LA VATICANE DE SIXTE-QUINT
Au temps du voyage de Montaigne, la « Librerie du Vatican était en cinq ou six salles tout de suite » dans les locaux aménagés pour elle un siècle plus tôt par le pape Sixte IV. Mais, depuis la construction du « Théâtre » dans la grande cour du Belvédère, la Bibliothèque de Sixte IV avait beaucoup perdu : elle était comme aveuglée, et on pouvait avec raison lui reprocher d'être située « dans un lieu bas, obscur et insalubre ». Aussi Sixte-Quint songea-t-il à ta transporter dans un édifice mieux approprié et plus digne d'elle. Selon sa coutume, il n(! lit pas les choses à demi; Fontana, l'architecte chargé de réaliser ses conceptions grandioses, jeta à travers la cour du Belvédère, entre les deux portiques parallèles élevés par Itramanle à l'est et à l'ouest, une vaste construction
qui les relia en leur milieu. La bâtisse coûta à elle seule plus de deux cent cinquante mille écus; mais les travaux furent menés avec une extraordinaire rapidité. Commencé à la' fin de 1587, le gros œuvre, toiture comprise, était achevé en septembre 1588, et on lit encore, au-dessus de la porte d'entrée, l'inscription suivante :
SIXTVS. V. PONT. MAX.
BIBLIOTDECAM. HANC. VATICANAM
.EDIFIGAVIT. EXORNAVITQVE
ANN. MDLXXXVIII
PONT. m.
Des deux étages dont se composait l'édifice, l'étage supérieur seul fut aff'ecté à la Bibliothèque. Il formait une magnifique galerie voûtée, à deux nefs, longue de soixante-dix mètres et large de quinze, abondamment éclairée à droite et à gauche par quatorze fenêtres, et entièrement décorée de peintures à fresque. Sur la voûte, on peignit en seize tableaux, chacun avec une inscription métrique, les principaux événements du pontificat; sur les murailles et sur les piliers, on représenta d'une part la série des conciles œcuméniques, d'autre part les plus célèbres bibliothèques et les inventeurs des divers alphabets ; à l'entrée, la fameuse statue de saint Hippolyte — retrouvée en 1551 près çle Saint-Laurent et placée dans l'ancienne Bibliothèque par les soins de Marcel Gervini, heureux de faire ainsi revivre une pratique de l'antiquité — continuait à faire face dans la nouvelle Bibliothèque à la statue du rhéteur Aristide conservée aujourd'liui encore à la Vaticane, et dont Montaigne admirait déjà la « bêle teste chauve, la barbe
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espesse, le grand front, lo regard plein de douceur cl de majesté » . Comme dans la Bibliothèque de Sixte IV, la décoration même du nouvel édifice allestait ainsi le double caractère, marqué dès Torigine, et depuis soigneusement maintenu, de la Bibliothèque apostolique; une inscription placée à droite de la porte d'entrée proclamait que la Hil)liothèque du Saint-Siège
avait pour objet de conserver à notre foi les livres ^^aints et les écrits de toute langue contenant des témoignages relatifs à l'ancienne discipline et aux anciens rites de l'Église, afin de maintenir de génération en génération la pureté de la foi et de la doctrine », et déclarait en même temps l'œuvre de Sixte- Quint « faite pour la science et la commune utilité de ceux qui se livrent aux études libérales ».
Le mol)ilier fut emprunté à la vieille bibliothèque de Sixte IV, et dans le nouveau local on put admirer quelque temps les armoires, les bancs et pupitres et les « spalliere » si linernent travaillés par les artistes du quinzième siècle. Deux chambres, qu'on appela chambres secrètes {secretiorns), furent aménagées, en 1589, à l'extrémité gauche de la nouvelle Bibliothèque, au-dessous delà galerie des cartes géographiques récemment décorée par ("irégoire XIll ; elles étaient destinées à contenir les manuscrits de la Réserve ou « liihUntltcca sécréta », c'est-à-dire en particulier la série desregistrespontilicaux qui venait de s'accroître, par les soins de Pie IV, de cent cinquante-huit volumes avignonnais), (;t un certain nombre d'autres documents ollrant plus spécialement le caractère depièces d'archives.
11 y eut par conséquent transfert de l'ancienne bibliothèque dans les nouveaux locaux, mais la des-
cription que Montaigne faisait quelques années plus tôt de la bibliothèque pontificale demeurait exacte : « Il y a un grand nombre de livres attachés sur un certain nombre de pupitres: il y en a aussi dans des coffres, qui me furent tous ouverts. »
La physionomie pas plus que la composition de la bibliothèque de Sixte IV ne se trouvait altérée.
C'est à Paul V qu'il était réservé d'opérer ce changement et de donner à la Yaticane la forme qu'elle conserve encore aujourd'hui.