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CHAPITRE m L'œuvre de Jules II et de Léon X

11 y eut, au commoncement du sfizième siècle, vingt années où Home fut vraiment la maîtresse du monde, non plus, comme au temps des empereurs, par la force brutale des armes, mais par la puissance et la beauté conquérante de lart. Lettres, sciences et arts, sous l'impulsion de papes magniOques, donnèrent au delà de ce qu'ils avaient promis. Cet épanouissement suprême do la Renaissance fut aussi bref que splcndide. Déjà, sous les chefs-d'œuvre hâtivement t'-clos, les germes de mort sont mal dissimulés. Entre les deux éléments dont l'harmonieuse union avait fait la beauté singulière de l'art du quinzième siècle, le sentiment de- la nature et ItHude de l'antiquité, l'équilibre s'est brusquement rompu. I/antiquité, souveraine maîtresse des esprits, impose à une imitation servile ses ruines, ses statues, ses peintures, les œuvres de ses écrivains, la grandeur do

sa beauté morte. Et il est bien vrai que tout en la servant avec passion les génies du seizième siècle naissant ont pu mettre au jour des chefs-d'œuvre; et la décoration merveilleuse de la Chambre de la Signature est sans doute le triomphe de l'esthétique platonicienne; mais des théories, si nobles soient-elles, ne suppléeront jamais l'émotion naïve qui observe et réfléchit. La peinture et la sculpture remplacent l'étude de l'homme vivant, du caractère personnel, par la recherche d'une forme idéale, et du canon antique de la beauté; l'architecture n'a plus qu'un souci, écouter Vitruve. Les dernières fresques de Raphaël montrent déjà l'abus des formules antiques; et que sera-ce, lorsque ces froides règles, vivifiées un instant, ne deviendront qu'un instrument facile aux mains d'artistes spirituels et sans conscience?

La nature est oubliée; et la religion le sera bientôt. Les compositions grandioses où se traduisait la foi sincère et profonde du moyen âge sont méprisées par ces esprits élégants et raffinés, préoccupés uniquement des belles formes, et dont le culte va tout naturellement aux divinités antiques. Le grand art religieux, où le peuple trouvait résumées sa vie et ses espérances, a fait place, et pour longtemps, à un art gracieux, souvent voluptueux, et qui se contente d'une beauté toute matérielle. Rien ne saurait émouvoir cet art sans âme. Les massacres, les pillages affreux qui terminent ces vingt années glorieuses, n'eussent été, en des temps plus chrétiens, qu'une occasion do relèvement généreux et de nouveaux efTorts : dans la Rome corrompue des Médicis, ce fut la fin de la Renaissance.

Mais on ne songe plus à cette fin si prochaine, en

présence des merveilles qui illustrèrent le règne d»' Jules II. Le neveu de l'ardent Sixte IV, tout altéré d'immortalité, voulut, comme Nicolas V et comme Sixte lui-même, imposer son nom ii l'avenir par des monuments extraordinaires; il conçut sous forme plastique l'œuvre de son pontificat. Et, pour servir sa gloire et lui assurer la reconnaissance de la postérité, voici que se rencontrèrent à Rome Bramante, Michel- Ange et Raphaël.

Jules II, lorsqu'il s'appelait le cardinal Julien de la Rovère, avait apprécié l'énergie créatrice de Bramante. C'est pour un autre neveu de Sixte, le cardinal Raphaël Riario, que Bramante construisait ce vaste palais de la Chancellerie, fin, sobre, un peu froid comme les palais florentins d'Alberti qui lui ont servi de modèle, mal protégé par la corniche trop peu saillante du toit. La cour est la partie la plus intéressante de l'édifice, avec ses deux étages de légères arcades que soutiennent les colonnes antiques prises à la basilique damasienne de Saint-Laurent, et ce troisième étage massif où les murs de briques forment un si heureux contraste avec les pilastres et les cadres de fenêtres en travertin. Le petit temple circulaire, le Tempietto, élevé en 1502 sur le Janicule, le palais Giraud, commencé en 1503 pour le cardinal Adriano Castellesi, le cloître de Sainte- Marie de la Paix, fait en l')()4 sur l'ordre du cardinal Caiaffa, désignaient Bramante au choix de Jules II, qui bientôt abandonnait sans retour son fidèle architecte Giuliano da San Gallo pour confier au nouveau favori l'entreprise la plus gigantesque dos temps modernes, la reconstruction de Saint-Pierre et du Vatican.

