‹ Le VéloceChapitre 3 sur 75 · I.E SPERONARR · texte numérisé non relu

I.E SPERONARR

plus d’importance qu’elle n’en avait réellement, nous offrit de se mettre l’eau avec Filippo en meme temps que nous. Cette proposition eut un double effet : d’abord elle nous rassura, ensuite elle piqua notre amour-propre. Comme nous avions à faire avec notre équipage un voyage qui n’était pas sans offrir quelques dangers de différentes espèces, nous ne voulions pas débuter en lui donnant une mauvaise idée de notre courage. Nous ne répondîmes donc à la proposition qu’en donnant l’ordre aux sentinelles de prendre leur poste, et à Pietro de mettre le canot h la mer. Lorsque toutes ces précautions furent prises, nous descendîmes par l’escalier. Quant au capitaine et à Filippo, ils ne firent pas tant de façons, et sautèrent tout bonnement par-dessus le bord ; mais, à notre grand étonnement, nous ne vîmes reparaître que le capitaine ; Filippo était passé par-dessous le bâtiment, afin d’explorer les environs, à ce qu’il paraît. Un instant après, nous l’aperçûmes qui revenait par la proue, en nous annonçant qu’il n’avait absolument rien découvert qui pût nous inquiéter. Le capitaine, sans être de sa force, nageait aussi admirablement bien. Je fis remarquer à Jadin qu’il avait au côté droit de la poitrine une blessure qui ressemblait fort à un coup de couteau. Comme le capitaine était beau garçon, et qu’en Sicile et en Calabre les coups de couteau s’adressent plus particulièrement aux beaux garçons qu’aux autres, nous pensâmes que c’était le résultat de la vengeance de quelque frère ou de quelque mari, et je me promis d’interroger à la première occasion le capitaine là-dessus.

Au bout de dix minutes, nous entendîmes de grands cris ; mais il n’y avait pas à s’y tromper, c’étaient des cris de joie. En effet, Giovanni venait de piquer une magnifique dorade, et s’avançait de l’arrière à bâbord, la portant triomphalement au bout de son harpon, pour nous demander à quelle

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sauce nous désirions la manger. La chose était trop importante pour être résolue ainsi sans discussion ; nous remontâmes donc immédiatement k bord pour examiner l’animal de plus près et pour arrêter une sauce digne de lui. Le capitaine et Filippo nous suivirent ; on amarra de nouveau la chaloupe à son poste, et nous entrâmes en délibération. Quelques observations qui nous parurent assez savantes, émises par le capitaine, nous déterminèrent pour une espèce de matelote. Ce n’était pas sans motifs que j’avais appelé le capitaine au conseil ; je ne perdais pas de vue la cicatrice de sa poitrine, et je voulais en connaître l’histoire. Je l’invitai donc à déjeuner avec nous, sous prétexte que, si son avis à l’endroit de la dorade était erroné, je voulais le punir en le forçant de la manger tout entière. Le capitaine se défendit d’abord de ce trop grand honneur que nous voulions lui faire ; mais, voyant que nous insistions, il finit par accepter. Aussitôt il disparut dans l’écoutille, et Pietro s’occupa des préparatifs du déjeuner.

Le couvert était bientôt dressé. On posait une longue planche sur deux chaises, c’était la table; on tirait nos matelas de cuir sur le pont, c’étaient nos sièges. Nous nous couchions, comme des chevaliers romains, dans notre triclinium en plein air, et, sur le moindre signe que nous faisions, tout l’équipage s’empressait de nous servir.

Au bout de dix minutes, le capitaine reparut, orné de ses plus beaux habits et portant à la main une bouteille de muscat de Lipari, qu’après force circonlocutions il se hasarda à nous offrir. Nous acceptâmes sans aucune difficulté, et il parut on ne peut plus touché de notre condescendance.

C’était un excellent homme que le capitaine Arena, et qui n’avait à notre avis qu’un seul défaut, c’était de garder pour Jadin et pour moi une trop respectueuse obsé(iuiosité. Cola

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empêchait entre lui et nous cette communication rapide et familière de pensées h l’aide de laquelle j’espérais descendre un peu dans la vie sicilienne. Je ne faisais aucun doute que tous ces hommes endurcis aux fatigues, habitués aux tempêtes, parcourant la Méditerranée en tous sens depuis leur enfance, n’eussent force récits de traditions nationales ou d’aventures personnelles à nous faire, et j’avais compté sur les récits du pont pour défrayer ces belles nuits orientales, où la veille est plus douce que le sommeil ; mais avant d’en arriver là, nous voyions bien qu’il y avait encore du chemin à faire, et nous commencions par le capitaine, atin d’arriver plus lard et par degrés jusqu’aux simples matelots.

Notre dorade ne se fit pas attendre. Du plus loin que nous l’aperçûmes, l’odeur qu’elle répandait autour d’elle nous prévint en sa faveur ; et bientôt, à notre satisfaction, sou goût justifia son parfum. Dès lors, nous reconnûmes que le capitaine était doublement à cultiver, et nous redoublâmes d’attentions.

