CARMELA
Lorsque don Ferdinand revint à lui, il était couché dans sa chambre au château de Belvédère, sa mère pleurait à côté de lui, le marquis se promenait à grands pas dans la chambre, et le médecin s’apprêtait à le saigner pour la cinquième fois. Le jardinier auquel le jeune comte avait demandé de si fréquens renseignemens sur l’homme au manteau, s’était inquiété en voyant sortir son maître si tard; il l’avait suivi de loin, avait entendu le coup de pistolet, était entré dans l’église, et avait trouvé don Ferdinand évanoui et Cantarello mort.
Le premier mot de don Ferdinand fut pour demander si
LE SPEftONALE.
l’on avait retrouvé la clef. Le maniuis et la marquise écliangèrent un regard d’inquiétude.
— Rassurez-vous, dit le médecin ; après une blessure aussi grave, il n’y a rien d’étonnant à ce que le malade ait un peu de délire.
— Je suis parfaitement calme, et je sais à merveille ce que je dis, reprit don Ferdinand ; je demande si l’on a retrouvé la clef de la porte secrète, une petite clef faite comme une clef de piano.
— Oh! mon pauvre enfant! s’écria la marquise en joignant les mains et en levant les yeux au ciel.
— Tranquillisez-vous, madame, répondit le docteur, c’est un délire passager, et avec une cinquième saignée...
— Allez vous en au diable avec votre saignée, docteur! Vous m’avez tiré plus de sang avec votre mauvaise lancette, que le misérable Cantarello avec son épée.
— Mais il est fou ! il est fou! s’écria la marquise.
— Dans tous les cas, reprit le jeune comte, dans tous les cas, mon très cher père, ma folie n’aura pas été perdue pour vos intérêts, car je vous ai retrouvé soixante mille ducats que vous croyiez perdus, et qui sont à Carlentini, au pied du lit de Cantarello, sous un carreau marqué d’une croix ; vous pouvez les envoyer prendre, et vous verrez si je suis un fou. Eh ! laissez-moi donc tranquille, docteur, j'ai besoin d’un bon poulet rôti et d’une bouteille de vin de Bordeaux, et non pas de vos maudites saignées.
Ce fut à son tour le médecin qui leva les yeux au ciel.
— Mon enfant, mon cher enfant î s’écria la marquise, tu veux donc me faire mourir de chagrin?
— - Une saignée est-elle absolument indispensable ? demanda le marquis
— Absolument.
IMPRESSIONS DE VOYAGE
— Eh bien I il n’y a qu’ù faire entrer quaire domestiques, qui le maintiendront de force dans son lit pendant que vous opérerez.
— Oh! mon Dieu, dit le comte, il n’y a pas besoin de tout cela. Cela vous fera-t-il grand plaisir, madame la marquise, que je me laisse saigner?
— Sans doute, puisqu’ils disent que cela te fera du bien.
— Alors, tenez, docteur, voilà mon bras; mais c’est la dernière, n’est-ce pas?
— Oui, dit le docteur; oui, si elle dégage la tête et fait disparaître le délire.
— En ce cas, soyez tranquille, reprit le comte, la tête sera dégagée, et le délire ne reparaîtra plus ; allez, docteur, allez.
Le docteur fit son opération ; mais, comme le blessé était déjà horriblement affaibli, il ne put supporter cette nouvelle perte de sang, et s’évanouit une seconde fois ; seulement, ce nouvel évanouissement ne dura que quelques mi nutes.
Pendant qu’on le saignait si fort contre son gré, don Ferdinand avait fait ses réflexions : il comprenait que, s’il parlait de nouveau de la clef du piano, d’argent enterré et de porte secrète, on le croirait encore dans le délire, et qu’on le saignerait et resaignerait jusqu’à extinction de chaleur naturelle. En conséquence, il résolut de ne parler de rien de tout cela, et de se réserver à lui-même de mettre seul à lin. une entreprise qu’il avait commencée seul.
Le jeune comte revint donc de son évanouissement dans les dispositions les plus pacifiques du monde; il embrassa sa mère, salua respectueusement le marquis, et tendit la main au docteur, en disant qu’il sentait bien que c’était à son grand art qu’il devait la vie. A ces mots le docteur dé-
LE SLEUONARE. 293
Clara que le délire avait coniplélement disparu, et répondit du malade.
Alors don Ferdinand se hasarda h demander des détails sur la façon dont on l’avait retrouvé ; il apprit que c’était le jardinier qui l’avait suivi, et qui, étant entré dans l’église, l’avait découvert à dix pas de son adversaire, dans un état qui ne valait guère mieux que celui de Cantarello. Ces questions de la part du blessé en amenèrent d’autres, comme on le pense bien, de la part du marquis et de la marquise; mais don Ferdinand se contenta de répondre qu’étant entré dans l’église par pure curiosité, et parce qu en passant devant la porte il avait cru y entendre quelque bruit, il avait étéattaiiué par un homme de haute taille qu’il croyait avoir tué. Il ajouta qu’il serait bien désireux de remercier le bon jardinier de son zèle, et qu’il priait que l’on permît à Peppino de le venir voir. On lui promit que, si le lendemain il continuait d’aller mieux, on lui donnerait cette distraction.
Le soir même, comme le marquis et la marquise, profitant d’un instant de sommeil de leur fils, étaient allés souper, et que don Ferdinand, en se réveillant, venait de se trouver seul, il entendit à la porte de sa chambre la voix de Peppino, qui venait s’informer de la santé de son jeune maître. Aussitôt don Ferdinand appela et ordonna de faire entrer le jardinier. Le laquais qui était de service hésitait, car la marquise avait défendu de laisser entrer personne; mais don Ferdinand réitéra son ordre d’une voix tellement impérative, que, sur la promesse que lui fit le comte qu’il ne le garderait qu’un instant près de lui, le laquais fit entrer le jardinier.
