‹ Le VéloceChapitre 33 sur 75 · I.E SPERONAUE · texte numérisé non relu

I.E SPERONAUE

La visite continua. On trouva dans un enfoncement de la muraille une bouteille où il y avait eu de l’iiuile, une jarre où il y avait eu de l’eau, une lampe éteinte et un gobelet de ferblanc. Un autre enfoncement du mur était noirci par la calcination, et annonçait que plusieurs fois on avait dû allumer du feu en cet endroit, quoiqu’il n’y eût aucun conduit par lequel pût s’échapper la fumée.

Une table était dressée au milieu de ce caveau. En s’asseyant devant cette table pour écrire, le juge vit un second gobelet d’étain dans lequel était une liqueur noire ; près du gobelet était une plume, et par terre trois ou quatre feuillet de papier. On s’aperçut alors que ces feuillets étaient écrits d’une écriture fine et menue, sans orthographe, et cependant assez lisible. Aussitôt on se mit à la recherche des autres morceaux de papier que l’on pourrait trouver encore, et l’on en découvrit deux nouveaux dans la paille qui était sous le cadavre de l’homme. Ces feuillets de papier ne paraissaient point avoir été cachés là avec intention, mais bien plutôt être tombés par accident de la table, et avoir été épar ■ pillés avec les pieds. Comme les feuillets étaient paginés, on les réunit, on les classa, et voici ce qu’on lut :

Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, ainsi soit-il.

J’ai écrit ces lignes dans l’espérance qu’elles tomberont entre les mains de quelque personne charitable. Quelle que soit cette personne, nous la supplions, au nom de ce qu’elle a de plus cher en ce monde et dans l’autre, de nous tirer du tombeau où nous sommes enfermés depuis plusieurs années, mon mari, mon enfant et moi, sans avoir mérité aucunement cet effroyable supplice.

Je me nomme Teresa Lentini, je suis née à Taormine, je dois avoir maintenant vingt-huit ou vingt- neuf ans. Depuis

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le moment où nous sommes enfermés dans le caveau où j’écris, je n’ai pu compter les heures, je n’ai pu séparer les jours des nuits, je n’ai pu mesurer le temps. Il y a bien longtemps que nous y sommes ; voilà tout ce que je sais.

J’étais à Gatane, chez le marquis de San-Floridio, où j’avais été placée comme sœur de lait de la jeune comtesse Lucia. La jeune comtesse mourut en 1798, je crois ; mais la marquise, à qui je rappelais sa tille bien-aîmée, voulut me garder près d’elle Elle mourut à son tour, cette bonne et digne marquise; Dieu veuille avoir son âme, car elle était aimée de tout le monde.

Je voulus alors me retirer chez ma mère, mais le marquis de San-Floridio ne le permit pas. Il avait près de lui, à titre d’intendant, un homme dont les ancêtres, depuis quatre ou cinq générations, avaient été au service de ses aïeux, qui connaissait toute sa fortune, qui savait tous ses secrets; un homme dans lequel il avait la plus grande confiance enfin. Cet homme se nommait Gaëtano Gantarello. Il avait résolu de me marier à cethomme, afin, disait-il, que nous puissions tous deux demeurer près de lui jusqu’à sa mort.

Gantarello était un homme de vingt-huit à trente ans, beau, mais d’une figure un peu dure. Il n’y avait rien à dire contre lui ; il paraissait honnête homme; il n’était ni joueur ni débauché. Il avait hérité de son père, et reçu des bontés du marquis une somme considérable pour un homme de sa condition ; c’était donc un parti avantageux, eu égard à ma pauvreté. Gependant, lorsque le marquis de San-Floridio me parla de ce projet, je me mis malgré moi à frémir et à pleurer ; il y avait dans le froncement des sourcils de cet homme, dans l’expression sauvage de ses yeux, dans le son âpre de sa voix, quelque chose qui m’effrapit instinctivement. J’entendais dire, il est vrai, à toutes mes compagnes que j’élais

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bien lienroiiSo d’être aimée de Canlandlo, et que Cantarello élait le plus bel homme de Messine. Je me demandais donc intérieurement si je n’élais pas une folle de juger seule ainsi mon fiancé, tandis ((ue tout le monde le voyait autrement. Je me reprochais donc d’être injuste pour le pauvre Cantarello. Et, h mes yeux, le reproche que je me faisais était d’autant plus fondé, que, si j'avais un sentiment de répulsion instinctive pour Cantarello, je ne pouvais me dissimuler que j’éprouvais un sentiment tout contraire pour un jeune vigneron des environs de Paterno, nommé Luigi Pollino, lequel était mon cousin. Nous nous aimions d’amitié depuis notre enfance, et nous n’aurions pas pu dire nous-mêmes depuis quelle époque cette amitié s’était changée en amour.

