‹ Le VéloceChapitre 4 sur 75 · I.E SPERONARE · texte numérisé non relu

I.E SPERONARE

— Ce n’est pas pour quelque petite affaire d’amour, lieiri?

—'Non, parole d’honneur, vieux, je ne connais personne

a Malle.

— Et vous ne savez pas pourquoi il vous eu voulait, cet enragé-là ?

— Je n’en sais rien.

— Alors n’en parlons plus.

— C’est égal, repris-je, c’est embêtant tout de même d’avoir un coup de couteau dans la poitrine, et de ne pas savoir pourquoi on l’a reçu ni qui vous l’a donné. Mais, si jamais je le rencontre, il aura affaire à moi, Nunzio, je ne te dis que cela.

— Et vous aurez raison, capitaine. En ce moment Pietro ouvrit la porte de ma chambre.

— Eh ! pilote, dit il, c’est le juge.

— Tiens, tu es là aussi, Pietro, m’écriai-je.

— Un peu, capitaine, que je suis là, et que je n’en ai pas quitté) encore.

C’est vrai tout de même ; il était dans l’antichambre pour empêcher qu’on ne fît du bruit ; et comme il entendait que nous devisions, Nunzio et moi, il avait ouvert la porte.

— Ça va donc mieux ? dit Vicenzo en passant la tête à son tour,

— Ahçàl mais, repris-je, vous y êtes donc tous?

— Non, il n’y a que nous trois, capitaine, les autres sont au speronare; seulement, ils viennent voir deux fois par jour comment vous allez.

— Et comme je vous le disais, capitaine, reprit Pietro, c’est le juge,

— Eh bien ! fais-le entrer, le juge.

— Capitaine, c’est qu’il n’est pas seul,

— Avec qui est-il?

r>G l'jîPRESSIONS DE VOYAGE.

— Il est avec celui qu’on prenait pour votre assassin.

— Ah ! ah ! dis-je.

— Je vous demande pardon, monsieur le juge, dit Nunzio, c’est que le capitaine n’est pas encore bien crâne, attendu qu’il n’y a qu’un quart d’heure qu’il a ouvert les yeux, et qu’il n’y a que dix minutes qu’il parle, et nous avons peur.

— Alors nous reviendrons demain, dit une voix.

— Non, non, répondis-je; puisque vous voilà, entrez tout de suite, allez.

— Entrez, puisque le capitaine le veut, reprit Pietro en ouvrant la porte.

Le juge entra ; il était suivi d’un jeune homme qui avait les mains liées et qui était conduit par des soldats ; derrière le jeune homme marchaient deux individus habillés de noir; c’étaient les greftiers.

— Capitaine Arena, dit le juge, c’est bien vous qui avez été frappé d’un coup de couteau à la porte du café Grec?

— Pardieu î oui, c’est bien moi, et la preuve (je relevai le drap et je montrai ma poitrine), c’est que voilà le coup.

— Reconnaissez-vous, continua-t-il en me montrant le prisonnier, ce jeune homme pour celui qui vous a frappé ?

Mes yeux se rencontrèrent en ce moment avec ceux du jeune homme, et je reconnus son regard comme j’avais déjà reconnu son visage ; seulement, comme je savais que ma déclaration le tuait du coup, j'hésitais à la faire.

Le juge vit ce qui se passait en moi, alla au crucifix suspendu à la muraille, le prit, et me l’apportant : — Gapilaine, me dit-il, jurez sur le Christ de dire toute la vérité, rien que la vérité.

J’hésitais.

LE SLEUONAHE.

— Failes le semienli qu’on vous demande, dit le prisonnier, et parlez en conscience.

— Eh bien ! ma foi I repris-je, puisque c’est vous qui le voulez...

— Oui, je vous en prie.

— En ce cas là, repris-je en étendant la main sur le crucifix, je jure de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

— Bien, dit le juge. Maintenant, répondez. Reconnaissezvous ce jeune homme pour être celui qui vous a frappé d’un coup de couteau P

— Parfaitement.

— Alors vous affirmez que c’est lui ?

— Je l’affirme.

Il se retourna vers les deux greffiers. — Vous le voyez, dit-il, le blessé lui-même est trompé par cette étrange ressemblance.

Quant au jeune homme, un éclair de joie passa sur son visage. Je trouvai cela un peu étrange, attendu qu’il me semblait que ce que je venais de déposer ne devait pas le faire rire.

— Ainsi, vous persistez, reprit le juge, à affirmer que ce jeune homme est bien celui qui vous a frappé?

Je sentis que le sang me montait à la tête ; car, vous comprenez, il avait l’air de dire que je mentais.

— Si je persiste ? je le crois pardieu bien ! et à telle enseigne qu’il était nu-tête, qu’il avait une redingote noire, un pantalon gris, et qu’il venait par la petite ruelle qui conduit à la prison.

— Gaëtano Sferra, dit le juge, qu’avez-vous à répondre à cette déposition?

IMPRESSIONS DE VOYAGE

— Que cet homme se trompe, répondit le prisonnier, comme se sont trompés tous ceux qui étaient au café.

— C’est évident, dit le juge en se retournant une seconde fois vers les greffiers.

— Je me trompe ! m’écriai-je en me soulevant malgré ma faiblesse ; ah bien ! par exemple, en voilà une sévère I Ah ! je me trompe I

— Capitaine! s’écria Nunzio, capitaine! O mon Dieu! mon Dieu !

— Ah I je me trompe ! repris-je. Eh bien ! je vous dis, moi, que je ne me trompe pas.

— Le médecin, le médecin ! cria Pietro.

En effet, l’effort que j’avais fait en me levant avait dérangé l’appareil, et ma blessure s’était rouverte, de sorte qu’elle saignait de plus belle. Je sentis que je m’en allais de nouveau ; toute la chambre valsait autour de moi, et, au milieu de tout cela, je voyais les yeux du prisonnier fixés sur moi avec une expression de joie si étrange, que je fis un dernier mouvement pour lui sauter au cou et l’étrangler. Ce mouvement épuisa ce qu’il me restait de force ; un nuage sanglant passa devant mes yeux ; je sentis que j’étouffais, je me renversai en arrière, puis je ne sentis plus rien : j’étais retombé dans mon évanouissement.

Celui-là ne dura que sept ou huit heures, et j’en revins comme du premier. Cette fois le médecin était auprès de moi : Pietro l’avait amené, et Nunzio n’avait pas voulu le laisser partir. J'essayai de parler, mais il me mit un doigt sur la bouche en me faisant signe de me taire. J’étais si faible, que j’obéis comme un enfant.

— Allons, ça va mieux, dit le médecin. Du silence, la diète la plus absolue, et liumectez-lui de temps en temps la

LE SPEHONARE.

blessure avec de l’eau de guimauve. Tout ira bien. Surtout ne lui laissez voir personne.

— Ah ! quant à cela, vous pouvez être tranquille. Quand ce serait le Père éternel lui-même qui frapperait à la porte, je lui répondrais : Vous demandez le capitaine? — Oui. — Eh bien ! Père éternel, il n’y est pas.

— Et puis, d’ailleurs, dit Pietro, nous étions là, nous autres, pour veiller à la porte et envoyer promener les juges et les greffiers, s’ils se représentaient.

— Si bien, pour en finir, reprit le capitaine, que personne ne vint que le médecin, que je ne parlai que quand il m’en donna la permission, et que tout alla bien, comme il l’avait dit. Au bout d’un mois je fus sur mes jambes ; au bout de six semaines je pus regagner le bâtiment. Quant à l’Anglais, il était parti ; mais c’était un brave homme tout de même. Il avait payé à Nunzio le prix convenu, comme s’il avait fait tout le voyage, et il avait encore laissé une gratification à l’équipage.

