodore Gaza, Grégoire de Città di Castello s'occupèrent d'Aristote; Thucydide et Hérodote furent traduits par Valla, Diodore par Pogge, Appien par Docembri, Polybe par Nicolas Perotti le jeune, Strabon par Guarino de Vérone. La Grèce devenait ainsi accessible à tous ceux ({ui connaissaient la langue latine, c'est-à-dire à quiconque avait étudié. El la générosité du pape encourageait les traducteurs : à Laurent Valla, pour sa traduction do Thucydide, Nicolas V donnait, à titre de gratification, cinq cents écus d'or;