‹ Le VaticanChapitre 22 sur 91 · GRÉGOIRE VU : LA PAPAUTE EMANCIPEE DE LEMPIRE · texte numérisé non relu

GRÉGOIRE VU : LA PAPAUTE EMANCIPEE DE LEMPIRE

violences des princes des nations et des princes des prêtres, parce que, selon la mission qui m'avait été donnée, j'ai refusé de me taire sur le péril de l'Kglise, parce que je me suis opposé à ceux qui ne rougissaient pas de la réduire en servitude, parce que j'ai voulu que l'Église revînt à son ancienne gloire et qu'elle fût chaste, libre et unie ». L'Église était en jeu; les « princes des nations » en étaient les geôliers, et les « princes des prêtres » acceptaient d'être captifs : Grégoire VII, dépositaire des clefs, intervint; il voulut congédier ceux-là et, malgré les uns et les autres, délivrer ceux-ci.

Ses ambitions lui survécurent : en 1094 et 109.J, aux conciles de Plaisance et de Clermont, en 1099. à Saint-Pierre, Urbain II confirma les décrets sur la simonie et le célibat. Au début du pontificat de Pascal II, en France, en Angleterre, un compromis s'établit : les souverains, par une tolérance papale, purent recevoir des évéques l'hommage féodal et renoncèrent, en droit, à l'investiture par la crosse et par l'anneau. Avec l'empereur, Pascal II ébaucha un autre arrangement : il défendait à tout évêque ou abbé de conserver, soit des droits, soit des territoires appartenant à l'État; l'Église, ainsi, cesserait d'être un»? puissance territoriale; Henri V devrait abdiquer ses prétontions. Cet héroïque sacrifice déconcerta l'empereur, les évoques, le pape lui-même; et celui-ci, enlevé de Rome par Henri V, lui accorda, par un brusque revirement, le droit d'investiture. C'était en l'année 1 111.

Un instant les protestations de la papauté semblèrent périmées; mais la faiblesse passagère de Pascal attesta la victoire posthume d'Hildebrand. Celui-ci,

jadis, attaquant le droit d'investiture, avait stupéfait l'Église par son audace; celui-là l'étonna par sa timidité. En France, en Italie, on s'indigna contre ce recul; en moins d'un an, ces plaintes amenèrent le pape à convoquer un concile au Latran, et ce concile, d'accord avec le pape, à révoquer la concession. Il y avait là vingt-trois cardinaux, douze archevêques et cent quatorze évéques. Jadis l'épiscopat se complaisait dans les chaînes dorées qui l'attachaient à la société féodale; il les voulait rompre, à présent. La Papauté n'avait pas encore modifié les faits, mais elle aA'ait transformé les idées; l'émancipation de l'Église était proche. Elle fut consacrée, par l'accord de Calixte III et d'Henri Y, au synode de "Worms en 1122. Il mit en vigueur, pour les Églises dépendant de l'Empereur, le régime qui existait en France et en Angleterre : l'élection et la consécration des évéques devinrent libres; la crosse et l'anneau, symboles du pouvoir spirituel, ne furent plus décernés par l'Empereur; l'hommage et le serment des évéques furent supprimés. Seule, l'investiture par 1-e sceptre, qui conférait exclusivement la possession du temporel, continua d'être accordée par les laïques. L'acharnement même de la lutte avait rendu toute équivoque impossible; le droit de régner sur les âmes et le fait de posséder une terre cessaient d'être confondus. La question ainsi réglée était au fond la même qui fut, au seizième siècle, soulevée par la Réforme. « L'évêché, l'abbaye, la paroisse sont des organisations autonomes, indépendantes du souverain temporel », disaient les uns; et les autres -ripostaient : « L'évêché, l'abbaye, la paroisse, peuvent être possédés par le laïque, incorporés à son domaine ». Soucieuse de la

liberté ecclésiastique, Rome, dès le moyen âge, bouleversant les idées féodales et les cadres féodaux, fit passer la premii're opinion dans les esprits et dans les faits. C'esl pour avoir le droit de soutenir la seconde, et pour en proliter, qu'un certain nombre de princes, au seizième siècle, se feront protestants.

Redevenue maîtresse d'elle-même et de l'Eglise, la Papauté du moyen âge mérita (jue le droit public de l'époque, issu de la volonté des peuples, la fît, pour un' temps, maîtresse du monde.

MAITRISE DES PAPES, DOCTEURS DU DROIT ET TUTEURS DES DROITS, SUR LA SOCIÉTÉ DU MOYEN AGE.

La doctrine des droits de Dieu, opposée à la théorie des droits de César, avait ce premier elfet, d'élever autour de la chaire et de lautel une infranchissable barrière, que la puissance la'îquc devait respecter. Elle en eut d'autres, d'une portée plus grande encore. Res- Iroignani le domaine de César, elle étendait aussi celui de Dieu. Au fond de tout débat politique, a dit Proudhon, il y a une question de théologie. De même au fond de tout débat politique on entrevoit une question de justice, un droit qui s'estime lésé, un droit qui veut épuiser son triomphe. Ainsi s'ouvrent les issues par lesquelles la Papauté, acheminant toujours les hommes vers la cité céleste, pénètre en souveraine dans la cité terrestre. Elle ('tait au moyen âge la représentation de la morale au milieu des hommes. On ne disait pas alors : la force prime le droit; au nom

du Christ, la Papauté justifiait la maxime inverse, et proclamait elle-même le droit.

