‹ Le VéloceChapitre 2 sur 75 · ALEX. DUMAS · texte numérisé non relu

ALEX. DUMAS

» Naples, ce 23 août 1835. »

Pendant que j’écrivais, l’ancre avait été levée, et les rameurs s’étaient mis à bâbord et à tribord, leurs avirons à la main, et se tenant prêts à partir. Je demandai au capitaine un homme sûr pour remettre ma lettre à la poste; il me désigna un des spectateurs que notre départ avait attirés, et qui était de sa connaissance. Je lui fis passer, par l’entremise d’une longue perche, ma lettre, accompagnée dedeuxcarlini, et j’eus la satisfaction devoir aussitôt mon commissionnaire s’éloigner à toutes jambes dans la direction de la poste.

Lorsqu’il eut disparu, je donnai le signal du départ. Les huit rames que nos hommes tenaient en l’air retombèrent ensemble et battirent l’eau à la fois. Dix minutes après, nous étions hors du port, et un quart d’heure plus tard nous ouvrions toutes nos petites voiles à un excellent vent de terre qui promettait de nous mettre rapidement hors de la portée de tous les agens napolitains que monsieur le comte de Ludorf pourrait lancer à nos trousses.

Ce bon vent nous accompagna pendant quinze ou vingt milles à peu près; mais, à la hauteur de Sorrente, il mollit,

(1) Cette preuve s’est fait attendre jusqu’en 1841, époque où j’ai publié la première édition de ce livre ; mais, comme on le voit, j’ai rattrapé le temps perdu, et j’espère que M. le comte de Lndorf, qui a pu m’accuser d’oubli, reviendra de son erreur sur mon compte, si par hasard ces ligues ont l’honneur de passer .sous ses yeux.

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et bientôt tomba tout à fait, de sorte que nous fûmes obligés de marcher de nouveau à la rame. Cela nous donna le temps de nous apercevoir que la brise de mer nous avait ouvert Tappétit. En conséquence, parfaitement disposés à apprécier les qualités du protégé de monsieur Martin Zir, nous prîmes notre plus belle basse-taille, et nous appelâmes Cama. Personne ne répondit. Inquiets de ce silence, nous envoyâmes Pietro et Giovanni à sa recherche, et cinq minutes après, nous le vîmes apparaître à l’orifice de l’écoutille, pâle comme un spectre, et soutenu sous chaque bras par ceux que nous avions envoyés à sa recherche, et qui l’avaient trouvé étendu sans mouvement entre ses canards et ses poules. Il était évidemment impossible au pauvre diable de se rendre à nos ordres. A peine s’il pouvait se soutenir sur ses jambes, et il tournait les yeux d’une fa^on lamentable. Pensant que le grand air lui ferait du bien, nous fîmes aussitôt apporter un matelas sur le pont, et on le coucha au pied du mât; c’était très bien pour lui; mais pour nous, cela ne nous avançait pas à grand’chose. Nous nous regardions, Jadin et moi, d’un air assez déconcerté, lorsque Giovanni vint se mettre à nos ordres, s’offrant de remplacer, pour le moment du moins, notre pauvre appassionato.

On juge si nous acceptâmes la proposition. Le capitaine, qui n’était pas fier, reprit aussitôt la rame que Giovanni venait d’abandonner. Cinq minutes ne s’étaient pas écoulées, que nous entendîmes les gémissemens d’une poule que l’on égorgeait; bientôt nous vîmes la fumée s’échapper par l’écoutille; puis nous entendîmes l’huile qui criait sur le feu. Un quart d’heure après, nous tirions chacun notre part d’un poulet à la provençale, auquel il manquait peut-être bien quelque chose selon la Cuisinière bourgeoise^ mais que, grâce à ce susdit appétit qui s’était toujours maintenu en

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progrès, nous trouvâmes excellent. Dès lors nous fûmes rassurés sur notre avenir; Dieu nous rendait d’une main ce qu’il nous ôtait de l’autre.

Vers les deux heures, nous nous trouvâmes à la hauteur de l’îîe de Caprée. Comme en perdant notre temps nous ne perdions pas grand’ chose, attendu que, malgré le travail incessant de nos rameurs, nous ne faisions guère plus d’une demi-lieue à l’heure, je proposai à Jadin de descendre à terre pour visiter l’île de Tibère, et de monter jusqu’aux ruines de son palais, que nous apercevions au tiers à peu près de la hauteur du mont Solaro. Jadin accepta de tout son cœur, pensant qu’il y aurait quelque beau point de vue à croquer. Nous fîmes part aussitôt de nos intentions au capitaine, qui mit le cap sur l’île, et, une heure après, nous entrions dans le port.

CAPREE.

11 y a peu de points dans le monde qui offrent autant de souvenirs historiques que Caprée. Ce n’était qu'une île comme toutes les îles, plus riante peut-être, voilà tout, lorsqu’un jour Auguste résolut d’y faire un voyage. Au moment où il y abordait, un vieux chêne dont la sève semblait à tout jamais tarie releva ses branches desséchées et déjà penchées vers la terre, et dans la même journée l’arbre se couvrit de bourgeons et de feuilles. Auguste était l’homme aux

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présages ; il fut si fort enclianlé de celui-ci, qu’il proposa aux Napolitains de leur abandonner l’île d’Œnarie s’ils voulaient lui céder celle de Caprée. L’échange fut fait à cette condition. Auguste fit de Caprée un lieu de délices, y demeura quatre ans , et lorsqu’il mourut , légua l’île à Tibère.