Notre désespoir à tous deux fut grand, lorsque le marquis m’eut fait part de ses projets sur moi et Cantarello ; d’autant plus grand que ma mère, qui voyait là un mariage comme je ne pouvais jamais espérer d’en faire un, disait-elle, abandonna entièrement les intérêts du pauvre Luigi pour prendre ceux du riche intendant, et me signifia de renoncer à mon cousin pour ne plus penser qu’à son rival.

Nous étions arrivés au commencement de l’année J785, et le jour de notre mariage était fixé pour le 13 mars, lorsque le 3 février, de terrible mémoire, arriva. Toute la journée du 4, le siroco avait soufflé, de sorte que chacun était endormi dans la torpeur que ce vent amène avec lui. Le marquis de San-Floridio était retenu par la goutte dans son appartement, où il était couché sur une chaise longue. Je me tenais dans la chambre voisine, afin d’aecourir à sa pre mière demande, si par hasard il avait besoin de quelque chose, lorsque tout à coup un bruit étrange passa dans l’air, et le palais commença de vaciller comme un vaisseau sur la mer. Bientôt le mur qui séparait ma chambre

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de celledu marquis se fendit à y passer la main, tandis que le mur parallèle s’écroulait et que le plafond, cessant d’être soutenu de ce côté, s’abaissait jusqu’à terre. Je me jetai du côté opposé pour éviter le coup, et je me trouvai prise comme sous un toit; en même temps, j’entendis un grand cri dans la chambre du marquis. J’étais près de cette gerçure qui s’était faite dans la muraille; j’y appliquai mon œil. Une poutre en tombant avait frappé le marquis à la tête, et il avait roulé de sa chaise longue à terre, tout étourdi. J’allais essayer de courir à son aide lorsque, par la porte de la chambre opposée à celle où je me trouvais, je vis entrer Cantarello dans l’appartement du marquis. A la vue de son maître évanoui, sa figure prit une expression si étrange, que j’en frémis de terreur. Il regarda tout autour de lui s'il était bien seul; puis, assuré que personne n’était là, il s’élança sur son maître ; je crus d’abord que c’était pour le secourir, mais bientôt je fus détrompée. Il détacha la cordelière qui nouait la robe de chambre du marquis, la roula autour de son cou; puis, lui appuyant le genou sur la poitrine, il l’étrangla. Dans son agonie, le marquis rouvrit les yeux, et sans doute il reconnut son assassin, car il étendit vers lui les deux mains jointes. Je poussai un cri involontaire. Cantarello leva la tête. — Y a-t-il quelqu’un ici? dit-il d’une voix terrible. C’est alors que je vis dans toute leur expression de férocité ce froncement de sourcil, ce regard, qui m’avaient, même sur son visage calme, toujours effrayée. Tremblante et presque morte de peur, je me tus et m’affaissai sur moi-même. Au bout d’un instant, ne voyant paraître personne, je me relevai, je rapprochai de nouveau mon œil de l’ouverture, car j’avais oublié le danger que je courais moimême en restant dans un palais qui pouvait achever de s’écrouler d’un moment à l’autre, tant j’étais retenue et fasci

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née en quelque sorte par la scène terrible qui venait de se passer devant moi. Le marquis était étendu par terre sans mouvement et paraissait mort. Cantarello était debout dC’ vant un secrétaire que chacun de nous savait être plein d’or et de billets, car jamais on n’y laissait la clef, et nous n’ignorions pas que cette clef ne quittait pas le marquis. L’intendant prenait l’or et les billets à pleines mains, et les entassait confusément dans les poches de son habit; puis, lorsqu’il eut tout pris, il arracha du lit du marquis le matelas en paille de maïs, renversa le secrétaire sur le matelas, entassa les chaises sur le secrétaire, et, tirant un tison du poêle, il mit le feu à ce bûcher. Bientôt, voyant la flamme grandir, il s’élança par la porte par laquelle il était entré.