Ajoutez qu'à cette époque, la façon de concevoir et de traiter Dieu n'était pas la même qu'à l'époque moderne. Il semble, depuis quelques siècles, que la société se défende contre Dieu, au lieu de se donner à lui; elle le tient en respect, parfois en échec ; elle lui permet gracieusement d'aménager la vie future, et lui fait sa part dans la vie présente, avec une désinvolture plus ou moins respectueuse ; elle délimite des terrains où il pénètre légitimement, d'autres oi^i il s'installe par tolérance, d'autres enfin où il serait intrus. Au moyen âge. Dieu apparaissait plus proche et plus présent; son action, plus immédiate et plus efficace. L'astronomie n'avait pas encore deviné l'altitude et la profondeur des espaces, et l'on avait une sensation moins nette de l'immensité divine : on se figurait Dieu moins haut. L'esprit d'indifférence n'avait pas encore cherché à s'ériger en système et à faire à Dieu sa part : on reléguait Dieu moins loin. Au besoin qu'on avait d'un interprète de la justice, l'instinct du croyant s'unissait, pour faire du Vicaire de Dieu un très puissant personnage. Par un étrange enfantillage, le dixhuitième siècle attribuait à l'ambition démesurée de quelques pontifes les progrès de la théocratie : il est des faits que les prétentions individuelles sont hnpuissantes à créer. Présidant et survivant aux incidents de l'histoire, cette théocratie personnifiait l'absolu : encore que notre orgueil fasse diificulté de l'avouer, nous éprouvons un soulagement à sentir la proximité de l'absolu et la possibilité de le saisir, de nous y attacher comme on se cramponne à une ancre immobile.

« Telle est la vénération des fidèles pour le siège ai)Ostoli(iue qu'il n'est nullement à craindre que personne porte jamais la moindre atteinte à ce <|u'il a une fois établi ». C'est en ces termes ({ue Childebert, un roi du sixième siècle, ayant pris des dispositions en faveur d(^ quelques monastères, demandait au pape Vigile de les conlirmer. Cliildebert est maître du présent; mais il voit dans la Papauté la seule maîtresse de l'avenir; il sent l'insécurité du lendemain; seul le siège de Pierre peut apporter une sauvegarde. Dès le sixième siècle, un droit n'est jugé durable que s'il est ratifié par l'Apôtre ; c'est au Pape que les hommes s'adressent pour consolider ce qu'ils ont établi et pour défendre leurs décisions, soit Contre les caprices d'autrui, soit contre leurs propres caprices. De là la prépondérance de l'Église sur la société du moyen âge. Les monastères voulaient-ils soustraire leurs domaines à l'avidité des laïques, ils réclamaient la protection de l'Apôtre, lui transféraient la nue propriété de leurs biens, (>t payaient un cens annuel, signe de cette translation; lésés, ils recouraient à Rome , qui menaçait les souverains coupables et parfois révoquait leurs fonctionnaires; l't cette pri'cieuse tutelle s'appelait la liberté romaine, « libertas Homana ». Les seigneuries, les royaumes mêmes suivirent l'exemple des monastères. On les donnait à l'Apôtre et l'on en gardait la jouissance; à ce prix, la tranquille possession paraissait assuré(\ Pour ('-vincer un voisin plus fort, on jugeait moins efiicace d<! s'armer soi-mènKî que de se recocnmander à saint Pierre, et le pape dé'fendait le droit des États faibles à l'existcmce. Volontiers on offrait au pape le >< domaine émiiient » d'une terre I. 4

conquise : il semblait, dès lors, que le droit eût consacré ce que la force avait acquis. Alphonse, comte de Portugal, Ramire, roi d" Aragon, menacé par son frère, deviennent ainsi les vassaux de l'Apôtre. Ce puissant tuteur, dont l'excommunication était l'arme unique, avait encore dans sa clientèle les rois d'Angleterre et de Pologne, de Danemark et de Kief, li-s ducs de Bohême et de Croatie, les comtes de Provence. L'inscription sur le livre des cens garantissait aux titulaires une sorte de sécurité ; elle paraissait authentiquer leurs droits et préserver leurs libertés. Au seizième siècle encore, on saisira les vestiges de cette conviction rassurante et de ces. coutumes pacificatrices. Maîtres d'une région, par héritage ou par conquête, les princes adressent au pape une ambassade d'obédience; si le papefreçoit l'ambassade et accepte l'obédience, cette démarche est réputée la plus efficace reconnaissance de la souveraineté; et parfois, au nom d'une puissance rivale, un tiers intervient pour que l'ambassade d'obédience soit évincée par le pontife. Ces tardives pratiques, contemporaines de Machiavel, sont une survivance du moyen âge, où le pape, non content d'élucider le droit douteux, complétait et fortifiait, par une sorte de création nouvelle, une infinité de droits que leurs titulaires jugeaient de bon aloi et sentaient en môme temps précaires.

De plain-pied, naturellement, le pape entrait dans les rapports internationaux. A la demande même des souverains, il les ])rotégeait contre leur propre inconstance en cimentant par une ratification reHgieuse les engagements qu'ils signaient. Une paix était consacrée par des serments; le pape seul en

jxjuvail relever. Les violait-on sans attendro sa dispense, on encourait rexcommunicalion. Dos notaires pontiflcaux prenaient acte dos traités; dos lettres apostoliques, portant les clefs croisées do saint Pierre, les reproduisaient. Ainsi les contractants, se défiant de la loyauté d'autrui, et peut-être aussi de la leur, réservaient un blanc sur le traité pour la signature de Dieu, qui consoliderait leur œuvre. « Le pape, écrit le jurisconsulte Martin de Lodi, peut obliger les princes à observer la paix conclue. Le crime de rupture do paix entre les princes ressort de la justice ecclésiastique ».

