LA PAPU TK ET LES CROISADES
(nel et le temporel fussent coordonnés enfro eux.
Dieu le veut », s'écrièrent-ils. Urbain, Dieu, la voix iiilime de leur être parlaient le même langage : ils partirent. Les hommes du moyen âge, grands jouteurs et grands dévots, avaient trouvé leur voie. On vit une de ces minutes, si rares dans l'histoire, où la foi passe toul entière dans l'existence sociale. Il nous faut presque un effort d'esprit pour saisir l'originalité de ce moment. Aujourd'hui, chacun de nous morcelle volontiers son être, il concilie, tant bien que mal, les obligations de la vie chrétienne et les coutumes d'une société laïcisée, au prix d'une multitude de compromis qui font que l'existence de l'homme moderne est une romhlnazione. Les hommes du moyen âge avaient trop de simplicité, ou trop de logique, pour aimer ces situations-là ; ils rêvaient une occupation à laqu<*lle ils pussent se donner tout entiers. Urbain II la leur indiqua. II incarna l'âme populaire; il lui parla le langage (lu'elle comprenait d'avance et qu'elle brûlait d'entendre; il demanda qu'on le suivit, et les foules ardentes se pressèrent pour le précéder.
Parmi les conducteurs des peuples, ce grand pape est au premier rang; car les plus bienfaisants ne sont pas ceux qui jettent la masse dans des voies étrangères à son génie et tracées par eux seuls, mais bien ceux qui définissent et marquent à la masse la route où son instinct l'engageait et dont elle n'avait qu'une imparfaite intuition. A'oilà le service que rendit Urbain II à la société du moyen âge.
Ni la fragilité des succès, ni la mauvaise volonté des souverains, ni lattiédissementde l'enthousiasme, ne découragèrent la Papauté. Plusieurs siècles durant.
les pontifes se transmirent le mot d'ordre d'Urbain II. Eugène II, Innocent III, Honorius III, Grégoire IX, Innocent lY, Grégoire X , répétèrent toujours plus haut : « Dieu le veut ». Mais l'écho devenait toujours plus faible, et les sourds murmures des aspirations nationales, vaguement désireuses d'engager entre elles des luttes meurtrières pour acquérir une plus exacte conscience d'elles-mêmes, étouffaient la voix de la Papauté. La chrétienté ne pouvait combattre le croissant que si elle était elle-même paciOée : dès que cette paix devint impossible, l'idée de croisade parut une chimère. Elle rencontrait un obstacle aussi dans les intérêts commerciaux des peuples. Au temps d'Innocent III, Venise fut assez puissante pour diriger contre Constantinople une expédition destinée aux Lieux Saints ; le pape fut mécontent : l'i'^phémère fondation de l'Empire latin de Constantinople parut justilier les déûances et les haines des Orientaux contre les Occidentaux : mais qu'importait à Venise, pourvu qu'elle accrût ees richesses? Au quatorzième siècle, les hommes d'action, nés trop tard, qui rêvaient de nouvelles croisades, indiquaient, comme une indispensable condition du succès, le blocus commercial de l'Egypte : Raymond Lulle et Marino Sanudo, le Frère Mineur Fidence et le Dominicain Guillaume d'Adam , s'accordaient tous à cet égard; mais les républiques marchandes de la Méditerranée, dont les galères étaient requises, se prêtaient mal à de pareils desseins. Les patriotes des grands États, les boutiquiers des petits États, avaient d'autres soucis que ceux de la croisade : Pierre I"'' de Cypre, Amédée VI, le comte de Nevers, Boucicaut, se heurteront sans fruit contre l'Islam, et lorsque à la lin
du quatorzième siècle le vieux cordelier Philippe de Mézières voudra réveiller ses contemporains, il fera l'effet d'un revenant.
Cependant l'initiative d'Urbain II avait été féconde. Klle avait pour deux siècles aiguill»' la marche du monde. Elle créait et résumait tout un moment de l'histoire, et ce moment fut bienfaisant. Enfin les avantages que la civilisation dut aux croisades méritent d'être inscrits à l'actif de la Papauté.
Examinant racti<jn de la Papauté sur la société du moyen âge, nous avons constaté qu'elle obtenait la collaboration des peu[iles. Quant aux empereurs, nous les avons ai)erçus, tantôt essayant de barrer la roule à la PapauW', tantôt se tenant à l'écart et laissant aux papes le soin de conduire la chrétienté. Cependant la théorie du .Saint Empire, cré(''e par li's théologiens, leur assignait un autre rôle. Il y a deux sortes de théories politiques : les unes, emprunlé(^s à l'expérience acquise, résument l'histoire passé'e; les autres préparent l'histoire future. La théorie du Saint Empire échappe à ces classilications. On ne l>eut dire fiu'elle résume l'histoire; car elle en reçoit de perpétuels démentis. On ne peut dire non plus 'lu'elle la prépare; car elle n'est formée, dans toult^ -on ampleur, que hjn^leinps après le couronnement de Charlemagne. Le rétablissement do. l'Empire était un fait acquis, avant que la théorie vint au jour. Elle
86 VUE GÉNÉRALE SUR L'HISTOIRE DE LA rAPAUÏE-
prétendit régir les faits, et elle se construisit au-dessus d"eux et en dehors d'eux; de là sa faillite. Mais lorsqu'une conception politique a longtemps régné sur les esprits malgré l'insurrection constante des événements, on ne saurait la négliger comme une spf^culation avortée. C'est qu'elle répondait à un besoin des hommes; c'est que cette époque de guerres privées fut l'une des jdus idéalistes de l'histoire. L'homme avait soif d'unité. La construction du Saint Empire fut la revanche de ce besoin sur le morcellement féodal. A mesure que succomberont les châteauxforts et les multiples barrières des fiefîs, l'horizon s'élargira pour les regards humains ; ils commenceront à voir nettement, à réaliser laborieusement l'unité nationale. Alors s'effacera cet horizon fictif et lointain par lequel leur imagination s'émancipait, la conception de l'Empire perdra lentement sa puissance; l'idée de nation, qui a son ébauche dans les faits, satisfera désormais au besoin d'unité; et, dans la société même des âmes comme dans celle des corps, les hommes briseront cette harmonie universelle et idéale, que l'Église voulait maintenir. A distance, les bouleversements religieux du seizième siècle et la formation de la thr^orie du Saint Empire apparaissent comme deux oscillations de l'humanité entre le rêve de l'individu libre et souverain et le rêve d'une chrétienté ordonnée et unie.