Tibère s’y retira à son tour, comme se relire dans son antre un vieux tigre qui se sent mourir. Là seulement, entouré de vaisseaux qui nuit et jour le gardaient, il se crut à l’abri du poignard et du poison. Sur ces roches où il n’y a plus aujourd’hui que des ruines, s’élevaient alors douze villas impériales, portant les noms des douze grandes divinités de l’Olympe ; dans ces villas, dontchacune servait durant un mois de l’année de forteresse à l’empereur, et qui étaient soutenues par des colonnes de marbre dont les chapiteaux dorés soutenaient des frises d’agate, il y avait des bassins de porphyre où étincelaient les poissons argentés du Gange, des pavés de mosaïque dont les dessins étaient formés d’opale, d’émeraudes et de rubis; des bains secrets et profonds, où des peintures lascives éveillaient des désirs terribles en retraçant des voluptés inouïes. Autour de ces villas, aux flancs de ces montagnes nues aujourd’hui, s’élevaient alors deux forêts de cèdres et des bosquets d’orangers où se cachaient de beaux adolescens et de belles jeunes filles, qui, déguisés en faunes et en dryades, en satyres et en bacchantes, chantaient des hymnes à Vénus, tandis que d’invisibles instrumens accompagnaient leurs voix amoureuses; et quand le soir était venu, quand une de ces nuits transparentes et étoilées comme l’Orient seul en sait faire pour l’amour, s’était abaissée sur la mer endormie ; quand une brise embaumée, soufllant de Sorrente ou de Pompeïa, venait se mêler aux parfums que des enfans, vêtus en amours, brûlaient in-

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cessaniment sur des trépieds d’or; quand des cris voluptueux, des harmonies mystérieuses, des soupirs étouffés, frémissaient vagues et confus comme si Tile amoureuse tressaillait de plaisir entre les bras d’un dieu marin, un phare immense s’allumait, qui semblait un soleil nocturne. Bientôt, à sa lueur, on voyait sortir de quelque grotte et marcher le long de la grève, entre son astrologue Thrasylle et son médecin Chariclès, un vieillard vêtu de pourpre, au cou raide et penché, au visage silencieux et morne, secouant de temps en temps une forêt de cheveux argentés qui retombaient sur ses larges épaules, ondulant comme la crinière d’un lione Le vieillard laissait tomber de ses lèvres quelques mots rares et tardifs, tandis que sa main aux gestes efféminés caressait la tête d’un serpent privé qui dormait sur sa poitrine. Ces mots, c’étaient quelques vers grecs qu’il venait de composer, quelques ordres pour des débauches secrètes dans la villa de Jupiter ou de Gérés, quelque sentence de mort, qui, le lendemain, allait, sur les ailes d’une galère latine, aborder à Ostie et épouvanter Rome : car ce vieillard, c’était le divin Tibère, le troisième César, l’empereur aux grands yeux fauves, qui, pareils à ceux du chat, du loup et de la hyène, voyaient clair dans l’obscurité.

Aujourd’hui, de toutes ces magnificences il ne reste plus que des ruines ; mais, plus vivace que la pierre et le marbre, la mémoire du vieil empereur est demeurée tout entière. On dirait, tant son nom est encore dans toutes les bouches, que c’est d’hier qu’il s’est couché dans la tombe parricide que lui avait préparée Caligula, et où le poussa Macron. On dirait qu’à défaut de son corps, on tremble encore devant son ombre, et les habitans de Capri et d’Anacapri, les deux cités de l’ile, montrent encore les restes de son palais avec la même terreur qu’ils montreraient un volcan éteint, mais qui, à

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chaque jour, h chaque heure, à chaque minute, peut se ranimer plus mortel et plus dévorant que jamais.

Ces deux cités sont situées, Gapri, en amphithéâtre en face du port, et Anacapri au haut du mont Solara. Un escalier de cinq ou six cents marches, rude et creusé dans le roc, conduit de la première à la seconde de ces deux villes ; mais la fatigue de cette rapide ascension est largement rachetée, il faut le dire, par le panorama splendide que l’œil embrasse une fois arrivé au sommet de la montagne. En elfet, le voyageur, en faisant face à Naples, a d’abord à sa droite Pæstum, cette fille voluptueuse de la Grèce, dont les roses, qui fleurissaient deux fois l’an dans un air mortel à la virginité, allaient se faner au front d’Horace et s’etfeuiller sur la table de Mécène ; puis Sorrente, où le vent qui passe emporte avec lui la fleur des orangers qu’il disperse au loin sur la mer, puis Pompéïa, endormie dans sa cendre, et qu’on réveille comme une vieille ruine d’Égypte, avec ses peintures ardentes, ses urnes lacrymales et ses bandelettes mortuaires ; enfin Herculanum, qui, surprise un jour par la lave, cria, se tordit et mourut comme Laocoon étouffé aux nœuds de ses serpens. Alors commence Naples, car Torre di Greco, Résina et Portici ne sont, à vrai dire, que des faubourgs; Naples, la ville paresseuse, couchée sur son amphithéâtre de montagnes, et allongeant ses petits pieds jusqu’aux flots tièdes et lascifs de son golfe ; Naples, dont Rome, la reine du monde, avait fait sa maison de plaisance, tant alors comme aujourd'hui la nature avait versé autour d’elle tous ses enchantemens. Puis, après Naples, l’œil découvre Pouzzoles et son temple de Sérapis à moitié caché dans l’eau ; Cumes et son antre sibyllin, où descendit le pieux Énée; puis le golfe où Caligula jeta, pour surpasser Xerxès, un pont d’une lieue, dont on aperçoit encore les ruines; puis Bauli, d’où partit

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la galère impériale préparée par Néron et qui devait s’ouvrir sous les pieds d’Agrippine ; puis Baïa, si mortelle aux cliastes amans ; puis enfin Misène, où est enterré le clairon d’Énée, et d’où Pline l’ancien alla mourir, étouffé dans sa litière par les cendres de Slabia.

