‹ Le VéloceChapitre 15 sur 75 · I.E SPERONAnE · texte numérisé non relu

I.E SPERONAnE

il y a un excellenl homme qui ne vous refusera pas un lit, monsieur Gemellaro.

— Clie ne le connais bas. T’ailleurs, c’est à Saint-Nigolas que je feux aller, et non h Nicolosi.

— Zerebello da tedesco^ murmura le Sicilien,

Puis, fouettant ses deux mules, il se remit en marche. Cinq minutes après ils étaient à la porte du couvent.

Le couvent n’avait rien de plus rassurant pour être vu de plus près. C’était une vieille fabrique du xii® siècle, où il était facile de lire les ravages de chaque irruption qui avait eu lieu depuis le temps de sa fondation. La date de tous les incendies et de tous les tremblemens de terre était là sculptée sur la pierre. A certaines dentelures qui se détachaient en vigueur sur un ciel bleu-foncé, tout brillant d’étoiles, il était facile de reconnaître qu’une partie des bâtimens tombait en ruines. Cependant les murailles qui entouraient l’édifice paraissaient assez bien entretenues, et l’on y avait pratiqué des meurtrières, ce qui donnait à Saint-Nicolas-le-Yieux plutôt l’apparence d’une forteresse que l’aspect d’un monastère.

Le comte regarda tout cela d’un air fort calme, et ordonna au muletier de frapper. Celui-ci, qui en avait pris son parli, souleva un vieux marteau de fer tout rongé par la rouille et le temps, et le laissa retomber de toute sa pesanteur. Le coup relentit dans les profondeurs du couvent, et une cloche au son aigre répondit. Presque en même temps, une petite fenêtre, pratiquée à dix pieds de hauteur, s’ouvrit. Il en sortît un long tube de fer, qui se dirigea vers la poitrine du comte ; une tête barbue se montra à l’ouverture, et une voix qui n’avait rien de fonction monacale demanda:

— Qui va là ?

— Ami, répondit le comte en écartant de la main le canon du fusil; ami.

IMPRESSIONS DE VOYAGE

En même temps il lui sembla sentir arriver par la fenêtre ouverte une odeur de rôti qui lui réjouit Pâme.

— Ami, hum ! ami, dit Thommede la fenêtre. Et qui nous prouvera que vous êtes un ami ?

Et il ramena le canon de fusil dans la direction première.

— • Mon très gère frère, répondit le comte en écartant de nouveau et avec le même sang-froid l’arme qui le menaçait, che combrends très pien que fous breniez vos brécauzions afant de recefoir les édranchers, et chan ferais autant à vodre blace, moi ; mais chai ein lettre du gardinal Morosini pour la cheneral à fous.

— Pour notre capitaine? reprit l’homme au fusil.

— Eh ! non, non, pour la cheneral.

— Enfin, ça ne fait rien. Vous êtes tout seul? continua l’interlocuteur.

— Dout zeuL

— Attendez, on va vous ouvrir.

— Hum! ça sent pon, la rôdi, dit l’Allemand en descendant de sa mule.

— Excellence, demanda le muletier, qui pendant ce temps avait déchargé le bagage du comte, vous n’avez plus besoin de moi ?

— Tu ne feux donc pas resder? reprit le comte.

— Non, dit le muletier; avec votre permission, j’aime mieux aller coucher ailleurs.

— Et pien ! fas, dit le comte

— Faudra-t-il vous venir chercher? demanda le Sicilien.

— Non, la cheneral me fera recontuire.

— Très bien. Adieu, Excellence.

— Alieu.

En ce moment la clef commença à grincer dans la serrure, le guide sauta sur une de ses mules, prii la bride de l’autre,

LK SPERONAUK.

Pt s'éloigna au trol. Il était déjfi i\ une ciruiuantaine de pas quand la porte s’ouvrit.

— Ça sent pou, dit l’Allemand en humant l’odeur qui venait de la cuisine; ça sent très pon.