Qu'il s'agisse de propriétés, d'immunités, de conquêtes, de traités, le moyen âge fait appel à la cour de Home pour les affermir et les prott'gor. En faveur dos droits qu'ils détiennent ou auxquels ils prétendent, pour ajouter à la force dont ils disposent ou supplt-er à celle qui leur manque, les hommes de cette époque invoquent les sanctions, de nature essentiellement spirituelle, que possède l'Église romaine. Laffluence mémo de leurs vœux et de leurs instances transforme la cour de Rome en une chambre d'enregistrement, où les contrats les plus divers sont mis sous la protection do l'Apôtre, divin défenseur du droit, émanant des volontés humaines, ces contrats ont un caractère précaire, fragile, relatif; on souhaitait pour les garantir qu'ils fussent scellés aux armes de l'absolu.

Mais, par les mêmes motifs qui conviaient les liommos à rechercher ses services, la Papauté était amenée ;ï revendiquer certains droits. L'habitude d'en ap|»eler au Saint-Siège impliquait cet aveu, que !'■ droit humain n'est jamais absolu. Les hommes

péchaient donc contre la raison et s'étaient à l'avance réfutés, lorsque à rencontre de la justice et de la morale ils érigeaient leurs caprices en volontés sou-, veraines. A ces heures-là, ils se heurtaient à la Papauté, comme à dautres heures ils sétaient abrités derrière elle. Le moyen âge est rempli par les luttes des papes contre les princes. En observant la répétition de ces luttes, on a conclu parfois que l'essence de la souveraineté spirituelle la condamnait à entrer en lutte avec les souverainetés temporelles. La chose est plus complexe. Dans tout prince chrétien, il Y a d'abord un chrétien, et puis un prince : ces deux hommes doivent être distingués. L'égalité de tous les chrétiens devant Dieu conviait l'Église à distribuer à tous, princes ou sujets, les mêmes leçons de morale et de piété. Dans cette répartition, même, les princes devaient être traités avec une importunité spéciale. Sans tracasserie, sans aucun désir mesquin de les surprendre en faute, la Papauté considérait qu'exposés en spectacle par leur élévation, ils ne devaient pas être un scandale pour les petits. Pour leur salut, et pour satisfaire la conscience des peuples, elle exigeait, comme une nécessité sociale, qu'ils fussent rappelés au respect des lois divines.

Au neuvième siècle, Lothaire avait r«''pudié sa femme Theutberge pour épouser Waldrade. En vengeur du mariage, Nicolas P' intervient : « Lothaire, écrit-il, a nui à la Sainte Église. Élevé sur le faîte du trône, il a, par l'exemple de ses mœurs, entraîné des milliers d'hommes dans le chaos de la perdition ». Il interpelle Lothaire lui-même : « Tu as cédé à l'impulsion de tes sens, tu as lâché la bride à les voluptés, tu t'es jeté comme à plaisir dans le lac de misère,

dans la boue, dans la lie ». Et ces flétrissures ont une sanction : « Que Lolhaire à l'avenir soit pour tous comme un païen ou un publicain ». Dans cette campagne, Nicolas P' est d'abord sans alliés. Comme si les fautes d'un roi parti<iijaient à l'inviolabilité royale, les évoques, sujets de Lothaire, craignaient de lui signifier la volonté' de Dieu, leur autre maître. « Rejetez toute paresse, leur éerit Nicolas, chassez loin de vous toute crainte servile. Vous devez sans cesse ac-

aser Lothaire et le semoncer comme il convient. Criez, forcez votr<' voix, qu'elle résonne comme une trompette, et annoncez à Lothaire ses crimes ». Les

vnodes locaux inclinaient à l'absolution, mais le pape maintenait les droits de la morale ; et cette chaîne d'essence supérieure, qui unissait au Siège apostolique les évêques de Lorraine, les contraignait de demeurer indé'pendants à l'égard du roi ; elle préservait la dijinitt' de leur apostolat et la liberté de leurs censures. Au onzième siècle, Philippe I" brisa son premier mariage pour épouser une femme mariée ; Urbain II vint en terre française; en plein concile de Clermont, le premier acte de ce pape. Français d'origine, fut d'excommunier le roi de France. « Si vous eussiez rempli comme il convenait votre devoir de prêtre, écrivait-il à l'archevêque de Reims, vous n'auriez pas laissé impuni un crime par lequel sont transgressées à la fois les lois de la morale et de l'Rglise, et c'est sur vous qu'en doit retomber l'op- [»robre ». C'est en ces termes que la Papauté réveillait et secouait l'épiscopat national. Au douzième siècle, l'hilippe Auguste, sitôt lassé qu'épris de sa femme. Ingeburge, obtint d'évôques complaisants l'annulation de son mariage et lit reine Agnès de Méranie.

Célestin II le menaça; Innocent III lança Tinterdit ; Philippe dut renvoyer Agnès.

Entre les coupables, le droit canon ne faisait aucune distinction ; il ne graduait pas la rigueur des peines suivant le rang qu'ils occupaient dans la société laïque; mais naturellement elles faisaient plus de bruit et une plus forte impression, lorsqu'elles frappaient les puissants. Henri IV de Germanie, spoliateur des églises, insulteur des légats et du pape, et débauché par surcroît, dut s'agenouiller trois jours et trois nuits, sous les murs de Canossa, pour que Grégoire VII l'admît au pardon. Boleslas de Pologne, meurtrier de saint Stanislas de Cracovie, fut condamné par ce pape au vagabondage d'un paria; l'excommunication qui pesait sur sa tête lui fermait tous les États, et la légende du juif errant devenait sa propre histoire. Henri II d'Angleterre, persécuteur de Thomas Becket, et qui peut-être même, par une capricieuse boutade, avait armé les assassins de l'archevêque, dut faire une pénitence publique sur la tombe du saint martyr. Raymond VI, comte de Toulouse, ayant fait tuer un légat d'Innocent III, dut subir la flagellation sous le porche de Saint-Gilles, pour être réintégré dans l'Eglise. Ce n'étaient point là des vengeances politiques, mais des sanctions pénitentiaires. Législateurs de métier, les rois se croyaient volontiers supérieurs à toute loi. Les papes, à leur encontre, prêtaient un infatigable organe à cet instinct du bien, vivant dans les plus humbles âmes — dans celles-ci surtout — et qui les soulève irrésistiblement, mais pas toujours impunément, contre les transgressions de la morale : « Où trouve-t-on que les souverains aient le privilège de l'impunité? écrivait Grégoire VII. Lorsque le Seigneur

dit à Pierre : « Pais mes brebis », il na point fait cxceplion pour les rois ». Ainsi les papes soulevaient lo manteau royal, dont l'éclat parfois éblouissait l'épiscopat, et portaient un souverain verdict sur le chrétien (jui s'y drapait.