Figurez-vous le tableau que nous venons de décrire éclairé par ce phare immense qu’on appelle le Vésuve, et dites-moi s’il y a dans le monde entier quelque chose qui puisse se comparer à un pareil spectacle.

Au milieu de ces souvenirs antiques surgit sous les pieds un souvenir tout moderne. C’est un épisode de cette épopée gigantesque qui commença en 4789 et qui finit en 1815. Depuis deux ans déjà les Français étaient maîtres du royaume de Naples, depuis quinze jours Murat en était roi, et cependant Caprée appartenait encore aux Anglais. Deux fois son prédécesseur Joseph en avait tenté la conquête, et deux fois la tempête, cette éternelle alliée de l’Angleterre, avait dispersé ses vaisseaux.

C’était une vue terrible pour Murat que celle de cette île qui lui fermait sa rade comme avec une chaîne de fer; aussi le matin, lorsque le soleil se levait derrière Sorrente, c’élait cette île qui attirait tout d’abord ses yeux; et le soir, lorsque le soleil se couchait derrière Procida, c’était encore cette île qui fixait son dernier regard.

A chaque heure de la journée, Murat interrogeait ceux qui l’entouraient à l’endroit de cette île, et il apprenait sur les précautions prises par Hudson Lowe, son commandant, des choses presque fabuleuses. En effet, Hudson Lowe ne s’était point fié à cette ceinture inabordable de rochers à pic qui l’entoure, et quî suffisait à Tibère; quatre forts nouveaux avaient été ajoutés par lui aux forts qui existaient déjà ; il avait fait effacer par la pioche et rompre par la mine

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les sentiers qui serpentaient autour des précipices, et où les clievriers eux-mêmes n’osaient passer que pieds nus; enfin il accordait une prime d’une guinée à chaque homme qui parvenait, malgré la surveillance des sentinelles, à s’introduire dans file par quelque voie qui n’eût point été ouverte encore à d’autres qu’à lui.

Quant aux forces matérielles de l’île, Hudson Lowe avait à sa disposition deux mille soldats et quarante bouches à feu, qui, en s’enflammant, allaient porter l’alarme dans file de Ponza, où les Anglais avaient à l’ancre cinq frégates toujours prêtes à courir où le canon les appelait.

De pareilles difficultés eussent rebuté tout autre que Murat, mais Murat était l’homme des choses impossibles. Murat avait juré qu’il prendrait Gaprée, et quoiqu’il n’eût fait ce serment que depuis trois jours, il croyait déjà avoir manqué à sa parole, lorsque le général Lamarque arriva. Lamarque venait de prendre Gaëte et Maratea, Lamarque venait de livrer onze combats et de soumettre trois provinces, Lamarque était bien l’homme qu’il fallait à Murat; aussi, sans lui rien dire, Murat le conduisit à la fenêtre, lui remit une lunette entre les mains et lui montra l’île.

Lamarque regarda un instant, vit le drapeau anglais qui flottait sur les forts de San-Salvador et de wSaint-Michel, renfonça avec la paume de sa main les quatre tubes de la lunette les uns dans les autres, et dit : Oui, je comprends ; il faudrait la prendre.

— Eh bien? reprit Murat.

— Eh bien I répondit Lamarque, on la prendra. Voilà tout.

— Et quand cela? demanda Murat.

— Demain, si Votre Majesté le veut.

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— A la bonne heure, dit le roi, voilà une de ces réponses comme je les aime. Et combien d’hommes veux-tu ?

Combien sont-ils? demanda Lamarque.

— Deux mille, à peu près.

— Eh bien ! que Yotre Majesté me donne quinze à dixhuit cents hommes ; qu’elle me permette de les choisir parmi ceux que je lui amène : ils me connaissent ; je les connais. Nous nous ferons tous tuer jusqu’au dernier, ou nous prendrons rile.

Murat, pour toute réponse, tendit la main à Lamarque. C’était ce qu’il aurait dit étant général ; c’était ce qu’il était prêt à faire étant roi. Puis tous deux se séparèrent, Lamarque pour choisir ses hommes, Murat pour réunir les embarcations.

Dès le lendemain tout était prêt, soldats et vaisseaux. Dans la soirée, l’expédition sortit de la rade. Quelques précautions qur’on eût prises pour garder le secret, le secret s’était répandu : toute la ville était sur le port, saluant de la voix cette petite flotte, qui partait gaîment et pleine d’insoucieuse confiance pour une chose que l’on regardait comme impossible.

Bientôt le vent, favorable d’abord, commença de faiblir : la petite flotte n’avait pas fait dix milles qu’il tomba tout à fait. On marcha à la rame ; mais la rame est lente, et le jour parut que l’on était encore à deux lieues de Caprée. Alors, comme s’il avait fallu lutter contre toutes les impossibilités, vint la tempête. Les flots se brisèrent avec tant de violence contre les rochers à pic qui entourent file, qu’il n’y eut pas moyen, pendant toute la matinée, de s’en approcher. A deux heures la mer se calma. A trois heures les premiers coups de canon furent échangés entre les bombardes napolitaines et les batteries du port; les cris de quatre cent mille âmes.

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répandues depuis Margellina jusqu’à Portici, leur répondirent.

En effet, c’était un merveilleux spectacle que le nouveau roi donnait à sa nouvelle capitale : lui-même, avec une longue-vue, se tenait sur la terrasse du palais. Des embarcations on voyait toute cette foule étagée aux différens gradins de l’immense cirque dont la mer était l’arène. César, Auguste, Néron, n’avaient donné à leurs sujets que des chasses, des luttes de gladiateurs ou des naumachies ; Murat donnait aux siens une véritable bataille.