Cette théorie est la suivante :
L'homme est composé d'une âme et d'un corps, il est à la fois double et un. Voici des millions d'hommes, c'est-à-dire des millions d'àmcs et de corps; de cette duplicité de l'individu humain résulte, pour la société, la distinction du pouvoir spirituel, l'Église
maitressede toutes les âmes, et du pouvoir temporel, l'Kmpire maître tlo tous les corps; dr celle unit*- do l'individu humain doit résulter logiquement l'union parfaite de ce pouvoir spirituel et de ce pouvoir ft-mporel. Ils doivent cheminer ensemble dans l'hisloirt", comme l'âme et le corps dans la vie. Au lieu de partir de la nature de l'homme, envisageons celhde Dieu, nous atteindrons la même conclusion. DifU est le souverain des corps et des ùmes. De lui vient toute puissance ici-bas. Le pape est son vicaire spirituel, Temperfur est son vicaire temporel : voilà les deux delt'gués que la Providence a picposés à l'univers. Mais Dieu est un : le pape et l'empereur exercent chacun une partie des fonctions de Dieu: comme la nature divine exclut la confusion et le chaos, ces deux moitif's de Dieu seront nécessairement d'accord, et leur association sous les regards des hommes incarne l'unité divine. Qu'on envisage la nature divine dont émane leur double pouvoir, ou la nature humaine à laquelle ce double pouvoir s'applique, on ariive donc aux mêmes résultats. La logique et la niftapliysifiue comportent l'union de la Papauté et de l'Empire; et, pour prouver ce théorème p<)liti<iue, on a le choix entre deux démonstrations, qui lune et l'autre ont une rigueur (piasi gi-ométiique. Mais tant que les passions des hommes échapperont ù toute g<ométrie, la géométrie ne fera pas l'histoire. Ces théorèmes ont une suite et c'est ici que les passions s'insurgent. L'âme est supérieure au corps : cela se prouve par les théologiens chrétiens, par les philosophrs païens, par le bon sens. Or le pouvoir spirituel est maître des âmes et le pouvoir temporel est maître des corps : cela n'a pas besoin d'être dé-monlré, c'est
une définition. Et ces deux propositions sont la majeure et la mineure d'un raisonnement dont voici la conclusion : Donc le pouvoir spirituel est au-dessus du pouvoir temporel.
11 existe une différence, d'ailleurs, entre le serment (jue les empereurs prêtent aux papes et celui que prononcent les princes feudataires du Saint-Siège l'empereur n'est pas un vassal. Mais il tient son titre du pape, et le pape est juge des cas où il doit être déposé.
Ici l'empereur se révolte : plusieurs fois avant Barberousse, il a réfuté cette doctrine par son épée; àl partir de Barberousse, il trouve des légistes pour la chicaner et pour installer, à rencontre, la théorie des droits de César. On discute à l'aide d'une métaphore, celle des deux glaives. D'après la théorie impériale, le Christ avait remis le glaive spirituel au pape, le glaive temporel à l'empereur; le Miroir de Saxe développe cette idée. D'après la théorie pontificale, qu'expose le Miroir de Souabe, Pierre avait reçu les deux glaives, et c'est lui qui avait remis à l'empereur le glaive temporel. La seconde conœption enchaînait les empereurs par une responsabilité présente, ellicace et effective, soumise à limmédiate appréciation du pape ; la première leur permettait de s'arrangiM^ avec Dieu seul, après l'échéance du tombeau; auprès des Hohcnstaufen, do Philippe le Bel, de Louis XIV, celte théorie sera la bienvenue.
Sous la dynastie des Hohenstaufen, le conflit entre la Papauté et l'Empire est d'une farouche grandeur. Il ne s'agit plus seulement, comme au temps des empereurs Saxons, de la liberté des Églises, mais de la liberté des peuples. Frédéric Barberousse, Fré-
(lé rie II caressent un idéal de gouvernement absoluliste; ils ne peuvent le réaliser en Allemagne, où la léodalité est puissante, où le droit romain est pou connu, surtout peu aimé; ils veulent le réaliser en Italie. Ils rêvent l'union personnelle de la Germanie el de ritulie sous le sceptre impérial. Pour cela, il faut léser des droits : ceux des rois de Sicile qui sont leudataires du pape, ceux des villes lombardes qui, menacées, font appel au pape, et ceux du pape, enfin, qui ne veut point devenir le chapelain de l'empereur. Les Hohenstaufen méprisent ces droits. Une lutte s'engage qui dure un siècle, entre les Guelfes, partisans du pape, et les Gibelins, partisans de l'empereur; elle est suspendue par vingt ann(''es de trêve, sous le pontificat d'Innocent III. Les Hohenstaufen veulent faire de l'Italie un champ d'expériences pour une résurrection du césarisme : Adrien lY d'abord, puis Alexandre III résistèrent. A la diète de Roncaglia, Frédéric Barberousse fit proclamer le vieux principe : '< Ce qui plaît au prince a force de loi ». Les villes lombardes protestèrent; elles eurent le Saint-Siège pour allié : lorsque leur confédération, jalouse de venger la ruine de Milan, dressa contre rKmpercur une forteresse d'indépendance, on la baptisa du nom d'Alexandrie, en hommage au pape régnant. La vie d'Alexandre III se partageait entre l'exil hors de Rome et des alarmes perpétuelles dans Rome: cette insécurité ne coûtait rien ;i son prestige. 11 avait pour lui la confiance des peuples et la force morale de la papauté : cela lui permettait de parler haut, même aux rois ses h«Hes. Lorsque Barberousse voulut faire sa paix avec l'Italie, Alexandre, comme un vainqueur, en dicta les conditions. 11 y
comprit les deux Siciles et les villes lombardes; il débattit les intérêts de Tltalie, dont il était le protecteur. La liberté du pape et la liberté des. peuples subalpins, longtemps froissées par le même ennemi, triomphaient en même temps; et les promesses obtenues de Frédéric à Venise et à Constance marquaient quelque chose de plus que la retraite d'un conquérant, elles étaient la défaite d'une doctrine de tyrannie. Dans la basilique de Saint-Marc, le puissant empereur s'agenouilla devant le pape; c'était un hommage religieux imposé par la coutume: mais comme ce pape s'appelait Alexandre et cet empereur Barberousse, la génuflexion fut un fait politique, non une formalité d'étiquette. En une minute, les antipapes et les soldats que ce personnage incliné avait opposés au pontife subirent une défaite dont on ne se relève pas, le désaveu. Par la seule vertu de son active patience, Alexandre obtenait ce résultat ; après un schisme de ce vicariat à deux tètes que Dieu préposait à l'univers, les deux vicaires se rejoignaient, mais le vicaire temporel faisait à lui seul les frais du rendez-vous. 11 avait repris en sens inverse la voie périlleuse par laquelle il s'était, vingt années durant, ('loigné de son collègue; au terme de cette retraite, il était accueilli comme l'enfant prodigue, sans chicanes, sans réserves, sans pénitence même : la démarche de Frédéric, qui démentait ses ambitions et ses doctrines, et qui reniait une grande partie de sa vie, n'était-elle pas la plus dure des pénitences? Alexandre III n'abusa pas de sa victoire, qu'il ne considérait point comme personnelle, mais comme la victoire de tous sur un seul ; et Barberousse est l'un des rares empereurs qui aient pardonné à la Pa-
pauté de les avoir domptés, 11 passa ses dernières aniK'f's à faiie son métier : celui do roi de (îermanie, (ju'il remplit brillamment à la diète de Maycnce ; celui d'empereur, qui l'envoyait à la croisade et qui lui I oùta la vie.