.Mais ce verdict, par ses conséquences, pouvait atteindre, en même temps que le chrétien, le chef d'État. Lexconiniunié impéniti-nt perdait le bénéfice de la loi morale et des lois humaines, sans lesquelles la vie d'un individu n'a plus aucune garantie. La fidélité de ses vassaux, la docilité de ses sujets, devenaient chancelantes; ses droits étaient périmés, et, comme il avait lui-même bouleversé les notions du juste et de l'injuste, ces notions, à son égard, étaient supprimées. Ainsi le c<juiportait le droit public, dans certains pays. Lorsqu'on 1076 Henri IV fut excommunié, les lois de l'Empire requéraient que sa déposition suivît; mais (jrégoire Vil suspendit l'ellet de ces lois, et c'est seulement en lOHlJ que l'Empereur, roi de (lermanie, excommunié pour la troisième fois, fut , par la volonté du pape, formellement déposé. Car les papes pouvaient, d'eux-mêmes, ajouter à l'excommunication une sanction politique. Tantôt c'était l'interdit, étrange et mystérieuse relégation imposée par le vicaire du Christ au Christ lui-même : lorsqu'une terre l'-lait frappée d'interdit, les autels devenaient muets, les hosties vides, Jésus n'y descendait plus; alors les populations, pour rompre le jeûne de leurs âmes, contraignaient le souverain de se faire absoudre, afin qu'il cessât d'être l'objet de souillure, qui faisait fuir Dieu. Tanti')t encore le pape, à la sentence d'excommunication, joignait un arrêt formel de déposition : « Je lie Henri des liens de l'anathème dé-

clarait, Grégoire VU; je lui ùte tout pouvoir et toute dignité royale, je défends à tout chrétien de lui obéir comme roi, et je délie de leur serment tous ceux qui lui ont juré ou qui lui jureront désormais fidélité en tant que roi ». Ainsi Jean sans Terre fut déposé par Innocent III, et Frédéric II par Innocent IV.

Nous touchons à un point de jonction entre la religion et la politique. Il y en a d'autres encore dans le moyen âge. Les théories politiques qui subordonnaient la légitimité du pouvoir à l'observation de certains devoirs, assuraient à la morale une maîtrise sur la politique ; or la morale, cette abstraction, avait alors pour incarnation concrète la Papauté. A titre de chef d'État, le prince devient son justiciable, comme il l'était à titre de chrétien. Aux époques où le christianisme a prise sur les esprits, on ne conçoit pas le pouvoir comme une jouissance qu'on tient de l'hérédité, et qui n'impose aucune responsabilité terrestre : on le conçoit comme une charge reçue de Dieu par l'inlermédiaire du peuple, et les droits de la souveraineté sont donnés aux rois comme un moyen d- exercer leur charge. Subordonnés à une fin, ces droits ne sont donc pas absolus; on ne les conserve que si l'on en fait un bon usage en vue de cette fin. Le pouvoir est un service public ; le roi est un c fonctionnaire »; les intérêts du service passent avant les caprices du fonctionnaire. Défense au roi de considérer son royaume comme une table rase, sur laquelle il peut édifier à son gré dos institutions et des lois : il y a des droits acquis qu'il lui faut respecter, des lois antérieures auxquelles il ne saurait préférer sa seule v(jlonté, et la loi morale, enfin, dont il doit être le sujet. Qu'il élève les yeux ou qu'il les abaisse,

le souverain du moyen âge se voit entouré de limites: il s'inclino devant les unes, s'il regarde en haut : tract-es par Dieu et par l'Église, elles soni absolues; il s'arrête devant les autres, s'il regarde en bas : opposées par les institutions établies, par la tradition, el par la volonté des peuples, elles ne peuvent être violées sans entente avec ceux-ci. Rappelez-vous Louis XV enfant, auquel on apprend à gouverner suivant des maximes païennes, avant qu'il apprennn à vivre suivant les miiiurs païennes : son précepteur lui montre la foule, et lui dit : « Sire, tout cela est à vous ». C'est exactement l'inverse de la théologie politique du moyen âge. Or, cette théologie n'était pas désarmée : si le roi franchit l'une ou Vautre limite, il commet un abus. La déposition du coupable est le châtiment de l'abus. Les peuples réclament cette déposition, pour la justice et i)Our leur liberté. Qui la prononcera pourtant? Les peuples eux-mêmes? Cela est possible, ils prt'tendent en avoir le droit; en plusieurs eirc<jnstances, ils l'exercent, en iOll par exemple, lorsqu'ils déposent Henri IV et élisent Rodolphe de Souabe. Mais toute assemblée est divisée contre elle-même; il y a une majorité et une minorité, qui défendent chacune des intérêts divers plutôt que la justice; et puis ce droit de déposition effraie peut-être [)lus les sujets ({ue I<! souverain. La bi'sogna, birsqu'elle devient urgente, reste périlleuse et délicate; ils désirtmt la faire et ils redoutent de l'avoir faite, cela les gêne de se sentir si puissants; ils craignent linstabilité : rien de commun entre eux et les modernes qui, puérilement contents de faire acte de souveraineté, ressemblent souvent à des enfants cassant leurs jouets pour se prouver à eux-mêmes

70 Yl E GÉNÉRALE DE L'HISTOIRE DE LA PAPAUTÉ.

que ces jouets sont bien à eux. Mais si les peuples, à cette époque, se sentent mal préparés à discerner la légitimité d'une déchéance, qui donc dira que cette déchéance est nécessaire? Ce sera le pape.