La mer était redevenue tranquille comme un lac. Lamarque laissa ses bombardes et ses chaloupes canonnières aux prises avec les batteries du fort, et avec ses embarcations de soldats il longea l’île : partout des rochers à pic baignaient dans l’eau leurs murailles gigantesques; nulle part un point où aborder. La flottille fit le tour de l’île sans reconnaître un endroit où mettre le pied Un corps de douze cents Anglais, suivant des yeux tous ses mouvemens, faisait le tour en même temps qu’elle.

Un moment on crut que tout était fini et qu’il faudrait retourner à Naples sans rien entreprendre. Les soldats offraient d’attaquer le fort; mais Lamarque secoua la tête : c’était une tentative insensée. En conséquence, il donna l’ordre de faire une seconde fois le tour de l’île, pour voir si l’on ne trouverait pas quelque point abordable, et qui eût échappé au premier regard.

Il y avait dans un rentrant, au pied du fort Sainte Barbe, un endroit où le rempart granitique n’avait que quarante à quarante-cinq pieds d’élévation. Au-dessus de cette muraille, lisse comme un marbre poli, s’étendait un talus si rapide, qu’à la première vue on n’eût cer tes pas cru que des hommes pussent l’escalader. Au-dessus de ce talus, à cinq cents pieds

(lu roc, était une espc'cc de ravin, et douze cents pieds plus liaut encore, le fort Sainte-Barbe, dont les batteries battaient le talus en passant par-dessus le ravin dans lequel les boulets ne pouvaient plonger.

Lamarque s’arrêta en face du rentrant, appela à lui l’adjudant général Thomas et le chef d’escadron Livron. Tous trois tinrent conseil un instant; puis ils demandèrent les échelles.

On dressa la première échelle contre le rocher : elle atteignait à peine au tiers de sa hauteur; on ajouta une seconde échelle à la première, on l’assura avec des cordes, et on les dressa de nouveau toutes deux : il s’en fallait de douze ou quinze pieds, quoique réunies, qu’elles atteignissent le talus; on en ajouta une troisième ; on l’assujettit aux deux autres avec la même précaution qu’on avait prise pour la seconde, puis on mesura de nouveau la hauteur : cette fois les derniers échelons touchaient à la crête de la muraille. Les Anglais regardaient faire tous ces préparatifs d’un air de stupéfaction qui indiquait clairement qu’une pareille tentative leur semblait insensée. Quant aux soldats, ils échangeaient entre eux un sourire qui signifiait : «Bon, il va faire chaud tout à l’heure. »

Un soldat mit le pied sur l’échelle..

« Tu es bien pressé ! » lui dit le général Lamarque en le tirant en arrière, et il prit sa place. La flottille tout entière battit des mains. Le général Lamarque monta ,1e premier, et tous ceux qui étaient dans la même embarcation le suivirent. Six hommes tenaient le pied de l’échelle, qui vacillait à chaque flot que la mer venait briser contre le roc. On eût dit un immense serpent qui dressait ses anneaux onduleux contre la muraille.

Tant que ces étranges escaladeurs n’eurent point atteint

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le laïus, ils sc trouvèrent protégés contre le feu des Anglais par la régularité meme de la muraille qu’ils gravissaient ; mais ù peine le général Lamarque eut il atteint la crête du rocher, que la fusillade et le canon éclatèrent en même temps : sur les quinze premiers hommes qui abordèrent, dix retombèrent précipités. A ces quinze hommes, vingt autres succédèrent, suivis de quarante, suivis de cent. Les Anglais avaient bien fait un mouvement pour les repousser à la baïonnette, mais le talus que les assaillans gravissaient était si rapide qu’ils n’osèrent point s’y hasarder. Il en résulta que le général Lamarque et une centaine d’hommes, au milieu d’une pluie de mitraille et de balles, gagnèrent le ravin, et là, à l’abri comme derrière un épaulement, se formèrent en peloton. Alors les Anglais chargèrent sur eux pour les débusquer; mais ils furent reçus par une telle fusillade qu’ils se retirèrent en désordre. Pendant ce mouvement, l’ascension continuait, et cinq cents hommes à peu près avaient déjà pris terre.

Il était quatre heures et demie du soir. Le général Lamarque ordonna de cesser l’ascension : il était assez fort pour se maintenir où il était; et effrayé du ravage que faisaient l’artillerie et la fusillade parmi ses hommes, il voulait attendre la nuit pour achever le périlleux débarquement. L’ordre fut porté par l’adjudant général Thomas, qui traversa une seconde fois le talus sous le feu de l’ennemi, gagna contre toute espérance l’échelle sans accident aucun, et redescendit vers la flotille, dont il prit le commandement, et qu’il mit à l’abri de tout péril dans la petite baie que formait le rentrant du rocher.

Alors l’ennemi réunit tous ses efforts contre la petite troupe retranchée dans le ravin. Cinq fois, treize ou quatorze cents Anglais vinrent sc briser contre Lamarque et

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ses cinq cents hommes. Sur ces entrefaites la nuit arriva : c’était le moment convenu pour recommencer l’ascension, Cette fois, comme l’avait prévu le général Lamarque, elle s’opéra plus facilement que la première. Les Anglais continuaient bien de tirer, mais l’obscurité les empêchait de tirer avec la même justesse. Au grand étonnement des soldats, cette fois l’adjudant-général Thomas monta le dernier; mais on ne tarda point à avoir l’explication de cette conduite : arrivé au sommet du rocher, il renversa l’échelle derrière lui : aussitôt les embarcations gagnèrent le large et reprirent la route de Naples. Lamarque, pour s’assurer la victoire, venait de s’enlever tout moyen de retraite.

Les deux troupes se trouvaient en nombre égal, les assaillans ayant perdu trois cents hommes à peu près; aussi Lamarque n’hésita point, et mettant la petite armée en bataille dans le plus grand silence, il marcha droit à l’ennemi sans permettre qu'un seul coup de fusil répondît au feu des Anglais.