L'idée première du pape était de continuer les tra-

vaux de Nicolas V et de Paul II, et d"abriter son mausolée, qu'il voulait immense, dans l'abside de la basilique nouvelle. Mais, à la discussion, les projets de San Gallo et de Michel-Ange, inspirés de Rossellino et d'Alberti, furent écartés comme trop modestes, et le plan de Bramante, où surgissait tout un monde nouveau, égalant aux palais et aux basiliques des Césars l'habitation et le temple des papes pour la première fois unis dans une harmonie majestueuse, fut adopté d'enthousiasme. C'était en 1505; le 18 avril lo06, Jules II posait solennellement la première pierre de la basilique moderne.

Comment juger l'architecte et le pape qui, sans hésiter, sans tenir compte des protestations élevées de toutes parts, supprimaient l'édifice le plus vénérable de la chrétienté pour dresser à sa place le temple de leur gloire? Bramante est pour beaucoup le dieu de l'architecture moderne; et il serait imprudent sans doute d'attaquer un tel nom; mais ne peut-on, en rendant hommage à l'activité souveraine de son génie, reconnaître qu'avec l'aide de Jules II il a commis une erreur, pour ne pas dire un crime? En détruisant l'œuvre la plus complète des siècles chrétiens, l'église sainte que, depuis Constantin, empereurs, rois et papes avaient enrichie sans la transformer, Jules II et Bramante rompaient brusquement les liens de la tradition chrétienne; ils condamnaient la Renaissance dans son principe.

La vieille basilique Vaticane, ébranlée par l'âge, mais robuste encore, commandait le respect. Elle montrait dans sa perfection le seul type d'architecture religieuse qui convint h Rome, comme le type gothique convient aux pays du Nord. Avec les por-

tiques élégants de son atrium, avec sa façade ornée df mosaïques, dont la statuo de marbre do l'apôtre dominait le portail, avec ses nefs profondes où dans la forêt des colonnes de marbre s'élevaient d'innombrables (ornbeaux, et ce sanctuaire auguste que la mosaïque absidale couvrait encore de sa voûte d'azur, elle transmettait à travers les siècles les formes pures de l'art antique revrtues d'une grâce toute chrétienne. Bramante dédaignait le moyen âge; il le combattait au nom d'une antiquité dont il ne connaissait que la décadence, et qu'il proclamait aveuglément infaillible. L'athlète dont la médaille de Caradosso nous montre le front superbe sous les longs cheveux bouclés, le regard profond et vif, la bouche énergique malgré le pli de la vieillesse (il avait soixante-deu.x ans on ioOG), était insensible au charme pénétrant et mystique des églises ornées par les marmorari. Ce (ils adoptif du Milanais, à qui Florence avait souri, se sentit renaître et se connut enfin parmi les ruines de Rome; l'antiquité païenne, qu'il cherchait et devinait dans ses premières œuvres spirituelles et capricieuses, lui parla au co.'ur. 11 écouta ses leçons avec enthousiasme ; il voulut l'égaler, la surpasser môme; ayant à créer le temph; idéal de l'Eglise triomphante, il prit les voûtes formidables des thermes de Dioch'tien, et en leur milieu dressa dans les airs la coupole du Panthéon.

Trop de surcharges et de retouches profondes ont modifie lo Saint-Pierre de Bramante pour (ju'on en retrouve l'impression fidèle dans la basilique moderne; mais on peut, sans grand effort, parvenir à la reconstituer. I/édifice de Bramante avait la forme d'une croix grecque à bras égaux terminés par des

37i LES PAPES ET LES ARTS.