— Vous trouvez ? demanda l’étrange portier.

— Oui, dit le comte, oui, che troufe.

— C’est le souper du chef, qui est en route et que nous attendons d’un moment à l’autre.

— Alors j’arrife pien, dit le comte en riant.

— Est-ce qu’il vous connaît, notre chef? demanda le portier.

— Non ; mais chai ein lettre bour lui.

— Ah ! c’est autre chose. Voyons ?

— La foilà

Le portier prit la lettre et lut •

« Al reverendissimo generale dei Beneâettini ; al covento di San-Nicolo di Catania. »

— Ah ! je comprends, dit le portier.

— Ah ! fous combrenez ; c’est pien heureux, dit le comte en lui frappant sur l’épaule. En ce cas, mon ami, si fous combrenez, charchez-fous de ma pagache, et brenez garte surtout au borde-mandeau : c’est là où est mon pourse.

— AhI c’est là où est votre bourse. C’est bon à savoir, dit le portier en prenant le porte-manteau avec un empressement tout particulier.

Puis, s’étant emparé du reste du bagage :

— Allons, allons, continua-t-il, je vois bien que vous êtes un ami ; venez.

Le comte ne se le lit pas dire deux fois, et suivit son guide.

L’aspect intérieur du couvent n’était pas moins étrange (jue son aspect extérieur. Partout des ruines; beaucoup de

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futailles défoncées ; nulle part de crucifix ni de saintes images. Le comte s’arrêta un instant, car il était de ces eau seurs qui ont la mauvaise habitude de s'arrêter quand ils parlent, et il exprima son étonnement à son guide d’une pareille dévastation.

— Que voulez-vous ? lui répondit son guide ; nous sommes un peu isolés, comme vous avez pu le voir; et comme la montagne est pleine de mauvais sujets qui ne craignent ni Dieu ni diable, nous ne laissons pas traîner le peu que nous possédons. Tout ce que nous avons d’objets précieux est sous clef dans les caves. D’ailleurs, vous savez que nous avons un autre monastère dans la plaine, tout près de Catane?

— Non, cbe ne le safais bas. Ab ! fous afez un audre monazdère î Diens, diens,diens!

— Maintenant, examinez vous-même votre bagage, pour que vous puissiez attester au chef qu’il n’en a rien été détourné.

— Ob î c’être pien fazile : ein malle, ein sag dé nuit et ein borde-mandeau. Cbe fous la récommante, la borde-mandeau ; c’est là qu’est mon pourse.

— Ainsi, trois objets seulement, n’est-ce pas ? Ce n’est guère.

— G’être assez.

— Vous trouvez, vous?

— Oui, je troufe.

— Eh bieni attendez là, dit le portier en faisant entrer le comte dans une espèce de cellule, et je ne doute pas que d’ici à une demi-heure le chef ne soit de retour. Et il fit mine de s’en aller.

— Dides donc, dides donc I Est-ce qu’en l’attendant cbe ne bourrai bas descenlre à la guisine ? Je donnerais beut-être de pons conseils au guisinier, moi.

LE SPERONARE

— Ma foi ! (lit le portier, je n’y vois pas d’inconvénient : attendez ici, je vais mettre votre bagage en sûreté, et je viens vous reprendre. A propos, combien y a-t-il dans votre bourse?

— Trois mille six cent vingt tucats.

— Trois mille six cent vingt ducats, bon, reprit le portier.

— Ça m’a l’air t’un pien honnête homme, murmura le comte en regardant s’éloigner le frère qui emportait toute sa robba; ça m’a l’air t’un pien honnête homme.

Dix minutes après, son guide était de retour.

— Si vous voulez descendre à la cuisine, dit le Sicilien, vous êtes libre.

— Oui, che le feux. Où est-delle la guisine?

— Venez.