Il est juge souverain de la rectitude des actions humaines : c'est une majeure, établie par la théologie dogmatique, confirmée par les faits. « De ce lieu où j'ai été placé, il me faut, que je le veuille ou non, annoncer à toutes les nations la vérité et la justice », écrivait Grégoire VII aux Lombards.

Or, on n'est roi {rex) que si l'on agit avec rectitude [recte\ : c'est une mineure établie par la théologie morale, encore qu'elle soit fréquemment démentie par les faits. Les évéques espagnols aux sixième et septième siècles, Jonas et Hincmar au neuvième, proclament cette vérité, qui est une menace pour les rois. Et Nicolas P'' écrivait à l'évêque de Metz : a Voyez si les rois sont régis par la justice, sans quoi il faut les tenir plutôt pour des tyrans que pour des rois, et, loin de leur être soumis, nous devons leur résister et nous élever contre eux ^) . • Pour accorder au pape une juridiction souveraine sur les rois, il suflit de rapprocher cette majeure et cette mineure : le moyen âge acheva le syllogisme. Mais, dans cette mineure elle-même, un torme demeure vague : qui définira cette rectitude exigée des rois? La Papauté s'en attribue la définition, comme elle s'en attribue la surveillance. Le souverain exerce une fonction sociale, qui lui impose des devoirs : s'il les viole ou les oublie, Dieu est désobéi. De bonne heure, les rois anglo-saxons et les Carolingiens reçurent cette leçon. La Papauté l'élendit à tous les souverains du moyen âge. Au-dessous de l'Empereur, ils

MAITRISE DES PAPES SL R LA SOCIETE Dl' MOYEN AGE. 71

apparaissent comme des sous-vicaires de Dieu, et les pontifes veillent à ce que ce sous-vicariat soit bien occupé : sinon, il y aurait une lézarde dans l'architecture du plan divin. Ainsi, tout prince est, en quelque mesure, justiciable du Saint-Siège pour sa conduite envers ses sujets. Philippe F"", roi de France, était un méchant et triste sire; (Irégoire YII écrit ùTt-piscopat français : « Il y a longtemps que le royaume do Itance, autrefois si glorieux et si puissant, a commencé à déchoir de sa splendeur, et à remplacer les insignes de la vertu par ceux de la corruption. Mais aujourd'hui il paraît avoir perdu toute sa gloire et toute sa beauté, puisque les lois y sont m(''prisécs, la justice foulée aux pieds, et qu'on y commet les crimes les plus honteux, les plus cruels et les plus déplorables, avec tant d'impunitf' que la licence semble être passée en droit ». Décrivant le misérable état du royaume, il ajoute : « C'est votre roi qui est la cause de ces maux, lui qui ne mérite pas le nom de roi, mais de tyran; qui, entraîné par le démon, passe toute sa vie dans le crime et l'infamie; qui, portant inutilement le sceptre, non seulement donne occasion aux crimes de ses sujets par la faiblesse de son gouvernement, mais les y excite par son exemple. Il vient • ncore dextorquer, comme un voleur, une somme énorme aux marchands qui étaient venus de divers pays à une foire en France : cette iniquité révoltante le couvre à jamais d'opprobre et d'infamie. Vous, mes frères, vous êtes aussi en faule, puisque c'est fomenter les crimes que de n'y pas résister avec la vigueur épiscopale. Nous vous sommons de parler au roi, afin qu'il répare le tort qui a éU' fait aux marchands ». Et le pape termine un menaçant i'hilippe l" d'excommunicalion.

La correspondance des papes du moyen âge est pleine de semblables avertissements. A leurs yeux, un royaume opprimé, c'est une partie de la chrétienté qui souffre : ni eux-mêmes ni le reste de la chrétienté n'y doivent rester insensibles. Tout crime impuni leur apparaît comme une perturbation dans l'économie du monde; ils veulent que le monde entier s'en émeuve. Nicolas P'' multiplie les lettres aux souverains pour que, conjurant leurs efforts, ils amènent Lothaire à reprendre sa femme. Alexandre III frappe d'interdit tout fidèle qui, pouvant dénoncer ou trouver l'auteur d'un crime, s'en abstient. Le règne du mal dans un pays est un mal pour les pays voisins ; les papes du moyen âge ont une conception précise de l'unité du monde chrétien; celte conception dirige et guide leurs démarches. La surveillance exercée par Grégoire VII sur Philippe P"^ est considérée par les politiciens de l'ancien régime ou du régime moderne comme un attentat à l'indépendance du royaume de France: c'est que les notions politiques ont complètement changé. Le mot France, aujourd'hui" évoque immédiatement en notre pensée l'image d'une ligne de frontières ; nous voyons, tout de suite, ce qui sépare chaque nation du reste du monde. Le royaume de France, pour Grégoire TU, n'est pas un corps distinct, un organisme à part, c'est le membre d'un corps, c'est la fraction d'un organisme : ce corps et cet organisme s'appellent la Chrétienté. « Le pape, disait Innocent III, est établi au-dessus des nations w. 11 ne revendi({uait pas une suprématie sur chacune d'entre elles prise à part, mais toutes formaient un ensemble auquel il présidait.