— Oui, oui, dit Pietro, qui n’était pas fâché sans doute de me donner la mesure de la générosité de l’Anglais, trois piastres par homme. Aussi nous avons joliment bu à sa santé, n’est-ce pas les autres ?

— Dame I il l’avait bien mérité, répondit en chœur l’équipage.

— Et vous, capitaine, que fîtes-vous ?

— Moi ? eh bien ! la mer me remit. Je respirais à pleine poitrine^ j’ouvrais la bouche que l’on aurait cru que je voulais avaler tout le vent qui venait de la Grèce ; un fameux vent, allez. Si nous l’avions seulement pour nous conduire à Palerme, nous y serions bientôt; mais nous ne l’avons pas.

— Peut être bien que nous ne tarderons pas à en avoir un

CO IMI’UKSSIONS DK VOYAGE.

autre, dit le pilote ; mais celui-là ce ne sera pas la même chose.

— Un peu de siroco, hein? n’est-ce pas, vieux? demanda le capitaine.

Nunzio fit un signe de tête affirmatif.

— Et puis? reprisse, voulant la suite de mon histoire.

— Eh bien I je revins au village Délia Face, où ma femme, que j’avais laissée grosse de Peppino, avait eu une si grande peur, qu’elle en était accouchée avant terme. Heureusement que ça n’avait fait de mal ni à la mère ni à l’enfant ; et depuis ce temps-là je me porte bien, à l’exception, comme je vous le disais, que quand je nage trop longtemps, la respiration me manque.

— Mais ce n’est pas tout, dis-je au capitaine, et vous avez fini par avoir l’explication de ce singulier quiproquo ?

— Attendez donc, reprit-il, nous ne sommes qu’à la moitié de l’histoire, et encore c’est le plus beau qui me reste à vous raconter. Malheureusement je crois que c’est là que j’ai eu tort !

Mais non, mais non, dit Pietro ; mais je vous dis que

non.

— Heuî heu ! dit le capitaine.

— Je vous écoute, repris-je.

— Il y avait déjà un an que l’aventure était arrivée, lorsque je retrouvai l’occasion de retourner à Malte. Ma femme ne voulait pas m’y laisser aller; pauvre femme î elle croyait que celte fois-là j’y laisserais mes os; mais je la rassurai de mon mieux. D’ailleurs c’était justement une raison, puisqu’il m’était arrivé du mal à un premier voyage, pour qu’il m’arrivât du bien au second ; tant il y a que j’acceptai le chargement. Cette fois il n’était pas question de voyageurs, mais de marchandises.

MO Sl’KHONAUE.

En effet, la traversée fut excellente ; celait de.bon augure. Cependant, je l’avoue, je n’avais pas grand [daisir à rentrer ù Malte; aussi, mes petites affaires faites, je revenais bien vite sur le speronarc. Bref, j’allais partir le lendemain, et j’étais en train de faire un somme dans la cabine, quand Pietro entra.

— Capitaine, me dil~il, pardon de vous réveiller; mais c’est une femme qui dit qu’elle a besoin de vous parler pour affaires.

— Une femme! et où est-elle, cette femme? demandai-je en me frottant les yeux.

— Elle en est bas, dans un petit canot.

— Toute seule?

— Avec un rameur.

— Et quelle est cette femmeP

— Je lui ai demandé son nom ; mais elle m’a répondu que cela ne me regardait pas, qu’elle avait affaire à vous, et non pas à moi.

— Est-elle jeune? est-elle jolie?

— Ah ! ceci, c’est autre chose ; je ne peux pas dire, car elle a un voile, et il est impossible de rien voir au travers.

— C’est vrai ça, elle avait l’air d’une religieuse, interrompit Pietro.

— Alors, fais-la monter, repris-je.

Pietro sortit. Je me mis derrière une table, et j’ouvris tout doucement mon couteau. J’étais devenu défiant en diable depuis mon aventure ; et comme je ne connaissais pas de femmes, je pensais que ça pourrait bien être un homme déguisé. Mais, une fois prévenu, c’est bon. Un homme prévenu, comme on dit, en vaut deux. Puis, sans me vanter, je manie assez proprement le couteau moi aussi.

— Je crois bien, dit Pietro : vous êtes modeste, capitaine.

IMPRESSIONS DE VOYAGE

Voyez-vous, excellence, le capitaine, c’esl le plus fort que je connaisse. A un pouce, à deux pouces, k toute la lame, il se bat comme on veut ; cela lui est égal, à lui.

— Mais au premier coup d’œil, continua le capitaine, je vis bien que je m’étais trompé, et que c’était bien une femme; et une pauvre petite femme qui avait grand’peur encore, car on voyait sous son voile qu’elle tremblait de tous ses membres. Je remis mon couteau dans ma poche, et je m’approchai d’elle.

— Qu’y a-t-il pour votre service, madame ? lui demandai-je.

— Vous êtes le capitaine de ce petit bâtiment ? réponditelle.

— Oui, madame.

— Avez-vous quelque affaire qui vous retienne dans le port?

•— Je comptais partir demain matin.

— Avez-vous des passagers maltais ?

— Aucun.

— Faites-vous voile plus particulièrement pour un point de la Sicile que pour l’autre?

— Je comptais rentrer dans le port de Messine.

— Voulez-vous gagner quatre cents ducats?

— Belle demande ! Je crois pardieu bien que je le veux ! si toutefois, vous le comprenez bien, la chose ne peut pas me compromettre.

— En aucune façon.

— Que faut-il faire?

— Il faut venir cette nuit avec votre speronare à la pointe Saint-Jean, à une heure du matin. Vous enverrez votre canot à terre. Un passager attendra sur le rivage ; il vous dira Sicile^ vous lui répondrez Malte. Vous le ramènerez à

LE SPERONARE

bord, et vous le déposerez dans Tendroit de la Sicile qui vous conviendra le mieux. Voilà tout.

— Dame! c’est faisable, répondis-je ; et vous dites que pour cela...

— Il y a une prime de quatre cents ducats, deux cents ducats comptant ; les voilà (l’inconnue tira une bourse et la jeta sur la table) ; deux cents ducats qui vous seront remis par le passager lui-même en touchant la terre.

— Eli ! mais, dites donc, repris-je, il faut au moins que je vous fasse une obligation, moi, une reconnaissance, quelque chose, un petit papier enfin.

— A quoi bon ? Vous êtes honnête homme ou vous ne l’êtes pas. Si vous êtes honnête homme, votre parole suffit; si vous ne l’êtes pas, vous comprenez, aux précautions que je prends, au secret que je vous demande, que votre papier ne peut me servir à rien, et que je ne suis pas en mesure de le faire valoir devant les tribunaux.

— Par quel hasard vous êtes-vous adressée à moi, alors?

— Je me promenais aujourd’hui sur le port, ne sachant à qui m’adresser pour le service que je réclame de vous. Je vous ai vu passer, votre figure ouverte m’a plu, vous avez monté dans votre canot, vous êtes venu droit au petit bâtiment où nous sommes, j’ai deviné que vous en étiez le capitaine; j’ai attendu la nuit : la nuit venue, je m’y suis fait conduire à mon tour, j’ai demandé à vous parler, et me voilà.

— Oh ! quant à ce qui est d’être franc et honnête, répondis-je, vous ne pouviez pas mieux vous adresser.

— Eh bien 1 c’est tout ce qu’il me faut, répondit l’inconnue en me tendant la main ; une jolie petite main, ma foi I que j’avais même grande envie de la prendre et de la baiser ; c’est chose convenue.

IMPRESSIONS DE VOYAGE

— Vous avez ma parole,

■— Vous n’oublierez pas le mot d’ordre?