— Peppino, lui dit don Ferdinand aussitôt que la porte fut refermée, tu es un brave garçon, et je regrette de n’avoir
IMPRESSIONS DE VOYAGE
pas eu plus de confiance en toi. Il y a cent onces à gagner si tu veux m'obéir, et n’obéir qu’à moi.
•— Parlez, notre jeune seigneur, répondit le jardinier.
— Qu’a-t-on fait de Tliomme que j’ai tué?
— On l’a transporté dans l’église du village, où il est exposé, pour qu’on le reconnaisse.
— Et on l’a reconnu ?
• — • Oui.
— Pour qui?
— Pour l’homme au manteau qui venait de temps en temps chez les Rizzo.
— Mais son nom ?
■— On ne le sait pas.
— Bien. L’a-t-on fouillé?
— Oui ; mais on n’a trouvé sur lui que de l’argent, de l’amadou, une pierre à feu et un briquet. Tous ces objets sont exposés chez le juge.
— Et parmi ces objets il n’y a pas de clef P
— Je ne crois pas.
— Ya chez le juge, examine ces objets dans le plus grand détail, et, s’il y a une clef, reviens me dire comment cette clçf est faite. S’il n’y en a pas, va-t’en dans la chapelle, et, tout autour de la colonne près de laquelle on a retrouvé le mort, cherche avec le plus grand soin : tu retrouveras deux clefs.
Deux ?
— Oui ; l’une, pareille à peu près à la clef de ce secrétaire ; l’autre... lève le dessus de ce clavecin; bon, et donne-moi un instrument de fer qui doit se trouver dans un des compartimens; bien, c’est cela; l’autre pareille à peu près à celleci. Tu comprends?
— Parfaitement
LE SPERONARE
— Que lu en trouves une ou que tu en trouves deux, tu m’apporteras ce (fuc tu auras trouvé, mais à moi, rien qu’à moi, enlends-tu?
Rien qu’à vous ; c’est dit.
— A demain, Peppino.
— A demain, Votre Excellence.
— A propos I viens au moment où mon père et ma mère seront à déjeuner, afin que nous puissions causer tranquillement.
— C’est bon ; je guetterai Tbeure.
— Et tes cinquante onces t’attendront.
— Eh bien ! Votre Excellence, elles seront les bien venues, vu que je vais me marier avec la tille aux Rizzo, un joli brin de fille.
— Chut! voilà ma mère qui revient. Passe par ce cabinet, descends par le petit escalier, et qu’elle ne te voie pas.
Peppino obéit. Quand la marquise entra, elle trouva son fils seul et parfaitement tranquille.
Le lendemain, à l’heure convenue, Peppino revint. Il avait exécuté sa commission avec une intelligence parfaite. Parmi les objets déposés chez le juge était une clef ordinaire, et pareille à celle du sanctuaire. On Pavait trouvée près du mort. Après s’être assuré de ce fait, Peppino s’était rendu à la chapelle et avait si bien cherché que, de l’autre côté de la chapelle, il avait trouvé la seconde clef, qui était faite comme celle du piano. Sans doute Cantarello l’avait jetée loin de lui. Lejeune comte s’en empara avec empressement, la reconnut pour être bien la même qu’il avait trouvée sous la première marche de Pautel, et qui ouvrait la porte du corridor noir, et la cacha sous le chevet de son lit. Puis, se retournant vers Peppino :
IMPRESSIONS DE VOYAGE
— Ecoute, lui dit-il, je ne sais encore quand je pourrai nie lever ; mais, à tout hasard, tiens prêtes chez toi, pour le moment où nous en aurons besoin, deux torches, des tenailles, une lime et une pince, et tâche de ne pas découcher d’ici à quinze jours.
Peppino promit au comte de se procurer tous les objets désignés et se relira.
Resté seul, don Ferdinand voulut voir jusqu’où allaient ses forces, et essaya de se lever. A peine fut-il sur son séant, qu’il sentit que tout tournait autour de lui. Sa blessure était peu grave, mais les saignées du docteur l’avaient fort affaibli, de sorte que, voyant qu’il allait s’évanouir de nouveau, il se recoucha promptement, comprenant qu’avande rien tenter, il devait attendre que les forces lui fussent revenues.
Aussi resta-t-il toute cette journée et celle du lendemain fort tranquille, et ne donnant plus d’autre signe de délire que de demander de temps en temps du poulet et du vin de Bordeaux, en place des déplorables tisanes qu’on lui présentait. Mais, comme on le pense bien, ces demandes parut rent au docteur exorbitantes et insensées ; selon lui, elles dénotaient un reste de fièvre qu’il fallait combattre. Il ordonna donc de continuer avec acharnement le bouillon aux herbes, et parla d’une sixième saignée si les symptômes de cet appétit désordonné, qui indiquait la faiblesse de l’estomac du malade, se représentaient encore. Don Ferdinand se le tint pour dit, et, voyant qu’il était sous la puissance du docteur, il se résigna au bouillon aux herbes.
Le soir, comme le malade venait de s’endormir, la marquise entra dans sa chambre avec quatre laquais qui, sur un signe qu’elle leur fit, restèrent auprès de la porte. Don Ferdinand, qui crut qu’on venait pour le saigner, demanda à sa