La Papauté, par ses légats, s'y multipliait et s'y

ramifiait. Elle les promenait à travers 1 .Europe , à périodes irrégulières, et parfois sans mission définie. Ils représentaient l'Apôtre, en son nom donnaient conseil et rendaient justice, et parlaient haut aux grands pour la tutelle des petits. Le pape les voulait inviolables et ne l'obtenait pas toujours des souverains; il les voulait inflexibles et ne Tobtenait pas toujours d'eux-mêmes. Mais l'envoi même de ces personnages était une manifestation ; la Papauté- attestait, par là, sa volonté et son besoin de se tenir en contact perpétuel avec le monde, d'être informée promptement et sûrement, d'apporter ses services dés qu'ils étaient réclamés, et parfois même de les imposer. Car l'Apôtre considérait que ce n'était point son devoir seulement, mais son droit aussi, de redresser tous les torts et de restaurer l'ordre : en désignant des légats « pour rétablir la concorde dans le royaume de Germanie- », (Jrégoire VII prétendait remplir une obligation de sa charge.

« Grâce à l'Église romaine, écrit Joseph de Maistre, la grande charte européenne était proclamée, non sur du vil papier, non par la voix des crieurs publics, mais dans tous Ir-s cœurs européens, alors tous catholiques ». Ne nous laissons pas ('garer par ce mot « charte ». Hion d'analogue, ici, à la fiction constitutionnelle du monarque qui règne et ne gouverne pas, caressée volontiers par l'Europe contemporaine. Pour' interdire au souverain l'abus du pouvoir, cette théorie moderne lui interdit l'exercice même du pouvoir; il règne, ce qui est une jouissance; on empêche la royauté de dégé-néreren tyrannie en la transformant en um- sinécure. Le droit public du moyen âge, au contraire, ne permettait au

prince de régner que si le prince faisait son métier de gouvernant ; mais il soumettait à un contrôle les actes de ce gouvernant; la sanction de ce contrôle pouvait être la déposition du souverain par le pape, juge suprême de la chrétienté.

A la longue, cette arme s'émoussa; les liommos alors devinrent impuissants pour plier ù la juslico les plus élevés d"entre eux. Les penseurs dissimulèrent cette imiiuissance ; ils s'opposèrent aux usurpations du p«:»uvuir en mutilant la notion même du pouvoir, et, pour limiter les droits de l'Etat, méconnurent les fonctions de l'État. Les peuples, plus praticiues, répondirent aux insurrections des souverains contre la justice par des insurrections contre les souverains. 11 semble, de prime abord, que les prétentions des pontifes sur les couronnes furent une menace perpétuelle pour l'ordre établi. L'examen montrerait, plutôt, qu'on fit l'économie d'un certain nombre de révolutions, parce que Rome y suppléait, en obtenant la résipiscence des princes ou en les déposant. Pour les droits des souverains et pour les droits des peuples, la suprématie pontificale était tout à la fois une limite et une garantie.

On comprend plus aisément, à l'époque moderne, l'intervention du Saint-Siège dans les relations des royaumes entre eux que son immixtion dans les affaires intérieures de ces États. La déposition d'un prince est qualifiée d'empiétement; la Trêve de Dieu, de bienfait. Cette divergence d'appréciations eût surpris les pontifes du douzième siècle; ils agissaient, dans les doux cas, comme arbitres, protecteurs de l'ordre social clirélien, représentants souverains du droit. N'était-il pas plus téméraire, même, d'imposer des

lois h la vie des camps, oii Ihomme déchaînait toutes ses énergies, que d(» pénétrer dans la politique des peuples? Ratificateurs des traités, les papes, en cas de dis[tute, en étaient naturellement les interprètes. Gardiens du droit, ils pouvaient, en condamnant les prétentions injustes de l'un des adversaires, abréger la guerre.

Mais ils firent plus : le désarmement devint une institution. La Trêve de Dieu, qui prohibait les guerres privées pendant certains jours de la semaine, avait été établie dans le Midi par le concile d'Elne, et en Bourgogne par le concile de Montrond. Au concile de Clermont, le pape Urbain II l'étendit. Il restreignit le nombre des jours de guerre; il restreignit aussi les droits des combattants. Déjà, en vertu de la Paix de i>ieu, clercs, moines et femmes jouissaient d'une inviolabilité permanente. En vertu de la Trêve de Dieu, pendant des périodes entières de l'année, il fut défendu de tirer l'épée : en obligeant les belligérants à cliùmcr, laPapauti' leur laissait le temps de négocier. Elle savait leur goût pour les combats, et que l'expérience de la victoire excite et redouble le désir de vaincre. Elle ordonna qu'à certaines époques les épées et les trompettes seraient déposées; alors les parlementaires circulaient; ces parlementaires, souvent, ('■taient des légats pontificaux. C'est ainsi que les races germaines cessèrent de considérer la guerre comme l'occupation principale de l'existence. Si les prescriptions d'Urbain avaient été strictement observées, la guerre, paralysée par de rituelles suspensions d'armes, serait devenue, en fait, impossible.

Ainsi la main de l'Apôtre se faisait partout sentir, impijrlune pour quelques-uns, bienfaisante pour tous.

Elle ne permettait ni les triomphes insultants ni les écrasements immérités; elle ne tolérait pas qu'un homme se déchaînât à travers la société pour la refaire à l'image de ses rêves et la subjuguer au gré de ses desseins; elle couvrait les faibles d'une protection pressante, suspendait sur la tête des forts d'ombrageuses précautions, et rétablissait ainsi Téquilibre, la véritable équité. Elle disputait le monde au règne des caprices individuels.