— Sicile et Malîe.

— • C’est bien : à une heure, à la pointe Saint-Jean.

— A une heure.

L’inconnue redescendit dans le bateau et regagna la terre ; à dix heures nous levâmes l’ancre. La pointe Saint-Jean est une espèce de cap qui s’avance dans la mer vers la partie méridionale de Malte, à une lieue et demie de la ville, ce qui, par mer, faisait une distance de cinq ou six milles à peu près. Mais comme le vent était mauvais, il fallait franchir cette distance à la rame; comme vous comprenez, il n’y avait pas de temps à perdre.

A minuit et demi, nous étions à un demi-mille de la porte Saint-Jean. Ne voulant pas m’approcher davantage, de peur d’être vu, je mis en panne, et j’envoyai Pietro à terre avec le canot. Je le vis s’enfoncer dans l’obscurité, se confondre avec la côte et disparaître ; un quart d’heure après il reparut. Le passager était assis à l’arrière du canot, tout s’était donc bien passé.

J’avais fait préparer la cabine de mon mieux: j’y avais fait transporter mon propre matelas ; d’ailleurs, comme avec le vent qui soufflait nous devions être le lendemain à Messine, je pensais que, si difficile que fût notre hôte, une nuit est bientôt passée. Puis, il y a des circonstances où les gens les plus délicats passent volontiers sur certaines choses, et, il faut le dire, notre passager me paraissait être dans une de ces circonstances-là.

Ces réflexions firent que, par délicatesse, et pour ne point paraître trop curieux, je descendis dans l’entrepont, tandis qu’il montait à bord. De son côté, le passager alla droit à la cabine sans regarder personne et sans dire une seule pa-

LE S1>ER0NARE.

(iîi

rôle; seiilcmeiit il laissa deux onces (1) dans la main que Pielro lui tendit pour Taider à monter l’escalier. Au bout de cinq minutes, quand le canot fut amarré, Pietro vint me rejoindre.

— Tenez, capitaine, me dit-il, voici deux onces à ajouter à la masse.

— Ils n’ont, voyez-vous, interrompit le capitaine, qu’une bourse pour eux tous ; seulement je suis le caissier : h la fin du voyage je fais les comptes de chacun et tout est dit.

— Eh bien 1 demandai-je à Pietro, comment cela s’est-ii passé ?

— Mais à merveille, répondit-il ; il était là qui attendait avec la femme voilée qui était venue à bord, et il paraît même qu’il était impatient de me voir; car, à peine m’eut-il aperçu, qu’il embrassa l’autre, et qu’il vint au devant de moi, ayant de l’eau jusqu’aux genoux ; alors nous avons échangé le mot d’ordre, et il est monté à bord. Tant que la femme a pu le voir, elle est restée sur la côte à nous regarder et à nous faire des signes avec son mouchoir. Puis, quand nous avons été trop loin, nous avons entendu une voix qui nous criait bon voyage ; c’était encore elle, la pauvre femme I

— Et as-tu vu notre passager?

— Non, il s’est caché la ligure dans son manteau, seulement, à sa voix et à sa tournure, ça m’a l’air d'un jeune homme, ramant de l’autre probablement.

— C’est bien : va dire aux camarades de déployer la voile, et à Nunzio de gouverner sur Messine.

Pietro remonta sur le pont, transmit l’ordre que j’avais donné, et dix minutes après nous marchions que c’était plaisir. Je ne lardai pas à le suivre sur le pont : je ne sais pour-

(1) L’once est une monnaie sicilienne qui vaut 12 fr.

IMPRESSIONS DE VOYAGE

quoi je ne pouvais dormir. D’ailleurs, le temps était si beau, il ventait un si bon vent, il faisait un si magnifique clair de lune, que c’était péché que de s’enfermer dans un entrepont avec une pareille nuit.

Je trouvai le pont solitaire ; tous les camarades étaient rentrés dans leur écoutille et dormaient à qui mieux mieux; il n’y avait que Nunzio qui veillait comme d’habitude; mais, attendu qu’il était caché derrière la cabine, on ne le voyait pas, si bien qu’on aurait cru que le bâtiment marchait tout seul.

Î1 était deux heures et demie du matin à peu près, nous avions déjà laissé Malte bien loin derrière nous, et je me promenais de long en large sur le pont, pensant à ma petite femme et aux amis que nous allions retrouver, quand tout à coup je vis s’ouvrir la cabine et paraître le passager. Son premier coup d’œil fut pour s’assurer de l’endroit où nous étions. Il vit Malte, qui ne paraissait plus que comme un point noir, et il me sembla qu’à cette vue il respirait plus librement. Gela me rappela les précautions qu’il avait prises en montant à bord ; et craignant de le contrarier en restant sur le pont, je m’acheminai vers l’écoutille de l’avant pour pénétrer dans l’entrepont, lorsque, faisant deux ou trois pas de mon côté :

— Capitaine, me dit-il.

Je tressaillis : il me sembla que j’avais déjà entendu cette voix quelque part comme dans un rêve. Je me retournai vivement.

— « Capitaine, reprit-il en continuant de s’avancer vers moi, pensez-vous, si ce vent-là continue, que nous soyons demain soir à Messine ?

Et à mesure qu’il s’approchait, je croyais reconnaître son visage, comme j’avais cru reconnaître sa voix. A mon tour,

je fis quelques pas vers lui ; alors il s’arrêta en me regardant fixement et comme pétrifié. A mesure que la distance devenait moindre entre nous, mes souvenirs me revenaient, et mes soupçons se changeaient en certitude. Quant à lui, il était visible qu’il aurait mieux aimé être partout ailleurs qu’oii il était; mais il n’y avait pas moyen de fuir, nous avions de l’eau tout autour de nous, et la terre était déjà à plus de trois lieues. Néanmoins, il recula devant moi jusqu’au moment où la cabine l’empêcha d’aller plus loin. Je continuai de m’avancer jusqu’à ce que nous nous trouvassions face à face. Nous nous regardâmes un instant sans rien dire, lui pâle et hagard, moi avec le sourire sur les lèvres, et cependant je sentais que moi aussi je pâlissais, et que tout mon sang se portait à mon cœur ; enfin, il rompit le premier le silence.

— Vous êtes le capitaine Giuseppe Arena, me dit-il d’une voix sourde.

— Et vous l’assassin Gaëtano Sferra, répondis-je.

— Capitaine, reprit-il, vous êtes honnête homme, ayez pitié de moi, ne me perdez pas.

— Que je ne vous perde pas ! comment l’entendez-vous ?

— J’entends que vous ne me livriez point ; en arrivant en Sicile, je doublerai la somme qui vous a été promise.

— J’ai reçu deux cents ducats pour vous conduire à Messine; vous devez m’en donner deux cents autres en débarquant ; je toucherai ce qui est promis, pas un grain de plus.

— Et vous remplirez l’obligation que vous avez prise, n’est-ce pas, de me mettre à terre sain et sauf?

— Je vous mettrai à terre sans qu’il soit tombé un cheveu de votre tête; mais, une fois à terre, nous avons un petit compte à régler : je vous redois un coup de couteau pour que nous soyons quittes.

IMPRESSIONS DE VOYAGE

GS

— Vous m’assassinerez, capilaine?

— Misérable ! lui dis-je ; c’est bon pour toi et pour tes pareils d’assassiner.

— Eh bien î alors, que voulez-vous dire?

— Je veux dire que, puisque vous jouez si bien du couteau, nous en jouerons ensemble; toutes les chances sont pour vous, vous avez déjà la première manche.

— Mais je ne sais pas me battre au couteau, moi.

