LES BÉNÉDICTINS DE SAINT-NIGOLAS-LE-VIEÜX
Le couvent de Saint-Nicolas, le plus riche de Catane, et dont la coupole dépasse en hauteur tous les nionuinens de la ville, a été bâti, vers le milieu du siècle passé, sur les dessins de Contini. On y remarque l’église et le jardin ; l’église pour ses colonnes de vert antique et pour un très bel orgue, ouvrage d’un moine calabrais, qui demanda pour tout paiement d’être enterré sous son chef-d’œuvre; le jardin, pour la dilficulté vaincue ; effectivement le fond est en lave, et toute la terre qui le couvre a été apportée à main d’homme.
La règle du couvent de Saint-Nicolas était autrefois très sévère; les moines devaient demeurer sur l’Etna, aux limites des terres habitables, et à cet effet, leur premier monastère était bâti à l’entrée de la seconde région, trois quarts de lieue au-dessus de Nicolosi, dernier village que l’on rencontre en montant au cratère. Mais comme tout s’affaiblit à la longue, la règle perdit peu à peu de sa rigueur, et on commença à ne plus réparer le couvent. Bientôt une ou deux salles s’étant affaissées sous le poids des neiges, les bons pères firent bâtir la magnifique succursale de Catane, qui prit le nom de Saint-Nicolas le-Neuf, et ne demeurèrent que pendant l’été à Sainl-Nicolas-le-Yieux. Plus tard, Saint-Nicolas-le-Yieux fut abandonné été comme hiver ; on parla pendant trois ou quatre ans ofy faire des réparations qui le rendraient de nouveau habitable, mais on s’en garda bien. Enfin, une bande de voleurs, gens beaucoup moins difficiles sur 1. Il
leurs aises que les moines, s’en étant emparés et y ayant élu domicile, il ne fut plus aucunement question de remonter à Sâint-Nicolas-le*Yieux, et les bons pères, qui ne se souciaient pas d’avoir des discussions avec de pareils hôtes, leur abandonnèrent la tranquille jouissance du couvent.
Cela donna lieu à une méprise assez curieuse.
En 1806, le comte de Weder, Allemand de vieille roche, comme son nom l’indique, partit de Tienne pour visiter la Sicile; il s’embarqua à Trieste, prit terre à Ancône, visita Rome, s’y arrêta ainsi qu’à Naples, pour y prendre quelques lettres de recommandation, se remit de nouveau en mer, et débarqua à Catane.
Le comte de Weder connaissait de longue date l’existence du couvent de Saint-Nicolas, et la réputation qu’avaient les bons pères de posséder parmi leurs frères servans le meilleur cuisinier de toute la Sicile. Aussi le comte de Weder, qui était un gastronome très distingué, n’avait-il point manqué de se faire donner à Rome, par un cardinal avec lequel il avait dîné chez l’ambassadeur d’Autriche, une lettre de recommandation pour le supérieur du couvent de Saint-Nicolas. La lettre était pressante : on recommandait le comte comme un pieux et fervent pèlerin, et l’on réclamait pour lui l’hospitalité pendant tout le temps qu’il lui plairait de rester au monastère.
Le comte était savant à la manière des Allemands, c’est-àdire qu’il avait lu une grande quantité de bouquins parfaitement oubliés; de sorte qu’il pouvait, à l’appui de ses assertions, si erronées et si ridicules qu’elles fussent, citer un certain nombre de noms inconnus qui donnaient une sorte de majesté pédantesque à ses paradoxes. Or, parmi ces bouquins, se trouvait un catalogue des couvens de bénédictins répandus sur la surface du globe, et il avait vu et retenu, avec
LK SPEUONAliK.
la ténacité d’un esprit d’ouIrc-Rliin, que la règle des bénédiclins de Saint-lNieolas de Catane leur enjoignait, comme je Fai dit, de demeurer sur la dernière limite de la reggione coltivata^ et sur la |)remière de la reggione nemorosa. Aussi, lorsqu’il lit venir un muletier pour qu’il le conduisît à Saint- Nicolas, et que le muletier lui eût demandé si c’était à Sainl- Nicolas-le-Neuf ou à Saint-Nicolas-le-Yieux, le comte répondit sans hésiter :
— A San-Nicolà suIV Etna.
C’était tout ce que le comte savait d’italien.
Il n’y avait pas à s’y tromper, et l’indication était précise: cependant le muletier hasarda quelques observations; mais le comte lui ferma la bouche en lui disant : Je bairai picn. On connaît la puissance habituelle d’un pareil argument : le muletier salua le comte, et une demi-heure après revint avec une mule.
— Eh pien ? dit le comte.
— Eh bien î Excellence? répondit le muletier qui, en sa qualité de guide, comprenait toutes les langues.
— Eh pien ! ma pagache ?
— Votre Excellence emporte son bagage?
— Partieu I
— Oh 1 dit le muletier, c’est que Votre Excellence eût pu le laisser à l’auberge; c’eût été plus sûr.
— Che ne guitte chamais ma pagache, entendez-fous, dit l’Allemand.