Nous avions pris le soin, en partant de Naples, de faire une certaine provision de vin de Bordeaux. Quoique le capitaine fût d’une sobriété extrême, nous parvînmes à lui en faire boire deux ou trois verres. Le vin de Bordeaux a, comme on le sait, des qualités essentiellement conciliantes. A la fin du déjeuner, nous étions parvenus à lui faire à peu près oublier la distance qu’il avait mise lui-même entre lui et nous : une dernière attention tinit par nous le livrer pieds et poings liés; Jadin lui offrit de faire pour sa femme le portrait de son petit garçon. Le capitaine devint fou de joie ; il appela monsieur Peppino, qui se roulait à l’avant au milieu des tonneaux et des cordages avec son ami Milord. L’enfant accourut sans se douter de ce qui l’attendait; son père lui expliqua la chose en italien, et, soit curiosité, soit

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obéissance, il s’y prêta de meilleure grâce que nous ne nous y attendions.

J’envoyai à l’équipage, qui continuait de ramer de toute sa force, deux bouteilles de vin de Bordeaux ; nous débouchâmes le cruchon de muscat, nous allumâmes les cigares, et Jadin se mit à la besogne.

Ce n’était pas tout, il fallait diriger la conversation du côté de la fameuse cicatrice qui avait attiré mes regards. J’en trouvai l’occasion en parlant de notre bain et en félicitant le capitaine sur la manière dont il nageait.

— Oh I quant à cela, excellence, ce n’est point un grand mérite, me répondit-il. Nous sommes de père en fils, depuis deux cents ans, de véritables chiens de mer, et., étant jeune homme, j’ai traversé plus d’une fois le détroit de Messine, du village Délia Pace au village de San-Giovanni, d’où est ma femme.

— Et combien y a-t-il ? demandai-je.

— Il y a cinq milles, dit le capitaine; mais cinq milles qui en valent bien huit à cause du courant.

— Et depuis que vous êtes marié, repris-je en riant, vous ne vous hasardez plus à faire de pareilles folies.

— Oh I ce n’est point depuis que je suis marié, répondit le capitaine; c’est depuis que j’ai été blessé à la poitrine : comme le fer a traversé le poumon, au bout d’une heure que je suis à l’eau, je perds mon haleine, et je ne peux plus nager.

— - En effet, j’ai remarqué que vous aviez une cicatrice. Vous vient-elle d’un duel ou d’un accident?

— Ni de l’un ni de l’autre, excellence. Elle vient tout bonnement d’un assassinat.

— Et un drôle d’assassinat, encore, dit Pictro, profitant de

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ses privilèges et se mêlant de la conversation sans cesser de ramer.

L’exclamation, comme on le comprend bien, n’était point de nature à diminuer ma curiosité.

— Capitaine, continuai-je, est-ce qu’il y a de l’indiscrétion à voi s demander quelques détails sur cet événement?

— Non, plus maintenant, répondit le capitaine, attendu qu’il n’y a que moi de vivant encore des quatre personnages qui y étaient intéressés ; car, quant à la femme, elle est religieuse, et c'est comme si elle était morte. Je vais vous raconter la chose, quoique ce ne soit pas sans un certain remords que j’y pense.

— Un remords! Allons donc, capitaine, vous n’avez, pardieu I rien à vous reprocher là-dedans ; vous vous êtes conduit en bon et brave Sicilien.

— Je crois que j’aurais cependant mieux fait, reprit le capitaine en soupirant, de laisser le pauvre diable tranquille.

— Tranquille ! Un gaillard qui vous avait fourré trois

pouces de fer dans l’estomac. Vous avez bien fait, capitaine, vous avez bien fait! ^

— Capitaine, repris-je à mon tour, vous doublez notre curiosité, et maintenant, je vous en préviens, je ne vous laisse pas de repos que vous ne m’ayez tout raconté.

— Allons, jeune enfant, dit Jadin à Peppino, ne bouge pas. Nous en sommes aux yeux, capitaine.

Je traduisis l’invitation à Peppino, et le capitaine reprit :

— C’était en 1825, au mois de mai, il y a de cela un peu plus de dix ans, comme vous voyez; nous étions allés à Malte pour y conduire un Anglais qui voyageait pour son plaisir, comme vous. C’était le deuxième ou troisième voyage que nous faisions avec ce petit batiment-ci, que je

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venais d’acheter. L’équipage était le même à peu près, n’estce pas, Pietro?

— Oui, capitaine, à l’exception de Sienni ; vous savez bien que nous étions entrés à votre service après la mort de votre oncle, de sorte que ça n’a quasi pas changé.

— C’est bien cela, reprit le capitaine ; mon pauvre oncle est mort en 4825.

— Oh! mon Dieu, oui! le 45 septembre 4825, reprit Pietro avec une expression de tristesse dont je n’aurais pas cru son visage joyeux susceptible.