Comme ceci est une accusation mortelle que je porte contre une créature humaine, je jure devant Dieu et devant les hommes que mon récit est exact, et que je ne retranche ni n’ajoiUe rien aux faits qui se sont passés devant moi.

Le marquis était mort; la flamme faisait des progrès etfrayans; les secousses ébranlaient le palais à faire croire à chaque instant qu’il allait s’écrouler. L’instinct delà conservation se réveilla en moi : je me traînai hors des décombres qui m’environnaient de tous côtés, je gagnai un escalier que je descendis, comme en un rêve, sans en toucher les marches en quelque sorte. Derrière moi l’escalier s’abîma. Sous le vestibule, je me trouvai face à face avec Cantarello : je jetai un cri ; il voulut me prendre par dessous le bras pour m’entraîner, je m’élançai dans la rue en criant au secours. Les rues étaient pleines de fuyards ; je me mêlai à la foule, je me perdis dans ses flots, et je fus poussée par elle et avec elle sur la grande place. J’avais perdu Cantarello de vue, c’était la seule chose que je voulais pour le moment.

Le jour s’écoula au milieu de transes eflroyables, puis la

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nuit vint. La plupart des maisons de Messine étaient en flammes, et Tincendie éclairait les rues et les places d’un jour sombre et effrayant. Cependant, comme avec la nuit un peu de tranquillité était revenue, on comptait les morts par leur absence ; on cherchait les vivans; quiconque avait un père, une mère, ün frère ou un ami, l’appelait par son nom. Moi, je n’avais personne; ma mère était à Taorrîiine. J’étais assise en silence, ma tête sur mes deux genoux, et revoyant sans cesse l’effroyable scène à laquelle j’avais assisté dans la journée, quand tout à coup j’entendis mon nom prononcé avecün accent de crainte indicible. Je levai la tête, je vis un homme qui courait de groupe en groupe comme un insensé : c’était Luigi. Je me levai, je prononçai son nom; il me reconnut, poussa un cri de joie, bondit jusqu’à moi, me prit dans ses bras et m’emporta comme un enfant. Je me laissai faire, je jetai mes bras autour de son cou, et je fermai les yeux. Tout autour de nous j’entendis des cris de terreur; à travers mes paupières je voyais des lueurs rougeâtres, parfois je sentais la chaleur des flammes; enfin, après une demi-heure environ, le mouvement qui m’emportait se ralentit, puis s’arrêta tout à fait. Je rouvris les yeux ; nous étions hors de la ville; Luigi, écrasé de fatigue, était tombé sur un genou et me soutenait sur l’autre. A l’horizon. Messine brûlait et s’écroulait avec d’immenses gémissemens. J’étais donc sauvée, j’étais dans les bras de Luigi, j’étais hors de la puissance de cet infâme Cantarello, je le croyais du moins I

Je me relevai vivement : — Je puis marcher, dis-je à Luigi; fuyons, fuyons!

Luigi avait repris haleine ; il était aussi ardent à m’emmener que moi à fuir : il me passa son bras autour du cori)s pour me soutenir, et nous reprîmes notre course. En arrivant à Contessi, nous vîmes un homme qui chassait hors du

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village ù (Icnii écroulé cinq où six nmlcis. Luigi s’approcha (le lui, lui proposa de lui en acheter un (|ui était tout sellé; le prix fut arr(Mé à l’instant. Le mulet (layé, I.Uigi monta dessus ; je m’élançai en croupe. Au poiilt du Jour, nous arrivâmes ù Taorniine.

Je courus chez ma mère : elle me croyait perdue, pauvre femme I Je lui dis que le marquis était tué, le palais consumé; je lui dis que je serais mor te vingt fois sans Luigi ; je me jetai à ses pieds, et lui jurai que je mourrais plutôt que d’appartenir à Cantarello.

Elle m’aimait : elle céda. Luigi entra, elle l’appela son fils, et il fut convenu que le lendemain je deviendrais sa femme.