Le comte suivit de nouveau son guide, qui le conduisit dans les cuisines du couvent. La broche était garnie, tous les fourneaux étaient allumés, et des casseroles bouillaient partout.

— Pon, dit l’Allemand s’arrêtant sur la dernière marche, et embrassant d’un coup d’œil ce spectacle succulent; pon, il baraît que che ne suis bas tompé chour de cheûne. Ponchour, guisinier, ponchour.

Le cuisinier était prévenu; il reçut en conséquence le comte avec toute la déférence qu’il devait à un gourmet. Le comte en profita pour aller lever le couvercle de toutes les casseroles et goûter à toutes les sauces. Tout à coup il s’élança sur le cuisinier qui allait verser du sel dans une omelette, et lui arracha des mains le vase où étaient les œufs.

— Eh pien l eh pien î Qu’est-ce que tu fais donc? s’écria le comte.

— Gomment, qu’est-ce que je fais? demanda le cuisinier.

— Foui, qu’est-ce que tu fais? je te le temanie.

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— Je mets du sel dans l’omelette.

— Mais, malheureux, on ne met bas de sel dans Tomelede. On met du sugre et des confidures, de ponnes confidures de Groseilles.

— Allons donc, reprit le cuisinier en essayant de lui arracher le vase des mains.

— Non bas î non bas î dit le comte, c’est moi qui la ferai l’omelede; tonne-moi tes confidures.

— AhI dit le cuisinier en s’échauffant, nous allons voir un peu qui est-ce qui est le maître ici.

— C’est moil dit une voix forte; qu’y a-t-il?

Le comte et le cuisinier se retournèrent : un homme de quarante à quarante-cinq ans, vêtu d’une robe de moine, se tenait debout sur l’escalier ; il était de haute taille et avait cette physionomie dure et impérieuse de ceux qui sont habitués à commander.

— Le capitaine ! s’écria le cuisinier.

— Ah î dit le comte, c’est le cheneral, pon. Cheneral, continua-t-il en s’avançant vers le moine, che vous temante bardon, mais fous avez un guisinier qui ne sait bas faire les omeledes.

— Vous êtes le comte de Weder, monsieur? dit le moine en très bon français.

— Oui, ma cheneral, répondit le comte sans lâcher les œufs ni la fourchette avec laquelle il s’apprêtait à les battre; che suis le gonde de Weter en bersonne.

— Alors c’est vous qui m’avez apporté la lettre de recommandation que m’a remise le frère portier ?

— Moi-même.

— Soyez le bien venu, monsieur le comte.

Le comte s’inclina.

— Seulement, continua le moine, je regrette que la situa-

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lion écartée de notre coiiveni, son éloignement de tout lieu habité, ne nous permettent pas de vous mieux recevoir; mais nous sommes de pauvres solitaires des monlagnes, et vous nous pardonnerez, je l’espère, si notre table n’est pas mieux garnie.

— Comment, comment, bas mieux carnie! Mais la souber, elle me semble excellente au gondraire, et quand cbaurai fait l’omelede aux confidures ..

— Mais, capitaine, dit le cuisinier.

— Donnez des confitures à monsieur, et qu’il fasse son omelette comme il l’entendra, dit le moine.

Le cuisinier obéit sans souffler mot.

— Maintenant, dit le moine, ne vous gênez pas, monsieur le comte, faites comme chez vous, et lorsque votre omelette sera finie, remontez, nous vous attendons.

— C’est l’affaire de zinq minutes, et che remonde ; faites douchours serfir.

— Vous entendez, dit le moine au cuisinier, faites servir. Et il remonta l’escalier. Un instant après, deux frères descendirent et se mirent aux ordres du cuisinier. Pendant ce temps, le comte triomphant confectionnait son omelette; lorsqu’elle fut finie, il remonta à son tour.