Que les papes, à leur tour, aient eu des caprices, cela est vraisemblable, et cela est vrai. Lorsqu'on gouverne le monde, ce qu'il y a dans le monde de plus ditTicile à gouverner, c'est soi-même. Et puis, ils agissaient au nom de Dieu : pensée troublante, susceptible d'exalter l'orgueil du vicaire, en lui persuadant que cet orgueil même est un hommage à Dieu. Mais cette pensée porte en elle son remède; elle effraie le pontife par la perspective de sa responsabilité ; et, lorsqu'il considère cette demi-solidarité par laquelle Dieu et saint Pierre lui sont rattachés, ces liens qui l'unissent à la série des papes et qu'aucun de ses successeurs ne pourra dissoudre ni désavouer, lorsqu'il sent qu'au jour le jour ses paroles et ses actes s'insèrent parmi les paroles et les actes du Saint-Siège, alors dans son âme l'épouvante s'accroît. On rencontre, chez les pontifes du moyen âge, et en général chez les grands papes, ce mélange singulier d'orgueil et de timidité. Autocratie divine et universelle, la Papauté, même parmi ses plus brillantes fortunes, put ainsi éviter la destinée commune de tous les despotismes, qui est de finir par la folie. Grégoire VII, Innocent III, Boniface VIII, maîtres des âmes, des trônes et des camps, ('-chappèrent au péril de la tuute-puis-

sancc : on complc les occasions — elles sont peu nombreuses, eu pgard ii ce péril — où il leur manqua d'être complètement maîtres d'eux-mêmes.

Sur la scène du monde, durant cette période, le vicaire de Dieu n'apparaît point comme un Deus ex iiiarltina, dont l'opportuiio intervention débrouille ou fait dévier la pièce; il est vraiment un protagoniste. Parler de ses interventions même n'est pas strictement exact; la Papauté n'intervient pas dans la vie du moyen âge, elle est un des éléments de cette vie.

Lorsque, en présence de certains abus, la Papauté demeurait muette, il semblait aux hommes de cette époque qu'en n'allant pas jusqu'au bout de ses droits elle n'allait pas jusqu'au bout de ses devoirs. Étonnés, ils la sommaient d'ajiporter à la défense des opprimés une active importunité. Aux plus pieuses époques du moyen âge, plusieurs pontifes eurent à subir des invectives : parfois elles sont regardées comme les premiers vagissements de la Réforme, et l'on prend acte de ces saintes colères, comme si elles annonçaient et réclamaient Luther. Mais étudiez les plaintes dont ces papes sont l'objet : ce ne sont pas, en général, leurs empiétements qu'on leur reproche, c'est leur abstention. Il n'y a là aucune protestation lontre leur autorité, mais des sommations, au contraire, d'avoir à faire usage de cette autorité. On ne les accuse point pour ce qu'ils disent ou pour ce (ju'ils font, mais plutôt pour leur silence et leur inaction. Kt ces invectives, loin d'exprimer une hostilité latente contre l'établissement ponlilical, jaillissaient (les espérances et des vœux du monde chrétien.

Le souvenir et le spectacle de certains pontifes suggè-raient à la conscience des peuples une concep-

tion très haute de la Papauté, et cette conception réagissait sur l'institution. Le fait créait l'idée, et l'idée développait à son tour le fait : plus la Papauté s'élevait, plus le monde chrétien la concevait grande, et plus il la concevait grande, plus elle s'élevait. Il existait comme une complicité du pape et des fidèles, pour exalter toujours plus haut la chaire de Saint-Pierre. Nicolas I", Grégoire VU. Innocent III, présidaient à l'exhaussement du trône apostoli(iue. mais ils n'en étaient pas les seuls ouvriers. Dans leur travail pour mettre en action la plus grande force morale que le monde ait jamais connue, ils avaient la collaboration et subissaient l'irrésistible poussée de tous les parias de leur siècle : femmes répudiées, clercs spoliés, souverains injustement chassés, outlaws du foyer, du sanctuaire ou du trône, marchands jiillés et sujets pressurés se tournaient vers le pape, naturellement, comme vers le représentant du droit. L'individu sans feu ni lieu, dans la cité antique, était réputé sans foi ni loi; dans la cité chrétienne, il venait chercher une revanche au centre de la foi et de la loi.

« Des diverses parties de la terre, des personnes de tout âge, de toute condition, redoutant la violence de leurs seigneurs ou coupables de quelque crime, viennent vers l'Église romaine comme vers la mère universelle et lui demandent le salut, non point seulement de leurs âmes, mais aussi de leurs corps ». 'V'oilà ce qu'écrivait Nicolas I" au neuvième siècle. Jusqu'au départ des papes pour Avignon, ce tableau fut exact. « J'attirerai tout à moi », avait dit Jésus : cette parole semblait réalisée. Sur la route de Rome alfluaient les opprimés, qui voulaient que la cens-

cience de l'Apùtre, se mettant à l'unisson de la leur, accusât et fît repentir l'oppresseur. Dans leur vaga^bondage apostolique, les papes étaient guettés par dos plaignants et dos plaignantes, (jui se réjouissaient que la justice se rapprochât. Au concile de Clerniont, on 10!) i, Urbain II défend la reine Berthe contre Philippe I*''; et voici qu'en d095, au Concile de Plaisance, l'impératrice Praxedis, maltraitée par Henri IV, implore à son tour Urbain II. Hildogarde, comtesse de Poitiers, vient en 1119 au Concile de Reims, pour se plaindre à Calixte II (jue son mari Tait répudiée. Autour de l'auguste juge, toutes les infortunes, clientèle grossissante, se donnaient rendez-vous.