— Bah! laissez donc, répondis-je en écartant ma chemise et en lui montrant ma poitrine, ce n’est pas à moi qu’il faut dire cela; d’ailleurs, ce n’est pas difficile : on se met chacun dans un tonneau, on se fait lier le bras gauche autour du corps, on convient de se battre à un pouce, à deux pouces ou à toute la lame, et on gesticule. Quant à ce dernier point, c’est déjà réglé; et, sauf votre plaisir, nous nous battrons à toute lame, car vous avez si bien frappé, qu’il n’en était pas resté une ligne hors de la blessure.

— Et si je refuse ?

— Ah î si vous refusez, c’est aulre chose : je vous mettrai à terre comme j’ai dit, je vous donnerai une heure pour gagner la montagne, et puis je préviendrai le juge ; alors c’est à vous de bien vous tenir, parce que, si vous êtes pris, voyezvous, vous serez pendu.

— Et si j’accepte le duel et que je vous tue?

— Si vous me tuez, eh bien î tout sera dit.

— Ne me poursuivra-t-on pas?

— Qui cela ? mes amis?

— Non, la justice î

— Allons donc ! est ce qu’il y a un seul Sicilien qui déposerait contre vous parce que vous m’auriez tué loyalement? Pour m’avoir assassiné, à la bonne heure.

— Eh bien ! je me battrai ; c’est dit.

J.K SPEUONARE.

— Alors, dormez tranquille, nous recauserons do cola à Contessi ou à la Scalella. Jusque-là, le bàliment est à vous, puisque vous le payez; promenez-vous-y en long et en large ; moi, je rentre chez moi.

Je descendis dans l’écoutille. Je réveillai Pietro, et Je lui racontai tout ce qui venait de se passer. Quant à Nunzio, c’était inutile de lui rien raconter à lui ; il avait tout entendu.

— C’est bon, capitaine, dit Pietro; soyez tranquille, nous ne le perdrons pas de vue.

Le lendemain, à deux heures de Paprès-midi, nous arrivâmes à la Scaletta; je consignai l’équipage sur le bâtiment, et nous descendîmes dans le canot, Gaëtano Sferra, Pietro, Nunzio et moi.

En mettant pied à terre, Nunzio et Pietro se placèrent l’un à droite, l’autre à gauche de notre homme, de peur qu’il ne lui prît envie de s’échapper ; il s’eîfaperçut.

— Vos précautions sont inutiles, capitaine, me dit-il ; du moment où il s’agit d’un duel, que ce soit au pistolet, à l’épée ou au couteau, cela ne fait rien, je suis votre homme.

— Ainsi, repris-je, vous me donnez votre parole d’honneur que vous ne chercherez pas à vous échapper ?

— Je vous la donne.

Je fis un signe à Nunzio et à Pietro, et ils le laissèrent marcher seul.

— C’est égal, dit Pietro se mêlant de nouveau â la conversation, nous ne le perdions pas de vue, tout de même.

— N’importe. Tant il y a, reprit le capitaine, qu’à partir de ce moment-là il n’y a rien à dire sur lui.

“ Aussi, je ne dis rien, reprit Pietro.

— Nous continuâmes de suivre le chemin, et au bout d dix minutes nous étions chez le père Malteo, un bon vieu

IMPRESSIONS DE VOYAGE

Sicilien dans l’âme, celui-lâ, et qui lient une petite auberge à V Ancre d'or,

— Bonjour, père Matteo, lui dis-je. Voilà ce que c’est : nous avons eu des mots ensemble, monsieur et moi, nous voudrions nous régaler d’un petit coup de couteau; vous avez bien une chambre à nous prêter pour cela, n’est-ce pas?

Deux, mes enfans, deux, dit le père Matteo.

— Non pas ; deux, ce serait de trop, mon brave, une seule suffira. Puis, s’il s’ensuivait quelque chose (nous sommes tous mortels, et un malheur est bien vite arrivé), enfin, s’il s’ensuivait quelque chose, vous savez cequ’il y a à dire. Nous étions à dîner, monsieur et mol, nous nous sommes pris de dispute, nous avons joué des couteaux, et voilà ; bien entendu que, s’il y en a un de tué, c’est celui-là qui aura eu tous les torts.

— Tiens, cela va sans dire, répondit le père Matteo.

— Si je tue monsieur, je n’ai pas de recommandation à vous faire, on l’enterrera décemment et comme un bourgeois doit être enterré; c’est moi qui paie. Si monsieur me tue, il y a de quoi faire face aux frais dans le speronare. D’ailleurs, vous me feriez bien crédit, n’est-ce pas, père Matteo?

— Sans reproche, ça ne serait pas la première fois, capitaine.

— Non, mais ça serait la dernière. Dans ce cas-là, père Matteo, comprenez bien ceci : moi tué, monsieur est libre comme l’air, entendez-vous bien? il va où il veut et comme il veut; et si on l’arrête, c’est moi qui lui ai cherché noise; j’étais en train, j’avais bu un coup de trop, et il ne m’a donné que ce que je méritais : vous entendez!

— Parfaitement.

— Maintenant, prépare le dîner, vieux. Toi, Pietro, va-t’en acheter deux couteaux exactement pareils; lu sais comme il

LE SPEUONAUE.

les faut. Toi, Nunzio, (u Een iras trouver le cure. A propos, repris-je en me retournant vers Gaëlano qui avait écouté tous ces détails avec une grande indilférence, je dois vous prévenir que je commande une messe; elle ne sera dite que demain malin, mais c’est égal, l’intention y est. Si vous voulez en commander une de votre côté pour que je n’aie pas d’avantage sur vous, et que Dieu ne soit ni pour l’un ni pour l’autre, vous en êtes le maître ; c’est fra Girolamo qui dit les meilleures.

— Merci, me répondit Gaëtano; vous ne pensez pas, j’espère, que je crois à toutes ces bêtises.

— Tous n’y croyez pas î vous n’y croyez pas, dites-vous? tant pis; moi j’y crois, monsieur. Nunzio, tu iras commander la messe chez fra Girolamo, entends-tu, pas chez un autre.

— Soyez tranquille, capitaine.

Pietro et Nunzio sortirent pour s’acquitter chacun de la mission dont il était chargé. Je restai seul avec Gaëtano Sferra et le vieux Malteo.

— Maintenant, monsieur, dis -je en m’approchant de Gaëtano, si au moment où nous sommes arrivés, vous n’avez rien à faire avec Dieu, vous avez sans doute quelque chose à faire avec le monde. Vous avez un père, une mère, une maîtresse, quelqu’un enfin qui s’intéresse à vous et que vous aimez, Matteo, du papier et de fencre. Faites comme moi, monsieur, écrivez à cette personne, et si je vous tue, foi d’Arena ! la lettre sera fidèlement remise.

— Ceci, c’est autre chose, et vous avez raison, dit Gaëtano en prenant le papier et l’encre des mains du vieux Matteo, et en se mettant à écrire.

Je m’assis à la table qui était en face de la sienne, et je me mis à écrire de mon côté. Il va sans dire que la lettre que ^écrivais était pour ma pauvre femme.

72 IMPRESSIONS DE VOYAGE

Comme nous finissions, Nunzio et Pielro rentrèrent.

— La messe est commandée, dit Nunzio.

— A fra Girolamo ?

— A lui-même.

— Voici les deux couteaux, dit Pielro, c’est une piastre les deux.

— Chut! dis-je.

— Non, non, dit Gaëtano ; il est juste que je paie le mien et vous le vôtre. D’ailleurs, nous avons un compte à régler, capitaine. Je vous redois deux cents ducats, car vous m’avez, selon nos conventions, fidèlement remis à terre.

— Que cela ne vous inquiète pas, rien ne presse.