Le supérieur l’attendait avec toute la communauté, qui se composait d’une vingtaine de frères, dans un réfectoire bien éclairé, et où l’on avait dressé une table parfaitement servie. Le comte fut frappé du luxe d’argenterie que cette table étalait, ainsi que de la finesse des nappes et des serviettes. Le couvent avait tiré de son trésor et de sa lingerie ce qu’il avait de mieux pour faire honneur à son hôte Quant h l’appartement, il contrastait singulièrement, par son aspect délabré, avec le luxe du couvert qui y était dressé. C'était une grande salle qui avait dù être autrefois une chapelle, et

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dans l’autel de laquelle on avait pratiqué une cheminée; les parois n’avaient pour tout ornement que les toiles d’araignées qui les couvraient, et quelques chauve-souris attirées par la lumière voletaient au plafond, entrant et sortant, selon leur caprice, par les fenêtres brisées.

En outre, un arsenal complet de carabines était pittoresquement disposé contre la muraille.

Le comte embrassa cet aspect d’un coup d’œil, et admira l’abnégation religieuse des bons pères, qui, possédant des trésors tels que ceux qui étaient étalés à ses yeux, vivaient cependant exposés aux intempéries du ciel, comme les anciens solitaires du mont Carmel et de la Thébaïde. Le supérieur remarqua son étonnement.

— Monsieur le comte, dit-il en souriant, je vous demande encore une fois pardon du mauvais dîner et du mauvais gîte que vous trouverez ici. Peut-être vous avait-on peint l’intétéiieur de noire couvent comme un lieu de délices. Voilh comme la société nous juge, monsieur le comte. Aussi une fois rentré dans le monde, j’espère que vous nous rendrez justice.

— Ma voi I cheneral, répondit le comte, je ne sais bas drop ce qui mangue à la tiner, et j’ai fu en pas une patterie de guisine assez bien orcanisée; et, à moins que ce ne zoit le fin?

— Oh î répondit le supérieur, soyez tranquille sous ce rapport; le vin est bon.

— Eh pien ! si le fin est pon, c’est tout ce qu‘il faut.

— Seulement, ajouta le supérieur, je crains que nos façons ne vous paraissent peu monacales. Par exemple, nous avons l’habitude de ne jamais souper sans avoir à côté de nous chacun une paire de pistolets ; c’est une précaulion contre les accidens qui peuvent arriver à chaque minute dans

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un lieu aussi isolé que celui-ci. Vous voudrez donc Lien nous excuser si, lualgré voire présence, nous ne nous écartons pas de nos habitudes.

Et à ces mots le supérieur releva sa robe, tira de sa ceinture une paire de superbes pistolets qu’il déposa près de son assielte.

— Faides, faides, cbeneral, faides, répondit TAllemand; les bisdolets, c’est l’ami de l’homme ; cben ai aussi, moi, des bisdolets. Oh mais ! c’est édonnant comme les vodres leur ressembleni, c’est édonnant.

— Cela se peut, répondit le supérieur en réprimant un sourire; ce sont de très bonnes armes, que j’ai fait venir d’Allemagne, des Kukenreiter.

—•Des Kukenreiter? C’est jusdement ça Faides donc brendre les miens, qui sont avec ma pagacbe, cbeneral, pour les gombarer un beu.

— Après le dîner, comte, après le dîner. Mettez-vous en face de moi, là, très bien. Savez-vous votre Bénédicité?

— Je l’ai su autrevois; mais che l’ai un beu ouplié.

— Tant pis, tant pis, dit le général, car je complais sur vous pour le dire; mais si vous l’avez oublié, on s’en passera.

— On zen bassera, répondit le comte, qui était de bonne composition; on zen bassera.

Et le comte, effectivement, avala son potage sans Bénédicité, ce que firent aussi les autres moines. Lorsqu’il eut fini, le capitaine lui passa une bouteille.

— Goûtez-moi ce vin là, lui dit-il.