Maigri' les pc-rils ('tt'rncls auxquels l'existence d'un empereur exi)Osait la Papauté, celle-ci ne songea jamais à laisser vacante la couronne impériale. Elle considf'rait l'Empire comme l'un des deux organes indispensables à la vie de lEurope. On s'étonne parfois, aujourd'hui, lorsqu'on entend certains appels de rfiglise h TÉtat, pour la solution de la question sociale par exemple; et Ion se.xplique malaisément que l'Église, par une gratuite complaisance, étende la porté-e d'influence des [uiissances laïques. C'est qu'il existe une conception thi'ologique de l'Etat, dont l'Église souhaite l'application; elle ne croit pas qu'il soit permis d'annihiler le souverain pour s'épargner la peine de surveiller et de censurer ses abus. Le pouvoir public a une mission, dont l'accomplissement intégral est utile au bien-être de la société : on ne conçoit jias une société où ce pouvoir lasse défaut, parce qu'elle manquerait tout à la fois d'une règh' et d'une force, qui protègent et surveillent, au nom du droit social, les initiatives individuelles. Chacun de nous porte en soi un candidat ù l'absolue souveraineté : l'Église, en maintenant intacte la notion d<' sociét('', opi)Oj^e une limite à nos pn-tentions individuelles; et, pour que les faits incarnent cette notion, l'existence de l'État est nécessaire. Si paradoxale que paraisse rallirmation, en un temps où l'on accuse fréquemment lÉglisi' d'empiéter sur les droits de l'État, nous dirions volontiers que, dans
le cours des âges, ce sont les théologiens et les papes qui ont le mieux expliqué la raison d'être de l'État. Et comme, au moyen âge, l'Église concevait et voyait la société chrétienne sous l'apparence dune grandiose unité, elle voulait un Empereur, non point seulement comme symbole, mais comme tuteur de cette société; elle ne lui assignait pas uniquement un rôle de représentation, mais des fonctions actives. Aussi, la vacance de l'Empire, qui semblait décapiter l'Europe, était considérée par l'Église comme un mal, tout comme le conflit entre l'empereur et le pape, qui Técartelait. Lorsque Philippe de Souabe et Otton de Brunswick se disputèrent l'Empire, Innocent III pria les électeurs d'abréger le débat, en menaçant de le résoudre lui-même. Même après les vexations de Frédéric II, la Papauté se lassa du grand interrègne; jusqu'à ce que Rodolphe de Habsbourg eût coiflé la couronne, elle obséda les électeurs pour qu'ils désignassent le roi de Germanie, que le pape ferait empereur. Elle eut une part importante, enfin, dans les changements que subit au treizième siècle la composition du collège électoral. Parler de la lutte entre le sacerdoce et l'Empire est une impropriété de langage : le sacerdoce souverain regardait l'Empire comme un pouvoir connexe et nécessaire ; c'est contre les ambitions de certains Hohenstaufen que le sacerdoce préparait ses armes, non contre L'institution impériale.