Les deux troupes se heurtèrent, les baïonnettes se croisèrent, on se prit corps à corps ; les canons du fort Sainte- Barbe s’éteignirent, car Français et Anglais étaient tellement mêlés qu’on ne pouvait tirer sur les uns sans tirer en même temps sur les autres. La lutte dura trois heures ; pendant trois heures on se poignarda à bout portant. Au bout de trois heures, le colonel Hausel était tué, cinq cents Anglais étaient tombés avec lui ; le reste était enveloppé. Un régiment se rendit tout entier : c’était le Royal-Malte. Neuf cents hommes furent faits prisonniers par onze cents. On les désarma ; on jeta leurs sabres et leurs fusils à la mer ; trois cents hommes restèrent pour les garder; les huit cents autres marchèrent contre le fort.

Cette fois il n’y avait même plus d’échelles. Heureusement

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ïes murailles élaient basses : les assiégeans nionlèreril sur les épaules les uns des autres. Après une défense de deux heures, le fort fut pris : on fit entrer les prisonniers et on les y enferma.

La foule qui garnissait les quais, les fenêtres et les terrasses de Naples, curieuse et avide, était restée malgré la nuit : au milieu des ténèbres, elle avait vu la montagne s’allumer comme un volcan ; mais, sur les deux heures du matin, les flammes s’étaient éteintes sans que Ton sût qui était vainqueur ou vaincu. Alors l’inquiétude fit ce qu’avait fait la curiosité : la foule resta jusqu’au jour ; au jour, on vit le drapeau napolitain flotter sur le fort Sainte-Barbe. Une immense acclamation, poussée par quatre cent mille personnes, retentit de Sorrente à Misène, et le canon du château Saint-Elme, dominant de sa voix de bronze toutes ces voix humaines, vint apporter à Lamarque les premiers remercîmens de son roi.

Cependant la besogne n’était qu’à moitié faite ; après être monté il fallait descendre, et cette seconde opération n’était pas moins diflicile que la première. De tous les sentiers qui conduisaient d’Anacapri à Gapri, Hudson Lowe n’avait laissé subsister que l’escalier dont nous avons parlé : or, cet escalier, que bordent constamment des précipices, large à peine pour que deux hommes puissent le descendre de front, déroulait ses quatre cent quatre-vingts marches à demi-portée du canon de douze pièces de trente-six et de vingt chaloupes canonnières.

Néanmoins, il n’y avait pas de temps à perdre, et cette fois Lamarque ne pouvait attendre la nuit ; on découvrait à l’horizon toute la flotte anglaise, que le bruit du canon avait attirée hors du port de Ponza. Il fallait s’emparer du village avant l’arrivée de cette flotte, ou sans cela elle jetait

IVIPUESSIONS DE VOYAGE.

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dans rîle trois fois autant d’hommes qu’en avait celui qui était venu pour la prendre ; et, obligés devant des forces si supérieures de se renfermer dans le fort Sainte-Barbe, les vainqueurs étaient forcés de se rendre ou de mourir de faim.

Le général laissa cent hommes de garnison dans le fort Sainte-Barbe, et, avec les mille hommes qui lui restaient, tenta la descente. Il était dix heures du matin. Lamarque n’avait moyen de rien cacher à l’ennemi ; il fallait achever comme on avait commencé, à force d’audace. Il divisa sa petite troupe en trois corps, prit le commandement du premier, donna le second à l’adjudant général Thomas, et le troisième au chef d’escadron Livron ; puis, au pas de charge et tambour battant, il commença de descendre.

Ce dut être quelque chose d’effrayant à voir que cette avalanche d’hommes se ruant par cet escalier jeté sur l’abîme, et cela sous le feu de soixante à quatre-vingts pièces de canon. Deux cents furent précipités qui n’étaient que blessés peut-être, et qui s’écrasèrent dans leur chute ; huit cents arrivèrent au bas et se répandirent dans ce qu’on appelle la grande marine. Là on était à l’abri du feu ; mais tout était à recommencer encore, ou plutôt rien n’était achevé : il fallait prendre Capri, la forteresse principale, et les forts Saint- Michel et San-Salvador.

Alors, et après l’œuvre du courage, vint l’œuvre de la patience; quatre cents hommes se mirent au travail. En avant des thermes de Tibère, dont les ruines puissantes les protégeaient contre l’artillerie de la forteresse, ils commencèrent à creuser un petit port, tandis que les quatre cents autres, retrouvant dans leurs embrasures les canons ennemis, tournaient les uns vers la ville et préparaient des batteries de brèche, tournaient les autres vers les vaisseaux qu’on voyait

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arriver luttant contre le vent contraire, et préparaient des boulets rouges.

Le port fut achevé vers les deux heures de l’après-midi ; alors on vit s'avancer de la pointe du cap Campanetta les embarcations renvoyées la veille et qui revenaient chargées de vivres, de munitions et d’artillerie. Le général Lamarque choisit douze pièces de vingt-quatre; quatre cents hommes s’y attelèrent, et à travers les rochers, par des chemins qu'ils frayèrent eux-mêmes à l’insu de l’ennemi, les traînèrent au sommet du mont Solaro qui domine la ville et les deux forts. Le soir, à six heures, les douze pièces étaient en batterie. Soixante à quatre-vingts hommes restèrent pour les servir ; les autres descendirent et vinrent rejoindre leurs compagnons.

Mais, pendant ce temps, une étrange chose s’opérait. Maigré le vent contraire, la flolte était arrivée à portée de canon et avait commencé le feu. Six frégates, cinq bricks, douze bombarbes et seize chaloupes canonnières assiégeaient les assiégeans, qui à la fois se défendaient contre la flolte et attaquaient la ville. Sur ces entrefaites, l’obscurité vint ; force fut d’interrompre le combat; Naples eut beau regarder de tous ses yeux, cette nuit-là le volcan était éteint ou se reposait.