absides en quart de sphère ; au centre , la coupole , s'arrondissant exactement en demi -sphère, était portée par huit pilastres et une triple colonnade qui surélevaient le tambour. Quatre coupoles latérales plus petites dominaient les entrées; quatre tours à étages décroissants flanquaient ces coupoles. L'ensemble, d'extérieur, si l'on en juge par les médailles qui en ont conservé l'aspect, semble lourd, peu plaisant à l'œil , malgré le peuple de statues qui fait vivre les frontons et les corniches. A lintérieur, on est saisi par l'harmonie extraordinaire due au rythme des proportions; ces voûtes dune courbure si souple, portées sur de forts pilastres, ces portiques arrondis dont les colonnes laissent entrevoir des fenêtres plus lointaines, et le jour délicatement filtré par les innombrables colonnes, tombant de la lanterne et du lambourde la coupole, ou inclinant ses rajons des portiques latéraux vers le sol, et laissant les voûtes aux caisson? dorés dans une pénombre qui en accroît la hauteur, les statues debout dans leurs niches, les bas-reliefs et les frises sculptées qui animent la vaste surface des nefs, la blancheur partout renaissante des marbres, émeuvent dune beauté unique et imprévue. Au centre même de l'édifice et sous la protection de la coupole, une colonnade circulaire qui soutient une calotte de marbre, quelque chose comme le temple de Vesta ou le Tempietto du Janicule, abrite le maître-autel. Et nous songeons alors que la tombo de l'Apùtre est enfermée sous ces voûtes magnifiques, dont la splendeur païenne semble évoquer des fêtes et des triomphes inouïs.

Le plan de Bramante, sauvé dans ses parties essentielles par les architectes du seizième siècle, fut, on

LES PLANS DE BRAMANTE. 37r.

1»' sait, déûnitivemcnt compromis, sous Paul Y, par Maderna, qui, cédant aux remontrances du clorgt' et au désir d'ajouter à IN^normité de la nef, rendit à la basilique la forme de croix latine. Quant à la coupole, la seule partie do l'église moderne qui satisfasse jdeinement le goût le plus pur et l'aspiration religieuse , le dessin n'en est pas de Bramante, mais bien de Michel-Ange.

C'est dans la seconde partie de son vaste plan que l'on peut avec plus de sécuriti' suivre la conception si sereine et si forte du vieil architecte. Il avait imaginé d'abord un ensemble de constructions, où, faisant table rase des anciens monuments, il dressait au pied de la colline Vaticane une prodigieuse enceinte de marbre. Autour du nouveau Saint-Pierre il ménageait une large place dont les contours reproduisaient en les développant les formes de la basilique ; cette place était fermée d'un portique continu de colonnes, derrière lequel se groupaient les dépendances du temple colossal, sacristies, chapelles, presbytèn^s. logements de toute sorte. A droite étaient les jardins et le palais des papes. De ce plan irréalisable la partie seule qui touchait le Vatican fut sauvée, et Bramante, ce destructeur impitoyable,, dut, bien malgré lui, conserN'or les édifices déjà existants, dont la variété si pittoresque ne pouvait qu'irriter son impérieux besoin d'une ordonnance classique. Le problème posé par Jules II était de relier le vieux palais de Nicolas V, de Paul II, de Sixte IV et d'Alexandre Yl, tout voisin de Saint-Pierre, au Belvédère d'Innocent VIII, situé, à quelque trois cents mètres, sur un renllement assez considérable du sol. Bramante trouva la seule solution rationnelle et simple, qui consistait à tracer un quadri-

latère allongé, s'appuyant par ses deux extrémités au vieux palais et à la villa des papes. En bas les gradins étages d'un large hémicycle , en haut une niche , ou plutôt une abside immense, couronnée, comme d'un diadème, d'un portique circulaire de colonnes, se répondaient harmonieusement. Deux puissantes lignes de galeries à triple étage, dont les arcades s'encadraient de pilastres et de colonnes, montaient d'un seul jet jusqu'à cette abside triomphale, et rien n'arrêtait le regard dans ce cirque aujourd'hui coupé par les bâtiments de la Bibliothèque et du Musée. Les difficultés du terrain avaient obligé Bramante à une disposition particulièrement belle et heureuse. Il avait divisé ce long espace en trois cours à niveaux différents. La plus basse aboutissait à un escalier droit d'où l'on gagnait la terrasse centrale , coupée de parterres. De là s'élevaient, à droite et à gauche d'une fontaine en forme de grotte, deux rampes qui aboutissaient à la cour supérieure, ou jardin du Belvédère. L'ensemble était merveilleux. Où trouver une place mieux appropriée aux fêtes, tournois, joutes, concerts, feux d'artifice, que cette gigantesque salle de théâtre à ciel ouvert? En même temps, ces grandes lignes si pures et régulières permettaient de dissimuler tout ce qu'il y avait d'inégal et d'arbitraire dans les anciens bâtiments. La villa d'Innocent VIIL enfermée dans un prolongement des galeries , avait une sortie au dehors par un escalier à vis tournant en rampe unie autour d'une colonnade. Une autre sortie était ménagée, à mi-chemin du Belvédère, par un escalier à double rampe qui conduisait de la terrasse centrale sous un large portique orienté vers le Tibre. De ce côté devaient s'étendre les bâtiments nouveaux , dont