Le règne de Frédéric II est le dernier épisode de ce conflit. Cet homme se dresse, au milieu du moyen âge, comme une apparition exotique, force <''trange, supérieurement armée d'audace et de rouerie. Barberousse n'avait pas cet aspect, d'un destructeur de la
Papauté; Philippe le Bol, pour couvrir ses desseins, -'appuiera sur l'opinion publique de son royaume. A lui seul, sans chercher l'appui des peuples, Frédéric engage un duel à mort avec celte puissance qu'ils aimaient. « Heureux les souverains de l'Orient et de l'Asie, s'écriail-il; ils n'ont à redouter ni les armes de leurs sujets, ni les intrigues de leurs pontifes ! » Kt les souvenirs du despotisme classique, qui iuîpo- <ait ses caprices sous le nom de lois, sont fortifiés dans son esprit par l'image du despotisme oriental, qui ne prend même point la peine, pour les imposer, de les affubler de cette étiquetti'. Il voit la solidarité des peuples et de la Papauté, et que leur union fait sa propre faiblesse, mais il désespère de la briser. Alors, se retournant vers les rois de l'Europe, il requiert des secours. « Il est facile d'humilier les rois et les princes, écrit-il, quand on porte à la puissance impériale, qui est le bouclier des autres, le premier coup ». Voilà l'Europe conçue par Frédéric : d'une part, les têtes couronnées qui laissent émerger audessus d'elles celle de l'empereur, et qui rendent des oracles absolus; d'autre part, le troupeau humain et l'Ëglise. Mais les rois répugnent à entrer dans ce cadre; saint Louis, le nouveau roi de France, est irréductible. Frédéric sera seul s'il le faut, mais continuera la lutte. Il lutte par toutes les forces de son être; ses façons d'agir, de penser, de parler, semblent autant de défis qui visent non seulement le pape, mais l'opinion publique de la chrétienté. Il est d'une immoralité superbe, non pas celle d'un Louis XV, à demi masquée par de pudiques précautions; il refuse à la vertu l'hommage de rhy])Ocrisie et toute concession, soit aux lois du Christ, soit aux
lois du monde : il vit publiquement en sultan, et la prise de son camp de Vittoria, en 1^41, ressemble à une prise de la Smala. 11 est roi de Germanie et néglige complètement ce pays; sous le règne de ce despote, la féodalité allemande s'attribue des libertés incoercibles, l'anarchie germanique commence. Mais c'est dans le Midi qu'il veut fonder un grand empire, où il sera tyran : la Sicile en sera le centre ; le Soudan d'Egypte, l'empereur de Nicée en seront des vassaux. Son métier d'empereur lui commandait de prendre la croix à la voix du pape ; il temporisa, partit seulement lorsqu'il fut excommunié, reprit le Saint Sépulcre par un pacte, entra dans la précieuse église et s'y couronna lui-même : par-dessus le pape, il faisait directement ses affaires avec le sultan et Dieu; il laïcisait la croisade, il prétendait enfin que la Terre Sainte relevât de son empire. La vieille conception du siècle installait l'empereur à la tète des chrétiens, contre les non-chrétiens; Frédéric fait venir des Sarrasins en Italie, à Nocera et à Lucera, comme colons et comme soldats; il a besoin, pour ses coups de main, d'une troupe qui ne craigne pas l'excommunication; il l'emprunte aux ennemis de la chrétienté : « ce sera une épine dans l'œil du pape )>, dit-il. Il apparaissait comme l'Antéchrist, comme Satan couronné : cela ne lui déplaisait pas. Il réintégrait dans le vocabulaire impérial les vieilles formules païennes; il appelait sa mère Diva, son lils Conrad « rejeton divin du sang des Césars »; les villes qu'il fondait se dénommaient Augusta, Caesarea, et quant à son lieu de naissance lesi, il le baptisait « notre Belhléem ». Il était aussi la loi vivante, la loi déliée de toutes les lois, lex aniinaia, lex Idjibus umnlhus
solula. Les règles mr-mes de la guerre lui paraissaient violables ù merci : ses cruautés sont inouïes ; il est féroce avec dilettantisme. A Tégard de ses favoris, il renouvelle les sanglants caprices dont le Palatin fut jadis témoin. Il travaille à devenir odieux; sur sa tête, les excommunications s'accumulent : l'une après ses nombreux refus d'aller à la croisade ; la seconde après sa victoire de Curtenuova sur les milices des villes lombardes; la troisième lorsque, persécutant l'Kglise jusque sur mer, il arrête les vaisseaux des évêques que convoquait le pape au Concile de Latran. Tout juste assez chrétien pour punir les hérétiques, il rejette contre les papes et leurs partisans le reproche d"hér(''sie qui lui était adressé. Il ne fit pas d'antipape. Il semble qu'à certaines heures il ait voulu réaliser en lui-même, effectivement, visiblement, l'uniijn des doux pouvoirs.
11 put espérer un instant que l'institution papale était morte : lorsque Grégoire IX, après une lutte opiniâtre, mourut centenaire, pendant deux ans, la tiare fut vacante. Puis on élut le cardinal Fieschi, qui passait pour gibelin. Frédéric, en lui, espérait un serviteur; ce fut lui (jui, sous le nom d'Innocent IV, déposa Frédéric. Cette déposition tua l'empereur. Elle ressuscita, en face de lui, une force qu'il croyait morte. Il lutta dans ses dernières années, non plus pour le despotisme, mais pour obtenir un traité, et non plus pour être tout, mais pour demeurer quehjue (;liose. Fn venant au monde, l'empereur Fn-déric II de llohenstaufen sélail trompé de date ou de longitude : dans l'Orient asiaticjue ou dix siètles plus tôt en Occident, il eût passé pour un merveilleux échantillon du genre humain; au treizième siècle, il fit
l'effet d'un monslre, le plus raffiné et le plus barbare des hommes de son temps.
Ainsi, pendant que les philosophes du moyen âge prouvent l'union théorique du sacerdoce et l'Empire, les chroniqueurs racontent les luttes des papes et des empereurs. Avec des réminiscences de l'Empire romain et des spéculations logiquement irréprochables, la scolastique avait construit cette entité : un César préposé à tous les corps ; elle la rattachait à la mémoire d'Auguste, de Constantin, de Justinien. Cette théorie trouvait un écho dans l'imagination des hommes, où flottait toujours le prestigieux, souvenir du vieil Empire et des grands unificateurs : Auguste, instrument involontaire de la conquête chrétienne à travers la romanité; Charlemagne, infatigable ouvrier de cette conquête à travers la barbarie. La logique et l'illusion, la faculté raisonnante et la faculté sensitive, enfin le rêve d'unité, tout conspirait pour cette idée : un seul César à côté d'un seul Pierre. Mais les faits restaient rebelles : la Papauté seule demeura internationale; l'Empire fut national presque en naissant. C'est dans la race germanique qu'il se fixa; avec Otton et Barberousse, le vicaire temporel de Dieu incarna les ambitions de cette race à la domination du monde, et. par surcroît, secondant la conversion des peuples slaves, remplit quelquesuns de ses devoirs envers la chrétienté ; avec Frédéric II et Louis de Bavière, il défendit certaines prétentions, singulièrement plus modestes, à la domination de l'Italie, et négligea complètement ses devoirs; avec Charles IV\ il de\*int, définitivement, le vicaire dos Sept Électeurs, c'est-à-dire de la féodalité germanique. La Pragmatique de 1338 et la Bulle d'or
de 1356, qui dispenseront l'Kmpereur de son ancienne allégeance à l'f'garddu pouvoir spirituel et conféreront le litre impérial à la créature des Électeurs, seront des étapes décisives verscette abdication de tout caractrrt' international à laquelle tendait l'histoire de l'Knipire. Au contraire, trois siècles auparavant, le décret de Nicolas II, qui supprimait pour les élections pontificales toute ingérence impériale et remettait aux seuls cardinaux le soin de désigner le pape, fut comme une sauvegarde pour le caractère catholique de la Papauté. A travers le moyen âge, les deux vicaires de Dieu allèrent sans cesse sémancipant Tun de l'autre, se dissociant; au terme de cette marche, la Papauté était plus fortement installée dans ses prérogatives de pouvoir universel, et l'Empire «'tait déchu jusqu'à n'être plus qu'un pouvoir local : malgré les précédents ofl'erts par l'histoire païenne, l'idée du César universel demeurait vide d'un nouveau contenu; et l'idée de l'ApiHre universel, (jui datait du Christ, apparaissait seule ellicace.
