‹ Le VéloceChapitre 32 sur 75 · II. i · texte numérisé non relu

II. i

IMPRESSIONS DE VOYAGE

rougissait encore les dalles de marbre dans toute la partie du pavé voisine de la colonne au pied de laquelle il était tombé. Don Ferdinand se détourna avec un frémissement involontaire, décrivit un cercle en regardant de côté et en silence cette trace que la mort avait laissée en passant, puis il alla droit à la porte secrète, qui s’ouvrit sans difficulté. Arrivés là, les deux jeunes gens allumèrent chacun une torche, continuèrent leur chemin, descendirent l’escalier, et trouvèrent la seconde porte; en un instant elle fut enfoncée; mais, en s’ouvrant, elle livra passage à une odeur tellement méphitique, que tous deux furent obligés de faire quelques pas en arrière pour respirer. Don Ferdinand ordonna alors au jardinier de remonter et de maintenir la première porte ouverte, afin que l’air extérieur pût pénétrer sous ces voûtes souterraines. Peppino remonta, fixa la porte et redescendit. Déjà don Ferdinand, impatient, avait continué son chemin, et de loin Peppino voyait briller la lumière de sa torche; tout à coup le jardinier entendit un cri, et s’élança vers son maître. Don Ferdinand se tenait appuyé contre une troisième porte qu’il venait d’ouvrir ; un spectacle si effroyable s’était offert à ses regards, qu’il n’avait pu retenir le cri qui lui était échappé et auquel était accouru Peppino.

Cette troisième porte ouvrait un caveau à voûte basse qui renfermait trois cadavres : celui d’un homme scellé au mur par une chaîne qui lui ceignait le corps, celui d’une femme étendue sur un matelas, et celui d’un enfant de quinze ou dix-huit mois, couché sur sa mère.

Tout à coup les deux jeunes gens tressaillirent ; il leur semblait qu’ils avaient entendu une plainte.

Tous deux s’élancèrent aussitôt dans le caveau : l’homme et la femme étaient morts, mais l’entant respirait encore ; il avait la bouche collée à la veine du bras de sa mère et pa-

LE SPEUONARE.

raissait devoir celte prolongation d’existence au sang (iu’!l avait bu. Cependant il était d’une faiblesse telle, qu il était évident que, si de prompts secours ne lui étaient prodigués, il n’y avait rien à faire; la femme paraissait morte depuis plusieurs heures, et l’homme depuis deux ou trois jours.

La décision de don Ferdinand fut rapide et telle que le commandait la gravité de la circonstance ; il ordonna àPep' pino de prendre l’enfant; puis, s’étant assuré qu’il ne restait dans ce fatal caveau aucune autre créature ni morte, ni vivante, à l’exception de l’homme et de la femme, qui leur étaient inconnus à tous deux, il repoussa la porte, sortit vivement du souterrain, referma l’issue secrète, et, suivi de Peppino, s’achemina vers le village de Belvédère. Le long du chemin, Peppino cueillit une orange, et en exprima le jus sur les lèvres de l’enfant, qui ouvrit les yeux et les referma aussitôt en y portant les mains et en poussant un gémissement, comme si le jour l’eût douloureusement ébloui ; mais, comme en même temps il ouvrait sa bouche haletante, Peppino renouvela l’expérience , et l’enfant , quoique gardant toujours les yeux fermés, sembla revenir un peu à lui.

Don Ferdinand se rendit droit chez le juge, et lui raconta mot pour mot ce qui venait d’arriver, en lui montrant l’enfant près d’expirer comme preuve de ce qu’il avançait, et en le sommant de le suivre à la chapelle pour dresser procèsverbal et reconnaître les morts ; puis, accompagné du juge, il se rendit chez le médecin, laissa l’enfant à la garde de sa femme, et tous quatre retournèrent à la chapelle.

Tout était resté dans le même état depuis le départ de Ferdinand et de Peppino. On commença le procès-verbal.

Le cadavre enchaîné au mur était celui d’un homme de trente-cinq à trente-six ans, qui paraissait avoir etfroyablement lutté pour briser sa chaîne, car ses bras crispés étaient

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encore étendus dans la direction de la bouche de sa femme : ses bras étaient couverts de ses propres morsures, mais ces morsures étaient des marques de désespoir plus encore que de faim. Le médecin reconnut qu’il devait être mort depuis deux jours à peu près. Cet homme lui était totalement inconnu ainsi qu’au juge.

La femme pouvait avoir vingt-six à vingt-huit ans. Sa mort à elle paraissait avoir été assez douce ; elle s’était ouvert la veine avec une aiguille à tricoter, sans doute pour prolonger l’existence de son enfant, et était morte d’affaiblissement, comme nous l’avons déjà dit. Le médecin jugea qu’elle était expirée depuis quelques heures seulement. Ainsi que l’homme, elle paraissait étrangère au village, et ni le médecin ni le juge ne se rappelèrent avoir jamais vu sa figure.

Auprès de la tête de la femme, et contre la muraille, était une chaise brisée et recouverte d’un jupon. Le juge leva cette chaise, et l’on s’aperçut alors qu’elle avait été mise là pour cacher un trou pratiqué au bas de la muraille. Ce trou était assez large pour qu’une personne y pût passer, mais il s’arrêtait à quatre ou cinq pieds de profondeur. Examen fait de ce trou, il fut reconnu qu’il avait dû être creusé à l’aide d’un instrument de bois que les femmes siciliennes appellent mazzarello; c’est le même que nos paysannes placent dans leur ceinture et qui leur sert à soutenir leur aiguille à tricoter. Au reste, telle est la puissance de la volonté, telle est la force du désespoir, que l’on retrouva sous le matelas plusieurs pierres énormes arrachées des fondations du mur, et qui en avaient été extraites par cette femme sans autre aide que celle de ses mains et de cet outil. La terre était, ainsi que les pierres, recouverte par le matelas, afin sans doute de les cacher aux yeux de ceux qui gardaient les prisonniers.

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