Le muletier répondit par un signe imperceptible qui voulait dire ; Chacun est libre, — et s’en alla chercher le second mulet. Cependant, lorsque le mulet fut chargé, l’honnéte guide crut devoir à sa conscience de faire une dernière observation.
^ Ainsi Votre Excellence est décidée?
— Cerdainenient, répondit le comte en fourrant une énorme paire de pistolets dans les fontes de sa monture.
— Elle va à Saint-Nicolas-le-Yieux?
— J’y fais.
— Votre Excellence a donc des amis à Saint-Nicolas-le- Vicux ?
— Cliai ein lettre pour la cheneral.
— Pour le capitaine ? veut dire Votre Excellence.
— Pour la cbeneral, que je tis I
— Hum I hum I dit le Sicilien.
— D'ailleurs, je bairai pien, je bairai pien, entends-tu, maraud
— Pardon, continua le guide; mais, puisque Votre Excellence f St dans de si bonnes dispositions, lui serait-il égal de me payer d’avance ?
— D’afancel et pourquoi ça?
-- Parce qu’il est déjà trois heures, que nous n’arriverons pas avant la nuit, et que je voudrais revenir tout de suite.
— A la nuit? dit le comte. Au moins soupe-t on au coufent.
— Au couvent?
— Oui, à San-Nicolo.
— Oh! certainement, qu’on y soupe; on est même plus sûr d’y trouver la table mise la nuit que le jour.
— Les farceurs! dit le comte dont un éclair gastronomique illumina le visage. Tiens, foilà bour la ponne noufelle que tu me donnes.
Et il lui remit deux piastres, qu’il tira d’une bourse admirablement garnie.
— Merci, Excellence, répondit le muletier qui, une fois payé, n’avait plus rien à dire.
— Eh pien ! bartons-nous maintenant? reprit le comte.
LE SPERONARE. m
— Quand vous voudrez, Excellence.
Le guide aida le comte à monter sur sa mule, et se mit en route en chantant une espèce de cantique qui ressemblait beaucoup plus à un miserere qu' h une tarentelle ; mais le Comte étairtrop préoccupé du dîner qu’il allait faire pour remarquer tout ce que ce prélude avait de mélancolique.
La route se fit assez silencieusement. Le guide avait fini par croire, en voyant la confiance du comte appuyée des deux énormes pistolets qu’il avait logés dans ses fontes, qu’il était au mieux avec les hôtes de Saint-Nicolas-le-Vieux, et que même peut-être il faisait partie de quelque bande de la Bohême qui était en relation d’intérêts avec celles de la Sicile. Quant à lui, il savait que personnellement il n’avait rien h craindre, les muletiers étant généralement sacrés pour les voleurs, et doublement, comme on le comprend bien, lorsqu’ils leur amènent une si bonne pratique que paraissait être le comte.
Cependant, à chaque village qu’il rencontrait sur la route, le muletier s’arrêtait sous un prétexte ou sous un autre. C’était une espèce de transaction qu’il faisait avec sa conscience, pour donner au comte le temps de faire ses réflexions et de retourner en arrière si bon lui semblait. Mais à chaque halle, le comte reprenait d’une voix que la faim rendait de plus en plus pressante:
— En afant; allons, en afant, der teufell nous n’arriferons chamais.
Et il repartait suivi par les regards ébahis des paysans qui venaient d’apprendre du guide le but de cet étrange pèlerinage, et qui ne comprenaient pas que, sans y être conduit de force, on eût l’idée de faire le voyage de Saint-Nicolas-le- \ ieux.
Ils traversèrent ainsi Gravina, Santa-Lucia-di-Calarica,
IMPRESSIONS DE VOYAGE
Mananuîiziata et Nicolosi. Arrivés à ce dernier village, le guide fit un dernier effort.
— Excellence, dit-il, à votre place je souperais et je coucherais ici, puis demain, j’irais, en me promenant, comme cela, tout seul, à Saint-Nicolas-le-Vieux
— Est-ce que lu ne m’as pas dit que che trouferais un pon souper et un pon lit au coûtent?
— Pardieu si, répondit le guide, s’ils veulent vous bien recevoir.
— Mais quand che té tis que chai ein lettre pour la cheneral.
— Pour le capitaine?
— Non, pour la cheneral.
— Enfin, dit le guide, puisque vous le voulez absolument.
— Certainement, que je le feux.
— En ce cas, allons.
Et les deux voyageurs se remirent en route.
Comme l’avait dit le muletier, la nuit était venue; il ne faisait pas de lune, on ne voyait pas à quatre pas devant soi. Mais comme le muletier connaissait parfaitement le terraini il n’y avait pas risque de se perdre. Il prit un petit sentier à peine tracé, et qui s’écartait à droite dans les terres ; puis, commençant à quitter la région cultivée^ il entra dans celle des forêts. Au bout d’une heure de marche, on vit se dessiner une masse noire, aux fenêtres de laquelle on n’apercevait aucune lumière.
— Voilà Saint-Nicolas-le-Vieux, dit à voix basse le muletier.
— Oh ! oh ! dit le comte, foilà un coufent dans ein situation pieu mélangolique.
— Si vous voulez, répartit vivement le guide, nous pouvons retourner à Nicolosi, et si vous ne voulez pas coucher à l’au-