Ce qui avait surtout rendu ma mère plus facile, c’est que j’avais tout perdu par l’événement qui avait causé la mort du marquis. La position que j’occupais chez lui était au-dessus de celle des serviteurs ordinaires; aussi n’avais-je pas d’appointemens fixes. De temps en temps seulement le marquis me faisait quelque cadeau d’argent, que j’envoyais aussitôt à ma mère; puis, outre cela, comme je l’ai dit, il s’était réservé de me doter. Cette dot, je le savais, devait être de 10,000 ducats, mais rien ne constatait cette intention; le marquis n’avait point fait de testament. Cette somme, toute promise qu’elle fut, n’était point une dette. La famille igno-‘ rait cette promesse, et pour rien au monde je n’aurais voulu la faire v|iloir auprès d’elle comme un droit. J’avais donc réellement tout perdu à la mort du marquis, et ma mère, qui avait refusé si opiniâtrement de m’unir à Luigi, était à cette heure, au fond de l’âme, ^'je crois, fort contente qu’il n’eût point changé de sentimens à mon égard, ce qui pouvait fort bien arriver de la part de Cantarello. D’ailleurs elle m’aimait réellement, et elle avait vu mon éloignement pour lui se changer en une insurmontable aversion, elle m’avait

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entendue lui jurer avec un profond accent de vérité que je mourrais plutôt que d’appartenir à cet homme. Canlarello eût donc été là pour me réclamer, qu’elle m’aurait, je crois, laissée à cette heure libre de choisir entre lui et son rival.

La journée se passa à accomplir, chacun de notre côté, nos devoirs de religion. Le prêtre fut invité à se tenir prêt pour le lendemain, dix heures du matin ; nos parens et nos amis furent prévenus que nous devions recevoir la bénédiction nuptiale à cette heure. Quant à Luigi, il n’avait plus depuis longtemps ni père ni mère, et il ne lui restait après eux aucun parent assez proche pour qu’il eût cru devoir le faire prévenir.

C’étaient de tristes auspices pour un mariage. Quoique le tremblement de terre se fît sentir moins vivement à Taormine, assise comme elle est sur un roc, qu’à Messine et à Catane, la ville cependant n’était point exempte de secousses, qui de moment en moment pouvaient devenir plus violentes. Cependant Dieu nous garda pour cette fois, et le jour parut sans qu’il fût survenu un accident sérieux.

Dix heures sonnèrent; nous nous rendîmes à l’église, accompagnés de presque tout le village. En entrant, il me sembla voir un homme caché derrière un pilier, dans la partie la plus sombre et la plus reculée de la chapelle. Si simple et si naturelle que fût la présence d’un curieux de plus, soit instinct, soit pressentiment, à partir de ce moment mes yeux ne se détachèrent plus de cet homme.

La messe commença ; mais, à l’instant où nous nous agenouillâmes devant l’autel, Thomme se détacha du pilier, s’avança vers nous, et, se plaçant entre le prêtre et moi :

— Ce mariage ne peut pas s’achever, dit-il.

— Canlarello ! s’écria Luigi en portant la main à sa poche

LE SPERONAHE.

pour y cherclier son couteau. Je lui saisis le bras avec force, quoique je me sentisse pâlir moi-mcme.

— Ne troublez pas la cérémonie divine, dit le prêtre, et, qui que vous soyez, retirez-vous.

— Ce mariage ne peut pas s’achever! répéta, d’une voix plus haute et plus impérieuse encore, Canlarello.

— Et pourquoi? demanda le prêtre.

— Parce que cette femme est la mienne, reprit Cantarello en me désignant du doigt.

— Moi ! la femme de cet homme ! m’écriai-je ; il est fou !

— C’est vous, Teresa, qui êtes folle, reprit froidement

Cantarello, ou plutôt qui avez volontairement perdu la mémoire. Ne vous souvenez-vous plus que le marquis de San- Floridio nous avait, depuis longtemps, fiancés l’un à l’autre, et que, la veille même du tremblement de terre, c’est-à-dire le 4 à minuit, nous avons été mariés dans sa chapelle, où ij a voulu nous servir de témoin lui-même; mariés par son propre chapelain? - .

Je jetai un cri de terreur, car je savais que le marquis et le chapelain étaient morts tous deux, et que ni l’un ni l’autre par conséquent ne pouvait porter témoignage en ma faveur.

-Avez-vous commis ce sacrilège, ma fille? demanda avec un dernier air de doute le prêtre en s’avançant vers moi.