— Cela presse fort, au contraire, capitaine. Voici les deux cents ducats. Quant à vous, mon ami, continua-t-il en s’adressant à Pietro, voici deux onces pour Tachai du couteau.

— Je vous demande pardon, monsieur, dit Pietro; le couteau coûte cinq carlins, et non pas deux onces. Je ne reçois pas de bonne main pour une pareille chose.

— Je crois bien ! dit Pietro interrompant encore ; un couteau qui pouvait tuer le capitaine !

— Maintenant, reprit Gaëtano Sferra, quand vous voudrez; je vous attends.

— Vous êtes servis, dit le vieux Matteo en rentrant de sa ciiisine.

— Montons donc, dis-je à Gaëtano.

Nous montâmes. Je suivais Gaëtano par derrière; il marchait d’un pas ferme : je demeurai convaincu que cet homme était brave. C’était à n’y plus rien comprendre.

Comme l’avait dit Matteo, nous étions servis. Un bout de la table, couvert d’une nappe et de tout l’accompagnement nécessaire, supportait le dîner. L’autre bout était resté vide, ci un tonneau défoncé par un bout était disposé de chaque

LK Sl^EHONAIlK. 7;j

côté pour nous recevoir quand il nous plairait de commencer.

Pielro déposa un couteau de cliaque côté de la table.

— Si vous connaissez ici quelqu’un, et (jue vous désiriez ravoir pour témoin, dis-je à Gaëlano, vous pouvez l’envoyer chercher, nous attendrons.

— Je ne connais personne, capitaine. D’ailleurs ces deux braves gens sont là, continua Gaëlano en montrant Pietro et le pilote; ils serviront en même temps pour vous et pour moi.

Ce sang-froid m’étonna. Depuis que j’avais vu cet homme de près, j’avais perdu une partie de mon désir de me venger. Je résolus donc de faire une espèce de tentative de coiici* liation.

— Écoutez, lui dis-je au moment où il venait de passer de l’autre côté de la table, il est évident qu*il y a dans tout ceci quelque mystère que je ne connais pas et que je ne puis deviner. Vous n’êtes point un assassin. Pourquoi m’avez-vous frappé.t^ dans quel but moi plutôt qu’un autre? Soyez franc, dites-moi tout; et si je reconnais que vous avez été poussé par une nécessité quelconque, par une de ces fatalités plus fortes que l’homme, et à laquelle il faut que l’homme obéisse, eh bien ! tout sera dit et nous en resterons là.

Gaëlano réfléchit un instant; puis, d’un air sombre :

— Je ne puis rien vous dire, reprit-il, le secret n’est pas à moi seul ; puis voyez-vous, ce n'eit point le hasard qui nous a conduits face à face. Ce qui est écrit est écrit, et il faut que les choses s’accomplissent : battons-nous î

— Réfléchissez, repris-je, il en est encore temps. Si c’est la présence de ces hommes qui vous gêne, il s’en iront, et je resterai seul avec vous, et ce que vous m’aurez dit, je vous le jurel ce sera comme si vous l’aviez dit à un confesseur.

IMPRESSIONS DE VOYAGE

— J’ai été près de mourir, j’ai fait venir un prêtre, je me suis confessé à lui, croyant que cette confession serait la dernière ; au risque de paraître devant Dieu chargé d’un péché mortel, je ne lui ai pas révélé le secret que vous voulez savoir.

— Cependant..., monsieur, repris-je, insistant d’autant plus qu’il se défendait davantage.

— Ah ! interrompit-il insolemment, est*ce que c’est vous qui, après m’avoir fait venir ici, ne voudriez plus vous battre? Est-ce que vous auriez peur, par hasard ?

— Peur I m’écriai-je ; et d’un bond je fus dans le tonneau et le couteau à la main.

■— N’est-ce pas, Pietro, continua le capitaine en s’interrompant, n’est-ce pas que je fis tout cela pour l’amener à me dire la cause de sa conduite envers moi ?

— Oui, vous lavez fait, répondit Pietro, et j’en étais même bien étonné, car vous le savez bien, capitaine, ce n’est pas votre habitude, et quand nous avions de ces choses-là avec les Calabrais, ça allait comme sur des roulettes.

— Enfin, reprit le capitaine, il ne voulut rien entendre, il entra à son tour dans son tonneau. Seulement, quand on voulut lui lier le bras gauche derrière le dos comme on venait de me le faire à moi, il prétendit que cela le gênait, et demanda qu’on lui laissât le bras libre. On le lui délia aussitôt.

Alors nous commençâmes à nous escrimer ; comme malgré lui et naturellement il parait les coups que je lui por lais avec le bras gauche , cela retarda un peu la fin du combat. Il me déchira même un tant soit peu l’épaule avant que je l’eusse touché, car je regardais comme au-dessous de moi de le frapper dans les membres. Mais, ma foi î quand je vis mon sang couler, et Pietro qui se mangeait les poings jus-

LE SPERONARE

qu’aux coudes, je lui allongeai une si rude botte, que, du cou() de poing encore plus que du coup de couteau, il s’en alla rouler, lui et son tonneau, jusqu’auprès de la fenêtre. Quand je vis qu’il ne se relevait pas, je pensai qu’il avait son compte. En effet, en regardant la lame du couteau, je vis qu’elle était rouge jusqu’au manche. Nunzio courut à lui.

— Eh bien I eh bien I lui dit-il, qu’est-ce qu’il y a? Est-ce que nous demanderons un prêtre ou un médecin ?

— Un prêtre, répondit Gaëtano d’une voix sourde, le médecin serait inutile.

— Va donc pour le prêtre, dit Nunzio. Eh! vieux, continua t-il en appelant.

Une porte s’ouvrit et Matteo parut.

— Une chambre et un lit pour monsieur qui se trouve mal!

— C’est prêt, dit Matteo.

— Alors, aidez-moi à le porter pendant qu’ils vont casser quelques bouteilles, eux autres, pour faire croire que ça est venu comme ça petit à petit.

— Un prêtre! un prêtre! murmura Gaëtano plus sourdement encore que la première fois; vous voyez bien que si vous tardez, je serai mort avant qu’il vienne. — En effet, le sang coulait de sa poitrine comme d’une fontaine.

— Vous, mort! ah! bien oui, dit Matteo en le prenant par-dessous les épaules, tandis que Nunzio le prenait par les jambes; vous avez encore pour plus de quatre ou cinq heures à vivre, allez, je vois ça dans vos yeux; je vais vous mettre là-dessus une bonne compresse, et vous aurez le temps de faire une fameuse confession.

La porte se referma, et je me retrouvai seul avec Pietro.

— Eh bien! me dit-il, que diable avez-vous donc, capi-

IMPRESSIONS DE VOYAGE

taine? est-ce que vous allez vous trouver mal pour cette écorchure que vous avez là à l’épaule?

— Ah ! ce n’est pas cela, ce n'est pas cela, lui répondisje, mais j’aimerais mieux ne pas avoir rencontré cet homme, j’étais payé pour le mener sain et sauf ici.

— Eh bien I mais il me semble, répondit Pietro, que, quand nous l’avons débarqué, il se portait comme un charme.

— Cet argent me portera malheur, Pietro; et s’il meurt, je n’en veux pas garder un sou, et je l’emploierai à faire dire des messes.

— Des messes! c’est toujours bon, dit Pietro, et la preuve, c’est que celle que vous avez commandée tout à l’heure ne vous a pas mal réussi ; mais l’argent n’est pas méprisable non plus.

— Et cette pauvre femme, Pietro, cette pauvre femme qui est venue me trouver à mon bâtiment, et qui l’a conduit jusque sur le rivage ! Hein ! quand elle va savoir cela.

