‹ Le VaticanChapitre 63 sur 91 · INNOCENT YIII, ALEXANDRE VI ET PIE III · texte numérisé non relu

INNOCENT YIII, ALEXANDRE VI ET PIE III

des vallées boisées, et serpente une rivière que sillonnent des barques. Sainte Elisabeth et la Vierge Mario vont joyeusement l'une vers l'autre, prêtes à s'embrasser, et rien n'est plus modeste et plus gracieusement simple que cette jeune mère tout émue par le grand mystère qui s'accomplit en elle; et rien n'est plus familier H plus naturel que les servantes • ■mpressées autour de Zacharie, que cette femme qui apporte des fruits, celte autiv qui file, ces enfants dont l'un caresse une tourterelle et lautre joue avec un petit chien; toute la tendresse de la candide Ombrie revit dans ces figures créées par la plus souple des imaginations.

C'est encore un sujet cher aux Ombriens que ce martyre de saint Sébastien, dont Pinturicchio a très habilement équilibré la scène au-dessus d'une large fenêtre; la blanche nudité du saint, lié à une colonne de marbre, complète aux regards l'harmonie architecturale, et les groupes d'archers à droite et à gauche se répondent exactement. Le paysage lumineux est parsemé de ruines puissantes, égayé de vols d'oiseaux; par delà le Colisée, un ange apporte du ciel une couronne au martyr.

Les deux dernières fresques glorifient deux saintes charmantes, Julienne et Barbe, l'une et l'autre inhumainement sacrifiées par leur père. Julienne, vêtue d'azur, est saisie par les bourreaux près dune fontaine il'or, dans un jardin fleuri où jouent des lièvres, où se repose un cerf; et Barbe, enveloppée d'un manteau rose, s'enfuit de la haute tour dorée, merveilleusement fendue par le milieu, où les sbires de son père l'ont en vain poursuivie.

.\u-dessus de la porte d'entrée, la Vierge sourit ù

l'Enfant Jésus. A la voûte se déploie en de spirituels médaillons encadrés d'arabesques toute une mythologie à Fusage des Borgia, l'histoire d'Isis et d'Osiris, qui se termine par l'apothéose du Bœuf héraldique.

Après le Christ, la Vierge et les saints, Pinturicchio célèbre les Arts et les Sciences : Rhétorique, Géométrie, Arithmétique, Musique, Astronomie, Grammaire et Dialectique, au long des murs de la quatrième salle, sont assises sur des trônes royaux, d'où elles enseignent bénévolement leurs auditeurs. Dernier souvenir de ces compositions du moyen âge, oii fresques et miniatures si souvent réunirent les austères dames du Trivium et du Quadrivium, célébrées aussi par les poètes. Et nulle part elles ne furent si gracieuses, ces dames de sagesse et de beauté, qu'aux fresques de Pinturicchio. La voûte, relevée d'or, est enrichie de quatre médaillons où l'on reconnaît la Justice de Trajan et le Triomphe de la Justice, avec la Fuite de Loth et le Départ de Jacob. Les deux dernières salles, décorées à l'époque de Jules II par Piero d'Andréa de Volterre, maître de Peruzzi, renferment douze images d'apôtres et de prophètes, et douze images de sibylles, avec, à la voûte, les personnifications des planètes.

Un des principaux éléments de séduction dans ce vaste décor, ce sont les stucs peints et dorés qui se mêlent intimement aux fresques. A l'exemple des Vénitiens primitifs et des Siennois, qui l'avaient appris des Byzantins, Pinturicchio n'hésite pas à rehausser par des reliefs sculptés la vivacité de sa peinture, et l'impression que l'on ressent est bizarre, à voir ces arcs de triomphe, cette tour, cette fontaine qui reluisent d'or et sortent du cadre où se meuvent les figures. C'est une faute de goût et peut-être un

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attrait de plus. Le Florentin Torrigiano aida le maître à modeler ces petites merveilles de délicatesse, ces armoiries papales, ces taureaux aux rudes fanons, ces vases et cfs torsades, qui nous montrent aux plafonds comme une orfèvrerie gigantesque sertissant de précieux émaux, tandis que sur les murailles les fresques semblent des tapisseries tissées de soie et d'or.

Alexandre VI fut content de son peintre. Il lui céda une terre aux environs de Chiusi, l'obligeant seulement à une redevance annuelle de doux livres de cire. Puis il l'employa à décorer plusieurs salles du Château Saint- Ange, et la grosse tour du jardin. Mais toutes ces pointures ont disparu, et c'est grand dommage, car elles représentaient au vif la cour du pape, et les gloires de son règne. On y voyait surtout l'histoire du séjour de Charles VIII à Rome. Ici le roi de Franco, aux jardins du Vatican, baisait les pieds du pape; plus loin il lui prêtait serment d'obéissance au Consistoire; il lui servait la mosse à Saint-Pierre; il lui tenait l'ôtrier dans la procession do Saint-Paul; le pape créait cardinaux Philippe de Luxembourg et Guillaume Briçonnet; (,'nûn le roi partait pour Naples accompagné de César Borgia et de Djem.

La gloire de Pinturicchio s'est mêlée à celle d'Alexandre VI, fort heureusement pour un pape qui n'eut qu'une médiocre intuition de l'art. Il dédaigna Bramante, qu'il occupa en sous-ordre à de misérables besognes, tandis que les cardinaux, plus éclairés, lui demandaient des palais et des églises. Son règne (car Pie III n'eut point le temps do régner) marque la lin de cette première Renaissance où l'esprit chrétien lutta longtemps contre le

paganisme renouvelé ; mais le paganisme triomphait enfin, et les papes Médicis, Léon X et Clément YII, assureront sa victoire. Cependant un artiste presque ignoré, tout jeune encore, qui à Florence avait écouté avec ferveur les prédications de ce farouche et sublime Savonarole, abandonné au bûcher par Alexandre, un sculpteur, un peintre, un poète qui devait laisser la plus grande œuvre et la plus émouvante qu'un homme ait jamais tentée, était venu à Rome. Le cardinal Jean de Villiers de la Groslaye, en 1498, avait commandé à Michel-Ange le groupe de marbre, la Vierge de Pitié, qui est placé dans la première chapelle de droite, à Saint-Pierre.

Sur un rocher, au pied de la Croix, la Vierge est assise. Le corps de son Fils repose sur ses genoux; d'une main pieuse elle soutient ce beau corps, jeune, pur, le modèle plastique de notre humanité. Elle-même est jeune et belle et forte, sous la robe aux plis nombreux qui la couvre, sous le voile qui cache ses cheveux. Le visage du Fils se renverse vers le ciel; un regard infini, qui a traversé la mort, semble filtrer des paupières mi-closes; et la Vierge-Mère, baissant aussi ses paupières, s'absorbe dans sa pensée douloureuse, et médite les desseins éternels. Pour la première fois on peut admirer avec plénitude la forme parfaite de l'Homme-Dieu, abandonné et comme assoupi dans la mort, prêt au glorieux réveil. Pour la première fois, la beauté antique et la pensée chrétienne se sont rencontrées et embrassées; l'œuvre que rêvaient les sculpteurs du quinzième siècle est réalisée ; Michel- Ange a incarné dans le marbre les plus nobles désirs de la Renaissance.

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