— Mon père, m’écriai-je, par tout ce qu’il y a de plus sacré au monde, je vous affirme...

— Et moi, dit Cantarello en étendant la main vers l’autel, je vous affirme...

— Pas de parjure, m’écriai-je, pas de parjure! N’avez-vous point déjà assez de crimes dont il vous faudra répondre devant Dieu?

Cantarello tressaillit et me regarda fixement, comme s’il eût voulu lire jusqu’au fond de mon âme ; mais cette fois, au

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lieu de me troubler, son regard me donna une force nouvelle, car dans son regard je voyais apparaître un sentiment de terreur. Je profitai de ce moment d’hésitation.

— Mon père, dis-je au prêtre, cet homme est un pauvre fou qui m’a aimée, et je ne puis attribuer lé crime dont il a voulu se rendre coupable aujourd’hui qu’à l’excès de son amour. Laissez-moi lui parler, je vous prie, tout bas, près de l’autel, mais en face de vous tous, et j’espère qu’il se repentira et qu’il avouera la vérité.

Cantarello éclata de rire.

— La vérité, s’éeria-t-il, je l’ai dite, et il n’y a pas de puifsance au monde qui puisse me faire dire autre chose.

— Silence, répondis-je, et suivez-moi.

Dieu me donnait une force inouïe, inconnue, et dont je ne me serais jamais crue capable. Le prêtre était descendu de l'autel; je fis signe à Cantarello de me suivre : il me suivit. Tous les assistans formaient autour de nous un large cercle , Luigi seul se tenait en avant, la main stir son couteau, et ne nous perdant pas des yeux.

— Teresa, me dit Cantarello à voix basse et m’adressant la parole le premier, comme s’il eût craint ce que j’allais dire, pourquoi avez-vous manqué à la parole que vous avez donnée au marquis de San-Floridio ? pourquoi m’avez-vous ^orcé de recourir à ce moyen ?

— Parce que, lui répondis-je en le regardant fixement à mon tour, parce que je ne voulais pas être la femme d’un voleur ni d’un assassin.

Cantarello devint pâle comme la mort; mais cependant, à l’exception de cette pâleur, rien n’indiqua que le coup dont je venais de le frapper eût porté si avant.

— D’un voleur et d’un assassin I répéta-t-il en riant ; vous m’expliquerez ces paroles, je l’espère?

LE SPERONAHE.

— je n’ai qu’une seule explication A vous donner, répondis-je ; j’étais dans la chambre voisine, et à travers une fente de la muraille j’ai tout vu.

— Et qu’avez-vous vu? me demanda Cantarello.

— Je vous ai vu entrer dans la chambre du marquis au moment où il venait d’être blessé par la chute d’une poutre; je vous ai vu vous précipiter sur lui, je voiis ai vu l’étrangler avec la cordelière de sa robe de chambre; je vous ai vu forcer le secrétaire et tout prendre, or et billets ; puis tirer la paillasse du lit, renverser secrétaire, chaises et canapé, et y mettre le feu avec un tison du poêle. C’est moi qui ai jeté le cri qui vous a fait lever la tête; et quand vous m’avez rencontrée en bas, sous le vestibule, et que je vous ai fui, vous avez cru que j’étais pâle d’effroi, n’est-ce pas? C’était d’horreur.

— Le conte n’est point mal imaginé, reprit Cantarello. Et sans doute vous espérez qu’on le croira?

—Oui; car ce n’est point un conte, mais une terrible réalité.

— Mais la preuve ?

— Comment ! la preuve ?

— Oui, il faudra donner la preuve. Le palais est en feu, le cadavre est consumé, le secrétaire qui contenait cet or prétendu et ces billets supposés est réduit en cendres. Oui, la preuve ! la preuve!

Sans doute ce fut Dieu qui m’inspira

— Yotis ignorez donc ce qui s’est passé ? lui demandai-je.

— Que s’est-il passé?

