I.E SPERONARE
corps, qui que vous soyez qui descendrez dans cet effroyable abîme, priez... Dieiil la lampe s’éleint... Priez pour nos âmes !
Le manuscrit se terminait \h; les quatre derniers mots étaient écrits dans une autre direction que les lignes précédentes, ils avaient dû être tracés dans Tobscurité. Ce qui s’était passé depuis, nul ne le savait que Dieu, seulement l’agonie devait avoir été horrible.
Le morceau de pain abandonné par Luigi avait dû prolonger la vie de Teresa de près de deux jours, car le médecin reconnut qu’il y avait eu trente-cinq ou quarante heures d’intervalle à peu près entre la mort du mari et la mort de la femme. Celte prolongation de la vie de la mère avait prolongé la vie de l’enfant ; de là venait que de ces trois malheureuses créatures la plus faible seule avait survécu.
La lecture du manuscrit s’était faite dans le caveau même témoin de l’agonie de Teresa et de Luigi : il ne laissait aucun doute ni aucune obscurité sur tous les événemens qui s’éiaient passés ; et, lorsque don Ferdinand y eut ajouté sa déposition, toutes choses devinrent claires et intelligibles aux yeux de tous.
A son retour dans le village, don Ferdinand trouva l’enfant déjà mieux; il envoya aussitôt un messager à Feminamorta pour s’informer de ce qu’était devenu le premier enfant de Luigi et de Teresa, et il apprit qu’il était toujours chez les braves gens à qui il avait été confié; sa pension, au reste, avait été exaclemeiu payée par une main inconnue, sans doute par Cantarello. Don Ferdinand déclara qu’à l’avenir c’était sa famille qui se chargeait du sort de ces deux malheureux orphelins, ainsi que des frais funéraires de Luigi et de Teresa, pour lesquels il fonda un obit perpétuel.
IMPRESSIONS DE VOYAGE
Puis, lorsqu’il eut pensé à la vie des uns et à la mort des autres, don Ferdinand songea qu’il lui était bien permis de s’occuper un peu de son bonheur à lui ; il revint à Syracuse avec le juge, le médecin et Peppino, et, tandis que ces trois derniers racontaient au marquis de San-Floridio tout ce qui s’était passé dans la chapelle de Belvédère, don Ferdinand prenait sa mère à part, et lui racontait tout ce qui s’était passé dans le couvent des Ursulines de Catane. La bonne marijuise leva les mains au ciel, et déclara en pleurant que c’était la n;ain de Dieu qui avait conduit tout cela, et que ce serait fâcher le Seigneur (pie d’aller contre ses volontés. Comme il est facile de le penser, don Ferdinand se garda bien de la contredire.
Aussitôt qu’elle sut le marquis seul, la marquise lui fit demander un rendez-vous ; le moment ètaii bon, le marquis se promenait en long et en large dans sa chambre, répétant que son fils s’était conduit à la fois avec la valeur d’Achille et la prudence d’Ulysse. La marquise lui exposa combit^n il serait fâcdieux qu'une race qui promettait de reprendre, grâce à ce jeune héros, un nouvel éclat, s’arrêtât à lui et s’éteignît avec lui. Le maniuis demanda à sa femme l’explication de ces paroles, et la marquise déclara en pleurant que don Ferdinand, chez qui les événemetis survenus depuis un mois avaient provoijué un élan de pitié inattendu, était décidé à se faire moine. Le marquis de San Floridio éprouva une telle douleur en apprenant cette détermination, que la marquise se hâta d’ajouter qu’il y aurait un moyen de parer le coup : c’était de lui accorder pour femme la jeune comtesse de Terra-Nova, qui était sur le point de prononcer ses vœux au couvent des Ursulines de Catane, et de la(|uelle don Ferdinand était amoureux comme un fou. Le marquis déclara à l’instant que la chose lui paraissait à la fois non-seulement
LE SPEUONAlîE.
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on no peul plus facile, mais encore on ne peut plus sortabli*, le comte de Terra*Nova élant non-seulement un de ses nHîilleurs amis, mais encore un des plus grands noms de la Sicile. On lit, en conséquence, venir don Ferdinand, qui, ainsi que Tavait prévu sa mère, consentit, moyennant cette condition, h ne pas se faire bénédictin. Le maniuis lâcha, en se grattant l’oreille, quelques mots de doute sur la dot de Carmela, laquelle dot, si scs souvenirs ne le trompaient pas, devait être assez médiocre, la famille de Terra-Nova ayant été à peu près ruinée pendant les troubles successifs de la Sicile. Mais sur ce point don Ferdinand interrompit son père, en lui disant que Carmela avait un parent inconnu qui lui faisait don de soixante mille ducats. Dans un pays où le droit d’aînesse existait, c’était un fort joli douaire pour une fille, et pour une lille qui avait un frère aîné surtout; aussi le marquis ne fit-il aucune objection, et, comme il était un de ces hommes qui n’aiment pas que les affaires traînent en longueur, il ordonna de mettre les chevaux à la litière, et se rendit le jour même chez le comte de Terra-Nova.
Le comte aimait fort sa fille; il ne l’avait mise au couvent que pour ne point être forcé de rogner en sa faveur le patrimoine de son fils, qui, étant destiné à soutenir le nom et l’honneur de la famille, avait besoin, pour arriver à ce but, de tout ce que la famille possédait. Il déclara donc que, de sa part, il ne voyait aucun empêchement à ce mariage, si ce n’était que Carmela ne pouvait avoir de dot; mais à ceci le comte répondit en souriant que la chose le regardait. Séance tenante, parole fut donc échangée entre ces deux hommes qui ne savaient pas ce que c’était de manquer à leur parole.
Le marquis revint à Syracuse. Don Ferdinand l’atlendait avec une impatience dont on peut se faire une idée, et tout en l’attendant, et pour ne point perdre de temps il avait fait sel*
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1er son meilleur cheval. En apprenant que tout était arrangé selon ses désirs, il embrassa le marquis, il embrassa la marquise, descendit les escaliers comme un fou, sauta sur son cheval, et s’élança au galop sur la route de Catane. Son père et sa mère le virent de leur fenêtre disparaître dans un tourbillon de poussière.
Le malheureux enfant i s’écria la marquise, il va se rompre le cou.
— Il n’y a point de danger, répondit le marquis *, mon fils monte à cheval comme Bellérophon.
Quatre heures après, don Ferdinand était à Catane. Il va sans dire que la supérieure pensa s’évanouir de surprise et Carmela de joie.
Trois semaines après, les jeunes gens étaient unis à la cathédrale de Syracuse, don Ferdinand n’ayant point voulu que la cérémonie se fît à la chapelle des marquis de San- Floridio, de peur que le sang qu’il avait vu coagulé sur les dalles ne lui portât malheur.
On enleva le carreau marqué d’une croix, qui était au pied du lit de Cantarello, et l’on y trouva les soixante mille ducats.
C’était la dot que don Ferdinand avait reconnue à sa femme.
LE SPERONARE
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