— Ah! dame! il y aura des larmes, ça c’est sûr; mais, au bout du compte, il vaut mieux que ce soit elle qui pleure que la patronne. D’ailleurs,vous n’avez fait que lui rendre ce qu’il vous avait donné il y a un an, voilà tout ; avec les intérêts, c’est vrai, mais écoutez donc, il n’y a que des banqueroutiers qui ne paient pas leurs dettes.

““ C’est égal, repris-je, je voudrais bien savoir pourquoi il m’a donné ce coup de couteau.

En ce moment, la porte de la chambre où l’on avait porté Gaëtano Sferra s’ouvrit.

•— Capitaine Arena, dit une voix, le moribond vous demande.

Je me retournai, et je reconnus fra Girolamo.

— Me voilà, mon père, répondis-je en tressaillant.

LE SPEROÎVARE.

— Allons, (lit Pictro, vous allez probablement savoir la chose ; si cela peut se dire, vous nous la raconterez.

Je lui (is signe de la tete que oui, et j’entrai.

— Mon frère , dit fra Girolamo en montrant Gaëtano Sferra, pAle comme les draps dans lesquels il était coucJié, voici un ebrélien qui va mourir, et qui désire que vous entendiez sa confession.

— Oui, venez, capitaine, dit Gaëtano d’une voix si faible qu'à peine pouvait-on l’entendre; et puisse Dieu me donner la force d’aller jusqu’au bout I

— Tenez, tenez, dit le père Matteo en entrant et en posant une fiole remplie d’une liqueur rouge comme du sang, sur la table qui était près du lit du mourant; tenez, voilà qui va vous remettre le cœur; buvez-moi deux cuillerées de cela, et vous m’en direz des nouvelles. Vous savez, capitaine, continua-t-il en s’adressant à moi, c^'est le même élixir que faisait cette pauvre Julia, qu’on appelait la sorcière, et qui a fait tant de bien à votre oncle.

— Oh! alors, dis-je en versant la liqueur dans une cuillère, et en approchant la cuillère des lèvres du blessé,* buvez; Matteo a raison, cela vous fera du bien.

Gaëtano avala la cuillerée d’élixir, tandis que fra Girolamo refermait la porte derrière Matteo, qui ne pouvait rester plus longtemps, le moribond allait se confesser. A peine reut-il bue, que ses yeux brillèrent, et qu’une vive rougeur passa sur son visage.

— Que m’avez-vous donné là, capitaine? s’écria-t-il en me saisissant la main ; encore une cuillerée, encore une, je veux avoir la force de tout vous raconter.

Je lui donnai une seconde gorgée de l’élixir; il se souleva alors sur une main et appuya l’autre sur sa poitrine.

— Ah ! voilà la première fois (pic je respire depuis que

78 IMPRESSIONS DE VOYAGE

j’ai reçu votre coup de couteau, capitaine; cela fait du bien de respirer.

— Mon fils, dit fra Girolamo, profitez de ce que Dieu vous secourt pour nous dire ce secret qui vous étouffe plus encore que votre blessure.

— Mais si j’allais ne pas mourir, mon père, s’écria Gaëtano : si j’allais ne pas mourir ! il serait inutile que je me confessasse. J’ai déjà vu la mort d’aussi près qu’en ce moment-ci, et cependant j’en suis revenu.

— Mon fils, dit fra Girolamo, c’est une tentation du démon qui, à cette heure, dispute votre âme à Dieu. Ne croyez pas les conseils du maudit. Dieu seul sait si vous devez vivre ou mourir ; mais agissez toujours comme si votre mort était sûre.

— Vous avez raison, mon père, dit Gaëtano en essuyant avec son mouchoir une écume rougeâtre qui humectait ses lèvres; vous avez raison : écoutez, et vous aussi, capitaine.

Je m’assis au pied du lit, fra Girolamo s’assit au chevet, prit dans ses deux mains les deux mains du moribond, qui commença :

— J’aimais une femme ; c’est celle à laquelle est adressée la lettre que je vous ai donnée, mon père, pour qu’elle lui fût remise en cas de mort. Cette femme, je l’avais aimée jeune fille; mais je n’étais pas assez riche pour être agréé par ses parens : on la donna à un marchand grec, jeune encore, mais qu’elle n’aimait pas. Nous fûmes séparés. Dieu sait que je fis tout ce que je pus pour l’oublier. Pendant un an je voyageai, et peut-être ne fussé-je jamais revenu à Malte, si je n’eusse reçu la nouvelle que mon père était mourant

Trois jours après mon retour, mon père élait mort. En suivant son convoi, je passai devant la maison de Lena.

LE SLEEONARE.

moi je lev«ai la tete, ol h Iravere la jalousie j’aperçus ses yeux. De ce moment, il me sembla ne l’avoir pas quittée un instant, et je sentis que je l'aimais plus que jamais.

Le soir, je revins sous cette fenêtre. J’y étais à peine, que j’entendis le petit cri que faisaient en s’écartant les planchettes des persiennes; au même moment une lettre tomba à mes pieds. Celte lettre me disait que dans deux jours son mari partait pour Candie, et qu’elle restait seule avec sa vieille nourrice. J’aurais dû partir, je le sais bien, mon père, j’aurais dû fuir aussi loin que la terre eût pu me porter, ou bien entrer dans quelque couvent, faire raser mes cheveux, et m’abriter sous quelque saint habit qui eût étouffé mon amour ; mais j’étais jeune, j’étais amoureux : je restai.

Mon père, je n’ose pas vous parler de notre bonheur, c’était un crime. Pendant trois mois nous fûmes, Lena et moi, les êtres les plus heureux de la création. Ces trois mois passèrent comme un jour, comme une heure, ou plutôt ils n’existèrent pas : ce fut un rêve.

Un matin Lena reçut une lettre de son mari. J’étais près d’elle quand sa vieille nourrice l’apporta. Nous nous regardâmes en tremblant ; ni l’un ni l’autre de nous ne Posait ouvrir. Elle était là sur la table. Deux ou trois fois, et chacun à notre tour, nous avançâmes la main. Enfin, Lena la prit, et me regardant fixement :

•— Gaëlano, dit-elle, m’aimes-tu?

— Plus que ma vie, répondis-je.

— Serais-tu prêt à tout quitter pour moi, comme je serais prête à tout quitter pour toi?

— Je n’ai que toi au monde : où tu iras, je te suivrai.

— Eh bien ! convenons d’une chose : si cette lettre m’annonce son retour, convenons que nous partirons ensemble,

IMPRESSIONS DE VOYAGE

à l’instant même, sans hésiter, avec ce que tu auras d’argent et moi de bijoux.

— A l’instant même, sans hésiter; Lena, je suis prêt.

Elle me tendit la main, et nous ouvrîmes la lettre en souriant. Il annonçait que ses affaires n’étant point terminées, il ne serait de retour que dans trois mois. Nous respirâmes. Quoique notre résolution fût bien prise, nous n’étions pas fâchés d’avoir encore ce délai avant de la mettre à exécution.

En sortant de chez Lena, je rencontrai un mendiant que depuis trois jours je retrouvais constamment à la même place. Cette assiduité me surprit, et tout en lui faisant l’aumône, je l’interrogeai ; mais à peine s’il parlait l’italien, et tout ce que j’en pus tirer, c’est que c’était un matelot épirote dont le vaisseau avait fait naufrage, et qui attendait une occasion de s’engager sur un autre bâtiment.