— Après votre départ, après que vous eûtes quitté la ville pour aller cacher votre vol dans quelque retraite sûre, les domestiques du marquis se sont réunis, et, dans un moment de tranquillité, sont montés à sa chambre. Le cadavre a été retrouvé intact, déposé dans la chapelle, et la trace de la

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Strangulation peut sans doute encore se voir autour de son cou. Le secrétaire est en cendres, oui ; les billets sont brûlés, oui ; mais l’or se fond et ne se consume pas. Les domestiques savaient que ce secrétaire était plein d’or; on cherchera les lingots, et les lingots seront absens. Alors, moi, je dirai où ils doivent se trouver, et peut-être, en cherchant bien dans les caves ou dans les jardins de votre maison de Catane, on les trouvera.

Cantarello poussa une espèce de rugissement sourd que moi seule je pus entendre, et je vis qu’il hésitait s’il ne me poignarderait pas tout de suite, au risque de ce qui pourrait en résulter.

— Si vous faites un mouvement, lui dis-je en reculant d’un pas, j’appelle au secours, et vous êtes perdu. Voyez plutôt.

En effet, Luigi et trois autres jeunes gens de nos parens et de nos amis se tenaient tout prêts à s’élancer sur Cantarello au premier signe que je ferais. Cantarello jeta sur eux un regard de côté, vit ces dispositions hostiles, et parut réfléchir un instant.

— Et si je me retire, si je quitte la Sicile, si je vous laisse être heureuse avec votre Luigi ?

— Alors je me tairai.

— Qui m’en répondra?

— Mon serment.

— Et votre mari lui-même ignorera ce qui s’est passé?

— Tant que vous nous laisserez tranquilles et que vous ne tenterez pas de troubler notre bonheur.

— Jurez, alors.

J étendis la main vers l'autel.

— O mon Dieu ! dis-je h demi-voix, recevez le serment que je fais de ne jamais dire à àme vivante au monde ce que

LE SPEUONARE.

j’ai vu au palais San-Floriclio peiulanMa journée du 5. Écoutez le serment que je fais au meurtrier et au voleur de cacher son crime à tout le monde, comme si j’étais sa complice, et de ne jamais, ni directement ni indirectement, le révéler à personne.

— Même en confession.

— Même en confession; à moins, ajoutai-je, que luimême ne me dégage de mon serment par quelque persécution nouvelle.

— Jurez par le sang du Christ I

— Par le sang du Christ ! je le jure.

— Mon père, dit Caiitarello en descendant des marches de l’autel et en s’adressant au prêtre, je suis un pauvre pécheur, pardonnez-moi et priez pour moi; j’avais menti, celte femme est libre.

Puis, ces paroles prononcées du même ton que si le repentir seul les avait fait sortir de sa bouche, Cantarello passa près du groupe de jeunes gens; Luigi et l’intendant échangèrent un regard, l’un de mépris et l’autre de menace ; puis, s’enveloppant de son manteau, Cantarello gagna la porte d’un pas ferme et disparut»

La cérémonie nuptiale, si étrangement et si inopinément interrompue, s’acheva alors sans autre incident.

En rentrant à la maison, Luigi m’interrogea sur ce qui s’était passé entre moi et Cantarello, et me demanda par quelle puissance j’avais pu le faire obéir ainsi ; mais je lui répondis que, comme il avait pu le voir, j’avais fait un serment, et que ce serment était ceiui de me taire. Luigi n'insista point davantage, il savait qu’aucune prière ne pouvait me faire manquer à une promesse si solennellement faile, et je ne m’aperçus jamais qu’il eût gardé de mon refus un mauvais souvenir.

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Nous allâmes demeurer dans la maison de Luigi. C’était une jolie petite maison isolée au milieu d’une vigne, à trois quarts de lieue de Paterno, de l’autre côté de la Giavetta, et sur la route Censorbi. Quant à Cantarello, il avait quitté, disait-on, la Sicile, et personne ne l’avait revu depuis le jour où il était entré dans l’église de Taormine. Rien n’avait transpiré, au reste, ni de l’assassinat, ni du vol, et nul ne soupçonnait que le marquis de San-Floridio n’eût pas été tué accidentellement.

Pendant trois ans, nous fûmes, Luigi et moi, les créatures les plus heureuses de la terre; le seul chagrin que nous eussions éprouvé était la perte de notre premier enfant; mais Dieu nous en avait envoyé un second plein de force et de santé, et nous commencions à oublier cette première perte, quelque douloureuse qu’elle fût. Notre enfant était en nourrice à Feminamorta, petit village situé à deux lieues à peu près de notre maison, et, tous les dimanches, ou nous allions le voir, ou sa nourrice nous l’amenait.