A certains égards, pourtant, la faillite^ du Saint Kmpiro portera préjudice à la Papauté. Par l'effet de la longue lutte entn; les papes et les empereurs, Rome et la Germanie finiront par se regarder en ennemies. La nation germanique aura ses « griefs » ; elle les exposera dans des conciles nationaux; ils retentiront jusque dans les conciles généraux; issus d'un certain nombre de ressentiments politiques, ils revêtiront bientôt une forme Ihéologique; la Uélbrme de Luther apparaîtra, pour certains esprits, comme une explosion d»; vengeance nationale et comme la revanche d'Henri IV et de Frédéric Barberousse; et la '"■rmanie se consolera de navoir [lu dominer le
monde en essayant d'arracher à la Papauté une moitié du monde.
LE DROIT SOCIAL DE l'ÉGLISE ROMAINE AU MOYEN AGE.
Un vaste camp retranché, comptant autant de soldats que le Christ compte de fidèles, voilà la chrétienté du treizième siècle. Elle repose sur une forte assise, mais elle n'est point immobile; elle songe à, roffensive. sur toutes ses frontières, contre ceu.\ qu'il faut annexer. Dans beaucoup d'âmes, on trouve alors le besoin d'action, le rêve d'apostolat : c'est la forme que prenait cet ensemble d'instincts et de conceptions que nous appelons l'idée de progrès. L'Empereur y collaborait peu ; mais le pape suppléait aux négligences de son collègue. Il entretient, sur les diverses frontières, des milices temporelles : les Templiers sur la Méditerranée, les Teutoniques'et Porte- Glaives sur la Baltique, divers ordres de chevalerie en Espagne, avoués de Dieu et des faibles, protégeaient les conquêtc^s des missionnaires contre un retour du paganisme ; parfois même, ils savaient assez de catéchisme pour ètrt' apôtres, autrement que par leur lance. A côté d'eux fonctionnaient des milices spirituelles : les Dominicains, les Franciscains, créations du treizième siècle.
Dans le plan de l'Église, malgré la rigueur de la hiérarchie, et même, pourrait-on dire, à mesure que cette rigueur se précise et s'accroît, les initiatives
individuelles, les groupements spontanés occupenr une importante place. L'œuvre de saint Dominique et de saint Trançois en est une forte preuvf. Content des ordres monastiques existants, Innocent III ne songeait guère à en créer d'autres; il décourageait plutôt les mystiques en travail qui s'insinuaient au Latran pour lui soumettre de nouveaux plans. Mais le travail des mystiques persistait : Dominique et François n'étaient pas maîtres du cours de leur pensée et de l'orientation de leurs rêves. Il est plus facile de dissoudre un ordre florissant^ devenu une puissance terrestre, que de reléguer dans leurs sacristies respectives une demi-douzaine d'hommes pieux qui, s'étant rencontrés dans la poursuite d'un même idéal, saluent en Dieu le créateur de leur ordre, avant même (|ue cet ordre ne soit fondé. Ils ont alors de religieux entêtements auxquels l'Église finit par condescendre et dont généralement elle tire un excellent profil. De son vivant même, Innocent III put constater les services des Dominicains; et. (juant à sain! François et à ses enfants, ils ont réalisé dans l'his- Inire un miracle perpt'iuel. Ce saint qui voulait restaurer et maintenir les sévérités du renoncement chrétien, est un des plus aimables et des plus joyeux parmi ceux que le calendrier commémore; les conseils évangéliques, développt's dans une sèche explicalion, semblent parfois contre nature; appliqués par saint François, ils apparaissent comme l'elllorescence même de la nature; dans cette physionomie, il y a je ne sais quoi d'inexplicable, qui la rend toujours séduisante pour les hommes, aux époques mêmes où ils ne se complaisent guère au dur oreiller du renoncement.
Avant le treizième siècle, on avait connu des moines défricheurs, à la pioche desquels la terre qu'ils occupaient devait, si l'on ose dire, une seconde création, des ermites contemplatifs, usufruitiers dune caverne par droit de premier occupant, enfin d'actifs prédicateurs ou réformateurs de lEglise, usufruitiers d'une grande abbaye par investiture royale et papale. Les ordres mendiants offrirent à la papauté un nouvel appui. Par l'esprit même de l'institution, par ce sevrage des biens temporels, que Dominique et François imposaient à leurs disciples, les mendiants participaient au caractère supra-terrestre du souverain pontificat, leur unique maître. Ils n'étaient les prisonniers d'aucune richesse, les serfs d'aucune glèbe, les vassaux d'aucun prince. La Papauté trouvait en eux d'excellents agents. François avait fondé son ordre avant même que le concile de Latran soumît les créations monastiques à l'assentiment formel du Saint- Siège : il demanda néanmoins cet assentiment, avec des instances quelque temps stériles, finalement victorieuses.
Dès leur origine, partout où la grande ri'publique chrétienne livre des combats, dominicains et franciscains apparaissent. Dans certaines de ses provinces divisées par l'hérésie, elle fait de grandes dépenses de sang pour le maintien de son unité, comme en feront bientôt les royautés nationales pour garantir l'indépendance et la cohésion des nationalités ; les Dominicains s'habituent de bonm^ heure à la chasse des hérétiques, spécialement des Albigeois, qui sont pour la société d'alors ce qu'étaient les chrélietis pour la soci('té païenne, un élément dissolvant. Par un de ces calembours dont le moyen âge recouvrait volon-
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tiers les idi-es, ou les appelait los chiens du Seigneur; ils sont figurés en dogues dans la chapelle des Espagnols à Fl<jrence. Tout autour des trônes sur lesquels siègent le pape, l'empereur et le roi de France, des dogues veillent : ce sont les fils de Dominique. Mais les frontières de la chrétienté, surtout, requéraient des missionnaires, et les deux ordres de mendiants ^"acquittent merveilleusement de ce rôle. Dès le treizième siècle, l'empereur de Chine, le Khan des Tartares, les accueillent. Ainsi s'organise et s'équipe la propagande catholique. Contre l(>s peuplades barbares qui frappent aux portes, elle emploie d'abord les armes des chrétiens, qui fraient la route à l'Évangile. Aux empires plus civilisés de l'Asie centrale, elle envoie ses moines désarmés.
