PAUL III ET LA FIN DE LA RENAISSANCE
La terrible année 1527 avait dépeuplé Rome de ses artistes. Lorsque Clément VII rentra au Vatican, et, rassemblant les revenus du Saint-Siège, se reprit, en vrai Médicis, à orner son palais et sa capitale, il ne vit plus qu'un homme vers qui se tournaient tous les regards, Michel-Ange. Et, sentant bien qu'il ne pouvait l'attacher éternellement à la façade de Saint- Laurent et au mausolée des Médicis, il le fit venir à Rome, lui permit de songer au tombeau de Jules II, et de pénétrer dans la chapelle Sixtine.
L'élection d'Alexandre Farnèse, en 1534, fut la consécration de la gloire de Michel-Ange. Les envieux se taisaient; il recueillait, comme une chose due, Ihéritage de Bramante et de Raphaël. Par un bref du t'^' septembre 1535, Paul III le nommait architecte, sculpteur et peintre en chef du palais Vatican, avec un traitement annuel de douze cents écus d'or. Le pape
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avait soixanle-six ans et l'artiste soixante; mais l'ardeur qui les animait l'un et l'autre était si forte, que Kome put se croire revenue au temps de Jules II. La lâche de Michel-Ange était tout indiquée; elle étail commencée même, car il avait entrepris, du vivant de Ch'ment VH, le carton du Jugement dernier, qui complétait dans sa pensée la voûte de sa chapelle. Il y travailla six années, et ce fut seulement le 25 décembre 1541 qu'il découvril la fres(iue immense qui sur toute la paroi du fond précipitait une vivante avalanche de corps enchevêtrés.
Il est difllcile de juger sans passion cette œuvre extraordinaire ; il est difllcile même de l'étudier sérieusement, tant la noircie la fumée des cierges, tant l'ont altérée des retouches exigées par une pudeur très respectable, mais qui s'alliait vraiment à trop de maladresse. Michel- Ange a représenté toutes ses figures nues : les saints, les finges, le Christ môme et la Vierge. Qu'était-ce que le nu pour ce grand idéaliste, sinon la seule expression de la force et de la beauté? Chasteté et sensualité s'effaçaient devant son désir de créer la vie et toutes les formes de la vie. Il avait pleine liberté d'agir dans cette scène du Jugement dernier, que lart du moyen âge avait composée tfvectant d'équilibre et de pieuses expressions; mais il rejetait l'estlK-tique du moyen âge, pour s'abandonner à toute sa science et à toute sa fougue.
Le Christ apparait dans les airs. Ce n'est plus le lloi paternel qui montre ses plaies avec une colère tempéré(; de tristesse et d'indulgence; c'est un juge et un vengeur. Il se' redresse comme pour bondir; il lève sa main droite comme pour écraser. La Vierge, d'un mouvement effrayé et implorant, se serre au-
près de lui. Et plus haut, à droite et à gauche, deux groupes danges, avec des efforts terribles, et dans une tempête qui les renverse, apportent au vengeur les instruments de ses souffrances, la colonne où il fut lié, la lance dont il fut percé, la croi.x où il fut cloué. Et tous les saints et les martyrs témoignent aussi de leurs supplices, et ils s'empressent autour de leur Chef pour intercéder ou pour combattre. Car voici que résonnent les clairons du Jugement; tout en bas, de la terre nue qui s'entr'ouvre, des corps humains se soulèvent et jaillissent vers le ciel. Ils montent, les élus, ils planent d'un essor sublime, saisis par les saints qui d'un bras puissant les attirent, les emportent. Mais, de lautre côté, c'est une lutte formidable entre les damnés élancés vers le ciel et que les anges, à coups de poing, à coups de pied, repoussent et précipitent, tandis que les démons se suspendent à leurs lianes. Les anges infatigables soufflent dans les clairons, et. sur le sol où commence la résurrection de la chair, commence aussi l'expiation. Caron, le nocher dantesque aux yeux de braise, a poussé sa barque près de la rive infernale; à coups d'aviron, il chasse le troupeau hurlant des maudits, que les diables ricanants entraînent vers l'abîme de douleur.
Telle est la dernière grande œuvre qu'à Rome produira une peinture qui fut autrefois chn'tienne , et maintenant n'a plus de foi quen l'antiquité; et cette œuvre demeure unique au monde. Que ce Christ puisse s'appeler aussi bien un Jupiter foudroyant les Titans, personne ne le niera; mais si l'on s'attache au drame humain si clairement exposé par le vieil artiste, on conviendra qu'il est impossible d'en traduire