Je revins le soir. Le temps nous était mesuré d’une main trop avare pour que nous en perdissions la moindre parcelle. Je trouvai Lena triste. Pendant quelques instans je l’interrogeai inutilement sur la cause de cette tristesse; enfin elle m’avoua qu’en faisant sa prière du matin devant une madone du Pérugin, qui était dans sa famille depuis trois cents ans et à laquelle elle avait une dévotion toute particulière, elle avait vu distinctement couler deux larmes des yeux de l’image sainte. Elle avait cru d’abord être le jouet de quelque illusion, et elle s’en était approchée, afin de regarder de plus près. C’étaient bien deux larmes qui roulaient sur ses joues, deux larmes réelles, deux larmes vivantes, deux larmes de femme î Elle les avait essuyées alors avec son mouchoir, et le mouchoir était resté mouillé. Il n’y avait pas de doute pour elle, la madone avait pleuré, et ces

LE SPERONAΌ. 81

Inrnies, elle en était certaine, présageaient quelque grand mallieur.

Je voulus la rassurer, mais Timpression était trop profonde. Je voulus lui faire oublier par un bonheur réel celte crainte imaginaire ; mais pour la première fois je la trouvai froide et presque insensible, et elle finit par me supplier de me retirer, et de lui laisser passer la nuit en prières. J’insistai un instant, mais Lena joignit les mains en me suppliant, et à mon tour je vis deux grosses larmes qui tremblaient à ses paupières. Je les recueillis avec mes lèvres ; puis, moitié ravi, moitié boudant, je m’apprêtai à lui obéir.

Alors nous soufflâmes la lumière ; nous allâmes à la fenêtre pour nous assurer si la rue était solitaire, et nous soulevâmes le volet. Un homme enveloppé dans un manteau était appuyé au mur. Au bruit que nous fîmes, il releva la tête ; mais nous vîmes à temps le mouvement qu’il allait faire; nous laissâmes retomber le volet, et il ne put nous apercevoir.

Nous restâmes un instant muets et immobiles, écoutant le battement de nos cœurs qui se répondaient en bondissant et qui troublaient seuls le silence de la nuit. Cette terreur superstitieuse de Lena avait fini par me gagner, et si je ne croyais pas à un malheur, je croyais au moins à un danger. Je soulevai le volet de nouveau, l’homme avait disparu.

Je voulus profiter de son absence pour m’éloigner ; j’embrassai une dernière fois Lena, et je m’approchai de la porte. En ce moment il me sembla entendre dans le corridor qui y conduisait le bruit d’un pas. Sans doute Lena crut l’entendre comme moi, car elle me serra les mains.

— As-tu une arme? me dit-elle si bas, qu’à peine je compris.

— Aucune, répondis je.

IMPRESSIONS DE VOYAGE

— Attends. Elle me quitta. Quelques secondes après, je Tentendis ou plutôt je la sentais revenir. Tiens, me dit-elle, et elle me mit dans la main le manche d’un petit yatagan qui appartenait à son mari.

“ Je crois que nous nous sommes trompés, lui dis-je, car on n’entend plus rien.

— N’importe ! me dit-elle, garde ce poignard, et désormais ne viens jamais sans être armé. Je le veux, entends-tu? Et je rencontrai ses lèvres qui cherchaient les miennes pour faire de son commandement une prière.

— Tu exiges donc toujours que je te quitte.

— Je ne l’exige pas, je t’en prie.

— Mais à demain, au moins.

Oui, à demain.

Je serrai Lena une dernière fois dans mes bras, puis j’ouvris la porte. Tout était silencieux et paraissait calme.

— Folle que tu es! lui dis-je.

— Folle tant que tu voudras, mais la madone a pleuré.

— C’est de jalousie, Lena, lui dis -je en l’enlaçant une dernière fois dans mes bras et en approchant sa tête de la mienne.

Prends garde ! s’écria Lena avec un cri terrible et en faisant un mouvement pour se jeter en avant. Le voilà î le voilà!

En effet, un homme s’élançait de l’autre bout de l’appartement. Je bondis au devant de lui, et nous nous trouvâmes face à face. C’était Morelli, le mari de Lena. Nous ne dîmes pas un mot, nous nous jetâmes l’un sur lautre en rugissant. Il tenait d’une main un poignard et de l’autre un pistolet. Le pistolet partit dans la lutte, mais sans me toucher. Je ripostai par un coup terrible, et j’entendis mon adversaire pousser un cri. Je venais de lui enfoncer l’yatagan dans la

LE SPEUONARE.

poitrine. En ce niomeni le mot de halte retentit en anglais : une patrouille qui passait dans la rue, prévenue par le coup de pistolet, s’arrêtait sous les fenêtres. Je me précipitais vers la porte pour sohir ; Lena me saisit par le bras, me fit traverser sa Chambre, m’ouvrit une petite croisée qui donnait sur un jardin. Je sentis que ma présence ne pouvait que la perdre.

— Écoute, lui dis-je, tu iie sais rien, tu n’as rien vu, tu es accourue au bruit, et tu as trouvé ton mari mort.

— Sois tranquille.

— Où le reverrai-je?

— Partout où tu seras.

Adieu.

«— Au revoir.

Je m’élançai comme un fou à travers le jardin, j’escalada le mur, je me trouvai dans une ruelle. Je îi’y voyais plus, je ne savais pas où j’étais, je courus ainsi devant moi jusqu’à ce que je me trouvasse sur la place d’Armes ; là, je m’orientai, et rappelant à mon aide un peu de sang-froid, je me consultai sur ce que j’avais de mieux à faire. C’était de fuir; mais à Malte on ne fuit pas facilement; d’ailleurs j’avais sur moi quelques sequins à peine; tout ce que je possédais était chez moi, chez moi aussi étaient des lettres de Lena qui pouvaient être saisies et dénoncer notre amour. La première chose que j’eusse à faire était donc de rentrer chez moi.

Je repris en courant le chemin de la maison. A quelques pas de la porte était un homme accroupi, la tête entre ses genoux : je crus qu’il dormait, comme cela arrive parfois aux mendians dans les rues do Malte; je n’y fis point attention, et je rentrai

Eu deux bonds je fus dans ma chambre ; je courus d’abord

IMPRESSIONS DE VOYAGE

au secrétaire dans lequel étaient les lettres de Lena, et je les brûlai jusqu’à la dernière; puis, quand je vis qu’elles n’étaient plus que cendres, j’ouvris le tiroir où était l’argent, je pris tout ce que j’avais. Mon intention était de courir au port, de me jeter dans une barque, de troquer mes habits contre ceux d’un matelot, et le lendemain de sortir de la rade avec tous les pécheurs qui sortent chaque matin. Gela m’était d’autant plus facile que vingt fois j’avais fait des parties de pêche avec chacun d’eux, et que je les connaissais tous. L’important était donc de gagner le port

Je redescendis vivement dans cette intention ; mais au moment où je rouvrais la porte de la rue pour sortir, quatre soldats anglais se jetèrent sur moi ; en même temps un homme s’approcha, et m’éclairant le visage avec une lanterne sourde :

— C’est lui, dit-il.

De mon côté, je reconnus le mendiant épirote à qui j’avais fait l’aumône le matin même. Je compris que j’étais perdu si je ne surveillais pas chacune de mes paroles. Je demandai, de la voix la plus calme que je pus prendre, ce qu’on me voulait et où l’on me conduisait ; on me répondit en prenant le chemin de la prison, et arrivé à la prison, en m’enfermant dans un cachot.

A peine fus-je seul que je réfléchis à ma situation. Personne ne m’avait vu frapper Morelli, j’étais sûr de Lena comme de moi-même. Je n’avais point été pris sur le fait, je résolus de me renfermer dans la dénégation la plus absolue.

J’aurais bien pu dire qu’en sortant de chez Lena j’avais été attaqué et que je n’avais fait que me défendre. Ainsi peutêtre je changeais la peine de mort en prison, mais je perdais Lena. Je n’y songeais même point.