Mais ces nouveaux ordres avaient de multiples énergies : dans l'intérieur même de la chrétienté, ils furent des puissances sociales. Chacun d'eux eut son Tiers Ordre, qui leur alliliait des laïques de bonne volonté. Il naissait ainsi de petites Églises dans la grande; ce n'étaient point des rameaux prêts à se détacher, mais des excroissances pleines de sève qui grossissaient sur le vieux tronc et constamment communiquaient avec lui par le llux et le reflux de cette sève. Le Tiers Ordre de Saint-François, surtout, eut un rôle historique. La règle (ju'il reçut de son fondateur, approuvée et eommentée par les papes, fut comme la charte de la démocratie urbaine en Italie. Le menu peuple des villes souffrait du joug des podestats ou des seigneurs : le Tiers Ordre fut un instrument d'émancipation. Par l'effet des progrès du commerce et de la banque, les préoceupations matérielles et les soucis d'une égoïste opulence com-
mençaient à déprimer Tàme chrétienne; le Tiers Ordre la releva. Une association d'hommes et de femmes, groupés par la piété et une commune charité, désireux de mener ensemble une vie pacifique et respectée : tel était le Tiers Ordre. Un article des statuts interdisait aux frères le port d'armes offensives, si ce n'est pour la défense de l'Église ou de leur pays, ou avec la permission des supérieurs. Ainsi les tertiaires reprenaient la maîtrise d'eux-mêmes; dans l'étroit réseau des obligations civiques, saint François avait fait céder quelques mailles, et, grâce à cette déchirure, la liberté et la sécurité du chrétien échappaient à toute prise. Trop souvent, entre les cités voisines, le printemps ramenait la guerre : saint François souhaitait que ces combats finissent faute de combattants. Les gens de Faënza étaient guelfes ; comme leurs maîtres les appelaient aux armes pour la cause de l'Empereur, ils refusèrent : le pape Honorius leur donna raison. Le cardinal Hugolin, qui lui succéda sous le nom de Grégoire IX, avait travaillé, avec saint François lui-même, à la rédaction des statuts : il inaugura son pontificat en adressant à tout l'épiscopat d'Italie une bulle solennelle, qui les confirmait.
Au fond du système féodal, on trouve cette idée chrétienne, que le fort doit protection au faible : la raison de la puissance est d'exercer cette tutelle; le seigneur est un serviteur. Mais les abus féodaux étaient un perpétuel démenti infligé par les faits aux principes mêmes de la féodalité. Le principe était bienfaisant; l'Église en certains pays, par l'institution de là chevalerie, lui prêta un fondement religieux, une sanction religieuse ; elle le rendit visible et
palpablt' au jouno soigneur, par do beaux cl brillants syinbijlos qui parlaient aux yeux. Les abus étaient malfaisants; l'Églisf en certains pays, par le Tiers Ordre, mit los peuples en mesure d'y résister.
Pour racbett-r les redevances féodak-s et se défendre contre l'usure, leô tertiaires s'associèrent : leur règle portait qu'à chacune de leurs réunions chacun donnerait un denier pour les besoins de tous ; ils prélcndirenl apporter aux seigneurs ces deniers accumulés pour être à l'avenir dispensés de certaines taxes. Les seigneurs refusèrent; ils persécutèrent le Tiers Ordre, ils voulurent que l'association fût responsable des obligations, des dettes, môme des délits de ses membres. Alors (irégoire IX intervint; il prit la défense des « frères de la Pénitence qui sont en Italie n contre ceux qu'il appelait « les fils des ténèbres », il écrivit aux évc([ues de ne point laisser molester les tertiaires; par l'ordre formel de la Papauté, ces pieuses associations purent travailler sans entrave à l'émancipation des petits. C'est de nos jours seulement (ju'on a mis en plein relief les titres du Tiers Ordre naissant et de la Papauté sa protectrice, à la reconnaissance des faibles. Par une sorte d'attraction, ces titres sont rappelés à la lumière, au moment où la Papauté contemporaine inscrit dans l'histoire une page analogue : loisque Léon Xlil, par l'Encyclique lierum novarum, appelle les ouvriers à former des associations pour sortir de leur « misère imméritée », il leur marque la même conduite que suivirent au lieizième siècle, avec la bénédiction d'Honorius et de Grégoire, « serviteurs des serviteurs de Dieu », les petites gens qu'attirait et groupait le pnvcrello d'Assise. Les souffrances aujourd'hui sont iicut-ètre plus
grandes; il semble qu'au moyen âge, où les liens du corps social n'étaient pas brisés, on eût moins de facilité qu'à notre époque pour mourir de faim. Mais le moyen de conjurer ces souffrances est resté le même : c'est l'association pour l'existence. Confrontez cet idéal, qui multiplie les forces du faible, à la conception de la lutte pour la vie, qui les écrase. Tout d'abord, les oppresseurs ricanent. Que peuvent associer ces gens de rien? Que peuvent-ils sacrifier d'euxmêmes? Ils n'ont rien. Pardon : ils ont leurs bonnes volontés, et lorsque ces bonnes volontés, au lieu de travailler péniblement et sans succès pour l'intérêt personnel, se mettent au service les unes des autres et concourent à l'intérêt social, elles acquièrent une mystérieuse vertu. Alors l'Égliiie les bénit : dans cette association de désintéressements, elle reconnaît le fruit du divin précepte : « Aimez-vous les uns les autres ». Le Tiers Ordre, au fond, qu'était-ce autre chose que l'affranchissement des hommes par le règne de Dieu? Et tant pis, si Dieu l'emporte, pour les mauvais seigneurs au treizième siècle, pour les mauvais riches au vingtième.