Le comte, se doutant qu’il avait affaire à un vin de choix emplit un petit verre qui était devant lui, le prit par le pied, examina un instant, à la lueur de la lampe la plus rapprochée, le liquide jaune comme de l’ambre, puis il le porta ,

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sa bouche, et le dégusta avec la voluptueuse lenteur d’un gourmet.

— C’est édonnant, dit le comte, moi qui groyais gonnaître tous les fins, che ne gonnais pas celui-là; à moins que ce ne soit du matère d’un noufeau gru.

— C’est du marsala, monsieur le comte, un vin qui n’est pas connu et qui mérite cependant de l’être. Oh! notre pauvre Sicile, elle renferme comme cela une foule de trésors oubliés.

— Comment tides-fous qu’il s’abbelleP demanda le comte en se versant un second verre.

— Marsala.

— Marzala !... Eh pien ! c’est un pon fin ; ch’en achèterai. Se fend-il cher?

— Deux sous la bouteille.

— Fous tides? reprit le comte, qui croyait avoir mal entendu.

— Deux sous la bouteille.

— Teux sous la pouteille ! Mais fous habidez le baradis derrestre, cheneral ; che ne m’en fas blus d’izi, moi, je me fais pénédictin.

— Merci de la préférence, comte ; quand vous voudrez, nous vous recevrons.

— Teux sous la pouteille! reprit le comte en se versan, un troisième verre.

— Seulement, je dois vous prévenir qu’il a un défautt dit le supérieur.

— Il n’a bas de téfauts, répondit le comte

— Je vous demande pardon ; il est très capiteux.

— Gabiteux, gabiteux, dit le comte avec mépris ; j’en poirais une binte qu’il n’y baraîtrait bas blus que si j’afaisafalé un ferre de zirop de crozeille.

LE SPEHONALE.

— Alors, ne vous gênez pas, dit le supérieur, faites comme chez vous ; seulement, je vous préviens que nous en avons d’aulres.

En verlu de la permission qui lui était accordée, le comte se mit ù boire et îi manger en véritable Allemand. Mais, il faut Tavouer, il soutint admirablement la réputation dont jouissent ses compatriotes. Les moines, excités par leur supérieur, ne voulurent pas, de leur côté, laisser un étranger en arrière, de sorte que bientôt on rompit le silence religieux qui avait régné au commencement du repas, chacun commença à parler à voix basse à son voisin, puis plus haut à tout le monde. Au second service, chacun criait de son côté et commençait à raconter les aventures les plus étranges qu’il fût possible d’entendre. Le comte, si peu qu’il comprît le sicilien, crut s’apercevoir qu’il était question surtout de coups hardis exécutés par des brigands, de couvens pillés, des gendarmes pendus, de religieuses violées. Mais il n’y avait rien là d’étonnant; la situation isolée des dignes bé. nédictins, leur éloignement de la ville, devaient les avoir rendus plus d’une fois témoins de pareilles scènes. Le mar* sala allait toujours, sans préjudice du syracuse sec, du muscat de Calabre et du malvoisie de Lipari. Si forte que fût la tête du comte, ses yeux commencèrent à se couvrir d’un brouillard et sa langue à s’épaissir. Alors les monologues succédèrent peu à peu aux conversations, et les chansons aux monologues. Le comte, qui voulait rester à la hauteur de ses hôtes, chercha dans son répertoire anacréontique, et, n’y trouvant rien pour le moment que la chanson des brigands de Schiller, il se mit à entonner à tue-tête le fameux Stehlen^ morden^ huren^ balgen^ auquel il lui sembla que les convives répondaient par des applaudissemens universels. Bientôt tout parut tourner autour de lui; il lui sembla que