Malgré la mer, malgré la tempête, malgré le vent, les Anglais parvinrent pendant la nuit à jeter dans l’île deux cents canonniers et cinq cents hommes d’infanterie. Les assiégés se trouvaient donc alors près d’un tiers plus forts que les assiégeans.

Le jour vint : avec le jour la canonnade s’éveilla entre la flolte et la côte, entre la côte et la terre. Les trois forts répondaient de leur mieux à celte attaque qui, divisée, était moins dangereuse pour eux, quand tout à coup quelque

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chose comme un orage éclata au-dessus de leurs têtes : une pluie de fer écrasa à demi -portée les canonniers sur leurs pièces. C'étaient les douze pièces de 24 qui tonnaient à la fois.

En moins d’une heure, le feu des trois forts fut éteint; au bout de deux heures, la batterie de la côte avait pratiqué une brèche. Le général Lamarque laissa cent hommes pour servir les pièces qui devaient tenir la flotte en respect, se mit à la tête de six cents autres et ordonna l’assaut.

En ce moment un pavillon blanc fut hissé sur la forteresse. Hudson Lowe demandait à capituler. Treize cents hommes, soutenus par une flotte de quarante à quarantecinq voiles, offraient de se rendre à sept cents, ne se réservant que la retraite avec armes et bagages. Hudson Lowe s’engageait en outre à faire rentrer la flotte dans le port de Ponza. La capitulation était trop avantageuse pour être refusée ; les neuf cents prisonniers du fort Sainte-Barbe furent réunis à leurs treize cents compagnons. A midi, les deux mille deux cents hommes d’Hudson Lowe quittaient l’île, abandonnant à Lamarque et à ses huit cents soldats la place, les forts, l’artillerie et les munitions.

Douze ans plus tard, Hudson commandait dans une autre île, non point cette fois à titre de gouverneur, mais de geôlier, et son prisonnier, comme une insulte qui devait compenser toutes les tortures qu’il lui avait fait souffrir, lui jetait à la face cette honteuse reddition de Caprée.

Je visitai le talus et l’escalier, c’est-à-dire l’endroit par lequel quinze cents hommes étaient montés et mille étaient descendus ; rien qu’à les regarder, on a le vertige ; chaque marche de l’escalier porte encore la trace de quelque mitraille.

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J’avais fait toute cetto excursion seul. Jadin avait trouvé une vue ù croquer, et s’élait arreté au tiers de la montée. Je le rejoignis en descendant, et nous regagnâmes ensemble le port. Là, nous fûmes entourés de vingt-cinq bateliers qui se mirent à nous tirer chacun de leur côté : c’étaient les ciceroni de la Grotte d’azur. Gomme on ne peut pas venir à Caprée sans voir la Grotte d’azur, j’en choisis un et Jadin un autre, car il faut une barque et un batelier par voyageur, l’entrée étant si basse et si resserrée qu’on ne peut y pénétrer qu’avec un canot très étroit.

La mer était calme, et cependant elle brise, même dans les plus beaux temps, avec une si grande force contre la ceinture des rochers qui entoure l’île, que nos barques bondissaient comme dans une tempête, et que nous étions obligés de nous coucher au fond et de nous cramponner aux bords pour ne pas être jetés à la mer. Enfin, après trois quarts d’heure de navigation pendant lesquels nous longeâmes le sixième à peu près de la circonférence de l’île, nos bateliers nous prévinrent que nous étions arrivés. Nous regardâmes autour de nous, mais nous n’apercevions pas la moindre apparence de la plus petite grotte, lorsqu’ils nous montrèrent un point noir et circulaire que nous apercevions à peine au dessus de l’écume des vagues : c’était l’orifice de la voûte.

La première vue de celte entrée n’est pas rassurante : on ne comprend pas comment on pourra la franchir sans se briser la tête contre le rocher. Gomme la question nous parut assez importante pour être discutée, nous la posâmes à nos bateliers, lesquels nous répondirent que nous avions parfaitement raison, en restant assis, mais que nous n’avions qu’à nous coucher tout à fait, et que nous éviterions le danger. Nous n’étions pas venus si loin pour reculer. Je donnai le premier l’exemple ; mon batelier s’avança en

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ramant avec des précautions qui indiquaient que, tout habitué qu’il était à une pareille opération, il ne la regardait cependant pas comme exempte de tout danger. Quant à moi, dans la position où j’étais, je ne voyais plus rien que le ciel ; bientôt je me sentis soulever sur une vague, la barque glissa avec rapidité, je ne vis plus rien qu’un rocher qui sembla pendant une seconde peser sur ma poitrine. Puis, tout à coup, je me trouvai dans une grotte si merveilleuse, que j’en jetai un cri d’étonnement, et je me relevai d’un mouvement si rapide pour regarder autour de moi, que je manquai d’en faire chavirer notre embarcation.

En effet, j’avais devant moi, autour de moi, dessus moi, dessous moi et derrière moi, des merveilles dont aucune description ne pourrait donner l’idée, et devant lesquelles le pinceau lui-même, ce grand traducteur des souvenirs humains, demeure impuissant. Qu’on se figure une immense caverne toute d’azur, comme si Dieu s’était amusé à faire une tente avec quelque reste du firmament; une eau si limpide, si transparente, si pure, qu’on semblait flotter sur de l’air épaissi; au plafond, des stalactites pendantes comme des pyramides renversées ; au fond, un sable d’or mêlé de végétations sous-marines ; le long des parois qui se baignent dans l’eau, des pousses de corail aux branches capricieuses et éclatantes; du côté de la mer un point, une étoile, par lequel entre le demi-jour qui éclaire ce palais de fée ; enfin, à l’extrémité opposée, une espèce d'estrade ménagée comme le trône de la somptueuse déesse qui a choisi pour sa salle de bains l’une des merveilles du monde.