Une nuit, c’était la nuit du 2 au 5 décembre 4787, on frappa violemment à notre porte ; Luigi se leva et demanda qui frappait: — Ouvrez, dit une voix ; je viens de Feminamorta, et je suis envoyé par la nourrice de votre enfant. — Je poussai un cri de terreur, car un messager envové à cette heure ne présageait rien de bon.

Luigi ouvrit. Un homme vêtu en paysan était debout sur le seuil.

— Que voulez-vous? demanda Luigi. Notre enfant seraitil malade?

— Il a été surpris aujourd’hui à cinq heures par des convulsions, dit le paysan, et la nourrice vous fait dire que, si vous n’accourez pas bien vite, elle a peur que le pauvre in-

IK SPERONAîUî. JO

nocent ne trépasse sans que vous ayez la consolation de reinbrasser.

— Et un médecin! criai-je, un médecin ! ne devrions-nous pas aller chercher un médecin à Palerno ?

— C’est inutile, répondit le paysan, cela ne ferait que vous relarder, et celui du village est près de lui.

Et, comme si le paysan eût été pressé lui-même, il reprit en courant le chemin de Feminamorta.

— • Si vous arrivez avant nous, cria Luigi au messager, annoncez à la nourrice que nous vous suivons.

— • Oui, dit le paysan dont la voix commençait à se perdre dans l’éloignement.

Nous nous habillâmes à la hâte et tout en pleurant ; puis, fermant la porte derrière nous, nous prîmes à notre tour la route de Feminamorta; mais, à moitié chemin à peu près, et comme nous traversions un endroit resserré par des rochers, quatre hommes masqués s’élancèrent sur nous, nous renversèrent, nous lièrent les mains, et nous mirent un bâillon dans la bouche et un bandeau sur les yeux. Puis, ayant fait avancer une litière portée à dos de mulets, ils nous firent entrer dedans, Luigi et moi, fermèrent à clef les portières et les volets, et se remirent aussitôt en chemin au grand trot des mules. Nous marchâmes ainsi quatre ou cinq heures à peu près, puis nous nous arrêtâmes ; un instant après, la porte de notre litière s’ouvrit, et nous sentîmes, à la fraîcheur qui venait jusqu’à nous, que nous devions être dans quelque grotte; alors on nous débâillonna.

— Où sommes-nous et où nous menez-vous? m’écriai-jc aussitôt, tandis que de son côté Luigi faisait à peu près la même question,

— Buvez et mangez, dit une voix qui nous était parfaitement inconnue, tandis qu’on nous déliait les mains, en nous

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laissant les jambes enchaînées ; buvez et mangez, et ne vous occupez pas d’autre chose.

J’arrachai le bandeau qui me couvrait les yeux. Comme je l’avais prévu, nous étions dans une caverne, deux hommes n asqués se tenaient chacun à une portière, un pistolet à la main, tandis que deux autres nous tendaient du vin et du pain.

Luigi repoussa le vin et le pain qu’on lui offrait, et fit un mouvement pour délier la corde qui retenait ses jambes ; un des hommes lui appuya un pistolet sur la poitrine.

— Encore un mouvement pareil, lui dit-il, et tu es mort.

Je suppliai Luigi de ne faire aucune résistance.

On nous présenta de nouveau du pain et du vin.

— Je n’ai pas faim, je n’ai pas soif, dit Luigi.

— Ni moi non plus, ajoutai-je.

— Comme vous voudrez, nous dit l’homme qui nous avait déjà parlé, et dont la voix nous était inconnue ; mais alors vous trouverez bon qu’on vous lie les mains, qu’on vous bâillonne et qu’on vous bande les yeux de nouveau.

— Faites ce que vous voulez, dis-je, nous sommes en votre puissance.

— Infâmes scélérats! murmura Luigi.

— Au nom du ciel ! m’écriai-je, au nom du ciel I Luigi, pas de résistance, tu vois bien que ces messieurs ne veulent pas nous tuer. Ayons patience, et peut-être qu’ils auront pitié de nous.