Dès qu'un reconnut à la Papauti' ce rôle do ministère public, dont tous les papes du moyen âge, grands ou médiocres, illustres ou obscurs, remplirent lid»'lemenl l'ollice, sa puissance fut sans bornes. Pour prêter une voix aux consciences et leur apporter un soulagement, elle force les plus j^rands princes do, compter avec elle, dans les plus petites choses; elle est à la fois altière et minutieuse, ses ennemis disent : ambitieuse et chicanière. Lorsque trois siècles d'absolutisme royal curent contraint et habitué les papes au silence, c'est la presse, à notre époque, (pii, s'arrogeant la mission remplie autrefois par lo souverain pontiûcat, prétend représenter l'opinion, surveiller les souverainetés, limiter leurs caprices, dénoncer leurs abus : elle envahit tout, elle pousse ses ambitions très haut et ses perquisitions très bas. Je ne sais rien qui fasse mieux eomprendre le lent ine'vi table développement do la piépondérance ponlidcale au moyen ;"ige : on ne fait pas leur part aux

puissances qui incarnent l'opinion et qui l'émancipent en la traduisant. « Il faut qu'il cherche hors de ce monde, celui qui voudra trouver quelque chose qui n'appartienne pas à votre sollicitude », écrivait saint Bernard au pape Eugène III. La Papauté se dressait comme une justiciére, au nom de Dieu, durant les siècles qui crurent à la souveraineté de Dieu, de même que la presse essaie de s'ériger en justiciére au nom des hommes, à l'heure où l'on croit à la souveraineté populaire. La Papauté tenait son mandat de Dieu, et, perpétuellement, il lui était renouvelé par la confiance des peuples.

En iOD.'i, au concile de Clermont, le pape et les masses chrétiennes, par-dessus la tète de l'empereur et des rois, entrèrent en communion directe; ces deux forces s'associèrent pour faire l'histoire; de leur entente, deux siècles de croisades résultèrent. Urbain II était alors banni de Rome; il inaugurait cette étrange lignée de papes nomades, que l'exil fortifiait en les mettant en contact avec les fidèles de tous pays. Henri IV, l'empereur, lui demandait se.s titres; et dans Rome un antipape était installé, protégé d'Henri IV. Comme le César d'Occident, le César de Byzance faisait schisme. Philippe I", le roi de France, était sous le coup de l'excommunication; Guillaume le Roux, d'Angleterre, la bravait. Mais tout dun coup les hostilités d'Henri IV, de Philippe,

LA PAPA l TÉ ET LES CROISADES. «I

de Guillaume, parurent insigniûantes et impuissantes : les peuples, dans une explosion de ferveur religieuse, balayèrent les mesquines chicanes des rois. Urljain, conteste par les maîtres du monde, avait le monde pour lui. On l'invitait à prouver sa mission: il la prouvait en la remplissant. Et les chrétiens suivirent, par un irrésistible mouvement. On vit un jour le frère même de l'antipape se joindre à la croisade prêchée par le pape. Au nom d'intérêts humains, les puissances laïques avaient déchiré la chrétienté; Urbain la rassemblait au nom des intérêts divins.

Urbain, prêchant la croisade, s'élevait d'un coup au-dessus des deux empereurs : celui de Byzance se montrait incapable de disputer la Terre Sainte aux musulmans, et celui de Germanie en semblait insouciant; à l'un manquait la puissance, à l'autre le bon vouloir. Le pape et les peuples y suppléaient. Les rois plus tard suivront les Croisades, mais sans grand enthousiasme. Mettez à part Richard Cœur de Lion, un extravagant, et Louis IX, un saint ; ce ne sont pas' les rois de France, d'Angleterre ou de Germanie qui font prendre la croix à leurs peuples, ce sont leurs peuples croisés qui les entraînent.

La lutte de la Papauté contre l'Islam était ancienne. Léon IV en Soi, Jean \ au début du dixième siècle, et cent ans plus tard Benoit VllI, avaient courageusement défendu l'Italie contre les Sarrasins : autour du quartier dont l'église Saint-Pierre était le centre, le premier de ces papes avait élevé un mur de quarante jueds de haut, aûn d'arrêter au seuil même de lApùtre les pirates avant-coureurs de l'Islam. .Mais, lorsque le Saint Sépulcre conmiença d'être menacé, la Pu-

pauté n'attendit plus, pour combattre Mahomet, que Mahomet vînt en Occident la braver. Déjà Gerbert et Grégoire Vil avaient rêvé d'une offensive contre le croissant : il ne leur sembla point que les circonstances fussent propices. Elles continuaient de paraître ingrates, au temps d'Urbain: mais il passa outre; avec une sagacité merveilleuse, il reconnut l'heure venue.

Transportons-nous au milieu de ce monde féodal, disputé constamment entre la brutalité et la piété, aussi prompt à commettre des violences qu'à redouter l'enfer, épris de la force et timide devant Dieu. Un pape se présente, et propose des expéditions guerrières qui seront en même temps des œuvres pies, de beaux coups dépée profitables pour le ciel ; ce discours fut pour les hommes d'alors une révélation et un soulagement : une révélation, parce qu'ils prenaient conscience de leur vocation divine; un soulagement, parce qu'au moment même où Urbain leur imposait la Trêve de Dieu qui suspendait leurs hostilités mutuelles, il leur proposait la Guerre de Dieu, dans laquelle ils devraient combattre jusqu'à épuisement : les exigences de leur àme et les exigences de leurs muscles étaient ainsi mises d'accord. Vous comprenez dès lors le récit des chroniques et cet enthousiasme qui transporta les auditeurs d'Urbain : ils se sentirent rassures; entre la guerre et la pénitence, leur existence cessait d'être ballottée, et grâce à la croisade, — une pénitence en même temps qu'une guerre, — ils retrouvaient l'uniti' de leur vie. Corps et âme, ils pouvaient s'y livrer : leur corps était mis au service de leur àme. Et ces masses en s'ébranlant réalisaient le vieil idéal de l'Église, que le spiri-

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