En ce moment toute la grotte prit une teinte foncée, comme la terre lorsqu’au milieu d’un jour splendide un nuage passe tout à coup devant le soleil. C’éiait Jadin qui entrait à son tour, et dont la barque fermait l’orifice de la caverne. Bientôt

LE SPERONARE

il fui lancé prés de moi par la force de la vague qui l’avait soulevé, la grotte reprit sa belle couleur d’azur, et sa barque s’arrêta tremblotante près de la mienne, car cette mer, si agitée et si bruyante au dehors, n’avait plus au dedans qu’une respiration douce et silencieuse comme celle d’un lac.

Selon toute probabilité, la Grotte d’azur était inconnue des anciens. Aucun poète n’en parle, et certes, avec leur imagination merveilleuse, les Grecs n’eussent point manqué d’en faire le palais de quelque déesse marine au nom harmonieux, et dont ils nous eussent laissé l’histoire. Suétone, qui nous décrit avec tant de détails les thermes et les bains de Tibère, eût bien consacré quelques mots à cette piscine naturelle que le vieil empereur eût choisie sans aucun doute pour théâtre de quelques-unes de ses monstrueuses voluptés. Non, la mer peut-être était plus haute à cette époque qu’elle n’est maintenant, et la merveille marine n’était connue que d’x\mphitrite et de sa cour de sirènes, de naïades et de tritons.

Mais parfois, comme Diane surprise par Actéon, Aniphitrite se courrouce contre ces indiscrets voyageurs qn.i la poursuivent dans cette retraite. Alors, en quelques instans, la mer monte et ferme l’orifice, de sorte que ceux qui sont entrés ne peuvent plus sortir. En ce cas, il faut attendre que le vent, qui a sauté tout à coup de l’est à l’ouest, passe au sud ou au septentrion; et il est arrivé que des visiteurs venus pour passer vingt minutes dans la Grotte d’azur, y sont restés deux, trois et même quatre jours. Aussi les bateliers, dans la prévoyance de cet accident, emportent-ils toujours avec eux une certaine quantité d’une espèce de biscuit destiné à nourrir les prisonniers. Quant à l'eau, elle filtre en deux ou (rois endroits de la grotte, assez abondamment pour que Ton n’ait rien h craindre de la soif. Nous fîmes quelques reproches à notrebatelier d’avoir attendu si tard h nous

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raconter un fait aussi peu rassurant; mais il nous répondit avec iine naïveté charmante :

— Dame ! excellence, si Ton disait cela tout d’abord aux voyageurs, il y en a la moitié qui ne voudraient pas venir, et ça ferait du tort aux bateliers.

J’avoue que depuis cette circonstance accidentelle j’étais pris d’une certaine inquiétude, qui faisait que je trouvais la Grotte d’azur infiniment moins agréable qu’elle ne m’avait paru d’abord. Malheureusement notre batelier nous avait raconté ces détails au moment où nous nous déshabillions pour nous baigner dans cette eau si belle et si transparente qu’elle n’a pas besoin, pour attirer le pêcheur, des chants de la poétique ondine de Goethe. Nous ne voulûmes point perdre les préparatifs faits, nous achevâmes ceux qui restaient à faire en toute hâte, et nous piquâmes chacun une tête.

C’est seulement lorsqu’on est à cinq ou six pieds audessous de la surface de l’eau, qu’on peut en apprécier l’incroyable pureté. Malgré le voile qui enveloppe le plongeur, aucun détail ne lui échappe ; on aperçoit aussi clairement qu’au travers de l’air le moindre coquillage du fond ou la moindre stalactite de la voûte; seulement^ chaque chose prend une teinte encore plus foncée.

Au bout d’un quart d’heure nous remontâmes chacun dans notre barque, et nous nous rhabillâmes sans avoir séduit, à ce qu’il paraît, aucune des nymphes invisibles de cet humide palais, qui n’eussent point manqué, dans le cas contraire, de nous retenir au moins vingt-quatre heures. La chose était humiliante; mais, comme nous n’avions la prétention ni l’un ni l’autre d’être des Télémaques, nous en prîmes notre parti. Nous nous recouchâmes au fond de notre canot respectif et nous sortîmes de la Grotte d’azur avec les mêmes précautions et le même bonheur que nous y étions entrés : seulement

U: SPEUONARE.

nous firmes six mimilos s*ans pouvoir ouvrir les yeux; la clarté ardente du soleil nous aveuglait. Nous n’avions pas fait cent pas que déj«1 ce que nous venions de voir n’avait plus pour nous que la consistance d’un rêve.

Nous abordâmes de nouveau au port de Caprée. Pendant que nous réglions nos comptes avec nos bateliers, Pietro nous montra un homme couché au grand soleil et étendu la face contre le sable. C’était le pêcheur qui, neuf ou dix ans auparavant, avait découvert la Grotte d’azur en cherchant des fruits de mer le long des rochers. Il était venu aussitôt faire part de sa découverte aux autorités de Pile, et leur avait demandé ou le privilège de conduire seul les voyageurs dans le nouveau monde qu’il avait découvert, ou une remise sur lo prix que se feraient payer ceux qui les conduiraient. Les autorités, qui avaient vu dans cette découverte un moyen d’attirer les étrangers dans leur île, avaient accédé à la seconde proposition, de sorte que depuis ce temps le nouveau Christophe Colomb vivait de ses rentes, après lesquelles il ne se donnait pas même la peine de courir, et qui, on le voit, lui arrivaient en dormant. C’était le personnage de toute File dont le sort était le plus envié.