• Dieu, créateur de tous les hommes, juste, bon, prudent, a dû veiller à ce que les moyens de vivre fussent procurés et dispensés à tous. En fait, la répartition des choses créées, à titre de propriétés individuelles, entre un certain nombre d'hommes, apparaît aux théologiens comme le mode d'exploitation le plus ellicace, et comme la meilleure façon de faire sortir de la terre la subsistance de tous les hommes. L'Église recommande l'appropriation individuelle, non pour qu'elle serve de fondement à l'opulence de quelques-uns, mais pour qu'elle prépare et garantisse
la nourriture do tous. En conûanl une terre à lin projtriétaire, Dieu ne lui met pas onire l«'s mains un objet de jouissance, mais la vie de ses semblables : il doit gérer sa terre, au nom de Dieu, dans l'intérêt de la société. Voilà la conception chrétienne de la pritpriéti', étrangère à nos idées et à notre expérience d'aujourdhui, fort éloignée de ce que nous pensons et de ce que nous voj'ons. Dans les décrétales des papes, on en trouve fréquemment la trace el l'application : codifiées aux treizième et quatorzième siècles, ces décrétales formèrent le Corps de droit canon, qu'il suflît d'ouvrir pour entrevoir le rOle social de l'Église au moyen âge.
Lentement, en face de cette doctrine, le droit romain ressuscité en installa une autre, qui répondait mieux au caprice de chacun, et fort mal aux besoins de l'humanité. L'individu qui possède une chose a le droit absolu d'en user, d'en jouir, de la féconder ou de la stériliser, de l'exploiter ou de la détruire, (j'ie Dieu, créant cette chose, l'ait destinée à l'usage de tous, l'individu n'en a cure ; il néglige également les intentions de la Providence, cause efïicientc de cette création, et l'utilité de tous, cause finale de cette création. 11 ne se considère pas comme un dépositaire qui doit dos comptes à Dieu et des services aux hommes, comme un canal par lequel les bienfaits divins sont dispensés à l'humanité; il commet une double usurpation, aux dépens de Dieu, parce qu'il s'érige en souverain absolu de sa propriété et quo cette souveraineté n'ap|iartient qu'à Dieu seul, el aux dépens de ses semblables, parce qu'il les frustre d'un certain nombre do bions qui, d'après le langage de la théologie, sont, pour ce qui regarde l'usage,
communs à tous. Que si la propriété réunie aux. mains de quelques-uns ne leur impose aucune obligation, immédiatemenl ceux qui ne possèdent pas sont victimes d'une situation tout à la fois incompatible avec les nécessités de leur existence et les exigences de leur dignité personnelle: ils sont à la discrétion de ceux qui possèdent. Devant cette conséquence, le droit romain ne reculait pas; l'exploitation tyrannique de l'homme par Thomme était le principe même de l'esclavage. Elle ne peut être admise par le droit chrétien : soit qu'il envisage les desseins de Dieu créateur, soit qu'il considère Texcellence rendue à la nature humaine par Dieu rédempteur, le droit chrétien repousse les conceptions égoïstes et absolutistes du droit romain. Entre les deux droits, durant les derniers siècles du moyen âge, la lutte fut constante. Elle ne se manifesta pas seulement par la surveillance que firent peser les papes sur l'enseignement des codes romains, mais aussi par les efforts de l'Église pour réaliser et maintenir, à l'encontre des passions des grands et des théories de certains juristes, un ordre social chrétien.
Graduellement, l'esclavage fut aboli : cette abolition fut moins édictée par les lois canoniques qu'imposée par la fraternité des hommes devant Dieu. Et lorsque au quinzième siècle les nègres et les Indiens furent un objet de trafic, les papes intervinrent contre ce nouvel esclavage; depuis Pie II jusqu'à Grégoire XVI et Léon XIII, ils combattent, en Afrique comme en Amérique, l'asservissement de l'homme à l'homme. Bornée dans son objet par la suppression de l'esclavage, la propriété individuelle était restreinte dans sa jouissance par l'institution de la dime.
limitée dans son développement par Tinterdiction du prêt ù intérêt, arrêtée dans son extension par linaliénable conservation des domaines dKglise, patrimoine des pauvres. La dime rappelait aux riches leurs devoirs et leur fonction sociale ; les prohibitions qui frappaient toute usure forçaient les hommes ii s'enrichir par l'accomplissement d'une œuvre utile; enfln le voisinage de la terre d'Ëglise était une barrière infranchissable à leur avidité d'acquérir. Ainsi dune part, un certain nombre de morceaux de terre subsistaient, qui échappaient complètement à lappropriation individuelle; d'autre part, cette appropriation n'était point absolue. « Chaque homme était investi d'un droit effectif, particulier ou collectif, direct ou indirect à l'usage des biens terrestres. Tout droit avait pour base un service rendu, pour raison d'être une fonction remplie; inséparable du devoir qu'il suivait ou qu'il entraînait, il n'était pas un instrument de l'égo'isme individuel, mais un agent de solidarité sociale ».
Le droit chn-tien s'occupait moins de rac([uisition de la richesse que de l'usage et de la distribution de cette richesse; l'Église ne permettait pas que le propriétaire, réunissant en sa possession des .domaines immenses, les laissât incultes et rendit inutiles les énergies créatrices déposées par Dieu dans ces terres, accaparant ainsi le pain d'un certain nombre; plusieurs papes, par des édits formels, soumirent à des surtaxes les domaines non cultivés ou même en confièrent l'exploitation, sans l'aveu des propriétaires, à des travailleurs de bonne volonté. •■ C'est donc en vain, écrit saint (îregoire le Grand, «lu'ils se croient innocents, ceux qui revendiquent
comme un bien exclusivement privé ce que Dieu a donné à la communauté des hommes. Lorsque le détenteur d'une chose qui pourrait profiter à beaucoup la garde dans l'inutilité, il est comme le figuier stérile qui encombre la terre. Tel aussi le possesseur aveugle, lorsqu'il étouffe, à l'ombre de sa paresse, les forces du sol, qu'un autre eût pu faire épanouir au soleil d'un laborieux travail ».