IMPRESSIONS DE VOYAGE

les moines jetaient bas leurs habits religieux et se transformaient peu à peu en bandits. Ces figures ascétiques chan geaient de caractère et s’illuminaient d’une joie féroce; le dîner dégénérait en orgie. Cependant on buvait toujours, et chaque fois qu’on buvait, c’étaient des vins nouveaux, des vins plus capiteux, des vins pris dans la cave du prince de Paterno, ou dans la cantine des dominicains d’Aci-Reale. On frappait sur la table avec des bouteilles vides pour en demander d’autres, et en frappant on renversait les lampes; le feu alors se communiquait à la nappe, et de la nappe à la table, et au lieu de l’éteindre on y jetait les chaises, les bancs, les stalles. En un instant la table ne fut plus qu’un immense bûcher, autour duquel les moines devenus bandits se mirent à danser comme des démons. Enfin, au milieu de tout ce sabbat infernal, la voix du capitaine retentit, demandant : Lemonache! le monache ! Un hourra général accueillit cette demande. Un instant après, une porte s’ouvrit, et quatre religieuses parurent, traînées par cinq ou six bandits; des hurlemens de joie et de luxure les accueillirent. Le comte voyait tout cela comme dans un rêve, et comme dans un rêve il lui semblait qu’une force supérieure clouait son corps à sa place, tandis que son esprit était emporté ailleurs. En un instant les vêlemens des pauvres filles furent en lambeaux ; les bandits se ruèrent sur elles; le capitaine voulut faire entendre sa voix, mais sa voix fut couverte par les clameurs générales. Il sembla alors au comte que le capitaine prenait ses fameux Kukenreiter, qui ressemblaient si fort aux siens. Il crut entendre retentir deux coups de feu ; il ferma les yeux, tout ébloui de la flamme. En les rouvrant, il vit du sang, deux brigands qui se tordaient en hurlant dans un coin, la plus belle des religieuses dans les bras du capitaine, puis il ne vit plus rien; ses yeux se fermèrent

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ino

une seconde fois sans qu’il eût la puissance de les rouvrir, ses jambes manquèrent sous lui, enlin il tomba comme une masse; il était ivre-mort.

Lorsque le comte s’éveilla, il était grand jour ; il se frotta les yeux, se secoua et regarda autour de lui ; il était couché sous un arbre à la lisière dubois, avait à sa droite Nicolosi, à sa gauche Pedara, devant lui Galaiie, et derrière Gatane la mer. Il paraissait avoir passé la nuit à la belle étoile, couché sur un doux lit de sable, la tête appuyée sur son portemanteau, et sans autre daîs de lit que l’immense azur du ciel. D’abord, il ne se rappela rien, et demeura quelque temps comme un homme qui sort de léthargie ; enfin sa pensée, par une opération lente et confuse d’abord, se reporta en arrière, et bientôt il se rappela son départ de Gatane, les hésitations de son muletier, son arrivée au couvent, son altercation avec le cuisinier, l’accueil que lui avait fait le général, le dîner, le vin de Marsala, les chansons, l’orgie, le feu, les religieuses et les coups de pistolets. Il regarda de nouveau autour de lui, et vit sa malle, son sac de nuit et son porte-manteau î il ouvrit ce dernier, y retrouva son portefeuille, sa pipe d’écume de mer, son sac à tabac et sa bourse, sa bourse qui, à son grand étonnement, lui parut aussi ronde que si rien ne lui était arrivé; il l’ouvrit avec anxiété; elle était toujours pleine d’or, et de plus il y avait un billet; le comte l’ouvrit vivement et lut ce qui suit î

« Monsieur le Gomte,

» Nous vous faisons mille excuses de nous séparer de vous d’une façon aussi brusque ; mais une expédition de la plus haute importance nous attire du côté de Gefalu. J’espère que vous n’oublierez pas l’hospitalité que vous ont donné les béï7édictins de Saint-Nicolas-le-Yieux, et que, si vous retour-

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nez à Rome, vous demanderez à monsignor Morosini de i>? point oublier de pauvres pêcheurs dans ses prières?

» Vous retrouverez tout votre bagage, à l’exception des Kukenreiter, que je vous demande la permission de garder comme un souvenir de vous.

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