A cette espérance, exprimée avec l’accent de l’angoisse, un seul éclat de rire répondit; mais à cet éclat de rire je tressaillis jusqu’au fond de l’âme. Je le reconnaissais pour l’avoir déjà entendu dans l’église de Taormine. Sans aucun doute nous étions au pouvoir de Cantarello, et il était au nombre des quatre hommes masqués qui nous escortaient.

LE SPERONAUE.

Je Iciulis les mains et j’avançai la tête avec soumission. Tl n’en fu[pas de m^mie de Luigi; une lutte s’engagea entre lui et l’homme qui voulait le garrotter, mais les trois autres vinrent au secours de leur compagnon, et il fut de nouveau lié et bâillonné de force, puis on lui banda les yeux, et l’on referma sur nous les portières et les volets de la litière.

Je ne puis dire combien d’heures nous restâmes ainsi, car il est impossible de mesurer le temps dans une pareille situation. Seulement, il est probable que nous passâmes la journée cachés dans cette grotte, nos conducteurs n’osant sans doute marcher que la nuit. Je ne sais ce qu’éprouvait Luigi ; mais, pour moi, je sentais que la fièvre me brûlait, et que j’avais une faim et surtout une soif extrêmes. Enfin notre litière s’ouvrit de nouveau, cette fois on ne nous délia point; on se contenta de nous ôter le bâillon de la bouche. A peine pus-je parler, que je demandai à boire : ou approcha un verre de ma bouche; je le vidai d’un trait, et aussitôt je sentis qu’on me rebâillonnait comme auparavant.

Je n’avais pas pris le temps de goûter la liqueur qu’on m’avait donnée, et qui ressemblait fort à du vin, quoiqu’elle eût un goût étrange et que je ne connaissais pas; mais, quelle que fût cette liqueur, je sentis au bout d’un instant qu’elle rafraîchissait ma poitrine. Il y a plus, bientôt j’éprouvai un calme que je croyais impossible dans une situation pareille à la mienne. Ce calme même n’était pas exempt d’un certain charme. Je crus, tout bandés que fussent mes yeux, voir passer devant moi des fantômes lumineux qui me saluaient avec un doux sourire ; peu à peu je tombai dans un état d’apathie qui n’était ni re sommeil ni la veille. Il me semblait que des airs oubliés depuis ma jeunesse bruissaient à mes oreilles; de temps en temps je voyais de grandes lueurs qui traversaient comme des éclairs fobscurilé de

IMPRESSIONS DE VOYAGE

la nuit, et j’apercevais alors des palais richement éclairés ou de belles prairies toutes couvertes de fleurs. Bientôt je crus sentir qu’on me prenait et qu’on m’emportait sous un berceau de chèvre-feuille et de lauriers-roses, qu’on me couchait sur un banc de gazon, et que je voyais au-dessus de ma tête un beau ciel tout étoilé. Alors je me mettais à rire de la frayeur que j’avais eue lorsque je m’étais crue prisonnière; puis je revoyais mon enfant, qui accourait en jouant vers moi ; seulement ce n’était pas celui qui vivait encore, chose étrange! c’était celui qui était mort. Je le pris dans mes bras, je l’interrogeai sur son absence, et il m’expliqua qu’un matin il s’était réveillé avec des ailes d’ange et était remonté vers le ciel ; mais alors il m’avait vu tant pleurer, qu’il avait prié Dieu de permettre qu’il redescendît sur la terre. Enfin tous ces objets devinrent peu à peu moins distincts, et finirent par se confondre ensemble et disparaître dans la nuit. Je tombai alors, presque sans transition, dans un sommeil lourd, profond, obscur et sans rêves.

Quand je me réveillai, nous étions dans le caveau où nous sommes encore aujourd’hui, moi libre, Luigi scellé à la muraille par une chaîne. Une table était dressée entre nous ; sur cette table était une lampe, quelques provisions de bouche, du vin, de l’eau, des verres, et contre la muraille un reste de feu qui avait servi k river les fers de Luigi.

Luigi était assis, la tête sur les deux genoux, et plongé dans une si profonde douleur, que je me réveillai, me levai, et allai à lui sans qu’il m’entendît. Un sanglot, qui s’échappa malgré moi de ma poitrine, le tira de son accablement. Il leva la tête, et nous nous jetâmes dans les bras l’un de l’autre.

C’était la première fois depuis notre enlèvement que poiis pouvions échanger nos pensées. Comme moi, quoiqu’il n’eùt

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