L"Église ne permettait pas que le consommateur, spéculant sur les embarras du commerçant, lui achetât des objets à un prix dérisoire, soit pour les revendre ensuite lorsqu'ils seraient d'un meilleur débit, soit même pour les conserver. Elle voulait qu'un juste prix fût fixé, calculé d'après le travail que l'objet avait coûté, non d'après la loi capricieuse de l'offre et de la demande, et soustrait ainsi aux avides marchandages des acheteurs ou des vendeurs. Les mouvements de hausse et de baisse, la recherche de ce que nous appelons vulgairement les bonnes occasions, et ces multiples roueries qui troublent aujourd'hui les rapports du vendeur et de l'acheteur, n'étaient point alors à l'ordre du jour. Soyez exclusivement préoccupé de l'acquisition de la richesse, considérez-la comme une fin : alors vous justifiez et pratiquez ces manèges. Mais, d'après le droit canon, la richesse est un moyen destiné à faire vivre tous les hommes; l'or n'est pas une marchandise, mais un instrument par lequel s'achètent les marchandises. L'Église évitait par là que la société fût un champ clos où les intérêts s'entre-choquent et où les riches se guettent entre eux, épient les catastrophes financières, accroissent légalement leur opulence aux dépens d'au Ires riches subitement appauvris et paient
aux pauvres le moins possible pour gagner eux-même? le plus possible. Elle avait je ne sais quel respect de la marchandise qui représente une parcelle de don divin et une parcelle de travail humain emmagasinées ensemble; elle voulait que le métier de marchand fit vivre son homme sans lui procurer un lucre insolent, et sans l'exposer à la ruine. A plus forte raison, étendait-elle au travail humain ce respect qu'elle accordait à la marchandise elle-même; comme la vie d'un ouvrier, quelle que soit la valeur de la chose qu'il fabrique, comprend un certain nombre de besoins, il importe que son salaire soit au moins adéquat à ces besoins, que le prix de l'objet soit au moins adéquat à ce salaire légitime et que l'homme qui travaille pour vivre soit en mesure de vivre de son travail. Ainsi l'Église était avant tout préoccupée de l'être humain, — non pas d'une entité morte, l'homme abstrait pris en soi, mais de la masse des hommes qui tous requièrent droit de cité sur la terre au nom de Dieu. Il sulïit de laisser faire et de laisser passer pour qu'une profonde anarchie bouleverse à bref délai les rapports de l'employeur et de l'employé, de l'acheteur et du marchand; l'égoïsme humain, qui serait singulièrement embarrassé pour se satisfaire si la société n'existait pas, ne peut d'autre part se satisfaire qu'en portant préjudice à la société. Que l'activité de chaque individu trouve une règle et une limite, cela importe au profit de tous et de cet individu lui-môme. C'est pourquoi l'Église du moyen âge appelait l'État à intervenir comme régulateur de la vie économique des peuples. Elle surveillait cette fonction des pouvoirs publics, parce que la morale et l'équité exigeaient que cette fonction fiit soigneuse-
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ment accomplie; et, lorsque l'ingénieuse souplesse des individus trouvait d'illicites moyens de s'enrichir, sur la valeur desquels le droit canon fût jusqu'alors silencieux, les papes intervenaient pour apprécier ces moyens. Alexandre III, Urbain II, Grégoire IX interdisent, soit de vendre plus cher parce qu'on sera payé plus tard, soit d'acheter à plus bas prix parce qu'on paie immédiatement le vendeur besogneux. Un trafic dès lors n'est plus une lutte ingénieuse entre le négociant et le client : c'est une collaboration qui aide l'un et l'autre à vivre.
Ainsi la Papauté pénétrait les plus menus détails de l'existence populaire : elle exerçait, au profit des faibles, une tutelle sur le' marché du monde; elle énonçait certaines maximes générales de bonne foi, d'équité, d'emploi des richesses; et les États en régissaient l'application. Elle légiférait et les États réglementaient.
La pauvreté est une faiblesse et la richesse une force : laissez cette force libre d'opprimer cette faiblesse; alors les mots liberté du contrat, liberté du travail, servent de masque à la tyrannie. Pour que l'ordre social soit harmonieux et stable, pour qu'il y ait même, à strictement parler, un ordre social, il importe que le riche ne puisse point abuser de sa force pour imposer aux pauvres d'intolérables conditions, et que les pauvres, désarmés par leur faiblesse, soient soustraits à cette alternative : les subir ou mourir de faim. Ceux qui n'ont rien maudissent le capitalisme, puissance occulte et implacable, qui les écrase; ceux qui ont tout redoutent une insurrection du prolétariat, aux dépens duquel leur fortune est établie, par le travail duquel leur fortune se conserve,
ot qui les menace pourtant dans la jouissance de cette fortune. Deux forces sont en conflit; la première veut domestiquer la seconde, la seconde détrôner la première. Alors la notion de l'humanité disparaît; le riche oublie, tout le premier, que le pauvre est un homme; le pauvre suit cet exemple, il oublie que le riche est un homme. Chaque enfant, en entrant dans la vie, prend place, à peu près fatalement, dans l'une ou l'autre de ces armées, dans celle qui connaît la puissance de l'or, ou dans celle (|ui reconnaît, aux heures d'émeute, la puissance du désespoir. Ces nouveaux venus de la création sont faits pour s'aimer, désireux de s'aimer; les circonstances économiques, triomphant en eux de la nature humaine et de la grâce chrétienne, les prédestinent à se soupçonner, à se redouter mutuellement; ils passeront leur vie à avoir besoin les uns des autres, à se rendre des services, et à souffrir de ce besoin, à regretter ces services; ils seront solidaires malgré eux sans goûter les i|(juceurs de la solidarité.
Voilà la grande misère de la société contemporaiin' : le pauvre croit savoir à quoi s'en tenir sur la charitable condescendance du riche, le riche sur la reconnaissance balbutiante du pauvre ; sans allégresse et sans conviction, ils échangent les bons ofTices et les mercis ; et. lorsque le cœur les pousse l'un vers l'autre, on (lirait qu'ils en sont l'un et l'autre gênés, comme d'une gaucherie; le riche qui aime le pauvre craint de [tasser pour une dupe, aux yeux des autres riches; le pauvre qui aime le riche craint de passer pour un traître, aux yeux des autres pauvres. Tels sont les résultats de la liberté absolue dans le domaine économique : rEglise du moyen âge les conjurait. Était-ce
une usurpation? Évidemment non. Si par l'effet des circonstances sociales les rapports des hommes sont tels, que ceux-ci ne peuvent s"aimer les uns les autres, la doctrine du Christ est convaincue de faillite. L'Église est là pour maintenir la justice et réquitê véritables : c'est la première condition pour que les hommes s'aiment entre eux. Gardienne des droits divins et des droits humains, elle garantissait par là même le lien social, qui suppose le respect de ces deux sortes de droits.