Comme nous avions vu tout ce que Caprée pouvait nous offrir de curieux, nous remontâmes dans notre chaloupe, et nous regagnâmes le speronare, qui, profitant de quelques bouffées de vent de terre, remit à la voile et s’achemina tout doucement dans la direction de Palerme.

IMPRESSIONS DE VOYxVGE.

GAET/^NO SFERRA.

Bientôt nous fûmes de nouveau surpris par le calme. Après nous avoir fait faire huit à dix milles, la brise tomba, démentant le proverbe qui dit^que c’est en mer qu’on trouve le vent. Nos matelots alors reprirent leurs avirons, et nous nous remîmes à marcher à la rame.

En tout autre lieu du monde, cette manière de voyager nous eût paru insupportable ; mais, sur cette magnifique mer Tyrrhénienne, sous ce ciel éclatant, en vue de toutes ces îles, de tous ces promontoires, de tous ces caps aux doux noms, la traversée, au contraire, devenait une longue et douce rêverie. Quoique nous fussions au 24 août, la chaleur était tempérée par cette brise délicieuse et pleine de saveur marine, qui semble porter la vie avec elle. De temps en temps nos malelots, pour se dissimuler à eux- mêmes la fatigue de l’exercice auquel le calme les contraignait, chantaient en chœur une chanson en patois silicien, dont la mesure, comme réglée sur le mouvement de la rame, semblait s’incliner et se relever avec eux. Ce chant avait quelque chose de doux et de monotone, qui s’accordait admirablement avec le léger ennui que, dans son impatience d’atteindre l’avenir et de franchir l’espace, l’homme éprouve chaque fois que le mouvement qui l’emporte n’est point en harmonie avec la rapidité de sa pensée. Aussi ce chant avait-il un charme tout particulier pour moi. C’est qu’il était parfaitement d’accord avec la situation ; c’est qu’il allait au paysage, aux hommes, aux choses ; c’est qu’il éiait pour ainsi dire une émanation mélodieuse de

LE SPEUONAEE.

râmc, dans laquelle l’art n’enlrait pour rien; quelque chose comme un parfum ou comme une vapeur qui, lloUant audessus d’une vallée ou s'élevant aux flancs d’uiie montagne, complète le paysage au milieu duquel on se trouve, et va éveiller un sens endormi, qui croyait n’avoir rien à faire dans tout cela, et se trouve au contraire tout à coup charmé au point de croire que cette fête de la nature est pour lui seul et de s’en regarder comme le roi.

La journée s’écoula ainsi sans que nous eussions fait plus de douze ou quinze milles, et sans que nous pussions perdre de vue ni les côtes de l’ancienne Campanie, ni i’île de Caprée; puis vint le soir, amenant quelques souffles de brise, dont nous profitâmes pour faire à la voile un mille ou deux, mais qui, en tombant bientôt, nous laissèrent dans le calme le plus complet. L’air était si pur, la nuit si transparente, les étoiles avaient tant de lumière, que nous traînâmes nos matelas hors de notre cabine et que nous nous étendîmes sur le pont. Quant à nos matelots, ils ramaient toujours, et de temps en temps, comme pour nous bercer, ils reprenaient leur mélancolique et interminable chanson.

La nuit passa sans amener aucun changement dans la température; les matelots s’étaient partagé la besogne; quatre ramèrent constamment, tandis que les quatre autres se reposaient. Enfin le jour vint, et nous réveilla avec ce petit sentiment de fraîcheur et de malaise qu’il apporte avec lui. A peine si nous avions fait dix autres milles dans la nuit. Nous étions toujours en vue de Caprée, toujours en vue des côtes. Si ce temps-là continuait, la traversée promettait de durer quinze jours. C’étaitun peu long. Aussi, ce que la veille nous avions trouvé admirable commençait à nous paraître monotone. Nous voulûmes nous mettre à travailler; mais, sans être indisposés nullement par la. mer, nous avions l’esprit

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assez brouillé pour comprendre que nous ne ferions que de médiocre besogne. En mer, il n’y a pas de milieu ; il faut une occupation matérielle et active qui vous aide à passer le temps, ou quelque douce rêverie qui vous le fasse oublier.

Comme nous nous rappelions avec délices notre bain de de la veille, et que la mer était presque aussi calme, presque aussi transparente et presque aussi bleue que celle de la Grotte d’azur, nous demandâmes au capitaine s’il n’y aurait pas d’inconvénient à nous baigner tandis que Giovanni pêcherait notre déjeuner. Comme il était évident que nous irions en nageant aussi vite que le speronare, et que le plaisir que nous prendrions ne retiendrait en rien notre marche, le capitaine nous répondit qu’il ne voyait d’autre inconvénient que la rencontre possible des requins, assez communs à cette époque dans les parages où nous nous trouvions, à cause du passage du pesce spado (1), dont ils sont fort friands, quoique celui-ci, à l’aide de l’épée dont fa nature l’a armé, leur oppose une rude défense. Comme la nature n’avait pas pris à notre endroit les mêmes précautions qu’elle a prises pour \e pesce spado, nous hésitions fort à donner suite à notre proposition, lorsque le capitaine nous assura qu’en nageant autour du canot, et en plaçant deux hommes en sentinelle, Tun à la poupe et l’autre à la proue du bâtiment, nous ne courions aucun danger, attendu que l’eau était si transparente, que Ton pouvait apercevoir les requins à une grande profondeur, et que, prévenus aussitôt qu’il en paraîtrait un, nous serions dans la barque avant qu’il ne fût à nous.

Ce n’était pas fort rassurant; aussi étions-nous plus disposés que jamais à sacrifier notre amusement à notre sûreté, lorsque le capitaine, qui vit que nous attachions â la chose

(1) Espadon.

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