la tour (le Nicolas V marquait la limite. A cette tour, envclopix'e de colonnes, se rattachait l'angle d'une salle de frtes longue de cent mètres. Enfin le palais de Nicolas V s'appuyait sur une façade à triple étage qui, complétées par deux autres corps de bâtiment, forme la cuur des Loges, ou cour de Saint-Damase. Les vitrages qui les ferment aujourd'hui no permettent guère d'apprécier la légèreté aérienne de ces arcades à jour soutenues de pilastres, que surmonte une terrasse à colonnes corinthiennes. C'est, peut-être, du plan de Bramante repris par Raphaël, ce qui nous reste de plus élégant d de plus achevé, avec la grande niche du Belvédère. Les galeries de la cour intérieure, dont le dessin était imité du théâtre de Marcellus, ne reçurent jamais le complément que leur voulait Bramante, cette loggia ouverte à double colonnade, promenoir menant de l'ancien palais jusqu'au Belvédère, et offrant, sur plus de trois cents mètres, une vue merveilleuse de Rome et de la Campagne.

Quand Jules II mourut, en I.%13, les travaux de la nouvelle basilique avaient absorbé une somme de soixante-dix mille ducats. Lors môme que le successeur du grand pape n'eût pas été un Médicis tout porté au faste par ses traditions de famille et ses instincts personnels, il était impossible d'abandonner l'œuvre de Bramante. La basilique primitive n'existait plus. Seule, la nef était conservée, barrée d'une enceinte provisoire qui abritait la Confession. Les (juatre piliers d'angle qui di'vaient porter la coupole dressaient leurs arcs puissamment bandés, et ornés déjà de caissons. Le bras gauche du transept actuel , avec son pourtour, était fort avancé', e( l'une des coupoles latérales construite. Le chœur de Rosselliufj,

achevé en apparence, devait disparaître, en do8o, lorsque le chevet définitif de la basilique l'aurait enveloppé. L'ancien transept et l'ancien chœur, les vénérables chapelles qui s'y ouvraient, les tombeaux de papes, le baptistère, les autels sculptés, les mosaïques de l'arc triomphal et de l'abside, les charmantes colonnes antiques, tout avait été enlevé, scié, dépecé avec une hâte inexplicable d'anéantir ces glorieux témoins des luttes et des victoires de l'Église. Cette barbarie qui déjà s'était donné carrière dans la petite basilique de Saint-Laurent in Damaso, enclavée au nouveau palais de la Chancellerie, soulevait les protestations indignées de Michel-Ange. Mais Bramante mourait, le 11 mars 1316, laissant à Raphaël un héritage de glorieux et difficiles travaux.

Jules II, n'étant encore que cardinal, avait fait construire par San Gallo le palais et le cloître de Saint-Pierre aux Liens, la citadelle d'Ostie, le palais de Savone. Devenu pape, c'est à Bramante qu'il confiait, en dehors de l'énorme besogne du Vatican, la direction des travaux à exécuter dans Rome. La via Giulia, qui porte encore le nom du pape, devait être bordée d'édifices somptueux, parmi lesquels un palais destiné aux tribunaux romains, dont la construction, commencée sur des bases trop vastes, ne put aboutir. En moins d'une année s"éleva la Zecca, la Monnaie pontificale, où, dès 1508, on frappait des jules d'argent et d"or. Sur la rive du Tibre fut commencée la Lungara, cette belle rue droite qui, partant de l'hôpital de San Spirito et traversant tout le Transtévère, devait rejoindre le fleuve en face de TAventin; elle ne fut point terminée.

Plus heureux que Nicolas V, Jules II avait ren-

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