Le lendemain, un juge et deux greffiers vinrent m’inter-

LE SPKUONARi:.

roger dans ma prison. Morelli n’élait pas mort sur le coup ; c’était lui qui avait dit mon nom au chef de la patrouille survenue pendant notre lutte ; il avait affirmé sur le crucifix m’avoir parfaitement reconnu, et il avait rendu le dernier soupir.

Je niai tout; j’affirmai que je ne connaissais Lena que pour l’avoir rencontrée comme on rencontre tout le monde, au spectacle, à la promenade, chez le gouverneur ; j’étais resté chez moi toute la soirée, et je n’en étais sorti qu’au moment où j’avais été arrêté. Comme nos maisons ont rarement des concierges, et que chacun entre et sort avec sa clef, personne sur ce point ne put me donner de démenti.

Le juge donna l’ordre de me confronter avec le cadavre. Je sortis de mon cachot, et l’on me conduisit chez Lena. Je sentis que c’était là où j’aurais besoin de toute ma force : je me fis un front de marbre, et je résolus de ne me laisser émouvoir par rien.

En traversant le corridor, je vis la place de la lutte : une petite glace était cassée par la halle du pistolet, le tapis avait conservé une large tache de sang ; elle se trouvait sur mon chemin, je ne cherchai point à l’éviter, je marchai dessus comme si j’ignorais ce que c’était.

On me fit entrer dans la chambre de Lena : le cadavre était couché sur le lit, la figure et la poitrine découvertes; une dernière convulsion de rage crispait sa figure ; sa poitrine était traversée par la blessure qui l’avait tué. Je m'approchai du lit d’un pas ferme ; on renouvela l’interrogatoire, je ne m’écartai en rien de mes premières réponses. On fit venir Lena.

Elle s’approcha pâle, mais calme; deux grosses larmes silencieuses roulaient sur ses joues, et pouvaient aussi bien

IMPRESSIONS DE VOYAGE

venir de la douleur qu’elle éprouvait d’avoir perdu son mari, que de la situation où elle voyait son amant

— Que me voulez-vous encore? dit-elle ; je vous ai déjà dit que je ne sais rien, que je n’ai rien vu ; j’étais couchée, j’ai entendu du bruit dans le corridor, j’ai couru ; j’ai entendu mon mari crier à l’assassin. Voilà tout.

On fit monter l’Épirote, et on nous confronta avec lui. Lena dit qu’elle ne le connaissait point. Je répondis que je ne me rappelais pas l’avoir jamais vu.

Je n’avais donc réellement contre moi que la déclaration du mort. Le procès se poursuivit avec activité : le juge accomplissait son devoir en homme qui veut absolument avoir une tête. A toute heure du jour et de !a nuit, il entrait dans mon cachot pour me surprendre et m’interroger. Gela lui était d’autant plus facile, que mon cachot avait une porte qui donnait dans la chambre des condamnés, et qu’il avait la clef de cette porte; mais je lins bon, je niai constamment.

On mit dans ma prison un espion qui se présenta comme un compagnon d’infortune, et qui m’avoua tout. Gomme moi il avait tué un homme, et comme moi il attendait son jugernent. Je plaignis le sort qui lui était réservé, mais je lui dis que, quant à moi, j’étais parfaitement tranquille, étant innocent. L’espion, un matin, passa dans un autre cachot.

Gependant, à l’accusation du mort, à la déposition de l’Épirote, s’était jointe une circonstance terrible : on avait retrouvé dans le jardin la trace de mes pas ; on avait mesuré la semelle de mes bottes avec les empreintes laissées, et l’on avait reconnu que les unes s’adaptaient parfaitement aux autres. Quelques-uns de mes cheveux aussi étaient restés dans la main du moribond : ces chéveux, comparés aux miens, ne laissaient aucun doute sur ridentlté.

LE Sl'ERONARE.

Mon avocat prouva clairement (lue j’étais innocent, mais le juge prouva plus clairement que j’étais coupable, et je fus condamné ù mort.

J’écoutai l’arrêt sans sourciller ; quelques murmures se firent entendre dans l'auditoire. Je vis que beaucoup doutaient de la justice de la condamnation. J’étendis la main vers le Christ :

— Les hommes peuvent me condamner, m’écriai-je ; mais voilà celui qui m’a déjà absous.

— Vous avez fait cela, mon fils, s’écria fra Girolamo, qui n’avait pas sourcillé à l’assassinat, mais qui frissonnait au blasphème

— Ce n’était pas pour moi, mon père, c’était pour Lena. Je n’avais pas peur de la mort ; et vous le verrez bien, puisque vous allez me voir mourir ; mais ma condamnation la déshonorait, mon supplice en faisait une femme perdue. Puis, je ne sais quelle vague espérance me criait au fond du cœur que je sortirais de tout cela. D’ailleurs, en vous avouant tout comme je le fais, à vous et au capitaine, est-ce que Dieu ne me pardonnera pas, mon père? Vous m’avez dit qu’il me pardonnerait I Mentiez-vous aussi, vous?

Fra Girolamo ne répondit au moribond que par une prière mentale. Gaëtano regardait en pâlissant ce moine qui s’agenouillait sur les péchés d’autrui, et je vis la fièvre de ses yeux qui commençait à s’éteindre; il sentit lui-même qu’il faiblissait.

— Encore une cuillerée de cet élixir, capitaine, dit-il. Et vous, mon père, écoutez moi d’abord ; nous n’avons pas de temps à perdre : vous prierez après.

Je lui fis avaler une gorgée de l’élixir, qui produisit le même ctfet que la première fois. Je vis reparaître le sang sur scs joues, et ses yeux brillèrent de nouveau.

88 IMPRESSIONS DE VOYAGE

Où en étions-nous? demanda Gaëtano

— Vous veniez d’être condamné, lui dis-je.

-- Oui. On me conduisit dans mon cachot; trois jours me restaient : trois jours séparent, comme vous savez, la comdamnation du supplice.

Le premier jour, le greffier vint me lire l’arrêt, et me pressa d’avouer mon crime, m’assurant que, comme il y avait des circonstances atténuantes, peut-être obtiendrais-je une commutation de peine. Je lui répondis que je ne pouvais avouer un crime que je n’avais pas commis, et je vis qu’il sortait du cachot, ébranlé lui-même de la fermeté de mes dénégations.

Le lendemain ce fut le tour du confesseur. C’était un crime plus grand que le premier peut-être, mais je niai tout, même au confesseur. — Fra Girolamo fit un mouvement. — Mon père, reprit Gaëtano, Lena m’avait toujours dit que, si je mourais avant elle, elle entrerait dans un couvent et prierait pour moi pendant tout le reste de sa vie. Je comptais sur ses prières.

Le confesseur sortit convaincu que je n’étais pas coupable, et sa bouche, en me donnant le baiser de paix, laissa échapper le mot martyr. Je lui demandai si je ne le reverrais pas, il promit de revenir passer avec moi la journée et la nuit du lendemain.

A quatre heures du soir, la porte de ma prison, celle qui donnait dans la chapelle des condamnés, s’ouvrit, et je vis paraître le juge.

— Eh bien I lui dis-je en l’apercevanl, êtes-vous enfin convaincu que vous avez condamné un innocent?

— Non, me répondit-il; je sais que vous ê es coupable; mais je viens pour vous sauver.

Je présumai que c’était quelque nouvelle ruse pour m’arracher mon secret, et je me pris à rire dédaigneusement.

Li: SPERONAUE, 89

Le juge s’avança vers moi, et me tendit un papier ; je lus:

(( Crois ù tout ce que te dira le juge, et fais tout ce qu’il t’ordonnera de faire.

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