— Enfin, la mort de mon pauvre oncle n’a rien à faire dans tout ceci, continua le capitaine en soupirant. Nous étions à Malte depuis deux jours ; nous devions y rester huit jours encore, de sorte qu’au lieu de me tenir sur mon bâtiment comme je devais le faire, j’étais allé renouveler connaissance avec de vieux amis que j’avais à la Cité-Ville(te. Les vieux amis m’avaient donné à dîner, et après le dîner nous étions allés prendre une demi-tasse au café Grec. Si vous allez jamais à Malte, allez prendre votre café là, voyezvous ; ce n’est pas le plus beau, mais c’est le meilleur établissement de toute la ville, rue des Anglais, à cent pas de la prison.

— Bien, capitaine, je m’en souviendrai.

— Nous venions donc de prendre notre tasse de café ; il était sept heures du soir, c’est-à*dire qu’il faisait tout grand jour. Nous causions à la porte, quand tout à coup je vois déboucher, au coin d’une petite ruelle dont le café fait l’angle, un jeune homme de vingt-cinq à vingt-huit ans, pâle, effaré, sans chapeau, hors de lui-même enfin. J’allais frapper sur l’épaule de mon voisin pour lui faire remarquer cette singulière apparition, quand tout à coup le jeune homme vient droit à moi, et avant que j’aie ou le temps

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do me défendre, me donne un coup de couteau dans la poitrine, laisse le couteau dans la blessure, repart comme il était venu, tourne Tangie de la rue, et disparaît.

Tout cela fut l’affaire d’une seconde. Personne n’avait vu que j’étais frappé, moi-même je le savais à peine. Chacun se regardait avec stupéfaction, et répétait le nom de Gactano Sferra. Moi, pendant ce lenips-là, je sentais mes forces qui s’en allaient.

— Qu’est-ce qu’il t’a donc fait, ce farceur-là, Giuseppe ? me dit mon voisin ; comme tu es pâle I

— Ce qu’il m’a fait? répondis-je; tiens. — Je pris le couteau par le manche, et je le tirai de la blessure.— Tiens, voilà ce qu’il m’a fait. Puis, comme mes forces s’en allaient tout à fait, je m’assis sur une chaise, car je sentais que j allais tomber de ma hauteur.

— A l’assassin! à l’assassin! cria tout le monde. C’est Gaëtano Sferra. Nous l’avons reconnu, c’est lui. A l’assassin !

— Oui, oui, murmurai-je machinalement; oui, c’est Gaëtano Sferra. A l’assassin ! à Tassas... Ma foi ! c’était fini, j’avais tourné Tœil.

— C’est pas étonnant, dit Pietro, il avait trois pouces de fer dans la poitrine ; on tournerait Tœil à moins.

— Je restai deux ou trois jours sans connaissance, je ne sais pas au juste. En revenant à moi, je trouvai Nunzio, le pilote, celui qui est là, à mon chevet ; il ne m’avait pas quitté, le vieux cormoran. Aussi, il le sait bien, entre nous c’est à la vie, à la mort. N’est ce pas, Nunzio?

— - Oui, capitaine, répondit le pilote en levant son bonnet comme il avait l’habitude do le faire lorsqu’il répondait à quelqu’une de nos questions.

— Tiens, lui dis-je, pilote, c’est vous?

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— Oh î il me reconnaît, cria le pilote, il me reconnaît. Alors ça va bien.

— Yous le voyez, Nunzio : il n’est pas bien gai, n’est-ce pas?

— Non, le fait est qu’il n’en a pas l’air.

— Eh bien ! le voilà qui se met à danser comme un fou autour de mon lit

— C’est que j’étais content, dit le pilote

-—Oui, reprit le capitaine, tu étais content, mon vieux, ça se voyait. Mais d’où est ce que je reviens donc? lui demandai-je. — Ah ! vous revenez de loin, me répondit-il. En effet, je commençais à me rappeler. Oui, oui, c’est juste, disje. Je me souviens, c’est un farceur qui m’a donné un coup de couteau ; eh bien ! au moins est-il arrêté, l’assassin ?

— Ah bien, oui, arrêté ! dit le pilote : il court encore.

— Cependant on savait qui, repris-je. C’était, c’était, attends donc, ils l’ont nommé ; c’était Gaëtano Sferra, je me rappelle bien.

— Eh bien ! voilà ce qui vous trompe, capitaine, c’est que ce n’était pas lui. Tout cela, c’est une drôle d’histoire, allez.

— Comment ce n’était pas lui ?

— Ah ! non, ça ne pouvait pas être lui, puisque Gaëtano Sferra avait été condamné le matin à mort pour avoir donné un coup de couteau ; qu’il était en prison où il attendait le prêtre, et qu’il devait être exécuté le lendemain. C’en est un autre qui lui ressemble, à ce qu’il paraît, quelque frère jumeau, peut-être,

— Ah 1 dis-je. Moi, au fait, je ne sais pas si c’est lui, je ne le connais pas.

— Comment, pas du tout ?

— Pas le moins du monde.

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